LES ÉCOLES SOUS L’ANCIEN RÉGIME
On néglige trop l’histoire des écoles dans les livres d’histoire générale c’est, en racontant les effets, oublier la cause. A la vérité, l’histoire n’avait rien à raconter en ce genre jusqu’en 1789. La •France était profondément, déplorablement ignorante. Cela est étrange à dire d’un pays qui, depuis quatre siècles, se vante non sans raison d’être à la tête du monde' civilisé. Nous ne voyons que la cour de François I er , celle de Louis XIV et celle de Voltaire. La servante de Molière ne savait pas lire, et Molière, qui allait si vite et voyait si loin, ne songeait pas même à s’en étonner. Grands foyers en*
tourés d’épaisses ténèbres !
C’est un parti pris, pour certains écrivains, de toujours attaquer l’ancien régime, nomme c’en est
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un, pour certains autres, de le toujours défendre. Il serait injuste et puéril de reprocher de l’indifférence pour les hautes études à une société qui, pendant trois siècles, a dirigé tout le mouvement littéraire de l’Europe. Nos pères, sous ce rapport, valaient mieux que nous. Nous l’emportons dans les sciences et dans la critique historique ; mais si l’on juge de l’enseignement littéraire par ses fruits, nos écoles n’approehenfc pas de celles du dix-septième siècle.
À la vérité, l’ancienne monarchie française n’avait rien d’analogue à notre université impériale. On n’imaginait alors rien de pareil. C’est seulement vers la fin de la monarchie, que La Chalotais, Pélissier, Turgot conçurent la pensée de soumettre les universités et les collèges à une organisation commune et régulière. C’était l’époque où les écrivains les plus clairvoyants commençaient à secouer l’influence de l’Église, et en même temps, par une coïncidence bizarre, quoique facilement explicable, celle des parlements, qui avaient si longtemps lutté contre les prétentions de l’Église, surtout en matière d’éducation. Beaucoup d’esprits portés vers les réformes cherchaient, dans l’action directe du pouvoir royal, un moyen de réagir contre l’immobilité du clebgé et du Parlement qui, pour des motifs divers, s’opposaient à toutes les innovations. Ces projets de transformation de l’enseignement avaient donc surtout un caractère politique, et ne furent jamais ni
appliqués, ni sérieusement discutés. Ils n’allaient pas jusqu’à faire donner l’enseignement à tous les degrés par un corps unique, soumis à un seul chef et à une seule règle, et ne permettant à personne d’enseigner en dehors de lui. Ce terrible et puissant instrument de centralisation intellectuelle est une pure création de l'empire, prolem sine maire. Est-ce un progrès? C’est une question, au moins pour les hautes études.
Nous avions autrefois vingt-quatre universités, indépendantes les unes des autres 1 , gouvernées tantôt par les évêques, tantôt par les parlements, et quelquefois concurremment par les parlements et les évêques, et qui n’avaient ni la même origine, ni la même hiérarchie, ni le même enseignement. Celle de Paris se composait de plusieurs facultés, dont la dernière, sans contredit, était celle des arts, qui avait pourtant le privilège de fournir au corps entier son recteur. Cette faculté des arts était elle -même fort éloignée de former un corps régulier et homogène. Ses divers collèges avaient leurs revenus particuliers, leur personnel à peu près indépendant. Le recteur et son conseil s’occupaient surtout de police extérieure et de ce qu’on appelait
1 En voici la liste complète : Paris, Toulouse, Montpellier, Orléans, Cahors, Angers, Orange, Perpignan, Aix, Poitiers, Caen, Valence, Nantes, Dole (l’université de Dole fut plus tard transférée à Besançon), Bourges, Bordeaux, Angoulême, Reims, Douai, Pont-à- Mousson,! Rennes, Pau, Strasbourg, Nancy.
les actes publics ; et les règlements qu’ils faisaient pour le salaire des régents, l’ordre des leçons, le choix des auteurs, n’étaient pas toujours observés.
• Le privilège de l’université n’avait d’ailleurs rien d’exclusif. Les Jésuites formaient à eux seuls comme une université rivale, et plusieurs autres congrégations, les Oratoriens, les Barnabites, les Bénédictins, les Lazaristes, les Joséphistes, jouissaient aussi de la permission d’enseigner. Enfin les solitaires de Port-Royal seraient promptement devenus les maîtres les plus respectés de la jeunesse, sans la persécution qui les ruina et les dispersa.
Les, études florissaient dans cette diversité un peu confuse. Il y avait des maîtres illustres, comme les Rollin, les Lancelot, les Jouvency, les d’Olivet, les Crevier; les Lebeau, les Condillac, à la fois pédagogues consommés et bons écrivains. Ces excellents maîtres formaient de brillants élèves. Non-seulement nous n’avons personne parmi nos contemporains qui puisse soutenir la comparaison avec les Pascal, les Bossuet, les Corneille, les Molière ; mais, inférieurs pour le génie et le style, nous le sommes aussi pour les connaissances classiques. Nous ne savons même pins le latin, que nos pères possédaient à fond. Fénelon et Bossuet ont laissé de nombreux ouvrages dans un latin très-pur. Racine et Boileau, dont ce n’était pas le métier, en savaient autant que Ménage. Les ouvrages de science et de philosophie s’écrivaient en latin, et cela n<5
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gênait personne. Descartes, contemporain de Corneille, écrivit en latin presque toutes ses œuvres. Ce fut une de èes hardiesses de publier le Discours de la Méthode en français, et moins de sept ans après on en donna une traduction latine, destinée, dit le traducteur, à en rendre la lecture plus facile etplus générale. Les femmes mêmes, quand elles étaient bien élevées, apprenaient le latin et se contentaient do ne pas faire montre de leur savoin Quoique le grec fût moins connu, nous voyons une abbesse de Montmartre traduire en bonne prose française le Banquet de Platon. Madame Dacier fut, vers la même époque, une exception três-remarquée, qui le serait aujourd’hui bien davantage.
L’érudition proprement dite n’était pas moins répandue, et l’érudition de bon aloi, non pas cette science de seconde main dont nous voyons tant de gens émerveillés dans ce temps d’études incomplètes et hâtives. Les Bayle, les Montesquieu, étaient, dans des genres très-divers, des prodiges de science. Les Bénédictins ne seront ni dépassés, ni peut-être égalés. Voltaire, avec toutes ses grâces, et en dépit de ses erreurs, souvent volontaires, en remontrerait à plus d’un membre très-savant de notre Académie des Inscriptions.
Les Académies de ce temps-là ressemblaient beaucoup aux nôtres : quelques noms illustres au milieu de noms parfaitement ignorés. Les seigneurs et les hommes en place étaient là pour des raisons
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faciles à comprendre ; leur présence était même plus justifiable qu’elle ne l’est devenue, depuis que les sciences et les lettres peuvent se passer de protecteurs. Pour peu qu’on soit initié au mouvement des esprits dans le dix-septième siècle, et surtout dans le dix-huitième, on est obligé de convenir que les Académies rendaient alors beaucoup plus de services qu’aujourd’hui, qu’elles étaient placées plus haut dans l’opinion, et que leurs rapports avec la société éclairée étaient à la fois plus intimes et plus féconds. Les séances publiques de l’Académie française étaient de véritables fêtes, dont on parlait dans toute l'Europe. Les princes étrangers qui se trouvaient à Paris y assistaient. L’auditoire était, en majorité, composé de bons juges, très-attentifs, très-passionnés. On aurait aisément trouvé dans cet auditoire quarante noms d’académiciens justement célèbres, pour remplacer les académiciens régnants. Quelques salons de Paris, dirigés, c’est le mot, par des femmes spirituelles, avaient toute l’importance, tout l’attrait et toute la notoriété d’une Académie. La conversation y était toujours brillante, quelquefois profonde. C’était, par excellence, le plaisir français ; c’était plus qu’un plaisir, c’était un art, une école, une force, une institution; les salons tenaient lieu d’une presse libre, même comme pouvoir politique. Outre les universités, le Collège royal, les cours publics dans les couvents et les collégiales, les maisons d’éducation de divers degrés, il y avait de tous
côtés des bibliothèques, non pas seulement à Paris, où elles abondaient, mais dans les provinces les plus reculées et les plus inaccessibles, quelquefois dans
un château ou une abbaye perdue au milieu d’un dé-
sert. C’était un des luxes de la noblesse et de la bourgeoisie opulente. Toutes les cours souveraines avaient de riches collections, très-souvent consultées ; et l’on trouve encore dans les bâtiments d’anciennes abbayes, converties en hôpitaux, en casernes, en manufactures, d’immenses corps de bibliothèques dont les livres ont été dispersés, mais qui attestent les habitudes studieuses et les connaissances profondes d’une portion très-considérable de l'ancien clergé régulier. Voilà ce qu’il ne faut pas nier, ce iju’il faut rappeler, au contraire, avec sollicitude, pour exciter une émulation salutaire et pour ne rien laisser perdre de nos gloires nationales. La fameuse plaisanterie du gentilhomme qui, « étant noble, a déclaré ne savoir point écrire » montre tout au plus qu’il y avait dans certaines provinces une noblesse orgueilleuse et ignorante, qui se serait fait honnir à Paris et dans les grandes ■villes. Ces hobereaux, malgré leurs parchemins, n’appartenaient pas à la société élégante et polie. Tout homme bien né, comme on disait alors, recevait une éducation sérieuse, élevée, solide. On étudiait pour étudier, plutôt que pour se faire une carrière, et, par conséquent, on y mettait le temps, on approfondissait; on ne se hâtait pas, comme
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aujourd’hui, d’effleurer et d’oublier. On cultivait volontiers les sciences et les arts réputés inutiles, et qui, en effet, ne servent qu’à fortifier et à orner l’esprit. En un mot, cette société, qui aimait la luxe, comme toutes les aristocraties, portait le môme goût dans les choses littéraires.
Mais c’était une aristocratie, et une aristocratie conséquente à son principe; ce seul mot donne la clef du zèle qu’on déployait pour les hautes études, et du peu de souci qu’on avait pour l’éducation du peuple. Le peuple, de l’aveu de tous, devait rester dans sa condition : c'était une maxime de droit public et presque de morale. Les bons chrétiens répandaient des aumônes ; les philanthropes , qui étaient rares et décriés, donnaient du travail ; personne ne songeait à l’instruction: pourvu que le peuple eût du pain, on trouvait qu’il n’avait plus rien à souhaiter, et si quelque philosophe avait proposé de donner aux paysans la même instruction qu’à leurs seigneurs, il aurait .été aussi mal venu que Vauban, qui avait eu la sublime folie de rêver la diminution des impôts. On cite souvent les Capitulaires de Charlemagne pour montrer que nos rois ne négligeaient pas de fonder des écoles *. Mais ne remontons pas à Charlemagne. Ce qu'il avait fait ou tenté de faire a été emporté par la féodalité. Quand on
1 Capit. d’Aix-la-Chapelle 789. « Ut scholæ legentium puerorum fiant; psalmos, notas, cantus, compotum, grammaticam per singula episcopia et monasteria discant. »
parle de l’ancien régime, il s’agit de la France telle qu’elle était constituée au dix-huitième siècle. Cette France-là commençait bien à intervenir dans les questions d’universités, parce que le pouvoir royal, après avoir abattu la noblesse, souffrait impatiemment l’autorité usurpée par le clergé et les parlements ; mais, pour les petites écoles, le gouvernement ne daignait ni les fonder, ni les surveiller. Il y en avait un assez grand nombre ; quelques orateurs de la Constituante et de la Convention disent : « presque partout. « C’est une erreur, qui prouverait au besoin qu’on n’avait pas alors de notions bien précises sur la statistique. Il y en avait pourtant, mais sans règle, sanâ direction, sans maîtres capables, sans élèves la plupart du temps ; trop nombreuses sur certains points, -trop clair-semées ailleurs , dues presque toujours à la générosité du clergé, ou à la vanité de quelque seigneur de paroisse 1 . Veut-on savoir ce qu’était un village français au dix-huitième • siècle? M. do Tocqueville, qu’on ne peut pas prendre pour un contempteur systématique de l’ancien rér gime, nous le dira : « C’était une communauté dont tous les membres étaient pauvres, ignoTants et grossiers; avec des magistrats aussi incultes et aussi méprisés qu’elle, un syndic ne sachant pas lire, un collecteur incapable de dresser de sa main lc3 comptes dont dépendait la fortune de ses voisins
1 Cf. Claude Joly, Traité historique des Écoles épiscopales, 1678, p. 396.
et la sienne propre i . » Il est certain qu’au début de la Révolution, tout était à faire en matière d’école; non-seulement il 11 e se trouvait pas d’écoles dignes de ce nom, mais on n’avait pas de maîtres sous la main. La pénurie était complète. M. Siméon, parlant au tribunat, en 1802, de l’état de l’instruction primaire avant la Révolution, disait tristement que « le goût des parents ne s’était pas porté de ce côtélà. » En effet, c’était là le plus grand et le plus invincible obstacle; l’instruction n’était rien moins que populaire. Gette charité, car c’est ainsi qu ’011 appelait l’instruction du peuple, et on lui donnait encore ce nom de nos jours sous la Restauration, ne paraissait pas à l’Etat d’une importance assez grande pour qu’il s’en chargeât lui-même. On Voit, en parcourant les derniers documents financiers de l’ancien régime, que l'État réservait ses ressources pour des charités d’une autre espèce. L’abbé Terrai, ♦en 1774, inscrit pour la mendicité 1,200,000 fr. ; pour les. écoles, rien. En 1775, dans le premier compte rendu de Turgot, 34,470,910 fr. pour la maison du roi, 8,023,000 fr. pour sa maison mili- * taire, 1,500,000 fr. pour la mendicité, 1, 160,000 fr. pour les ateliers nationaux ou travaux de charité ; pour les écoles, rien. En 1781, le compte rendu de Necker mentionne 269,000 fr. pour les Académies et les gens de lettres, 89,000 fr. pour la bibliothèque,
1 Tocqueville, V Ancien Régime et la Révolution, 2* éd., p. 212.
100.000 fr. pour l'imprimerie royale, 72,000 fr. pour le Jardin des Plantes; pour les écoles, rien. Le compte rendu de 1785 ajoute à ces dépenses
600.000 fr. pour les universités et colleges; ce même compte rendu, qui fait monter la mendicité et les aumônes à 3 millions, ne porte rien pour les écoles ; rien en 1787, ni dans les années suivantes.
C’est qu’en effet l’État ne faisait rien pour l’instruction populaire. Il ne la payait pas, il ne la surveillait pas. Si, par grand hasard, le nom des maîtres d’école se trouve dans une ordonnance, c’est pour rappeler, comme Henri IY en décembre 1606, qu’ils doivent être approuvés par les curés des paroisses *, ou, comme Louis XIV en avril 1695, que les évêques et les archidiacres ont le droit en tout temps de les interroger, de les interdire, de les remplacer 1 2 * * 5 . L’enseignement primaire dépendait
1 Édit sur les plaintes et remontrances du clergé assemblé à Paris, •
décembre 1006 (Henri IV). Art. 14 : « Les régens, précepteurs ou
maistres d’écoles des petites villes et villages seront approuvez par les
curez des paroisses ou personnes ecclésiastiques qui ont droit d’y nommer; et où il y auroit plaintes des dits maistres d’écoles, régens ou précepteurs, y sera pourvu par les archevesques et évesques, chacun en leur diocèse: n’entendons néanmoins préjudicier aux anciens privilèges des universitez, et à ce que nous avons ordonné par notre édict de Nantes, art. 39. » Anciennes Lois françaises (Isambert), t. XV, p. 307.
5 Édit portant règlement pour la juridiction ecclésiastique, avril 1695 (Louis XIV). Art. 25 : « Les régens, précepteurs, maîtres et mal tresses d’écoles des petits villages seront approuvés par les curés des paroisses, ou autres personnes ecclésiastiques qui ont droit de le faire, et les archevêques ou évêques et leurs archidiacres, dans le cours de leurs visites, pourront les interroger, s’ils le jugent à propos, sur le catéchisme en cas qu’ils l’enseignent aux enfants du lieu, et ordonner
absolument de l'Église, qui le donnait elle-même gratuitement, et gouvernait jusqu’aux écoles fondées en dehors d’elle par des seigneurs particuliers <)u des communes 1 . Il n’y avait pour ainsi dire pas de maîtres laïques. Il semblait qu’avoir des enfants fût une exclusion pour pouvoir en élever 2 . Encore si le clergé avait fait ce que l’État négligeait de faire ; mais quelque puissant qu’il fût, il ne l’étâit pas assez pour une si grande tâche. Chaque évêque avait auprès de lui un dignitaire nommé le capiscol,
que l’on en mette d’autres en leur place s’ils ne sont pas satisfaits de leur doctrine ou de leurs mœurs; et même en d’autres temps que celui de leurs visites, lorsqu’ils y donneront -lieu pour les mêmes causes. » Anciennes Lois françaises, t. XX, p. 251. Cf. l’ordonnance du 13 décembre 1698, art. 9 : « Voulons que l’on établisse des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n’y en a point... pour apprendre h lire et même à écrire à ceux qui pourront en avoir besoin, le tout en la manière prescrite par l’art. 25 de notre Édit du mois d’avril 1695. » -4ftc»ennes Lois françaises, t. XX, p. 317. Ces prescriptions sont renouvelées en termes identiques dans l’art. 5 de la Déclaration du 14 mai 1724 (Louis XV). Anciennes Lois françaises , t. XXI, p. 263. Les prescriptions de 1698 et do 1721 ont surtout pour but de Taire élever dans la religion catholique les enfants nés de parents protestants.
1 Ordonnance d’Orléans, janvier 1560. Art. 9 : (■< En chacune église, cathédrale ou collégiale), une prébende ou le revenu d’icelle demeurera destiné pour l’entretènement d’un précepteur qui sera tenu, moyennant ce, instruire les jeunes enfants de la ville gratuitement et sans salaire ; lequel précepteur sera élu par l’archevesque ou évesque du lieu, appeliez les chanoines de leur église, et les maire, échevins, conseillers ou capitouls de la ville, et destituable par ledit archevesque ou évesque, par l’avis des dessus dicts. » vtncietmej Lois française s, t. XIV, p. 67. Cf. Arrêt du conseil, 16 oct. 1641. Autre, 20 août 1668. Arrêt du parlement de Paris, 23 janvier 1680.
3 Cf. Essai d'éducation nationale, ou Plan d'études pour la jeunesse, par Louis-René de Caradeuc de la Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne, 1763. Brochure de 150 pages.
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ou l’écolàtre, particulièrement chargé de l’administration des petites écoles. Cette fonction n’était dans beaucoup de diocèses qu’une sinécure ; ailleurs elle se bornait à une surveillance tracassière , sans aucun souci de la fondation d’écoles nouvelles. Les universités et les ordres religieux, à l’exception des couvents de femmes et de quelques congrégations d’hommes voués à l’instruction primaire (la plus considérable, celle des Frères de la Doctrine chrétienne, ou Frères de Saint-Yon, ne remonte pas au delà de 1679), enseignaient les sciences, les belleslettres, et ne s’occupaient pas du menu peuple. Un ouvrier, un laboureur, un soldat, sachant lire, Étaient une exception très-rare. ' - .
S’il était nécessaire de le prouver, un mot suffirait : c’est que la Révolution n’a été faite qu’en 1789. N’est-ce pas en 1615 que Jean Savaron, lieutenant-général de la sénéchaussée d’Auvergne* parlant au nom du Tiers, disait au roi Louis XIII : « Que diriez-vous. Sire, si vous aviez vu dans vos pays de Guyenne et d’Auvergne les hommes paître l’herbe à la manière des bêtes ? » Le siècle de Louis XIV, qui nous donna tant de gloire, ne changea pas cette misère. Qui ne se rappelle cette phrase de Vauban : « Par toutes les recherches que j’ai pu faire depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dixièrhe partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effec-
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tivement; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l’aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont réduits, à très-peu de chose près, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées et embarrassées de dettes et de procès, et que dans la dixième, où je mets tous les gens d’épée, de robe, ecclésiastiques ou laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentés et les plus accommodés, on ne peut, pas compter sur cent mille familles; et je ne croirais pas mentir quand je dirais qu’il n’y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu’on puisse dire être fort à leur aise; et qui en ôterait les gens d’affaires, leurs alliés et adhérents couverts et découverts, et ceux que le roi soutient par ses bienfaits, quelques marchands, etc., je m’assure que le reste serait en fort petit nombre 1 . » Ce témoignage est irrécusable. Assurément, un tel peuple ne savait pas lire. « II- m’a paru de tout temps, dit encore Yauban, qu’on n’avait pas eu assez d’égard en France pour le menu peuple, qu’on en avait fait trop peu de cas 2 . >» J.-J. Rousseau, sous le règne de Louis XV (en 1732), trouve, presque aux portes de Lyon, des paysans n’osant manger le pain qu’ilâ avaient gagné à la sueur
Vauban, Projet d'une dixme royale, éd. de MDCVIIÏ, p. 4. * Ib., p. 18.
• de leur front, obligés, pour éviter la ruine, de montrer la même misère qui régnait autour d’eux. « Il me fit entendre qu’il cachait son pain à cause des aides, qu’il cachait son vin à cause de la taille, et qu’il serait un homme perdu si l’on pouvait se douter qu’il ne mourait pas de faim 1 . » Un écrivain anglais très-compétent, qui parcourut la France en observateur pendant les années 1787, 1788 et 1789, Arthur Young, juge sévère de la Révolution, résume en ces termes trois années d’étude et de réflexion : « Impossible de justifier les excès du peuple. Mais est-ce bien au peuple qu’on doit tout imputer, ou bien aux oppresseurs qui l’ont tenu si longtemps dans le servage? Celui qui veut être servi par des escla\|ÊS, et des esclaves misérables, doit savoir qu’il place sa propriété et sa vie dans une position tout autre que celui qui préfère le service d’hommes libres et heureux ; celui dont les festins se donnent au bruit des gémissements ne doit pas se plaindre si, au moment de l’insurrection, ses filles lui sont ravies et ses fils massacrés. Quand il arrive de tels désastres, c’est plutôt à la tyrannie du maître qu’à la cruauté des serviteurs qu’il les faut attribuer. Tous les journaux mentionnent le meurtre d’un seigneur, l’incendie de son château ; mais où ironsnous chercher la liste des exactions de ce seigneur
‘ J. -J. Iîonssean. Les Confessions, 1 T « partie, liv, IV. Ed. Muaset- Pftthay, t. XIV, p. 252,
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sur ceux qui voyaient leurs enfants tomber autour d’eux faute de pain ? Où trouverons-nous la minute des citations adressées à ces pauvres gens pour com- ' paraître devant le financier qui les déchirait, et le ; seigneur qui les accablait de sa justice dérisoire? Où trouver les jugements de l’intendant et de ses subdélégués, qui déchargeaient l’homme bien en cour pour charger d’autant un voisin misérable? Qui s’est donné la peine de suivre, pour les mettre au jour, toutes les ramifications du triple despotisme royal, seigneurial, ecclésiastique, atteignant jusqu’eü ses dernières extrémités ce corps épuisé de misère 1 ? ** La société française était faite de deux mondes; comme ces sociétés antiques, où beaucoup d’esclaves travaillaient et souffraient pour un petit nombre de citoyens. De cette longue oppression, rendue plus intolérable par le contraste de tant de civilisation avec tant de misère, est venue cette haine tenace contre la noblesse et les riches, dont nous souffrons encore en dépit de l’égalité conquise. Qui donc aurait pensé, dans cette société du privilège, à guérir la plaie profonde de l’ignorance? Qui donc aurait osé y penser?
1 Voyage en France, par Arthur Young, trad. de M. Léonce de La- Tergne. Paris, Guillaumin, 1860, t. II, p. 436.