LA LIBERTÉ D’ENSEIGNEMENT
On regarde ordinairement ces deux mots : enseignement de l’Etat, enseignement public, comme synonj r mes , et on les emploie volontiers l’un pour l’autre. On fait la même assimilation entre l’enseignement privé et l’enseignement libre.
Cela n’est pasparfaitement exact, mêmeen France. Cela ne le serait pas du tout dans les pays où il y a des écoles fondées et des corporations enseignantes indépendantes de l’Etat.
Pour nous, en France, il y a lieu de distinguer, dans l’enseignement supérieur, les facultés absolument dirigées par l'État, et certains cours publics établis par les localités, à leurs frais, avec la pej> mission et sous la surveillance de l’État. Il en est de
l’école ,
même des lycées et des collèges communaux dans ■ l’enseignement secondaire. Enfin, dans l’enseignement primaire, les écoles publiques ont un caractère mixte. Les frais sont supportés en commun par l’État , le département et la commune ; la direction appartient à l’Etat, la surveillance est partagée; et la nomination des maîtres, qui est peut-être le point le plus important, appartient à l’autorité locale. Cela ne fait pas du tout que l'école communale soit une école libre ; pourtant une intervention aussi considérable d’un pouvoir électif doit certainement être considérée comme un élément de liberté.
D’un autre côté, on a tort de compter dans l’enseignement libre tout ce qui n’est pas payé et dirigé par l’État. Ainsi, par exemple, les collèges de jésuites sont des collèges libres. Cela est vrai, en ce sens qu’ils existent en vertu de la liberté d'enseignement ; mais les professeurs qui appartiennent à une corporation privée sont indépendants de l’État et dépendants de leur corporation. Ils sont libres au point de vue de la loi, si la loi ne leur impose rien ; ils ne sont libres, au point de vue de la science, que si leur corporation les laisse libres, ou, pour parler plus exactement, si la liberté des maîtres est une des bases constitutives de la corporation.
A ne considérer que la loi , l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire sont libres en France; l’enseignement supérieur ne l’est pas. En fait, nous usons très-peu de la liberté de l’ensei-
l’enseignement libre
gnement primaire; nous usons beaucoup de la liberté de l’enseignement secondaire ; et il est probable que nous userions aussi très-largement de la liberté de l’enseignement supérieur, si nous l’avions.
Aucune autorisation préalable n’est exigée de ceux qui veulent exercer, en France, la profession d'instituteur primaire. Il suffit d’avoir un brevet de ca J pacité et de se soumettre à une surveillance qui ne porte point sur les méthodes, et n’implique aucun droit de juridiction administrative. Malgré cette liberté très-étendue, sinon complète, nous avons très-peu d’instituteurs libres. On compte en France 38,386 écoles publiques de garçons, et 14,059 écoles publiques de filles, en tout 52,445 écoles publia ques, et seulement 3,108 écoles libres de garçons, 13,208 écoles libres de filles, en tout 16,316 écoles libres. Nos écoles publiques sont fréquentées par 3,413,830 élèves, et les écoles privées par 922,538 élèves, dont 713,956 filles.
Nous usons au contraire dans une très-forte proportion de la liberté de l’enseignement secondaire. Nous avons 30,000 élèves dans les 75 lycées de l’Empire, 32,000 élèves dans les 245 collèges communaux, en tout 62,000 élèves : les établissements libres, laïques et ecclésiastiques, en comptent 75,000, auxquels il faut peut-être ajouter 20,000 élèves qui forment la population de 123 petits séminaires.
C’est assurément une singulière anomalie que
l’école
de donner la liberté à renseignement primaire et à l’enseignement moyen , et de la refuser à l’ensei- . gnement supérieur. La liberté d’enseignement est nécessaire à tous les degrés, parce qu’elle est nécessaire à la liberté ; mais elle est surtout indispensable à l’enseignement supérieur, parce que l’enseignement supérieur est la science , et que la science sans liberté est une contradiction dans les termes. Que craint-on? La politique. Non pas précisément la politique dans la science, mais la politique à propos de la science. C’est seulement dans l’enseignement supérieur que l’État a vu poindre la politique.. On peut faire une propagande politique par l’école primàire et l’école moyenne ; mais qui se résoudra, par passion politique, à ce dur métier?
Et qui fera un si long sacrifice au mince résultat que peut donner une seule école ? Une association pourrait essayer; seulement, les précautions de
l’État sont prises. La liberté de l’enseignement
n’implique pas la liberté des associations enseignantes. Dans renseignement supérieur, c’est autre chose ; l’action est personnelle, le succès est immédiat. Il ne faut ni association ni mise de fonds. Une mauvaise salle suffit, avec quatre lampions ; on peut même se passer de banquettes. Là était le danger ; là sont les barrières. Il y en a deux : la permission du ministre et celle de l’autorité locale. Avec cela l'autorité se sent très-sûre de ne pas voir le professeur se transformer en tribun. Cette gêne
l’en seiqxemext libre
n’empêche pas le goût très-vif du public de se manifester. Les demandes abondent. On en accorde beaucoup ; on en refusé bien plus encore. C’est surtout à ces cours publics indépendants de l'Etat que le titre d’enseignement libre est mal appliqué. Ils ne sont pas libres dans leur origine, puisqu’ils* n’existent qu’en vertu d’une permission ; et ils ne sont pas libres en fait, puisque cette permission est essentiellement révocable. A Paris, les Confèrences et Lectures de la rue de la Paix, très-heureuse création, qui pouvait être, et qui sera peut-être le commencement de quelque chose, ont été permises, défendues, puis permises sous condition. Il fallait, pour chaque cours et pour chaque professeur , une permission particulière. M. Eugène Pelletan s’est vu retirer l’autorisation, sans qu’on eût autre chose à lui reprocher que d’avoir été accueilli par le pu-, blic avec trop d’enthousiasme. L’histoire des Conférences de la salle Barthélemy a été à peu près la même. Cela peut servir, avec une infinité d’autres exemples, à mesurer la distance qui sépare un droit d’une permission.
C’est une grande faute de gêner la liberté, et jamais un Etat ne la commet qu’à son dam. La liberté a besoin de l’enseignement de PÉtat; mais l’enseignement de l’État, comme l’État lui-même/ et l’humanité entière, ont indispensablement besoin de la liberté. Ces deux forces, nécessaires l’une à l’autre, doivent rester séparées pour rester puis-
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l’école
santés. La liberté, introduite dans l’État, le compromet, car il est de sa nature d’oser, ce que l’État ne peut faire; l’État, gouvernant l’enseignement privé et lui ôtant la liberté, qui est sa raison d’être, le détruit; car, excepté la liberté, il a tout ce qu’il , faut pour écraser une concurrence. Rien n’est plus important pour le bien commun qu’une détermination précise des attributions de l’État et des droits de la liberté.
Les attributions générales de l’État sont de deux sortes : il surveille la liberté ; il fait ce que la liberté ne pourrait pas faire l .
De ce principe si . simple dérivent pour l’enseignement ces conséquences :
L’État doit donner l’enseignement à tous les de-r grés :
1° Pour affirmer par l’enseignement la doctrine morale qu'il affirme par la loi ;
2° Pour maintenir, dans tous les degrés d’enseignement, un niveau de capacité et de moralité qu’on ne pourrait attendre avec sécurité, soit des efforts de l’industrie, soit même de3 associations désintéressées;^
3° Pour fonder des écoles dans les communes pauvres, reculées et à demi désertes, qui, sans lui, n’en auraient pas ;
1 Voy. ci-dessas, 3* partie, ch. ni, l'Enseignement obligatoire , p. 227. Voy. aussi Jules Simon, la Liberté, l r * partie, ch. in, 2« édit., t. I, p. 169 sqq.
l’enseignement libre
4° Enfin, pour que le bienfait de l’instruction gratuite ne soit pas, pour ceux qui en ont besoin, une éventualité heureuse, mais une certitude.
L’État est surtout nécessaire là où la liberté est impuissante.
La liberté est impuissante de deux façons : lorsqu’elle n’enseigne pas, ou lorsqu’elle enseigne mal.
Des trois sortes d’enseignement, qui sont l’enseignement supérieur, l’enseignement moyen ou secondaire, et l’enseignement primaire, l’enseignement m-oyen est celui où la liberté fait le plus, et l’enseignement primaire celui où elle fait le moins.
La raison en est que l’enseignement moyen s’adresse aux familles riches, et qu’il est nécessaire aux jeunes gens pour tenir leur rang dans le monde et pour suivre une carrière lucrative ; que l’enseignement supérieur est une source de popularité , pour les maîtres, tandis que l’enseignement primaire, à mesure qu’il s’éloigne des grands centres, ne trouve plus d’élèves en nombre suffisant, ni d’élèves capables de payer l’instruction qu’ils reçoivent.
En revanche, c’est dans l’enseignement moyen que les erreurs de la liberté sont le plus à craindre, et dans l’enseignement primaire qu’elles sont le plus rares.
On le comprend aisément : l’enseignement primaire porte sur des matières très-déterminées, et il
est donné, en général, par des esprits peu aventu-
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reux ; dans Renseignement supérieur, que peut aisément fausser la recherche de la vaine popularité, les dangers sont atténués par l’ascendant de la vérité, et par l'âge plus avancé et la raison plus formée des auditeurs. Mais l’enseignement moyen, abandonné à lui-même, tend à remplacer l’instruction par la préparation, c’est-à-dire la réalité par l’apparence. Il est naturel qu’ayant besoin d’attirer les élèves, au lieu d’imposer la loi aux familles, il la reçoive d’elles. Or, les familles, en matière d’enseignement payé, n’ont ni capacité ni moralité. Ce dernier mot est dur ; appliqué aux leçons du foyer domestique, il serait cruel et injuste. Nous mettons les. leçons du père et de la mère, et surtout leurs exemples, au-dessus de tout; mais la plupart de3 familles ne demandent à l’enseignement payé, à l’enseignement du dehors, que d’arriver le plus promptement possible à un diplôme, c’est-à-dire à une carrière.
L’État est donc surtout nécessaire, dans Renseignement moyen, pour l’élever, et dans l’enseignement primaire, pour le donner. Quand elle a la rivalité de l’État à côté d’elle, la liberté perd tous ses inconvénients, et n’a plus que des avantages.
Si on pouvait se résoudre à paraître, ne fût-ce que pour une minute, sacrifier une parcelle de la liberté d'enseignement, on oserait presque dire que la liberté dont nous avons le plus besoin est celle que nous n’avons pas.
l’enseignement libre
La liberté d’enseignement est nécessaire à trois grandes libertés : à la liberté politique, à la liberté religieuse et à la liberté scientifique.
Jamais il n’y aura de liberté politique et de liberté religieuse pour un pays, si elle existe pour les liommes faits et n’existe pas pour l’éducation. La liberté ne se contente pas d’aujourd’hui, il lui faut aussi demain. Si l’État prend l’enfant, le père n’est déjà plus libre, et il ne restera demain aucune trace de la liberté. Enseignement, c’est propagande. La liberté sans propagande n’est que la liberté dans l’enceinte d une prison. Ces vérités sont en quelque sorte deux fois vraies et deux fois sacrées pour nous, partisans de l’instruction obligatoire, qui ne le sommes pas et ne le seronsjamais de l’école obligatoire.
Nous n’irons pas jusqu’à dire que l’enseignement primaire et l’enseignement moyen sont étrangers à la liberté scientifique. D’abord, parce qu’il y a une solidarité, souvent inaperçue, mais réelle et profonde, entre tous les ordres d'enseignement comme entre tous les ordres de vérité; et ensuite parce qu’à côté des méthodes expérimentées, uniformes et en quelque sorte infaillibles de l’État, il faut une place pour les tentatives. Il faut à l’enseignement des éclaireurs, comme il lui faut une réserve, et c’est pour cela qu’il a besoin de la liberté et de l’État. Mais, dans les hautes régions de l’enseignement, il me s’agit plus des éléments acceptés de tous ; il s’agit du dernier mot. Et comme la science n’est jamais
l’école
finie, quand on est chargé d’enseigner le dernier paot de la science faite, on est chargé en même temps de chercher au delà. La liberté comprimée dans l’enseignement supérieur arrête la science ; la science arrêtée arrête le monde.
On dirait vainement que l'Etat fait lui-même,- dans ses propres écoles, une part suffisante à la liberté, parce qu’il laisse la liberté aux maîtres illustres de l’enseignement supérieur. Ils sont libres par la sagesse de l’Etat, par sa tolérance éclairée et surtout par leur caractère. Mais ils ne peuvent cesser d’être des magistrats. Ils représentent la maturité, la solidité. Il faut à côté d’eux l’audace.
Il faut au moins le droit à l’audace , même si on ne s’en sert pas. La conviction profonde qu’on ne sera obligé à aucune atténuation, à aucune dissimulation de la vérité, est nécessaire à qui veut travailler à l’accroissement de la science, et si les savants et les premiers enseigneurs d’un pays ne sont pas dans cette sérénité parfaite, et ne jouissent pas de cette sécurité absolue, il manque quelque chose à la puissance de sa pensée et à la moralité de son enseignement. Tout système d’éducation qui, de degré en degré , n’aboutit pas à la philosophie en- * tièrement libre, atteste une civilisation incomplète, factice, une société fondée sur des conventions, et non pas sur la nature. Comme la vérité y est redoutée, il est impossible que le droit n’y soit pas méconnu. -
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Le Discours de la Méthode a inauguré la philosophie moderne. Il y a deux choses dans ce Discours : une méthode et une doctrine. La méthode, toutes les écoles l’ont empruntée à Descartes; la doctrine est restée propre à l’école cartésienne, et ce n’est pas d’elle qu’il s’agit ici. Descartes donnait à la fois la formule et l’exemple de la nouvelle manière de procéder. Voici la formule : « Ne
recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connaisse évidemment être telle. » Voici l’exemple, que tout le monde connaît ; c’est cette résolution si audacieuse et si bien tenue, de rejeter toutes les théories des écoles, et jusqu’aux notions élémentaires puisées dans le commerce des hommes et dans l’éducation commune. A partir de ce moment, il fut reconnu partout, d’un consentement unanime, que la philosophie consistait essentiellement à se soumettre à la raison et à n’obéir qu’à elle seule.
Le Discours de la Méthode a-t-il été un de ces traits de lumiète qui brillant au milieu d’une nuit profonde, et n’y avait-il pas de libres penseurs avant Descartes ? C’est demander s’il n’y avait pas, avant lui, de philosophes. Rien n’est moins sérieux qu’une prétendue distinction entre les philosophes asservis et les philosophes libres. Il est vrai seulement que, parmi les philosophes, les uns ont combattu et souffert pour la liberté, et que les autres l’ont exercée sans péril et sans entraves.
La liberté est donc la condition essentielle de
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l’esprit philosophique, et la liberté du dedans comme celle du dehors. Il ne faut pas croire qu’on a la libre disposition de sa personne par cela seul qu’on a se*" coué tout joug extérieur, si l’on porte un maître au-dedans de soi, et le pire de tous les maîtres, la passion et le préjugé. Nul n’est philosophe s’il n’estf libre ; nul ne se peut vanter d’être libre s’il soumet son esprit à une autre autorité que la raison, et sa raison à une autre règle que l’évidence. * *
( L’esprit philosophique ne consiste pas uniquement dans la possession de soi-même, mais bien dans 1© libre usage de ses facultés intellectuelles. La liberté dans l’inaction est plutôt une abstraction qu’une réalité, plutôt une possibilité qu’un être. La vraie liberté est celle dont on se sert. Il y a une grande différence entre avoir l’esprit libre ou l’avoir vide. Le progrès dans la liberté n’est un progrès dans la philosophie qu’à la condition d’être en même temps un progrès dans la pensée. Or, les progrès de la pensée se font en deux sens : par la possession d’un plus grand nombre d’idées, et aussi, et surtout, par une plus grande conformité des idées avec leurs objets. Tout ce qui nous domine ou nous asservit, en nous-mêmes ou hors de nous-mêmes,
introduit dans nos pensées une complication funeste,
qui nous trompe sur la nature des êtres et nous permet seulement de l’entrevoir. La fonction propre de la philosophie est de vaincre cette complication, et de nous faire voir les êtres dans leur
l’enseignement libre
essence même et dans les rapports fondamentaux qui les constituent. Philosopher, c’est simplifier.
Simplifier la pensée, simplifier l’action. Il n’est pas vrai que la philosophie soit d’un bout à l’autre une science abstraite. Cela est moins vrai aujourd’hui que jamais. Elle est abstraite dans ses premiers principes, concrète et pratique dans ses derniers développements. Toute abstraction est un résumé bien fait, ou n’e'st rien.
Qu’est-ce que simplifier la pensée?
Simplifier, ce n’est pas diminuer. Plus une force fonctionne simplement, plus elle donne de produits. Ce qui obstrue et fatigue l’esprit, ce sont les notions inutiles et confuses ; et ce qui rend la vie impuissante et maladive, ce sont les efforts mal réglés et mal dirigés.
Simplifier, c’est analyser d'abord, et ensuite comparer entre eux les résultats de l’analyse, pour les exprimer en formules générales. L'esprit humain obéit à la même loi, lorsqu’il forme des idées simples, ou lorsqu’il enchaîne des idées simples dans un système simple. • •
Passer du confus et du compliqué au clair et au. simple, telle est la loi constante de nos développements et de nos progrès. L’enfant voit tout à la fois sans rien distinguer et par conséquent sans rien » comprendre. Le monde fait dans son esprit Un bruit charmant et étourdissant, qui l'empêche de se rendre maître de rien ni de lui-même. Çe n'est qu’au
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courant de la vie que l' intelligence rendue attentive débrouille le cliaos primitif de nos pensées et nous Imbitue à les voir séparément et avec précision. Cette opération, qui d’abord isole un objet et ensuite le considère dans cet isolement avec attention et persévérance, a reçu dans la langue des écoles le nom d’analyse. Les savants gouvernent leur analyse; les ignorants analysent sans le savoir; tous, savants ou ignorants, nous remplaçons,- grâce à ce procédé, l’imagination par la raison. Mal analyser, ne pas analyser du tout, c’est se condamner à une enfance perpétuelle, moins la poésie et la grâce. La plupart des hommes s’arrêtent à moitié chemin, de sorte qu’ils ne distinguent pas clairement une idée d’une autre, et mettent toujours dans une idée autre chose que ce qui doit y être.
Si chacun de noâs, dans la mesure de sa force et de son application, a passé, des idées compliquées et confuses par lesquelles nous débutons tous, à des idées simples et claires, l’histoire de l’humahité est conforme sur ce point à celle des individus. L’humanité, dans les siècles reculés, avait peu d’idées, parce quelle n’avait ni un long passé de civilisation derrière elle, ni les moyens dont nous profitons aujourd’hui pour transmettre et conserver les idées ’ acquises ; mais ces idées, quoique en petit nombre, étaient fort complexes, et cette complexité même était une des causes qui en restreignaient le nombre. Le travail des philosophes et des esprits d’élite avait
l’enseignement libre
pour principal objet de les comparer, de les séparer, de les expliquer, de les ramener en un mot à la simplicité, ce qui, vu le point de départ, était d’une difficulté extrême. Chaque idée était comme un symbole dont il fallait, à force d’habileté, deviner le sens, de sorte que toute opération intellectuelle commençait par une énigme. La seule exception, dont la cause se voit aisément, était pour la poésie narrative et descriptive ; dès qu’on voulait raisonner, on entrait dans les complications. En religion, les dieux précèdent Dieu; en politique, le droit divin précède le droit naturel. L’organisation de la société débute par la polygamie et l’esclavage. La physique des anciens se compose de très-peu de faits observés et de beaucoup de mystères ; leur philosophie crée tout un monde en dehors du monde réel, et ne fait trop souvent que remplacer par d’autres symboles les symboles poétiques de la mythologie. On est confondu de voir que la scienco ait pu, dès ses premiers pas, s’entourer de tant de chimères, et qu’il lui ait fallu tant de siècles et tant de labeur pour revenir tout uniment à la réalité et se débarrasser de tous ces fantômes. Sans remonter si haut dans l’antiquité, les progrès les plus manifestes, accomplis tout près de nous, montrent que très-souvent les plus grandes difficultés de la science sont de
notre invention, et tiennent à cette disposition de
notre esprit qui a peine à se résoudre à voir les choses comme elles sont, et qui n’arrive à la sim-
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plicité qu’en dernier lieu. En veut- on la preuve dans les sciences naturelles? Il n’y a. qu’à songer à l’alchimie. Dans la religion ? Quand le peuple a perdu sa mythologie de dieux, il s’en est fait une de génies et de sorciers. Dans la philosophie? C’est tout le secret de l’infériorité de la scolastique. Dans la science de l’organisation sociale? Vauban et Boisguillebert ont été disgraciés et perdus ; Turgot, qui précédait de si peu la révolution, a été à peine compris de quelques esprits de premier ordre. En architecture même, le moyen âge a pendant longtemps le goût de l’inutile; il construit des salles dans les airs où ne pénétreront que les vautours. U organise quelquefois des hiérarchies compliquées et durables pour servir une cause absente et un secret qui n’existe pas. Il imagine des symboles très-inintelligibles pour exprimer et cacher à la fois des pensées qui n’offusqueraient personne, si on les exposait toutes nues. Il aime tant les cérémonies et les formalités qu’il en met partout; ce sont des figures du droit qu’il confond avec le droit. Quand on parcourt le fatras de notre jurisprudence avant 1789, on s’explique à peine que des esprits tels que les Barthole, les Cujas, les Dumoulin, les Pithou, les Montesquieu, n’aient pas réalisé plus tôt l'idéa d’un Code universel , coordonné dans toutes ses parties et fondé sur la seule base de l’équité.
Cette longue enfance de l’humanité n’est pas due uniquement à la difficulté de débrouiller le chaos
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des idées primitives. C'est un nouveau trait de ressemblance, ou plutôt une nouvelle preuve d’identité entre l’iiistoire de l’individu humain et celle de l’espèce humaine, que le puissant instinct de crédulité qui nous 'envahit au début, et auquel vient s’ajouter beaucoup plus tard, mais non pas se substituer, un instinct' de défiance tout aussi vivace. Cet instinct de crédulité a une parenté fort étroite avec l’instinct de vénération. Les philosophes en démontrent Futilité. Cette crédulité native guide, bien un esprit incapable de se gouverner; mais, en revanche; quand il est mûr pour la pensée indépendante, elle retarde ouempêcheson émancipation. Il est cldir que si l’homme, arrivé à tout le développement de sa force, doit toujours croire sur parole et admettre une opinion, non parce qu’il la trouve exacte après examen, mais parce quelle a été admise avant lui, l’humanité ne peut manquer de rester toujours à la même place, sans se modifier. Qui ne croirait qu’ aussitôt que l’intelligence a pris des forces, elle va s’évertuer pour secouer le joug de l’autorité, comme l’enfant rejette ses lisières quand ses pas se sont raffermis, et qu’au lieu de jurer sur la parole d’un maître, elle ne se fiera plus qu’à ses propres lumières? Cependant c’est un fait, qu’il n’y a rien de plus difficile -à enseigner aux hommes que la liberté. .Ils ressemblent presque tous à ces enfants indociles qui désobéissent et ne contestent pas. On emploie les châtiments pour contenir leurs passions ; mais quant à
leur intelligence, il est beaucoup plus nécessaire de la stimuler que de la contenir.
Sans doute, il y a eu presque de tout temps des partis intéressés à comprimer la liberté de penser ; et il y a eu aussi des confesseurs et des martyrs de la liberté. Mais parmi ces courageux novateurs qui bravaient la mort pour rendre témoignage à leur foi, ceux qui n’appelaient à eux que les intelligences, et qui n’apportaient rien dans le monde pour mettre en feu les passions, étaient en réalité bien peu redoutables. L’humanité avait des foules pour leurs bûchers, et n’en avait pas pour leurs chaires. Même aujourd'hui qu’il n’y a plus d’inquisition, et que la liberté de penser a cause gagnée en théorie , 1 qui oserait dire que l’instinct de crédulité est définitivement vainciî par l’esprit d’examen? N’y a-t-il pas, en grand nombre, des peuples entiers que la crédulité seule gouverne? Chez les nations civilisées, combien d’hommes croient être gouvernés, qui n’ont fait que changer de maître? Rien ne nous fait tant peur, en dépit de nos forfanteries, que la solitude. Il nous faut à tous, ou une lisière, ou une béquille. Il y a donc une double source de confusion dans nos esprits : la faiblesse native de l’intelligence à ses débuts, et la masse de préjugés que l’autorité nous impose ou que l’éducation nous apporte. On dit : Cela est vrai, parce que cela a été pensé il y a mille ans. Voilà un parce que bien mal placé. Cela n'est vrai que si on le prouve ; et cela peut être vrai quoi»
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qu’on l’ait déjà pensé il y a millè ans, car il y a beaucoup de "vérités anciennes et quelques vérités nouvelles. Qu’on soit charmé de voir l’accord de la raison et de la tradition quand il se rencontre, à la bonne heure ; recueillons pieusement le patrimoine de l’humanité, mais vérifîons-en la source. L’immobilité n’est pas la sagesse. Elle l’est si peu, qu’il n’y a pas un de ses partisans qui osât dire à quelle date cette sagesse commence. Cette sagesse prétendue risque bien d’être le fait d’un esprit étroit qui ne veut pas comprendre l’éternelle mobilité du monde, et la nécessité S’abandonner les conséquences quand les prémisses sont culbutées.
* Qu’est-ce donc que la maxime de Descartes?
C’est à la fois la souveraineté de la jaison et le progrès ; c’est le droit d’examen ; c’est la guerre au préjugé et à la routine. Tout cela tient en deux mots : Ne rien croire qu’au pied de la preuve ; n’admettre une idée qu’ après l’avoir séparée de tout ce
que la surprise des sens et les souvenirs de l’éduca-
tion y ont ajouté. En d’autres termes, transformer des idées confuses en idées nettes et simples. Tel est le début de la science. Une fois en possession des idées simples, il reste à les coordonner dans un système simple.
Est-ce là seulement éliminer le faux, et bien classer le vrai quand il est connu, sans rien ajouter à la masse des connaissances acquises? Non, ce n’est pas seulement classer, c’est trouver; la meilleure
l’école
méthode de découverte est cell-e qui nous débarrassedes erreurs du passé; le meilleur moyen de trouver, c’est d’appliquer un esprit sans préjugé à une question sans équivoque.
Nous avons montré ce que c’est que simplifier l’idée, il nous sera aisé de dire ce que c’est que simplifier L’action. Pour le dire sur-le-champ, c’est la même chose. C’est en obéissant aux mêmes lois r en suivant les mêmes règles, en s’inspirant du même esprit, qu’on arrive à coordonner des idées simples dans un système simple, ce qui est l’idéal de la science, et à contraindre .toutes les forces dont l’homme dispose en lui et hors de lui, à produire les résultats les plus nombreux et les plus utiles, par les moyens les plus courts et les moins dispendieux, ce qui est l’idéal du travail. Dans l’un et l’autre monde, dans celui de l’action comme dans celui de la pensée, il s’agit d’éliminer tout ce qui est confus, inutile, tout ce qui tient à des préjugés et à la routine; en un mot, tout ce qui n’est pas simple. Telle est l’œuvre générale de la philosophie ; et la philosophie, c’est la liberté. La liberté d’enseignement, c’est la place faite, dans l’enseignement, à la philosophie.
On dit quelquefois, et cela est parfaitement vrai,, que les masses sont indifférentes à la philosophie. Il est clair qu’aucun meunier breton ne sait que, si sa farine est transportée en Anjou sans paj'er un droit à la frontière des deux provinces, c’est à la
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philosophie qu’il en est redevable ; mais qu’importe qu’il ne le sache pas, si cela est ? Il ne faut pas mesurer l’influence d’une école de philosophie au nombre de ses adeptes. Il n’y a peut-être pas en France cent cartésiens; cependant l’esprit d’examen et d’ analyse qui a fait notre société ce qu’elle est, par qui a-t-il été introduit en France, si ce n’est par Descartes et son école? L’esprit d’examen a renversé l’ancien régime par les encyclopédistes, il a transformé l’industrie par la science , et la société par l'industrie. Il est si vrai que la philosophie est puissante, qup tous ceux qui ne sont pas pour elle ' se liguent contre elle.