CHAPITRE VI
LES FILLES ONT PRÉCISÉMENT LES MÊMES DROITS QUE LES GARÇONS A RECEVOIR UNE BONNE ÉDUCATION
On ne laisse pas que d’être embarrassé pour établir que les filles ont autant de droits et de capacité que les garçons. D’où vient cet embarras? Ce n’est pas de l’absence de preuves, c’est de leur multiplicité et de leur peu’de nouveauté. Dans l’histoire, nous voyons toujours que les femmes sont traitées en inférieures par les sociétés à demi barbares; elles reprennent leur rangpeuà peu, et arrivent à l’égalité quand la civilisation est complète. Cette égalité de droits entre l’homme et la femme, bien admise, bien reconnue, est le signe même d’une civilisation achevée. Mais il arrive à cette égalité, comme à l’égalité civile et à l’égalité politique, de se concilier très-bien avec beaucoup d'inégalités.
Chez les peuples les plus polis et même les plus raffinés, les femmes obéissent à leurs maris, dont elles sont les égales. En Angleterre, une sœur, qui est i l’égale de son frère, n’a point de part à l’héritage paternel. Dans deux ou trois pays, elles héritent de la couronne ; excepté la fonction de régner, qui a pourtant son importance, on ne leur confie nulle part aucune fonction politique. Il est remarquable qu’elles exerçaient plusieurs sacerdoces chez les peuples de l’antiquité, qui les traitaient en créatures inférieures, et qu’elles n’en sauraient plus être revêtues depuis l’avénement du christianisme qui les a émancipées. Tout n’est pas bien réglé sans doute, même dans la société la mieux réglée ; mais c’est surtout quand il s’agit des femmes et de leurs droits, qu’il faut bien se rappeler que l’égalité n’est pas l’identité. Ceux qui de temps en temps entreprennent si maladroitement de les faire hommes, les abaissent en croyant les élever; car si, comme femmes, elles sont nos égales, elles ne sauraient jamais être que des hommes très*inférieurs. L’égalité est un respect égal pour des besoins et des droits différents. L’homme et la femme ont entre eux beaucoup d’analogies et de dissemblances. En ce qu’ils ont de commun, ils sont égaux; en ce qu’ils ont de différent, ils ne sont point comparables. Cela est vrai des esprits comme des corps, et des facultés comme des droits. L’égalité, en matière d’éducation, ne consiste pas à leur donner la même
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-éducation, mais à leur gn donner autant. On ne demandera jamais qu’on enseigne l’algèbre aux femmes. Pourquoi? parce quelles la comprendraient mal, et .qu’elles n’en ont aucun besoin. Nous passons con damnation sur l'algèbre et sur la géométrie ; nous ne renoncerions pas si aisément à la littérature même la plus sérieuse, aux beaux-arts et aux diverses études philosophiques. Est-ce que les femmes, quand elles sont instruites, ne sentent pas aussi vivement que nous les plaisirs de l’art et les plaisirs littéraires? N’ont-elles pas le goût aussi délicat? la mémoire aussi sûre? N’ont-elles pas produit, même > de nos jours, de grands écrivains et des artistes de premier ordre? Il est vrai que chacun des sexes a, pour ainsi dire, son théâtre, et'que les femmes sont faites surtout pour la famille et pour les plaisirs de la société élégante ; mais peut-être verrons-nous se produire parmi les hommes une décadence littéraire, dont la cause sera le peu de soin qu’on met à former le goût littéraire des femmes. Entrez dans un théâtre ; ce sont elles qui font le succès. Les critiques peuvent disserter tant qu’ils voudront sur les éternelles règles du goût; ce sont les femmes qui font la poétique dujour. Nous dirions aussi : Entrez, dans un salon, s’il y en avait encore. Il n’y en 3 plus, parce qu’on néglige de préparer les femmes i cet art, à cette science de diriger, sans' en avoir l’air, une conversation brillante et pourtant solide. Il ne s’agit en aucune façon de bureaux d’esprit ; il s’agit
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du monde, qui doit avoir de l’esprit et .des connais» sanees, sans affectation ni pédanterie. Et qu’est-ce què le monde sans les femmes? Une bourse, un club, un champ de course tout au plus, une acadé» mie. On accuse l’esprit des femmes d’être frivole; c’est l’éducation qu'on leur donne qui est frivole , mais leur esprit ne l’est point : il est un heureux mélange de bon sens et d’enthousiasme ; et comme toute femme est une artiste, la façon a toujours de la grâce, pourvu que le fond ne fasse pas défaut. Madame de Sévigné a reçu dans son enfance les leçons de Ménage ; elle a enseigné elle-même l’italien et le latin à madame de Grignan : en est-elle moins femme et la plus charmante des femmes dans chaque page, dans chaque ligne et presque dans chaque mot des immortelles lettres? Elle se plaint un peu quelque part de l’abbé de la Mousse, qui enseignait à madame de Grignan la philosophie de Descartes; elle se serait fâchée bien plus encore si on ne la lui avait pas enseignée. Lesfemmes qui allaient entendre Bourdaloue lisaient Descartes. Il ne reste plus dans notre monde affairé, positif et positiviste, que les femmes pour être de beaux esprits un peu désœuvrés, adonnés surtout à la littérature et aux choses de pure spéculation, et juges indépendants des combats de la vie *.
On dit que ce qui rend surtout de nos jours l’ins-
1 Cf. De la Littérature , par madame de Staël, ch. il. Voy. aussi lo eh. iv, sur les Femmes qui cultivent les lettres.
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traction indispensable, c’est le suffrage universel.
— Il n’en est rien ; cette raison est bonne, il y en a de ; plus fortes. Mais prenons celle-ci d’abord, puisqu’elle * s’offre la première. Rien n’est plus vrai : donner à un homme ce grand droit d’influer directement sur les affaires du pays, et ne pas le rendre capable de s’éclairer par lui-même sur les conditions et les conséquences du vote qu’il émet, c’est jouer au hasard l’avenir du monde. L’instruction, en se généralisant dans un pays esclave, amènerait forcément la liberté avec elle; il faut donc que la liberté, sous peine de devenir un mensonge, répande l’instruction dans les pays où elle règne. Que les écoles soient la conséquence du scrutin, partout où elles n’en ont pas été la cause ! Reste à' savoir si les femmes ne votent pas. Il est certain que s’il leur plaît d’adopter un candidat, les électeurs inscrits sur la liste de la mairie n’ont qu’à se bien tenir. Font-elles bien ou mal de se mêler de politique? C’est une question* de mesure. Tout ce qu’on peut accorder à ce préjugé très-répandu de l’incompétence des femmes en matière politique, c’est qu’il n’est pas à propos qu’elles entrent dans les détails de la législation et de la finance, dans les querelles d’ambition ou les manœuvres de partis. Elles ont autre chose à étudier. Mais comment seraient-elles indifférentes aux . grandes questions de la politique, qui sont toutes des questions de justice, de patriotisme et de liberté? Regardons autour de nous. Toutes les femmes ont
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aujourd’hui un parti pris sur la Pologne, sur Venise, 1 sur la peine de mort, sur la libre défense des accusés, sur la liberté de penser et d’écrire. Où en serait la révolution de Pologne, sans les femmes? La -«■“"‘France a toujours fait une place aux femmes 'sur les échafauds politiques. C’est parce que l’indifférence des femmes ne sera jamais, de leur part et de la nôtre, qu’une prétention mal justifiée, qu’il restera toujours, malgré tout, une pointe de chevalerie dans la politique française.