Chapitre y
LES LETTRES ü’ OBÉDIENCE
Beaucoup de personnes, parmi celles qui regret- „ tent l’influence des congrégations enseignantes , pensent qu’on en diminuerait sensiblement le nombre en soumettant indistinctement toutes les institutrices, religieuses ou laïques, à la formalité de l’examen.
Ou cette opinion est juste, ou elle ne l’est pas.
Si elle est juste, il en résulte qu’un grand nombre d’écoles congréganistes sont dirigées par des maîtresses incapables.
Si elle ne l’est pas, on se demande quel motif a pu décider le législateur de 1850 à dispenser les religieuses de la formalité de l’examen, et à remplacer pour elles le brevet de capacité par une simple lettre d’obédience.
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Le seul moyen d’éclaircir cette question, d’une importance vitale pour l’avenir des écoles, est de rechercher ce que vaut l’éducation des couvents au point de vue littéraire et grammatical.
Il est bien connu que plusieurs grandes et riches communautés tiennent de beaux pensionnats, bien pourvus d’excellentes maîtresses de toutes sortes, où l’on enseigne les arts d’agrément comme dans le monde, et qui ont tout ce qu’il, faut pour faire des élèves distinguées et surtout brillantes. Nous ne parlons ici que des petites écoles et des filles du peuple, et, par conséquent, de ces couvents sans propriétés au soleil, sans riches dots, qui se recrutent dans les petites villes et dans les campagnes, où il entre plus de paysannes que de demoiselles, et où l’on vit en paysannes, en ouvrières, en servantes courageuses et infatigables des malâdes et des pauvres. Quand ce sont des ordres illustres et répandus dans le. monde entier, comme l’ordre de Saint- Vincent-de-Paul, on y rencontre quelquefois des personnes élevées dans le luxe, et qui ont reçu une éducation brillante ; mais le sacrifice est alors bien plus grand, et ce sont là des exemples très-rares, de véritables exceptions. Quant à ces petites associations qui franchissent à peine les limites d’un département, on peut bien, sans manquer au respect qui leur est dû et sans méconnaître les services importants qu’elles peuvent rendre , avouer que la très-grande majorité des filles dont elles se compo-
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sent, très-recommandables par leur vertu et par leur énergie, ont tout juste autant de connaissances qu’il en faut pour suivre les prières de la messe dans leur Paroissien et tenir tant bien que mal les comptes de la maison.- Cependant ces braves sœurs ont à peine prononcé leurs vœux, qui, pour beaucoup de communautés, sont des vœux annuels-, qu’elles sont à la disposition de leurs supérieures pour être gardes-malades ou maîtresses d’école, et la supérieure elle-même a souvent ses raisons pour n’ètre pas très-difficile dans le choix de ces dernières. A Paris même, on ne trouve pas toujours, pour faire la classe dans les ouvroirs, des sœurs profondément versées dans les mystères de l’orthographe ; on peut juger par là de ce qu’il en est à deux cents lieues d’ici dans le fond d’un village. Eh! sans doute, il ne s’agit guère pour ces pauvres filles de campagne que d’apprendre à lire et à écrire couramment, avec les deux premières règles d’arithmétique, et les quatre pour une éducation très-soignée^Jmais l’art d'enseigner, même les plus petites choses, est un grand art, très-difficile, qui s’acquiert très -lentement, que tout le monde n’est pas à même d’acquérir, et qui suppose dans la maîtresse de bien autres connaissances que celles quelle est chargée de transmettre*|"s’il n’était question que d’enseigner tout juste ce qu’on sait, nous n’aurions besoin ni de cours normaux, ni d’écoles normales. Nous n’aurions pas besoin non plus de commission d’examen pour les
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institutrices, car enfin, s’il suffit de savoir lire et écrire, on ne voit pas qu’il soit très-nécessaire d’assembler cinq personnes en cérémonie pour s’assurer de ce qui en est ; tout le village saurait à quoi s’en tenir au bout de huit jours sur une institutrice qui tiendrait son livre à l'envers pendant les offices. Or, il faut bien le dire, ce n’est pas sans motifs que la loi actuelle dispense les religieuses de subir les examens et de produire un diplôme*; la lettre d’obédience leur suffit, c’est-à-dire leur habit, car au fond la lettre d’obédience n’est que cela : c’est l’ordre donné à une religieuse par sa supérieure d’aller tenir une école*. Certaines maisons religieuses ont joui de' cette exemption Sous la Restauration ; on la leur conférait dans l'ordonnance même qui les autorisait comme congrégations religieuses ou comme associations charitables. Toutes ne l’obtenaient pas ; on pouvait donc croire que le ministre ne l’accordait qu’aux plus capables, et cela ressemblait quelque peu à une garantie. En 1828, il fut déclaré que le recteur délivrerait un brevet à tout membre d’association enseignante autorisée sur le -tfude la lettre d’obédience, sans examen : exemption redoutable, car, dès qu’on réfléchit, on s’en demande le motif. On l’abolit en 1833, on soumit tout le
1 Loi du 15 mars 18"0, art. 49. « Les lettres d’obédience tiendront lieu de brevet de capacité aux institutrices appartenant à des congrégations religieuses vouées à l’enseignement çt reconnues par l’Etat. »
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monde au droit commun, et, en vérité, cette règle paraît d’une justice élémentaire: ou personne, ou * tout le monde. Si l’on disait : Les prêtres, les élèves des écoles spéciales déclarés admissibles dans les . services publics sont dispensés de l’examen 1 , à la bonne heure, cela se comprendrait, parce qu’un prêtre est censé en savoir plus long qu’un instituteur de village ; mais une simple religieuse ! On ne passe pas d’examen pour être admise à prononcer ses vœux dans un couvent. Pourquoi, si l’on se sent capable, se refuser aux examens? Est-ce par orgueil? Elles n’y pensent guère. Par modestie? Mais les examens des filles se font à huis clos et seulement en présence des concurrentes et de leur plus étroite i-j- famille 2 . Il est assez difficile de déterminer exacte- P ment la capacité des religieuses tenant école, car les rapports des inspecteurs ne sont pas livrés à la publicité ; cependant il est assez connu que beaucoup de leurs écoles sont très-faibles et ressemblent plutôt à un gardiennage ,' à un ouvroir, qu'à une école. En droit, il n’y a pas de plus forte présomption d’incapacité que l’importance qu’on a mise pour #
* Loi du 15 mars 1850' art. 25, g 2.
3 Loi du 15 mars 1850, art. 49, g 2. — Cet article est interprété, par l’instruction ministérielle du 8 mai 1855, dans les termes suivants : « La loi, en excluant un public nombreux, n’a pas voulu prescrire un buis clos qui ne serait pas sans inconvénients. 11 convient de procéder aux épreuves orales des aspirantes en les appelant par séries de quatpe à six : les mères, parentes, tutrices’sont autorisées à assister ii l’examen. »
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les religieuses à les dispenser de l’examen. Et ce qui achève la démonstration, c’est qu’un certain nombre d’entre elles passent l’examen et ont un brevet. Pourquoi le passent-elles ? Parce qu’elles se sentent capables. Pourquoi les autres ne le passentelles pas, puisqu’il est évident, par cet exemple, que rien ne s’y oppose dans les convenances de leur
état? Parce qu’elles se sentent incapables. Sur
17,565 institutrices publiques congréganistes , 10,763 n’ont que des lettres d’obédience 4 . Notons aussi que, dans les derniers comptes rendus, 17,966 * écoles de filles sont notées comme passables, médiocres ou mauvaises. .
Il y aurait donc urgence à revenir aux termes de la loi de 1833 et à demander le brevet de capacité ' à toutes les personnes qui se livrent à l'enseignement, à moins qu’on ne préfère prendre une mesure plus radicale et le supprimer absolument pour tout le monde 3 . Ce dernier parti est-il possible, dans l’état de profonde ignorance où gémit une grande partie de la population? C’est ce que nous ne chercherons pas en ce moment. Bornons-nous à demander la règle uniforme, le droit commun. C’est en toutes choses un terrain solide. On a le bon sens *
1 Statistique de l'instruction primaire, p. IX. Nous tenons compta <Ias 9,505 adjointes. Dans l’enseignement libre, 1 ,001 religieuses ont un. brevet de capacité, 18,000 n’en ont pas. Ib., p. -XXVIII.
1 Voy. Jules Simon, la Liberté , deuxième partie, ch. in, 2« édition, t. II, p. 60.
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pour soi, et avec un peu de patience et de persévérance, on ne peut manquer de réussir. Il ne faut pas se dissimuler que le clergé et l’Etat' se disputent l’enseignement. Dispenser les congrégations du brevet de capacité, c’est leur faire de l’ignorance une , sorte de privilège, au détriment dès familles, et- à la honte des congrégations elles-mêmes.
/ Il n’y a point parmi nous de passion plus vivace que la haine de l’influence cléricale. On la retrouve partout, dans les esprits les moins cultivés et dans un monde très-supérieur. A certains moments d’affaissement général, çù la politique désarme, où chacun ne songe plus qu’à faire des affaires, on se réveille encore dès qu’il s’agit du clergé et de l’Eglise. Ce n’est peut-être pas par excès de philosophie. Le grand nombre connaît mal ce qu’il condamne et donne de pauvres raisons pour expliquer son incrédulité ou sa colère. Le fond est plutôt un dissentiment politique qu’une querelle religieuse.'^ -
C’est le souvenir de ce clergé riche, privilégié, i puissant, qui, en 1762, d’après les calculs de l’abbé Expilly, comptait 406,482 personnes engagées par des vœux religieux, et n’avait pas moins de 120 millions de revenus, et qui, dans les premiers jours de la Révolution, se déclarait spolié quand on lui donnait, pour tenir la place de ces biens, un budget annuel de 134 millions L^La Restauration, comme on sait, n’avait pas pris les mesures les plus effi-
M. Charles Jourdain (le Budget des cultes) estime à 70 millions le
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caces pour effacer ces souvenirs et aujourd'hui même nous voyons que le moindre incident les ravive. Plus d’un citoyen, se croyant fort bon libéral , n’hésiterait pas à proscrire la religion , s’il en était le maître, comme l’ont fait les libéraux de 1793, et parmi ceux qui entendent la liberté d’une façon moins dictatoriale, beaucoup voudraient au moins exclure le clergé et les congrégations de l’enseignement. Cela ne ferait pas le compte des vrais
libéraux, défenseurs naturels de la liberté de conscience, de la liberté d’association et de la liberté
d’enseignement; mais s’il ne faut pas d’exception contre le clergé, il n’en.faut pas non plus pour lui.
Il se compromet en acceptant un véritable privilège.
Il compromet ses écoles; bien plus, il compromet jusqu’à la liberté elle-même. Il est cependant bien visible que la protection de l’autorité, qui a fait pendant longtemps la force de la religion, est devenue pour elle, par le progrès des idées, unè cause de faiblesse. La seule égide des églises, leur égide inviolable, est désormais le principe de la liberté
revenu net des possessions territoriales du clergé au moment de la Révolution, et à 80 millions le produit de la dlme : total 150 millions. — ; Page 2. Ce sont les cl li lires présentés par l’évêque d’Autun dans la séance du 10 octobre 1789. En 1790, dans son rapport au Comité des finances, Chasset évalue à 200 millions le revenu des biens* du clergé.
1 Dans sa circulaire aux évêques, en date du 25 avril 1826, l’évêque d’IIermopolis, ministre des cultes et de l’instruction publique, déclare que « l’ordonnance du 8 avril 1824 a eu pour but de placer les écoles primaires sous la dépendance des évêques. ».
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de conscience, qui implique l’égalité absolue devant la loi.
On s’est demandé si l’on pouvait exiger des religieuses le brevet de capacité sans diminuer immédiatement le nombre, déjà, trop restreint, des écoles de filles. Il est certain que si toutes les religieuses qui n’ont que des lettres d'obédience étaient réduites à se retirer devant le règlement qui les soumettrait à la loi commune de l’examen, on ne trou- • »
verait pas d’institutrices laïques pour les remplacer dans les conditions actuelles ; mais peut-on rien dire de plus fort contre les écoles qu’elles dirigent? Saiton ce que c’est que ce certificat de capacité qu’on n’ose pas exiger des religieuses? Qu’on prenne la loi de 1850. L’art. 46 décide expressément que « l’examen ne portera que sur les matières com- ’ prises dans la première pa^ ; e de l’art. 23. » Voici maintenant cette premiè. „ partie de l’art. 23 : « L’enseignement primaire comprend l’instruction primaire et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française, le calcul et le système * légal des poids et mesures. » C’est là tout, absolument tout. On se demande ce qui, dans cette 1 iste effraye les religieuses. Qu’on veuille bien dire clairement ce qui leur manque. Est-ce l'instruction morale et religieuse? Ne savent-elles pas lire couramment? Ne savent-elles pas écrire? Les éléments de la langue française, qu’on ne s’y trompe pas, c’est- l’ orthographe, pas autre chose ; le calcul, ce
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sont les quatre règles; encore lès' commissions d’examen se montrent-elles assez faciles au sujet de la division. Mais, en vérité, supposons que ces fçmmes qui tiennent des écoles ne sachent pas faire une division et ne connaissent pas le système légal des poids et mesures, combien leur faudra-t-il de temps pour acquérir Ges deux sciences difficiles? Il faut pour cela quelques mois à un enfant de huit à neuf ans, de capacité ordinaire. Toutes ces religieuses qui ne reculent pas devant la pensée de diriger une école vont se retirer, dit-on, devant la nécessité d’apprendre à faire une division ! Et c'est pour les protéger contre une exigence si extraordinaire qu’on fait une loi d’exception en leur faveur! Et quand une telle déclaration est faite solennellement par les plus ardents défenseurs des écoles congréganistes, on dira que nous avons en France un enseignement primaire des filles sérieusement organisé !
Résumons la situation en quelques mots pour ôter tout prétexte aux illusions.
11 y a infiniment trop peu d’écoles ouvertes aux filles, puisqu’elles en ont beaucoup moins que les garçons, et que les garçons n’en ont pas assez. Parmi les écoles ouvertes aux filles, nous sommes obligés de compter les 17,683 écoles mixtes : 9,213 écoles publiques et 8,753 écoles libres sont passables, médiocres ou mauvaises; 13,632 sont tenues par des religieuses, et dans ce grand nombre d’é-
coles congréganistes on ne compte qu’environ 800 maîtresses munies d’un brevet. M. Michel Chevalier, dans son rapport sur la dernière Exposition universelle, s’exprime ainsi*: ** J’ose affirmer qye, dans nos campagnes, parmi la population mâle, entre trente et soixante ans, il n’y a pas une personne , . sur dix qui ouvre de temps en temps un livre pour „ y apprendre quelque chose. Parmi les femmes, il f faudrait dire une sur vingt. » Cette phrase a été écrite en 1862. M. Michel Chevalier parle des personnes de trente à quarante ans. Il est heureusement certain que le nombre des illettrés diminue chaque année, et que la disproportion sous ce rapport entre les hommes et les femmes diminue également; mais cette diminution est d’une lenteur désolante. La statistique des mariages pour 1861 donne les résultats suivants, dont l’optimisme le plus imperturbable ne saurait se contenter : Sur 100 mariés, le nombre des hommes qui n’ont pu signer est de 29.27, le nombre des femmes de 44.16. v* Les chiffres sont encore plus douloureux et la disproportion entre les sexes plus marquée, si l’on ne tient compte que de la campagne. Alors, sur 100 ' mariés, il faut compter, en hommes, 32.94 complètement illettrés, près du tiers ; en femmes, 48.09, près de la moitié. Encore doit-on se souvenir que beaucoup de personnes qui ne savent ni lire ni écrire apprennent à tracer leur nom, et qu’un trèsgrand nombre d’autres, capables à la rigueur d'épe-
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1er un mot, ou d’écrire péniblement une ligne, sont hors d’état de lire couramment pour s’instruire ou pour s’amuser. Voilà les faits, et on ne les changera pas tant qu’on ne prendra pas les mesures nécessaires pour avoir partout des institutrices capables. On cherche des carrières pour les femmes : la carrière d’institutrice est celle qjii leur convient le mieux ; la nature les y a destinées. Elles sont institutrices parce qu’elles sont mères. Pourquoi condamner les parents de 345,619 filles à les faire élever par des hommes et côte à côte avec des garçons ? Ce n’est pas là de l’éducation. Pourquoi tolérer en faveur des congrégations religieuses une exception qui fait peser sur 7,378 écoles publiques, et 4,940 écoles libres une présomption d’incapacité? Ce n’est pas là de l’instruction. Pourquoi plus d’écoles de garçons que d’écoles de filles? Ce n’est pas là de l’équité. Pourquoi un budget de plusieurs millions pour les instituteurs et de quelques centaines de mille francs pour les institutrices? Pourquoi des institutrices à dix-huit sous par jour ? Ce n’est pas là de l’humanité. Revenons-nous, en plein dix-neuvième siècle, à l’ancienne théorie de l’infériorité des femmes? Nous sommes prodigues pour elles de respects et de dénis de,justice. Fénelon s’en plaignait déjà de son temps *. Il se demandait si les filles ? ont, moins de droits, moins de capacité et moins d«
1 Fénelon, de l'Éducation de » filles, ch, I.
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besoins intellectuels que les garçons. Si elles en ont moins , la société est excusable de faire moins de sacrifices pour elles. Si , au contraire , elles en ont autant, ne faut-il pas en finir a l’instant même avec cette longue et bizarre injustice I