‹ L'école (volume 2)Chapitre 41 sur 42 · L ENSEIGNEMENT LIBRE · texte numérisé non relu

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très-respectée et très-mal obéie. En voici une preuve singulière. Le théâtre, chez nous, est soumis à la censure. Évidemment on a .composé la commission -de censure des hommes les plus intelligents, les plus probes, les plus versés dans la connaissance du •cœur humain et dans l’étude de la philosophie morale. Nous ne craindrions pas pour notre part la suppression de la- censure , nous serions même les premiers 4 la provoquer; mais du moment qu’elle •existe, elle constitue un ministère de l’ordre le plus élevé. Un de ses effets est de rendre l'administration responsable de la moralité de tous les vaudevilles et de tous les mélodrames. Cependant que voyons-nous chaque soir? Pourvu qu’à la fin de l’histoire et pendant qu’on prend son chapeau et son manteau, la vertu soit récompensée et le vice puni, tout est bien, tout est dans la règle; c’est l’avis de la commission et celui du public. Croit-on que le spectateur en soit dupe? Il voit le monde à côté de la comédie ; il sait très-bien que la vertu et le succès ne sont pas rivés à la même chaîne. Quelle est cette singulière aberration, d’aller dire à des ouvriers qui se sentent honnêtes et qui se savent pauvres, qu’il suffit d’être honnêtes pour dévenir riches, ou malhonnêtes pour finir un beau jour par être ruinés? Dites-leur qu’on est heureux, même dans la pauvreté, avec une bonne conscience; ditesleur qu’il faut remplir le devoir à tout prix, parce qu’il est le devoir et parce que Dieu le veut. Le

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devoir est austère ; si vous connaissiez bien les hommes et si vous les estimiez ce qu’ils valent, vous sauriez que cette austérité même est un charme. Quand le peuple est attentif, tout ce qui est. grand l’enflamme. Il est généreux, il est fier; il aime le récit des grands sacrifices et le spectacle des grands caractères. Un moraliste se plaint avec raison de l’usage où nous sommes d’avoir un langage enfantin, une science enfantine pour les enfants; il faut leur parler du premier coup la vraie langue, elle n’est pas plus difficile que le jargon des nourrices, et les initier graduellement, mais directement, à la vraie science : elle est plus analogue à la raison, et en définitive plus accessible que les sottes superstitions par lesquelles on la remplace. De même pour le peuple : c’est une étrange fatuité que de s’abaisser pour lui parler. Il a si peu besoin qu’on lui fabrique des mélodrames, que, quand il a le choix, il court à Corneille. Si on lui faisait des lectures le soir, institution qui serait excellente pourvu qu’elle fût libre, le moyen d’avoir du succès serait de choisir Épictète ou Sénèque. Donnez-lui sans hésiter la grande morale, et, autant que possible, donnez-lalui dans le langage des maîtres, car il ne faut pas séparer ces deux choses, la belle langue et la belle doctrine. Un livre mal écrit n’est pas assez honnête pour le peuple. S’il faut à toute force des spectateurs pour les mélodrames, envoyons-leur nos bacheliers déclassés, notre jeunesse dorée; mais pour ce grand

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enfant qn’on appelle le peuple, Corneille, Molière, Racine , Sliake speare , Schi lier , ne sont pas trop beaux. C’est presque la même faute, c’est presqu’un attentat contre la morale, que de faire à son usage des ustensiles sans grâce, des gravures ou obscènes ou ridicules. En coùterait-il plus de copier l’antique? Estce que la tâche de dessiner un tableau de Raphaël et de le tirer à des milliers d’exemplaires pour que le peuple puisse l’avoir à vil prix serait au-dessous de nos premiers artistes? Pourquoi ne chante-t-on pas dans nos rues des airs de Gluck et de Mozart, au lieu de ces refrains ignobles dont nous sommes poursuivis, et qui sont une honte, non pour le peuple, mais pour ceux qui se chargent de l’amuser et qui ne savent l’amuser qu’en le dépravant? Comment s’étonner des erreurs de nos romanciers et de nos écrivains dramatiques quand les gouvernements donnent eux-mêmes le signal de la démence? S’ils ont quelque fête publique à commander, ils appellent des saltimbanques, ils élèvent des tréteaux ; bien heureux s’ils n’ont pas comme au moyen âge des fontaines qui versent du vin. Ils ouvrent les théâtres de vaudevilles et de mélodrames, et ils ne sont pas avertis par la foule qui se presse pour entendra Polyeucte , Zampa ou Guillaume Tell!

Nous n’irons pas jusqu’à interdire un livre amusant qui ne serait qu’amusant. Une erreur, à notre avis, des sociétés religieuses, c’est de publier exclusivement des livres sérieux. Elles ont raison, si leur

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but est d’édifier les fidèles ou de recruter des prosélytes; mais ce n’est pas par de pareils moyens qu’on accoutumera la foule à regarder la lecture comme un délassement. Douze heures de travail manuel ne sont pas une bonne préparation au travail de l’esprit. Pour quelques hommes intelligents, passionnés, qui préfèrent à tous les plaisirs le bonheur de penser, et qui veulent toujours tirer profit

de leurs lectures, combien trouve-t-on d’ouvriers

qui 11e demandent aux livres qu’un repos et un plaisir, et qui cherchent à échapper par la rêverie aux tristes réalités de l’existence ! Les bibliothèques, il n’est pas permis de l’oublier, ont à vaincre deux ennemis redoutables : l’ignorance et le cabaret. Avec une pareille bataille à livrer, elles ne se feront jamais assez attrayantes. Tout ce que nous leur demandons, c’est de ne sacrifier ni à la morale facile ni au mauvais goût. Jamais nous n’admettrons que le vice soit plus aimable que la vertu, ouïe laid plus séduisant que le beau. Il y a de certaines délicatesses et de certains raffinements qui ne vont qu’aux esprits éclairés ; mais cela n’est vrai, dans l’art et dans la vie, que des vertus et des beautés de convention. Tout ce qui est grand, tout ce qui est éternel s’impose de plein droit à l’admiration des foules et à l’assentiment de la postérité. On a dit que tout le monde avait plus d’esprit que Voltaire; le mot a fait fortune sans être juste. La foule n’a pas d’esprit; elle a du bon sens et du sentiment, et

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même elle en a plus que personne. Quelque grand qu’il soit, aucun homme n’est aussi grand que l’humanité.

Il est une sorte d’ouvrages qui pourraient être écrits spécialement pour les bibliothèques populaires. Ce sont les livres techniques destinés à propager les découvertes scientifiques et les meilleurs procédés industriels. D’une part, le3 progrès incessants de l’industrie; de l’autre, l’avénement d’un très-grand nombre d’ouvriers à la vie intellectuelle, rendent les ouvrages anciens tout à fait insuffisants. Le temps n'est pas éloigné • où chaque ouvrier voudra savoir quel e^t l’inventeur du métier sur lequel il travaille, de quels organes ce métier se compose, à quel engin il a succédé, de quels perfectionnements il est susceptible. Du métier, la curiosité glissera jusqu’au moteur qui lui donne la vie, et on voudra se faire expliquer la composition de la machine et la nature de la force motrice. D’autres esprits seront attirés par les problèmes économiques et sociaux, et voudront savoir quelle est la part du capital, celle de la science et celle de la main-d’œuvre dans la fabrication d’un produit. N’est-ce pas pour Un ouvrier à la fois un vif plaisir et un grand sujet d’émulation, que d’apprendre ce qu’était Richard Arkwright avant d’être baronnet et millionnaire? 3i jamais tous les hommes qui, comme lui, ont créé une industrie en créant un instrument sont mis à la place qu’ils méritent dans l’admiration de

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l’humanité, ce sera déjà un progrès moral que d’avoir remplacé le culte du sabre par celui du génie.

Voici donc en peu de mots les conseils qu’on peut donner aux. fondateurs de bibliothèques : Avant tout une morale austère; non pas un semblant de morale, une morale hypocrite, mettant certaines conventions sociales au-dessus du devoir, mais la vraie, la généreuse, l’inflexible morale; et de la morale jusque dans les traités scientifiques, jusque dans les ouvrages frivoles! C’est là le premier et le plus grand précepte ; en second lieu, un choix habilement et sévèrement fait dans Iqs chefs-d’œuvre classiques. Si on a recours aux classiques de l'antiquité ou aux littératures étrangè^s, que les traductions soient faites avec tout le soin possible et par les meilleurs écrivains. Troisièmement, des livres d’agrément en assez grand nombre pour rendre la bibliothèque très -attrayante, mais des livres irréprochables pour la morale et pour le style : que ces livres, avant de flétrir et de punir le vice, ne commencent jamais par le rendre aimable, caron entendrait les descriptions et on n’entendrait pas les anathèmes; enfin, des livres techniques, écrits en langage usuel, simple, correct, pas trop scientifiques, pour rester clairs et parfaitement accessibles, toujours au courant des dernières découvertes de la science, dignes enfin d’être lus par les ouvriers et consultés par les savants.

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Verrons-nous de nos yeux le jour où toutes les espérances des véritables amis du peuple seront réalisées, où chaque commune, chaque fabrique, chaque école sera pourvue d’une bibliothèque populaire, où le livre deviendra le guide, le compagnon, l’ami fidèle de l’ouvrier, où le souvenir de la dernière lecture amusera et soutiendra son esprit pendant le travail manuel, rendra la tâche moins dure, l’ennoblira, l’abrégera ? Car tel est le glorieux privilège de l’imagination : elle fait oublier la fatigue et la douleur; elle triomphe même de la durée. Il ne s’agit pas de quelques fades histoires ou de quelque insipide lieu commun de morale. Non, c’est la grande science, c’est la grande littérature qu’il faut enfin porter jusqu’à ces lèvres avides de s’abreuver aux sources véritables de la civilisation et de la liberté. Un cri s’élève de tous les ateliers ; il serait à la fois insensé et criminel de n’y pas répondre. Partageonsnous fraternellement la science; aidons-nous de notre mieux, dans notre tâche diverse et notre destinée commune. Nous sommes tous assis à la même table ; travaillons de bon accord, puisque tous doivent profiter du travail de chacun.

Quand une personne étrangère à l'industrie entre

pour la première fois dans un atelier, il est rare

qu’elle éprouve un grand sentiment d'admiration.

Quelques ateliers plaisent par leur élégance ; d’autres

frappent l’imagination par les grandes masses qu'ils

font mouvoir. Ce sont là des sensations éphémères,

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telles qu’en pourrait donner un beau spectacle. Il y a au contraire des ateliers qui ne comportent ni trop de régularité ni trop d’élégance, où tout paraît confus au premier abord, où l’on ne voit ni ces puissantes machines, image animée et redoutable de la force, ni ces transformations rapides par lesquelles le génie humain semble triompher de la nature; quelquefois môme le produit fabriqué dans ces ateliers est un de ces agents de l’industrie qui, malgré leurs importants services, n’ont pas réussi à vaincre l’indifférence du public, et font obscurément des merveilles. Cependant, si, au lieu de se borner à une visite superficielle, on étudie à fond la matière et les procédés du travail, les outils, les machines, la fonction de chaque ouvrier et de chaque contre-maître, les transformations successives et les divers usages du produit, non-seulement ce qui avait l’apparence du désordre et de la confusion devient un ensemble régulier et merveilleusement approprié à sa fin, mais l’esprit se sent pénétré d’étonnement à la vue de ces grands et féconds résultats si simplement et si infailliblement obtenus. Plus l’atelier est compliqué, plus l'effet est grand, parce que l’unité est toujours d’autant plus belle qu’elle résulte d’un plus grand nombre d’éléments différents, conspirant ensemble à produire un résultat simple..

Voici un atelier d’une espèce particulière, hors de proportion avec tous les autres, plus compliqué

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assurément, plus confus en apparence, où les ouvriers de diverses sortes semblent ne pas se connaître, et se contrarient quelquefois dans leurs tendances et leurs efforts ; atelier où règne cependant la plus grande harmonie, la solidarité la plus entière, quand on sait s’élever au-dessus des préjugés et ranger les détails sous les lois qui les résument et les gouvernent. C’est l’atelier dans lequel, depuis le commencement du monde, l’espèce humaine travaille à connaître toutes les choses qui existent, et, après les avoir connues, à les transformer pour les approprier à son usage.

Connaître d’abord ; travailler ensuite. C’est la science qui féconde le travail. On peut poëer comme un axiome que les écoles font les ateliers. Il y a entre le travail général et le travail spécial un lien aussi étroit que celui qui unit la conséquence au principe. Tantôt le savant tout occupé de la théorie rencontre une application sur son chemin ; tantôt, au contraire , c’est l’application même qu’il cherche, multipliant les études et les essais jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée et perfectionnée. Un jour, l'industrie reçoit un bienfait inattendu , tel que la lampe de Davy; une autre fois, c’est l’industrie qui, sous la pression d’un besoin, sollicite la science et lui commande une découverte. Quand nous écrivons notre histoire, nous ne la remplissons que de batailles : la véritable histoire de l’humanité est celle des découvertes utiles. Le jour où, pour la

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première fois, on s’est servi du fer, ce jour-là, la puissance de l’homme a été décuplée. A une heure bénie dans l’histoire de l’humanité, on a trouvé l’art de dompter le cheval, de mettre le bœufsous le joug. La force des animaux est devenue la propriété de l’homme, en attendant que, par une révolution nouvelle, il s’emparât des forces mêmes de la nature, grâce à la mécanique et à la vapeur. Comment ne savons-nous pas le nom de celui qui a créé le rabot ou la scie, quand tous nos poëmes retentissent du nom d’Alexandre, qui n’a rien créé, pas même un empire? L'inventeur de la boussole nous a, en réalité, donné la moitié du monde. Nous voyons de nos jours des événements qui sont bien autre chose qu’une guerre glorieuse ou une révolution politique; car c’est en ce dix-neuvième siècle, c’est sous nos yeux que la vapeur a vaincu l’espace, et que la télégraphie électrique a vaincu le temps. Cependant la chute d’un roitelet à l’extrémité de l’Europe fait plus de bruit que la création du télégraphe de Morse. Il n’y a pas un de nos généraux d’Afrique ou de Crimée dont le nom ne soit plus populaire que celui de Crampton. C’est qu’avec toutes nos prétentions d'hommes civilisés, nous sommes encore à moitié barbares. Si la France faisait une conquête de dix lieues, sans importance pour sa défense, son budget et sa messagerie, nous nous sentirions le cœur remué; tandis que nous transmettons des ordres ou des nouvelles, pour 2 francs, en une minute, de

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Lille à Marseille, avec autant de sang-froid et d’indifférence que si les hommes jouissaient depuis des siècles de cette véritable baguette de fée. La vraie civilisation consiste peut-être à savoir admirer et dédaigner à propos.

Il ne faut pas croire que la science ne rende pas d’autres services au travail spécial que de lui fournir la vapeur, l’électricité, la lumière. Il y a des services au jour le jour, sans éclat, services, pour ainsi dire, anonymes, mais qui comptent autant,, parce qu’ils sont continuels. La chaudière avait des parois trop minces et était sujette à éclater; la machine était trop compliquée et absorbait par son frottement une partie de la force ; la fumée infectait l’air à l'entour et rendait le voisinage de l’usine incommode et onéreux; le métier n’avait qu’un seul mouvement automatique et exigeait de la part de l’ouvrier conducteur une dépense de force pour produire les autres mouvements nécessaires. La chaleur développée par la machine et l’odeur des matières premières rendait le séjour des ateliers malsain. Telle opération se faisait au moyen de chariots contenant de la braise, qui condamnaient les ouvriers à vivre perpétuellement dans un commencement d’asphyxie. Telle autre les exposait h la mort par l’explosion du gaz ou l’absorption d’émanations délétères. Économie de temps et de force. ( perfectionnement des produits, hygiène des otf*

vriers, la science a de la sollicitude et des res-

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sources pour tous les besoins. Quand on visite à dix ans d« distance une usine constamment tenue au courant des améliorations et que l’on compare l’état ou. on l’avait laissée à celui où on la retrouve, on a peine à comprendre que tant d’heureux changements aient été l’ouvrage de si peu d’années; et c’est à peine si la science parait plus digne d’admiration et de reconnaissance pour les présents quelle fait de temps à autre à l’humanité, que pour cette tutelle bienfaisante et infatigable qu’elle exérce sur le travail et l’industrie.

L’industrie, de son côté, même la plus humble, rend de grands services à la science, tant la solidarité est étroite entre l’atelier et l’école. Non-seulement elle lui fournit des instruments et fait pour elle, sous sa direction, les expériences nécessaires; mais elle l’exprime, elle là traduit; elle en écrit l'histoire, pour le savant et pour le vulgaire, dans les expériences successives qu’elle réalise ; elle contrôle ses théories par l’usage, elle les rend plus présentes et plus intelligibles à la science elle-même en les reproduisant dans une image vivante. De même qu’un peintre, après avoir achevé un paysage, désire malgré lui de voir cette eau s’écouler, ces animaux bondir et ces feuilles s’agiter au souffle du vent, le théoricien, qui sent la puissance de sa création, aspire à contempler de ses propres yeux la machine qu’il a conçue, à en suivre les mouvements, à en compter les produits, à les voir s’ac-

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cumuler en piles glorieuses , ou circuler dans les masses profondes de la population et y porter de nouveaux éléments de civilisation et de bonheur. «

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