‹ L'école (volume 2)Chapitre 15 sur 42 · LE BUDGET DES INSTITUTRICES · texte numérisé non relu

LE BUDGET DES INSTITUTRICES

Il faut se défier des statistiques, même officielles. Celle des écoles est particulièrement difficile à faire. Il faut surtout se défier des moyennes. En voici une que nous ne pouvons guère contester, mais qu’il est impossible de mentionner sans commentaire. Il s’agit de savoir si les institutrices ont de quoi vivre. L’importance delà question nous fera trouver gràqe pour nos calculs.

Exposé de la situation de l'Empire pour 1863 portait le traitement moyen des institutrices à 665 fr. 33 c. 1 . On avait trouvé cette moyenne en prenant le total de tous les émoluments et en le divisant par le nombre des institutrices. En procédant

1 Exposé de la situation de l’Empire. Novembre 1863, p. 70.

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de la même manière, on était arrivé pour les instituteurs à un traitement moyen de 790 fr. environ 1

A première vue, ce chiffre de 665 fr. 33 c. pou! la moyenne du traitement des institutrices paraissait trop élevé pour être vrai. Comment pouvait-il se faire que la différence entre le traitement moyen des instituteurs et celui des institutrices fût de 125 fr. seulement, quand il est notoire que les sacrifices de l’Etat, des départements et des communes ont pour unique but de former le budget de' l’instruction primaire des garçons, et que l’enseigne ment des filles est partout négligé et abandonné? Les nouvelles études auxquelles l’administration s’cst livrée ont en effet démontré que les chiffres donnés par elle en 1863 n’étaient pas exacts. Il résulte» de la statistique publiée en 1865 par les soins de M. Duruy, que le traitement moyen des instituteurs laïques est de 778 fr. 52 c., celui des instituteurs congréganistes de .824 fr. 46 c., tandis que le traitement moyen des institutrices laïques est de 48l fr.. et celui des religieuses de 344 fr. 2 .

De 665 fr. à 481, l'écart est considérable ;• on était bien loin de connaître, en 1863, la triste réalité. Il importe, en outre, de remarquer deux choses la première, c’est qu’une moyenne annuelle v de 481 fr. ne fait guère que 1 fr. 30 c. par jour ;

1 Exposé, etc., p. 69.

* Statistique , p. p. XVI.

l’autre, c’est qu’il y a de grandes inégalités dans les revenus des institutrices. On a compté dans le total les revenus relativement très-élevés de quelques institutrices de grandes villes, et cette disproportion entre la richesse d’une minorité et le dénûment d’un très-grand nombre a complètement faussé la moyenne. C’est ainsi que, dans la Statistique de T Industrie 'parisienne publiée en 1851 par la Chambre de commerce de Paris, on lit que le salaire le moins élevé des femmes qui décorent la porcelaine est de 1 fr., et le salaire le plus élevé de 30 fr. Seulement, le salaire de 20 fr. n’est touché que par une seule artiste 1 sur 996, et presque toutes les autres sont obligées de se contenter d’un salaire inférieur à 1 fr. 50 c. La statistique a de ces surprises. Si l’on faisait la moyenne du revenu des institutrices dans les petites villes et dans les campagnes, en ne tenant pas compte des exceptions, il ne faudrait plus parler de revenus de 481 fr. Ce travail a été tenté; on ose â peine dire qu’on est arrivé à 100 fr. pour l’allocation municipale, et â 200 fr. pour la rétribution des élèves payantes.

Ce chiffre peut être contesté, parce qu’il repose sur des données insuffisantes et sur une classification arbitraire des écoles. Laissons-le de côté. Ce qu’on ne contestera pas, c’est le fait suivant, qui est officiel. Le ministre, dans sa générosité, dans

1 Statistique de l’Industrie à Paris , 1851, p. 155.

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son humanité, a voulu porter à 500 fr. le salaire annuel des institutriees les plus malheureuses; on a calculé qu’il ne fallait pas pour y parvenir moins de 1,600,000 fr. On peut juger parïà de l’immensité du mal. La Chambre a reculé devant cette dépense d’un ou deux millions : il eût été plus justeet plus habile de la doubler. 7,496 institutrices ont un revenu qui dépasse 500 fr. ; 214 ne touchent que 100 fr. par an; 2,039 touchent moins de 300 fr.; plus de 3,000 sont réduites à des journées inférieures à 75 c., qui doivent suffire à leur nourriture, à leurs vêtements et à letfr entretien. Elles ne peuvent pourtant pas mendier, étant institutrices,' ni se faire inscrire au bureau de charité : comment vivent-elles? On ne peut s’empêcher de dire qu'en les mettant au-dessus du besoin, le pays ne ferait qu’acquitter une dette sacrée.

Il ne faudrait pas qu’on vint à ce propos nous parler d’économie. Voilà une économie bien meurtrière, qui condamne de pauvres femmes à souffrir de la faim. L’administration leur distribue quelques maigres secours; mais cette sollicitude, dont il faut louer le ministre, est-elle une excuse pour le pays? Est-ce que le pain de ces 5,000 institutrices chargerait beaucoup notre budget de 2 milliards.? Qu'on y songe, il y a là une question de justice et d’humanité, non-seulement envers ces malheureuses qui portent le grand nom d’institutrices et remplissent la grande mission de nous élever des citoyennes.

mais envers les filles du peuple, à qui l’on donne des maîtresses mal préparées, incapables pour la plupart, qui souffrent de la faim à côté d’elles, et qui gagneraient à se faire servantes.

On fait depuis longtemps de nombreux efforts, bien impuissants, pour le recrutement des institutrices. Il ne s’agit pas tant de fonder des écoles normales que d’assurer une carrière aux élèves qu’elles auraient formées. Comment n’y a-t-on pas pensé ? On y pensait bien ; mais on ne veut pas donner d’argent pour l’éducation des filles, c’est là ce qui arrête tout. Au reste, ici encore éclate l’inégalité entre les écoles de garçons et les écoles de filles. Nous avons pour les écoles de garçons 70 écoles normales, contenant 3, 155 .élèves, 7 cours normaux, contenant 133 élèves, et 24 écoles stagiaires, contenant 71 élèves : en tout, pour l’enseignement des garçons, 107 établissements et 3,359 élèves *.

1 Disons en passant que eo n'est mûme pas assez, et qu’il faudrait uno école normale par département, suivant le vœu do la loi do 1833. L’enseignement y serait mieux approprié aux besoins et au caractère du département, et le conseil général, ayant son école normale sous les yeux, serait plus disposé à s’en occuper sérieusement ot à ne pas lésiner sur les dépenses. Puisqu'on veut, avec raison, faire intervenir les autorités locales dans la direction des écoles, cette influence presque paternelle du conseil général sur les élèves do l’école normale, et par suite sur les instituteurs, ne vaudrait -elle pas mieux que la trans formation du préfet en recteur de l’instruction primaire? . Le préfet, après tout, est lui-même un fonctionnaire nomade ; il n’appartient pas au territoire, comme les conseillers généraux. Les écoles -normales da garçons n’en sont pas moins, tout considéré, dans ujie situation convenable.

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Les écoles de filles sont bien loin de se recruter dans un personnel aussi nombreux d’élèves-maîtresses. 11 écoles normales renferment 393 élèves, 53 cours normaux en comptent 808 : ce qui porte le nombre des .établissements à 64, et celui des élèves à 1,201.

Plus de la moitié des élèves-maîtresses sont instruites dans les cours normaux, établissements d’une importance secondaire. On doit souhaiter, on ose à peine espérer, la création d’un plus grand nombre d’écoles. C’est surtout en matière d'instruction qu’il faut craindre de multiplier les règlements ; les meilleures lois ne peuvent rien, quand elles ne sont pas secondées par un personnel zélé et intelligent. Puisqu’on ne peut se décider à faire les choses en grand, il y aurait, en attendant, un grand avantage à créer des écoles stagiaires pour les filles, comme on en a pour les garçons l f c’est-à-dire à annexer aux écoles les mieux tenues un petit pensionnat, très-peu coûteux, où l’on entretiendrait quelques jeunes filles,

1 En recommandant ce - moyen comme pis-aller, nous ne pouvons nous empêcher de faire observer que les écoles stagiaires n’ont pas produit de bons résultats. Elles valent mieux que rien ; c’est là à peu près tout le bien qu’on en peut dire. Renoncer à l’école normale pour se contenter d’écoles stagiaires, c’est en vérité se condamner à déchoir. On ne saurait trop le répéter aux départements qui oyt fait cette déplorable économie pour les écoles de garçons. C’est seulement la détresse des écoles de filles qui nous oblige à regarder comme un bien , et à demander comme une amélioration relative , la création d’écoles stagiaires.

moitié élèves, moitié sons-maîtresses, qui termineraient leur éducation et se formeraient par la pratique aux méthodes d’enseignement. Mais surtout qu’on n’oublie pas que, si l’on veut avoir des institutrices capables, il faut les payer. On ouvrirait aujourd’hui une école normale de filles excellente dans tous les chefs-lieux de département, qu’on ne trouverait pas d’élèves pour la remplir. Un tiers des institutrices communales gagnent, tout compris, 90 centimes par jour; ce n’est pas là, on en conviendra, un grand motif d’attraction. Pour gagner ce mpdeste salaire, il faut enseigner à lire et à écrire à de petits enfants tous les jours pendant sept heures; c’est une occupation assez fatigante. Il n’y a pas d’espoir d’avancement, car une institutrice qui demande une meilleure école a tout juste la même chance de l’obtenir qu’une jeune fille sortant de l’école normale, et même plus elle vieillit, plus ses chances diminuent ; on s’use vite dans cette vie de privations et de labeur 1 Et pourquoi le conseil municipal donnerait-il la préférence à une maîtresse déjà épuisée ? Sans argent ni avancement, l’institutrice a-t-elle au moins, dans sa pauvre école, la sécurité, la dignité ? Pas du tout : elle dépend de tout le monde, du maire, du curé, de l’inspecteur, des parents. Le curé n’a même pas besoin de provoquer sa destitution ; il n’a qu’à dire un mot pour la ruiner, ou bien encore il peut appeler des sœurs, et c’en est fait de l’école laïque. Telle est la position qu’uno

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fille de vingt ans ira chercher dans un village où elle n’a ni parents ni amis, où peut-être elle ne trouvera personne qui puisse causer avec elle des choses auxquelles elle s’intéresse, aucune femme qui sache lire ! Il est vrai qu’on lui promet une retraite, comme à l'instituteur , après trente ans de service et soixante ans d’âge. Soixante ans d’âge ! Le législateur n’y a pas pensé. Il ne sait pas ce que c’est que de faire l’école pendant trente ans sept heures par jour. Et sur quoi sera-t-elle fondée, cette retraite? Sur un revenu annuel de 340 fr. ? Elle ne sera pas de cinq sous par jour.

Qu’arrive -t- il ? C’est que les écoles normales manquent d’élèves, et que les institutrices laïques, ou du moins les institutrices capables, font absolument défaut dans les campagnes. On n’y trouve que de malheureuses femmes que la perte de leur mari et la destruction de leur fortune ont déclassées, qui â grand’peine ont obtenu un brevet du dernier degré, et qui achèvent de mourir en surveillant languissamment quelques élèves illettrées et maladives. La plupart des écoles rurales sont dirigées par des religieuses, vi •

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