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LES ŒUVRES DE LA LIBERTÉ

Nous parlions tout à l’heure des écoles professionnelles de jeunes filles qui se fondent à Paris. Il faut raconter leur origine; il n’y en a pas de plus simple. La situation naturelle des femmes, c’est d’être mariées et de gouverner leur maison et leurs enfants. On sait que, la plupart du temps, les mères de famille sont obligées de gagner, en outre, un salaire qui représente au moins leur propre dépense. C’est une tâche bien difficile quand on a un petit enfant dans les bras, un ou deux autres qui s’élèvent, et un pau\ re ménage à soigner. L’ancienne industrie des femmes était de filer et de coudre. On ne file plus depuis qu’il y a des filatures, et on pourrait presque dire aussi qu'on ne coud plus depuis qu’il y a des ateliers

de confection, des prisons et des couvents. Les

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femmes, privées de leur travail par les usines, sont allées demander aux usines de les occuper. Elles y ont trouvé des salaires inespérés , avec une besogne relativement facile ; mais il a fallu mettre les plus petits enfants en nourrice, et abandonner les plus grands à eux-mêmes. Cette misère morale est plus grande que la misère qu’on a voulu fuir. Elle s’est étendue comme une lèpre. Depuis que les ouvriers mariés n’ont plus d’intérieur, beaucoup d’ouvriers Ont pris le parti de ne plus se marier et de vivre en concubinage. Le sort des femmes s’en est tristement aggravé ; elles ont perdu leur dignité et le peu do sécurité qui leur restait. Comment les femmes éclairées et heureuses seraient-elles demeurées insensibles à de tels récits? Comment surtout n'auraientelles pas compris que la cause des mœurs était tout Spécialement colle des femmes, et qu’il leur appartenait de faire au moins une tentative pour ramener l’ouvrière dans sa maison? Il n’y avait qu’un moyen pour cela : c’était d'y ramener le travail, et le travail lucratif. Or, quel est aujourd’hui le travail lucratif? Ce n’est pas le travail de force, car la force humaine n’est plus und valeur depuis que nous avons pris la machine à notre service ; et d’ailleurs qu’estce que la force d’une femme? On ne paye plus que le talent;. Il fallait donc, pour donner plus tard à la femme un travail sédentaire et lucratif, commencer par donner un talent à la jeune fille. De là l’idéa des écoles professionnelles.

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On pourrait dire quelle est la femme de cœur qui, la première, s’en préoccupa, qui nuit et jour rêva à la nécessité de fonder ces écoles, et qui, sans autre, secours qu’un amour puissant et une volonté ferme, réussit à grouper autour d’elle quelques amies, en petit nombre, qui bientôt partagèrent son ardeur et se dévouèrent à son œuvre. On pourrait les nommer toutes, et ce ne serait pas un dénombrement de la longueur de ceux. d’Homère ; elles demandent à n’être pas nommées, c’est un mérite et une grâce de plus. Il fallait d’abord de l’argent ; elles donnèrent ce qu’elles avaient, et quêtèrent pour avoir le reste. Deux écoles sont aujourd’hui fondées; on travaille à une troisième; et si Dieu, qui bénit les bonnes œuvres, donne vie aux chères fondatrices, chaque quartier de Paris aura son école professionnelle dans quelques années.

Œuvre excellente , exemple meilleur encore, et qui suffirait pour nous apprendre à ne pas désespérer de la liberté. Voici une autre société, qui peu à peu fait son chemin : c’est la double association polytechnique ou philotechnique *, dont le but est de faire des cours aux adultes. Administrateurs et professeurs donnent leur temps qui , pour beaucoup d’entre eux, est leur seule richesse; s’il y a quelque menue dépense à faire , ils s’en char-

1 Association pliilotcclinique pour l’instruction gratuite des ouvriers, rue Saint-Antoine, au lycée Charlemagne. — Société polytechnique pour l'instruction gratuite des adultes, rue Jean-Lantier, 1.

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gent par surcroît. Cours de grammaire, d’histoire, de dessin , de chimie et de mathématiques appliquées; l’association donne, dans chaque centre, l’instruction la plus appropriée aux besoins locaux. Concentrée d’abord à Paris, elle commence à rayonner au dehors ; elle a des succursales aux Batignolles, à Sceaux, à Vincennes, à Ivry, à Saint- Denis, à Puteaux, à Corbeil, à Suresnes; elle vient même d’en fonder une à Nice. Il a suffi pour cela d’un membre de l’association, inspecteur de l'Université, qui, envoyé à Nice pour y exercer ses fonctions, y a porté avec lui l'idée féconde et généreuse de l’enseignement gratuit des adultes. Il ne faut que vouloir; répétons-nous toujours cela, c’est le mot de la liberté. Outre ces deux sociétés modèles, qui donnent avec tant de dévouement leur temps et leurs services, plusieurs associations, dont quelques-unes ont déjà atteint un demi-siècle d’existence , se sont fondées tout exprès pour concourir aux progrès de l’instruction du peuplé. La Société pour l’instruction élémentaire , qui a son siège à Paris *, doit être citée à la place d’honneur pour sa sollicitude constante et pour les encouragements qu’elle ne cesse de donner aux auteurs et aux instituteurs. Il ne lui manque qu’un peu plus de liberté d’action pour réaliser tout le bien qu’elle brûle de faire. Dijon a une Société des Instituteurs primaires;

1 Qaai Malaquais, 3.

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Bordeaux, une Société philomathique; Nantes et

Angers, des Sociétés pour V encouragement des écoles mutuelles; Metz, une Société d' encouragement pour l'instruction primaire /Melun, une Société des Itistituteurs , des Institutrices et des Directrices des salles d'asile de Seine-et-Marne ; Lyon en a deux pour sa part , la Société d'éducation 1 et la Société d'instruction primaire du Rhône*. Une Société établie à Paris pour l' encouragement de l'instruction primaire parmi les Protestants, rend aussi, dans sa sphère d’action, de très-importants services 1 * 3 . Les Sociétés industrielles s’occupent avec un grand zèle de répandre l’instruction. Celle de Mulhouse ne cesse de demander l’instruction obligatoire; elle a, tout récemment, émis un vœu pour la limitation à six heures du travail 'des enfants ; c’est sous son inspiration que se sont fondées les magnifiques écoles que Mulhouse montre avec orgueil ; hier encore, elle célébrait, dans une fête populaire, l’installation des trente bibliothèques communales du Haut-Rhin. Elle est moins fière des grands et glorieux services rendus par elle à l’industrie, que des victoires quelle a remportées sur l’ignorance. On peut faire le même éloge des Sociétés industrielles de Nantes, d’Amiens et d’Elbeuf. Lille a des cours réguliers pour les mécaniciens et les chauffeurs. Quelquefois ou a

1 Lyon, place Saint-Pic-rre.

1 Rue Sainte -Marie-des-Terreaux, 4.

8 Rue des Bourdonnais, 17.

fondé des cours temporaires pour familiariser le peuple avec une découverte importante ; ou c’est un homme de bien qui, sans associés, fait tous les soirs, à qui veut en profiter, une leçon ou une lecture; ailleurs, on a organisé par souscriptions toute une université locale au profit des ouvriers de manufactures, et l’on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, du dévouement des maîtres, ou de la bonne volonté des auditeurs, qui se.délassent du travail par l’étude. Un jour, un manufacturier du Haut-Rhin, M.Bourcart, se dit qu’on ne facilite pasassez aux ouvriers la voie du bien, quon devrait mettre l’instruction à leur portée, et leur donner le choix entre le cabaret et l’étude, entre l’ignorance et la science. Quelques mois après, comme il suffit de vouloir, tous les cours étaient prêts, et les ouvriers montraient par leur empressement qu’ils comprennent quel avenir une instruction plus complète peut ouvrit* devant eux. C’est un grand bonheur pour une commune quand ceux qui l’administrent ont la volonté comme le pouvoir de bien faire : des municipalités intelligentes fondent des chaires pour répandre dans une population laborieuse les connaissances qui lui sont les plus utiles; l’économie politique a été enseignée à Reims par M. Victor Modeste; M. Frédéric Passy l’a portée, pour ainsi dire avec lui, comme un apôtre, à Montpellier, à Bordeaux, à Nice. Ce ne sont peut-être que des commencements. Au premier souffle de liberté, tout cela va

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grandir. Il y a de ces réunions qui feraient battre d'enthousiasme le cœur le plus froid. Les orphéons aussi font des miracles. On va bâtir un palais , à Paris, pour leurs réunions générales. Un palais, soit; nous nous serions contentés d’une tente. Qu'on y mette au moins une bibliothèque populaire, comme annexe. Ce sont les écoles et les bibliothèques qui sont les palais du peuple. Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Duruy, appelle lj Université à se transformer en une sorte d’association polytechnique pour faire chaque soir des cours gratuits dans toute la France. Il trouvera là beaucoup de talent et de zèle. « Nous n’avons encore, dit-il, que 4,161 cours d’adultes 1 . » C’est bien peu pour ce nombre immense et toujours croissant des ouvriers des villes. Que faut-il pour généraliser ce grand bienfait? Du zèle. Et encore? Du zèle. Répétons-le toujours : il ne faut que vouloir.

Ce qui importe encore plus que des cours, ce sont des 'livres. Il a fallu bien des années pour que l'on comprît que le meilleur moyen de remplir les écoles dtait de propager le goût de la lecture. C’est tout ■ au plus si la lecture , qui est indispensable comme instrument de travail, rend moins de services comme instrument de plaisir. On accomplit quelquefois un très-grand progrès moral, rien qu’en substituant un plaisir à un autre. Si jamais la lec-

1 Exposé de la situation de V Empire, 1863, p. 69,

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ture devient l’amusement favori des ouvriers, il faudra doubler le nombre des écoles. Il s’agit donc d'avoir des livres.

Dans les pays protestants, il y a, sous chaque toit, arn moins un livre : c’est la Bible. Tout le monde sait la quantité de bibles qui se donne ou se vend en Angleterre. A Paris, si vous entrez dans un temple pour assister à un mariage, vous verrez toujours la cérémonie se terminer par le don d’une bible. C’est un acte de religion très-bien entendu, et en même temps, à un point de vue profane, c’est une coutume très-utile aux pauvres ménages. Il faut avoir réfléchi sur ces grandes questions de l’éducation pour savoir toute la différence qui sépare ces deux situations : avoir un livre, — - un seul, — n’en avoir pas. La présence de ce livre unique ravive les souvenirs de l’école et en perpétue les enseignements. On trouverait chez les catholiques plutôt un paroissien qu’une bible , et le paroissien même, il faut le dire, est une exception. Dans la plupart des églises, les femmes roulent un chapelet entre leurs doigts ; les hommes chantent les psaumes de mémoire. Rentrés chez eux, ils n’ont pas même un journal, pas un almanach. Non-seulement ils ne lisent pas de livres, mais ils n’en voient pas. Le signe sensible de la civilisation est absent de leurs chaumières , et noua oublions de les en plaindre, comme si cette misère de l’esprit n’était pas la plus dure conséquence de l’extrême pauvreté.

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Nos lois semblent toujours moins préoccupées de la nécessité de multiplier les livres que de la crainte d’en laisser répandre de mauvais. Nous avons contre les mauvais livres la loi du timbre, la loi du colportage, les lois sur la presse, les diverses lois qui régissent les professions de libraire et d’imprimeur. Si le livre traite de politique et a moins de dix feuilles d’impression, il est timbré; donc il coûte cher. S’il se débite dans les gares de chemins de fer ou par des marchands ambulants, il lui faut l’estampille de la commission de colportage et le laissezpasser de l’autorité locale. Petit ou grand, brochure ou volume, il risque toujours d’être saisi, condamné, supprimé. Pour paraître, il faut qu’il soit acheté si l’auteur n’est pas riche , c’est-à-dire il faut qu’il soit jugé bon par un éditeur ; ce suffrage est plus important pour lui que l’admiration du public, car il en a besoin, même pour naître. L’imprimeur, de son côté, est très-difficile à persuader, et il a cent fois raison, car il répond de tout ce qu’il imprime, et pourtant il ne peut pas tout lire. Il est condamné, comme complice, à la même peine que l'auteur, et aussitôt l’administration peut lui retirer son brevet; ce qui revient à dire que l’auteur est condamné à 2,000 fr. d’amende, et l’imprimeur, s’il est riche, à 2,000 fr. d’amende et à une perte qui peut s’élever pour certaines maisons à près de 500,000 fr. Encore l’auteur a-t-il la consolation de souffrir pour

ses idées; mais l’imprimeur est tout uniment vie-,

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tifne d’une mauvaise spéculation. Comment pouvons-nous dire, dans de pareilles conditions, que la censure n’existe pas chez nous? Il y a juste autant de censeurs que d’imprimeurs.

La limitation du nombre des libraires vendeurs de livres est conçue dans le même esprit : c’est toujours la crainte du mauvais livre. Il faut qu’il y ait peu de librairies pour rendre la surveillance facile : ^grande différence avec des pays voisins, où la police ne semble pas trop mal faite, et où l’on trouve toujours, dans les boutiques de mercerie ou dans les simples débits de tabac, un casier pour les livres nouveaux. Nous avons peu de librairies en effet : 4,225 libraires pour toute la France * ; et il en résulte deux choses : l’une, c’est qu’il y a peu de livres, et l’autre, c’est qu’il y a beaucoup de romans-feuilletons. On ne voit pas, en vérité, ce que' peuvent y gagner lar morale et la politique.

Il semble au premier abord que restreindre le nombre des vendeurs, ce n’est pas restreindre la quantité de la marchandise ; mais le livre n’est pas une denrée de première nécessité ; il faut qu’il soit

1 Nombre des libraires en 1860 :

Dans les chefs-lieux de préfecture. ....' 1,761

Dans les chefs-lieux de sous-préfecture 1,108

Dans les chefs-lieux de canton 1,393

Dans les communes rurales. 166

Total 4,225-

L'instrurtian populaire et. le suffrage universel (par M. Louis Ilachetio). l’ur.s, 1861, page 20.

offert. Un nouveau marchand, s’il est habile, peut se créer une clientèle sans rien ôter à la clientèle de son voisin, et l’on peut dire qu’un libraire qui s’enrichit dans ces conditions, si d’ailleurs il ne vend pas de mauvais livres, rend au pays un trèsgrand service. On compte beaucoup de libraires dans les grandes villes; il y en a peu dans les villes de second et de troisième ordre. Combien de chefslieux de préfecture n’en ont qu’un seul ! Ce libraire, si on peut lui donner ce nom, vend plus de papeteries et de cartonnages que de livres. Il fait la commission sans intelligence, et le client qui lui demande un livre nouveau lui en apprend en même temps le titre. C’est bien pire encore dan$ les chefs-lieux d’arrondissement ou de canton. Là il n’ÿ a ni livres dans les maisons, ni boutiques de livres. Une famille qui a le goût de la lecture est obligée de correspondre directement avec un libraire, de faire de grands frais en correspondances et en messageries. N’est-il pas plus naturel et moins coûteux de s’abonner à un journal? Le journal devient ainsi l’unique ressource de ceqx qui veulent lire et qui habitent au fond des campagnes. Tel de nos villages où il ne s’achète pas deux volumes dans l’espace d’une année ferait la fortune d’un libraire en très-peu de temps, si du jour au lendemain le commerce de la librairie devenait libre. Il nous semblerait d’abord très-extraordinaire de voir chez l’épicier ou le mercier quatre ou cinq rayons couverts de livres à

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vendre. Cela est pourtant ainsi en Angleterre et en Amérique, et c’est en partie pour ce motif que les Anglais consomment tant de livres, et que nous en produisons si peu.

Il y a au fond de tout cela une question qui est tranchée depuis longtemps pour tous les esprits libéraux, mais qu’on agitera toujours. C’est la question même qu’Aristote pose dans sa Métaphysique, quand il demande s’il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer que savoir. Il s’agit pour lui de décider si la science de certains objets, ou trop petits ou trop ignobles, n’est pas plutôt une diminution qu’un accroissement de la science. Aristote prend le mauvais parti et se décide pour le dédain. Une autre face du même problème, c’est de savoir si l’augmentation de la richesse intellectuelle totale au sein de l’humanité doit être considérée comme un avantage ou comme un péril. Cela revient à demander si la liberté est bonne ou mauvaise, car liberté, instruction, c’est tout un. La liberté sans lumière, c’est anarchie ; la lumière sans liberté, c’est oppression. 11 y a une éducation de l’humanité comme des hommes; l’espèce humaine doit marcher constamment vers une plus grande instruction et vers une plus grande liberté. Est-elle dans l’enfance à l'heure où nous sommes, et doit-on encore aujourd’hui lui ménager la vérité? Peut-on exercer sur elle, en plein dix-neuvième siècle, d’autre ascendant que celui de la démonstration? A-t-elle besoin

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d’une police des esprits, et non-seulement d’une police répressive, mais de cette police préventive dont on ne veut plus nulle part, même dans le monde de la matière? Si la vérité est analogue à la raison, le plus grand service qu’on puisse rendre à la vérité et à la raison, et par conséquent à l’humanité, c’est d’affranchir l’intelligence. Il faut donc faire tout au rebours de ce que fait la loi française, favoriser l'enseignement sous toutes ses formes, et spé- -

cialement la production et la vente des livres, au lieu de la gêner, de l’entraver, de la diminuer, dans la pensée honorable peut-être, mais à coup sûr inintelligente, d’épargner à l’humanité la connaissance du mal.

Qu’est-ce que le mal? C’est une certaine chcse. pour les philosophes; c’est cette même chose et quelque chose de plus pour les théologiens. Les philosophes n’ont jamais été chargés de faire la police des esprits, et même ils sont, par la nature de leurs études, les ennemis de cette police ; les théologiens ne la font plus. Qui fait aujourd'hui la police? C’est la politique ; et qu’est-ce que le mal pour la politique? C’est ce qui lui nuit. D’où il suit que, quand la politique fait fausse route, ce qui parait mal à ses yeux, ce qu’elle punit, ce qu’elle proscrit nous h; nom de mal, c’est le bien. Il est clair que toute cetU réglementation n’est qu’une suite de contre-sens. La justice et la vérité se défendent par elles-mêmes. Quiconque, a la vérité pour lui demande à parler et

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à discuter; quiconque l’a contre lui demande ou . exige qu’on se taise.

On objecte qu’à défaut du commerce libre, qui répandrait à la fois les bons livres et les mauvais, on aura des sociétés philanthropiques, vouées exclusivement à la propagande des bons livres, et qu’elles feront le même bieh sans mélange de mal, car c’est toujours làleproblème qu’on se pose : ne cumlonisseminibas spinœ coalescant, tel medicinis venêna intermisceanlur 1 . Nous répondons ‘d’abord qu’il faut avoir confiance dans la force de laVérité, et ensuite qu’il ne faut pas comparer, pour leur vertu d’expansion, la philanthropie au commerce. Le commerce est bien autrement puissant, bien autrement actif; il meut bien plus de capitaux, il suscite plus d’écrivains, il crée plus de lecteurs. L’industrie vit par elle-même, tandis qu’il faut que la philanthropie renaisse tous les jours ; si le zèle s’arrête un instant, l’œuvre est perdue. Il ne s’agit pas d’ailleurs, entre l’industrie libre et la philanthropie, de choisir, mais de cumuler. En Angleterre, en Amérique, en Suisse, partout où on prend sérieusement à cœur l’enseignement du peuple, on a tout à la fois la liberté de ’a librairie et des sociétés de bons livres. Le voisinage du commerce libre donne plus d’énergie et plus de ressources aux sociétés propagatrices ; elle les rend aussi, s’il faut tout dire, plus légitimes; car enfin,

1 LéonX, Concil. Laler., scss. 10.

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dans un pays oh les livres ne circulent pas librement, les sociétés propagatrices agissent sous la surveillance de la police ; elles font leurs choix dans les livres autorisés; les livres n’arrivent au public qu’après un double triage, celui que fait la police, celui que fait la société elle-même. Pour qu’une société des bons livres produise tout le bien qu’elle est appelée à produire, il faut d’abord qu’elle soit libre elle-même, et ensuite quelle ait à côté d’elle la liberté.

Ces sociétés sont nombreuses et puissantes chez nos voisins; mais disons-le sur-le-champ, c’est presque toujours le zèle religieux qui les suscite. Il suffit de rappeler le nom des principales : the pure Literature Society , the Christian Knowledge, the religious Tract Society. De même à Genève, nous trouvons la Bibliothèque T édification, V Union chrétienne des jeunes gens. C’est tout simple : l’ardeur de la propagande est une conséquence, ou pour mieux dire, une forme de l’esprit religieux. D’ailleurs l’association est facile entre personnes unies; par un même dogme. Il en est tout autrement dans le monde de la libre pensée.

Est-ce à cette cause qu’il faut attribuer notre infériorité évidente dans l’œuvre de la propagation des livres ? Il est certain que la foi est moins vivace en France, sinon dans le peuple des campagnes, qui est la matière et non l'agent de la propagande, au moins dans la partie éclairée de la population. Au

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reste, même chez nous, presque tout ce qui a été fait a été inspiré par la foi religieuse.

Ainsi les catholiques ont à Paris la- Société pour ' V amélioration etl' encouragement des publications populaires, qüi'publie depuis quelques années un bulletin. L’œuvre de Saint-François de Salles, fondée vers 1852, les œuvres plus récentes de Saint-Michel et de Sainte-Anne, sans avoir pour unique but la propagation des livres, en répandent un grand nombre à très-bas prix. Beaucoup de bibliothèques paroissiales ont été formées en province, comme l’attestent l’existence d’une Revue des Bibliothèques paroissiales du diocèse d' Avignon et l’œuvre des Bibliothèques cantonales du dioccse de Nancy. Ajoutons à cela des publications périodiques, telles que la Semaine des Familles, V Abeille historique et littéraire, l’Ouvrier, le Messager de la Semaine. La Société de Saint-Vincent de Paul tire à 125,000 exemplaires ses Petites Lectures illustrées, qui paraissent tous les mois et coûtent 40 centimes par an.

Les protestants, de leur côté, font de très-louables efforts. Le Lecteur, organe des Bibliothèques populaires, parait tous les deux mois. Il est imprimé à Montbéliard. Un pareil recueil ne doit pas échouer, il ne doit pas végéter; en un moment où la passion de s'instruire se réveille de toutes parts, l’œuvre des bibliothèques devient une des plus considérables parmi celles que la liberté doit encourager, et lo

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premier journal qui s'est dévoué à cette œuvre

doit croître et prospérer avec elle. La Société des

Traités religieux, de Paris, répand chaque année un million et demi de petits traités. MM. Courtois, banquiers à Toulouse, y ont fondé, il y a une vingtaine d’années, une Société des livres religieux qui, dans l’exercice 18G1, a dépensé 91,000 fr., publié 88,113 exemplaires d’ouvrages divers, et fondé 81 bibliothèques. Il convient d’ajouter que ces ouvrages, publiés par les protestants et les catholiques, sont le plus souvent de très-minces brochures, et qu’il en tombe un très-gr?md nombre dans les mêmes mains.

Il ne s’était, pour ainsi dire, rien fait jusqu’à ces dernières années en dehors des associations religieuses. Nous avions plusieurs journaux ou revues bibliographiques, œuvres spéciales d’une congrégation protestante ou catholique. Aucune publication n’avait pour but unique l’instruction elle-même. Le Moniteur des Ions livres, que M. Chaix vient de créer, n’est destiné, comme son titre l’indique, qu'à la propagation des bons livres. Mais il faut s’arrêter dans ces nomenclatures. Nous voudrions tout mentionner avec un soin pieux, jusqu’à de simples prospectus. Le plus humble effort nous est cher. Montbéliard a une société spéciale pour la propagation des livres; il y en a aussi à Strasbourg, Mulhouse, Colmar et Lyon. Une société s’était fondée en 1850 sous le

titre d 'Association universelle pour la fondation des

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Bibliothèques communales. Le ministre de l’intérieur l’avait recommandée aux préfet? dans une lettre insérée au Moniteur du 31 mai. Elle a avorté. La Société pour l'Instruction élémentaire, fondée en 1815 sous l’inspiration de Carnot, et qui a eu longtemps à sa tète M. de Lasteyrie, a suscité de bons livres par ses encouragements, mais elle ne se charge pas de les répandre elle-même. C’est seulement depuis quatre ans qu’on peut constater un véritable mouvement en faveur des bibliothèques populaires. Trois faits principaux le caractérisent : une circulaire de M. Rouland, ministre de l’instruction publique, en date du26 juin 1860 ; l’autorisation accordée à la Société Franklin par le ministre de l’intérieur le 19 septembre 1862, et enfin la fondation de bibliothèques populaires dans plusieurs des arrondissements de Paris.

Disons sur-le-champ que nous sommes de l’avis des sociétés catholiques et des sociétés protestantes, de l’avis de la circulaire de M. Rouland, de l’avis de la Société Franklin, et surtout de l’avis des fondateurs de bibliothèques populaires. Nous trouvons que tout le monde a raison, que tout le monde fait du bien ; nous voudrions obtenir la liberté du commerce de la librairie, pour ajouter cette grande force à toutes les forces déjà existantes. Pour un besoin si pressant, pour un intérêt si sacré, ce n’est pas trop de tous les dévouements et de toutes les ressources. Il y a pourtant dans tout cela des diffé-

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rences de degrés, et même des différences de principes, puisqu’il y a la propagande religieuse, la propagande par l'État et la propagande par l’action individuelle. Il faut dire pourquoi et dans quelles conditions nous acceptons les deux premières, pourquoi nous leur préférons l’action libre, individuelle, laïque, et quelle règle nous lui proposons pour assurer son succès au point de vue matériel et au point de vue moral.

D’abord pour la propagande religieuse, ce qu’il importe de déclarer avant tout, c’est qu’elle est de droit. Ceux qui s’en plaignent, ceux surtout qui se réjouissent des rigueurs exercées contre elle pair certains gouvernements, n’entendent rien â la liberté. On peut répondre à la propagande de ses adversaires, orn ne doit pas l’étouffer, ni souhaiter qu’on l’étouffe. Les catholiques et les protestants

ont incontestablement le droit de professer leur culte, et par conséquent de le propager. La liberté, sans la propagande, n’est que la permission d’aller -et de venir dans l’intérieur d’une prison. Ce droit, quoiqu’il soit réclamé pour des communions religieuses, est un droit philosophique. La raison et la loi sont d’accord pour le leur assurer. -Il est impossible de les troubler dans l’exercice de ce droit à quelque degré que ce soit, sans attenter à la liberté de tous, car on ne peut violer la liberté de lersonne . sans violer la liberté detous. Jamais le droit ne peut être exceptionnel, sans cesser d’être le d -oit pour

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devenir un privilège, c’est-à-dire le contraire du droit. Quiconque est libéral doit donc réclamer pour les catholiques la liberté d’être catholiques, et par conséquent la liberté de répandre le catholicisme. Il n’y a rien de plus évident.

Mais ce droit, que tout esprit libéral accorde de toute nécessité aux communions religieuses, doit-on regretter quelles en fassent usage? Pourquoi le regretter, si nous sommes libéraux ? Le caractère propre du vrai libéralisme, c’est de compter sur la force de la vérité. C'est le fait des oppresseurs, de protéger la vérité par la contrainte 1 , et celui des libéraux, d’en appeler toujours à la persuasion et à la démonstration. Nous devons croire, et nous croyons en effet que, pourvu que tout le monde combatte -à armes égales, la victoire restera à la bonne cause, qui est la nôtre. Il ne s'agit donc pas pour nous de permettre que nos adversaires soient libres, mais d’aimer la liberté en eux. On objecte qu’ils sont intolérants : que nous importe ? S’ils ne font que prêcher l’intolérance, c’est une doctrine, et une doctrine certainement fausse ; nous la réfuterons. S’ils obtiennent au profit de l’intolérance l’appui du bras séculier; c’est autre chose alors, car il ne s’agira plus d’opposer une doctrine à une autre, mais de lutter contre la force. Il nous faut à tout prix la - liberté de pienser et de parler, mais il nous la faut aussi pour nos ennemis. On- nous dit qu’ils ne nous rendront pas la pareille ; nous le croyons bien, et

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c’est pour cela que nous sommes les meilleurs et les plus forts !

En fait, si nous étudions les catalogues des sociétés religieuses, les livres quelles répandent peuvent se diviser en trois classes : les livres de polémique, les livres de dogme et les livres dft morale. Les livres de polémique no sont pas nombreux ; ils ne sont que l’exercice du droit le plus naturel, quand ils ne contiennent pas d’injures pour l’adversaire qu’ils combattent ; et quand ils en contiennent, à qui nuisent- ils? Nous ne sommes plus aux temps où protestants et catholiques entreprenaient des croisades les uns contre les autres dans les rues d’une même ville. Aujourd'hui tout le monde se fait honneur d’être modéré ; ’on feint de l’être quand on ne l’est pas' ; la vérité est qu’on l'est un peu trop, carie principe de la tolérance 'au dixneuvième siècle est moins encore l’amour de la liberté qu’un fonds regrettable d’indifférence. Les livres de dogme sont plus nombreux que les livres de polémique ; ils ont pour effet, ou du moins pour but, de raffermir les fidèles dans leur foi. On peut ranger parmi eux une multitude de petites brochures consacrées à des récits de miracles ou à des spiritualités qui offensent le bon sens et ne sont pas toujours sans inconvénients pour la morale. Ces publications alimentent la polémique des incrédule! contre les religions positives; elles sont désavouées et regrettées par tous les esprits éclairés ; elles ne

font guère de mal qu’à la cause qu’elles prétendent servir. Restent les ouvrages de morale, et ils forment plus de la moitié des publications religieuses. Beaucoup de livres de piété sont .évidemment des traités de morale sous une forme particulière. Cette statistique sommaire' suffit pour montrer la vanité de certaines alarmes. La propagande religieuse tourne à la propagande de la morale humaine ; elle répand le goût et l’habitude de la lecture ; elle doit être en somme acceptée comme un bienfait, même par les incrédules. Il faut être bien aveuglé par les préjugés pour se plaindre de la quantité des publications religieuses, quand on est partisan de la liberté* de l’imprimerie et de la librairie. Pourquoi donc aimezvous la liberté, si vous la croyez si terrible? Et comment l’aimez-vous, si vous la croyez compatible avec des exclusions? Les protestants, qui donnent une bible à chaque couple dont ils bénissent l’union, ne rendent pas seulement service au protestantisme, mais à l’humanité. Pourquoi les communions chrétiennes n’ont-elles pas la pensée de faire imprimer â des millions d’exemplaires le Sermon sur la montagne en forme de tableau illustré, et de le répandre dans toutes les chaumières, à la place de ces grossières images dont le seul tort n’est pas toujours d’offenser le bon goût? Avec quelle ardeur les libres penseurs n’apporteraient-ils pas leur obole pour concourir à eette œuvre bénie !

Nous dirons un mot de la propagande des livres

l’enseignement libre

par l’État. Elle nous plaît moins. Nous ne voulons pourtant pas la repousser, pourvu qu’elle coexiste avec la liberté et l’action individuelle. La liberté est un remède à tout. Il y a cette première différence entre l’action de l’État et celle d’une communion religieuse, que la communion religieuse défend un dogme et l’État une politique. La religion, quoi quelle fasse, parle toujours aux hommes de Dieu et du devoir; la politique, même la plus pure, parle toujours à leurs passions. On dira que l’État se mettra au-dessus des questions de partis, qu’il dédaignera les controverses. Cette réponse n'est pas sérieuse. L’État ne parle pas lui-mème ; ceux qui gouvernent parlent pour lui et confondent dans leurs écrits leurs intérêts avec les siens. Prenez garde que des petits livres publiés par l’État, quel que soit d’ailleurs le gouvernement, ne seront jamais qu’une forme nouvelle de la presse officielle. Cette action sera terrible pour la liberté s’il n’y a pas de presse libre, et terrible pour l’État s’il y en a une. On peut d’ailleurs signaler cette différence entre la presse religieuse et la presse officielle dans un pays sans religion d’État, que les diverses religions se font contre-poids, tandis que l’Etat est seul et transforme aisément toute contradiction en délit politique. L’intervention directe du gouvernement dans la création et la vente des livres est donc pleine de périls. Si même il ne fait que choisir dans les catalogues des libraires, il est à craindre qu’il n’em-

LÉCOLE

ploie la fortune publique à récompenser des dévouements politiques et à porter l’inégalité et le trouble dans la première et la plus importante de toutes les industries. Ce qu’il fait en petit avec les annonces judiciaires, il le ferait en grand avec les achats de livres, ou même avec une simple désignation officieuse. En un mot, si c’est le gouvernement qui fait les bibliothèques populaires*, elles seront plutôt un moyen de gouvernement qu'un moyen de civilisation. Cependant nous ne les repousserons pas, nous ne les dédaignerons pas ; nous les accueillerons même comme un service, tant est grande notre foi dans la puissance de la liberté en matière de presse, pourvu qu’à côté des bibliothèques gouvernementales et des bibliothèques religieuses, il nous soit permis de placer à notre tour des bibliothèques ' libres. • /

C’est dans cette intention qu’a été fondée à Paris la Société Franklin, qui a pour président M. Boussingault, membre de l’Académie des sciences, et pour secrétaire général M. Charles Robert. Cette société a été autorisée le 19 septembre 1862 par le ministre de l’intérieur. Voici l’art. 2 de ses statuts : « La société a pour objet de proposer l’établissement de bibliothèques municipales dans les localités qui en manquent, d’aider de ses conseils celles qui s’organisent, de leur communiquer le ca- ' talogue des livres qui méritent d’être recommandés, de les encourager par des dons en livres ou en ar-

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