CHAPITRE VIII
DERNIÈRES PAROLES AUX AMIS DES LUMIÈRES, DU PROGRÈS ET DE LA LIBERTÉ EN FAVEUR DE L’iNS- TRUCTION OBLIGATOIRE.
Nous n’avons pas la prétention de faire un dénombrement complet des objections élevées contre l’instruction obligatoire; nous tâcherons de mentionner au moins les principales.
On dit que l’instruction obligatoire est une innovation et presque un bouleversement.
Ce n’est pas une innovation dans le pays qui a écrit, en tête de ses lois sur l’organisation de la famille, l’art. 203 du Code civil, qui regarde comme •un bienfait la loi du 22 mars 1841 sur le travail des enfants dans les manufactures, et qui supporte sans
se plaindre le joug du baccalauréat.
- Un système qui est appliqué depuis deux siècles dans la moitié de l’Europe, avec un succès incontes-
l’école
table, et qui est également populaire en Autriche et en Suisse, ne peut être regardé ni comme une nouveauté, ni comme une menace de bouleversement.
On dit que l’instruction obligatoire est un des
articles du Credo socialiste. Il est très-vrai, et il '
faudrait avoir assez de bon sens et de prévoyance pour s’en réjouir, que les socialistes sont presque tous partisans de l’enseignement obligatoire. L’enseignement obligatoire a aussi des partisans et des soutiens dans un camp très-opposé, puisque l’ancienne chambre des pairs l’a demandé, et que M. Victor Cousin a consacré à le défendre quelques-uns de ses plus éloquents écrits. Les socialistes, s’ils se préoccupent surtout d’avoir raison, doivent être ravis de rencontrer de tels auxiliaires. La question est de savoir si l’instruction obligatoire est juste, utile, nécessaire; il n’y a pas d’autre question.
On dit que l’instruction obligatoire suppose la gratuité absolue, et qu’il faut des millions pour l’établir. Si elle est juste, et qu’elle exige des millions, il faut donner les millions sans hésiter une minute ; mais, au fond, il n’y a rien à donner. L’instruction obligatoire peut être établie par un article de loi,, sans aucune dépense nouvelle. Elle n’a besoin que de la gratuité limitée à ceux qui ne peuvent pas payer. C’est notre système actuel. C’est le système de presque tous les peuples qui, en Europe et en
l’instruction obligatoire 321
Amérique, ont fait de l’ignorance volontaire un délit légal.
On dit que l’instruction obligatoire traîne aprèa élie une sorte d’inquisition à la fois odieuse et impraticable. Il n’est pas impraticable de s’assurer qu’un enfant sait lire ; il n’est pas odieux d’empêcher un père ignorant de condamner son fils à la même ignorance.
Comme nous limitons l’instruction obligatoire aux connaissances les plus élémentaires, et, pour tout dire : à la lecture et à l’écriture , on nous accuse d’abaisser le niveau de l’enseignement. Sachez que nous sommes ennemis des lumières, comme nous le sommes de la liberté. Si -nous renfermons l’instruction obligatoire dans d’étroites limites, c’est que nous n’avons le droit d’exiger que le nécessaire et l’indispensable. Mais, hors de là, nous demandons que le programme de l’instruction primaire soit très-étendu et que tous les abords de la science soient rendus accessibles et faciles.
Après nous avoir reproché amèrement d’établir une pénalité, on nous reproche de la faire trop légère ; cet avertissement né remédiera à rien ; cette réprimande ne punira personne; cette amende ne sera pas payée. Nous voulons une pénalité, parce qu’il y a une faute, et une pénalité modérée, parce que nous avons confiance dans l’ascendant moral de la loi. Il est étrange, quand on nous refuse une arme, de déclarer en même temps que
cette arme serait inoffensive entre nos mains.
L’instruction obligatoire est, dit-on, inutile et le bien qu’elle veut faire se fera sang elle; en d’autres termes, c’est une question de temps'. L’exemple des peuples voisins nous répond. La Prusse , avec l’instruction obligatoire , a vaincu l’ignorance. C’est une victoire dont nous gommes séparés, après trente ans d’énergiques efforts, par près de 900,000 enfants ignorants ou abandonnés. Il ne faut pas dire : C’est une question de temps; quand il s’agit, d’après les calculs les plus favorables, d’attendre plus de quarante ans encore. Ce n’est pas une question de temps; 41 est cruel, il est presque criminel de le dire. C’est la plus urgente de toutes les questions, parce que c’en est la plus juste.
On affirme, en haussant le ton, que l’instruction obligatoire est contraire à la liberté religieuse, parce qu’elle contraint les parents à livrer l’àme de leurs enfants en même temps que leurs corps. Les écoles publiques n’appartiennent pas aux libres penseurs, et les libres penseurs ne volent pas les enfants à leurs parents pour les convertir. Ce ne sont pas les écoles communales, ce sont seulement les chaires de philosophie qui sont’des écoles de pestilence. D’ailleurs, faut-il le répéter? nous n’obligeons personne à fréquenter les écoles communales. Non -seulement la liberté d’enseignement coexiste avec l’instruction obligatoire, mais elle lui est nécessaire, elle en est le corollaire. Que vient
l’instruction obligatoire
donc faire ici la liberté religieuse ? Il n’y a pas de religion qui regarde l'ignorance comme indispensable au salut.
Enfin on essaye de nous effrayer pour la liberté politique? Quand tous les absolutistes de la terre nous feraient cette menace, ils ne parviendraient pas à . nous émouvoir. Donnez-nous des écoles, faites qu'il n’y ait plus d’ignorants; la liberté ne vous demande pas autre chose. Elle" est sortie des écoles; elle a grandi par elles; c’est par elles qu’elle achèverarde s’établir. La liberté et là civilisation sont solidaires l’une de l’autre. C’est la même cause, c’est la même espérance, c’est la même religion. N’ayons donc pas de ces peurs pusillanimes ; ne reculons pas de^ vant des dangers éphémères. Regardons plus haut. Ne séparons pas le présent de l’histoire. Semons la liberté avec les lumières.