LES ÉCOLES SOUS LA RÉVOLUTION
En revanche, ce fut une des premières préoccupations de nos assemblées révolutionnaires, dont le devoir et l’intérêt étaient d’éclairer le peuple.
Dès les premières séances, on demanda que, l’égalité civile et politique étant .conquise en principe, on s'occupât de la rendre effective en décrétant que tous les Français sauraient lire. Il fallait pour cela faire de§ écoles partout et les faire gratuites ; c’est bien ainsi qu’on l’entendait. C’était une dépense énorme, dans un temps oü l’argent manquait. Ceux qui tenaient moins à répandre les premières notions de l’instruction ne manquèrent pas de dire qu’il s’agissait de dépenser 25 millions et de créer quarante mille écoles. Il est curieux d’entendre les défenseurs les plus fougueux de rinstruction pri-
l’école
maire taxer ces évaluations de chimériques, et déclarer qu’on ne demandait tant que dans l’espérance de ne rien obtenir. Jacob Dupont s’écria qu’il ne pouvait pas y avoir plus de vingt mille écoles et qu’elles ne coûteraient par conséquent que 12 millions. « Ma supposition, dit-il, est un peu plus rai-
sonnable que la vôtre. Je suis d’un district où il y a
cinquante-deux municipalités que je connais toutes
parfaitement, et j’affirme avec vérité qu’il ne peut
pas y avoir plus de dix-huit écoles primaires *. »
Ces vingt mille écoles que l’on regardait comme un
idéal et qu’on osait à peine espérer, auraient été en effet un progrès immense et l’une des conquêtes les plus décisives de la révolution. La Convention, qui tenait par-dessus tout à proclamer les principes
et faisait plus de philosophie que de politique, alla
beaucoup plus loin sur le papier. Elle rendit, le
30 mai 1793, le décret suivant: « Il y aura une
école primaire dans tous les lieux qui ont depuis
quatre cents jusqu’à mille cinq cents habitants.
Cette école pourra servir pour toutes les habitations
moins peuplées qui ne seront pas éloignées de plus
de mille toises 1 2 . » Ce premier décret fut modifié
de la façon suivante par le décret du 17 novembre
1794. « Les écoles primaires seront distribuées sur
le territoire du royaume à raison de la population.
1 Séance de la Convention du 14 décembre 1792.
* Cf. la loi du 12 décembre 1792.
En conséquence, il sera établi une école primaire par mille habitants. Dans les lieux où la population est trop dispersée, il pourra être établi une seconde école primaire sur la demande motivée de l’administration du district et d’après un décret de l’As-» semblée nationale 1 . Chaque école primaire sera divisée en deux sections, l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. Il y aura en conséquence un instituteur et une institutrice 2 . » On pourvoyait aussi nu logement des instituteurs, à leur traitement et à leur pension de retraite. Les ci-devant presbytères étaient transformés en maisons d’école dans toute l’étendue de la République 3 . Le principe de l’enseignement obligatoire était posé, dans l’article 14, en ces termes : « Les jeunes citoyens qui n’auront pas fréquenté ces écoles seront examinés en présence du peuple à la fête de la Jeunesse , et, s’il est reconnu qu’ils n’ont pas les connaissances nécessaires à des citoyens français, ils seront écartés, jusqu’à ce qu’ils les aient acquises, de toutes les fonctions publiques. » La loi prononçait l’exclusion parce qu’il y avait incapacité, et, comme il n’y avait pas de faute, elle ne prononçait aucune peine.
Ou avait été beaucoup plus loin dans la même voie l’année précédente. Le décret du 9 décembre 1793 édictait des peines correctionnelles contre
* Ch. I, art. 2 et 3.
1 3 Ib., art. 7.
3 Ib., art. 5 et 6.
l’école
les pères, mères, tuteurs ou curateurs qui négligeaient d’envoyer leurs enfants ou pupilles aux écoles du premier degré d’irïstruction. Ces peines .étaient, pour la première fois, une amende égale au quart de leurs contributions ; pour la récidive, une amende double et la privation pendant dix ans des droits de citoyen 1 . La Convention recula devant l’inertie des administrations locales et chercha contre son habitude à rendre la loi plus efficace en la faisant moins dure. Mais le principe admis pendant toute la durée de la République fut que l’État devait l’instruction à tout le monde, et que tout le monde devait à l’État de faire instruire ses enfants.
Le personnel manquait absolument pour une organisation si vaste. On tenta d’y pourvoir par la fondation d’une grande école normale dont le siège était à Paris, et d’écoles normales secondes répandues sur toute la surface de la République 2 . Les administrateurs de districts devaient envoyer à l’école normale de Paris un nombre d’élèves proportionné à la population. Ces élèves y étaient entretenus aux frais de l'État. Ils y apprenaient, outre les matières ordinaires de l’enseignement primaire,
* Décret du 9 décembre 1793, § 3, art. 6, 8 et 9. Cf. l’arrôté da Directoire exécutif du 17 nov, 1797, prescrivant à tous les citoyens non mariés de joindre & toutes les demandes d’emploi un certificat constatant qu’ils ont suivi régulièrement les écoles publiques, et à tous les citoyens mariés et pères de famille un certificat constatant qu’ils se sont conformés aux prescriptions de la loi du 19 déc. 1793.
* Décret du 30 oct. 1794.
* l’art d’enseigner la morale et de former le cœur des jeunes républicains à la pratique des vertus publiques et privées. » La durée du cours normal était fixée à quatre mois. Ces quatre mois* révolus, les élèves-maîtres rentraient dans leurs districts respectifs, où ils ouvraient à leur tour une école normale seconde destinée à former des instituteurs. Il y avait dans cette création une idée juste et profonde, rendue impraticable et presque puérile par la précipitation de l’exécution et par cette date de quatre mois assignée à la durée du cours normal. L’Assemblée décréta 1 que « les seules conditions nécessaires pour être admis en qualité d’élève à l’école normale étaient d’ètre âgé au moins de vingt et un ans, et de réunir à des lumières un patriotisme éprouvé et des mœurs irréprochables. »
C’était bien peu demander. Les élèves n’affluèrent pas ; il ne se forma pas d’instituteurs. Tous ces décrets ne furent guère qu’une lettre morte 2 .
Le temps manqua, l’argent aussi et l'es hommes. En révolution, on sacrifie presque toujours l’avenir
1 Décret du 8 déc. 1794. ■
* C’est ce qui fut constaté de la manière la plus formelle par Fourcroy, dans son discours au Corps législatif, le 20 avril 1802. «Effrayé, dit-il, de la nullité presque totale des écoles primaires et des suites que doit amener un état de choses qui laisse une grande partie de la génération dénuée des premières connaissances indispensables pour communiquer avec celles qui la précèdent et qui doivent la suivre, le gouvernement si senti que la réorganisation de ces écoles était nn des besoins les plus urgents, et qu’il était impossible d’ea ajourner plus longtemps l’exécution, s
aux nécessités présentes. Il y eut d’ailleurs en bas indifférence profonde et même opposition, défiance. Le peuple ignorant des campagnes était mûr pour la haine et par conséquent pour la destruction; mais quand l’Assemblée philosophait, quand elle créait, il ne la comprenait plus. Il portait le lourd fardeau de cette longue oppression et de cette longue ignorance. Il faut avouer aussi que, dans son ardeur philosophique, l’Assemblée révolutionnaire tenait peu de compte des difficultés. Ce qu’elle décrétait, au milieu d’un bouleversement politique et d’une guerre européenne, dans un pays sans administration et sans finances, paraît aujourd’hui même inexécutable à de bons esprits qui ont le défaut et le malheur d’être trop timides *.
* Les écoles centrales instituées sous le Directoire, par décret du 25 février 1795, étaient des écoles d’enseignement supérieur. Il y en avait une par 300,000 habitants.