CHAPITRE VII
LES ÉCOLES SOUS LA RÉPUBLIQUE DE 1813. PROJET DF LOI DE M. CARNOT. LOI DE M. DE FALLOUX.
Le ministre actuel de l’instruction publique, qui ' est un ministre hardi, pour ne pas lui donner d’autre éloge, pense qu’on peut enseigner aux enfants, dans les collèges, la politique courante. Il y a pourtant certains faits qu’il est d’autant plus difficile de juger qu’on les a vus de plus près. Cette vérité ressemble presque à un paradoxe. Les scènes historiques ont, comme la peinture, leur point de vue précis qui diffère suivant les genres ; et de même qu’il y a des peintures dont on ne se rapproche jamais trop, et d'autres qu’on ne peut juger qu’en s’en éloignant, il y a aussi des événements que les contemporains connaissent mieux que personne, et d’autres qui demeurent confus et inintelligibles tant qu’on les re-
LÉGISLATION DE L’iNSTRUCTION PRIMAIRE 85
garde de près. La Révolution de Février est de cette sorte. Elle est sortie d’une équivoque... Pourquoi ceux, qui l’ont dirigée ou acceptée les premiers n’en conviendraient-ils pas, puisque cette équivoque n’est pas de leur fait, et qu’ils ont toujours su parfaitement ce qu’ils voulaient et ce qu’ils ne voulaient pas? Elle est sortie d’une équivoque, elle a vécu dans une équivoque, elle est tombée par une équivoque'. On demandait la réforme le 22 février; quelle réforme? l’adjonction des capacités suivant les uns, le suffrage universel suivant les autres : estce une simple différence de degré? Être gouvernés par plus de bourgeois, ou n’être plus du tout gouvernés par les bourgeois, n’est -ce qu’une nuance? La révolution faite, tous les vainqueurs ont voulu la république, et même, c’est une justice à leur rendre, la république démocratique; mais cette république devait-elle être socialiste ou ennemie du socialisme? Dieu sait si l’on s’accordait sur ce point; et même dans le sein du socialisme, voulait-on tout plier sous le joug do l’Etat, ou repousser la centralisation jusqu’à lui préférer l’anarchie? C’est un problème encore aujourd’hui si obscur, que plusieurs des ennemis actuels de la centralisation l’ont défendue et exagérée autrefois, et ne se rendent compte ni de leur passé, ni de leur présent, ni de leurs espérances. Enfin elle est tombée cette république, au profit de qui, tout le monde le sait; mais poür quelle faute et dans quel intérêt, là est le mystère.
Est-elle tombée pour avoir été trop socialiste, ou pour ne l’avoir pas été assez? Pour avoir exalté la démocratie par l’établissement du suffrage universel, ou pour l’avoir trahie par la loi du 31 mai ? C’est une énigme qu’éclaircira peut-être la postérité, mais dont aucun contemporain n’a le secret, qu’il soit vaincu ou vainqueur. Ce qui paraît le plus évident sur le commencement de l’affaire, c’est qu’en juillet 1830 la révolution avait été faite par la bourgeoisie avec la permission du peuple, et que la révolution de février fut faite par le peuple avec la permission de la bourgeoisie. Peut-être est-il juste aussi de dire que la réaction- contre la révolution commença le jour de la victoire, dans le sein du gouvernement, et qu’elle s’appela ce jour-là Lamartine; qu’Arago fit de la réaction contre Lamartine, Cavaignac contre Arago et ses amis, et la rue de Poitiers contre Cavaignac. Les projets de loi sous la République suivirent la même progression. Le premier est celui de M. Carnot; le dernier, celui de M. de Falloux. A en juger par les noms seulement, c’est faire en huit mois beaucoup de chemin.
Le point le plus remarqué du projet de M. Carnot fut l’établissement de l'instruction primaire gratruite et obligatoire *. C’est là, en quelque sorte.
’ Projet de décret et Exposé des motifs, présentéleSO juin 1848, par M. Carnot. Art. 2. « L’enseignement primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes. » Art. 6. « Dans les écoles publiques renseignement est gratuit. »
son caractère historique. Pour beaucoup d'esprits y accoutumés à juger les doctrines par leur source, /' l’instruction publique gratuite et obligatoire est l’essence même de la république et du socialisme; et si on leur disait qu’une commission de la Chambre des pairs, présidée par M. le doc de Broglie, a demandé l’instruction obligatoire, que M. Victor Cousin l’a énergiquement défendue, qu’elle est établie dans les États les plus monarchiques de l'Europe, et en jnaême temps, avec le même succès, dans quelques-uns des plus libres; que l’Église catholique s’est fait honneur en donnant gratuitement l’instruction pendant des siècles; qu’aujourd’hui même elle est de principe chez les frères des écoles . chrétiennes, ils aimeraient mieux nier l’évidencfe que de renoncer à regarder l’instmction primaire gratuite et obligatoire comme une des plus redoutables chimères de 1S4SL ^
■Outre ^obligation et la gratuité, nous devons remarquer dans le projet de M. Carnot un soin constant de traiter les filles de la même façon que les garçons. L’instruction est gratuite et obligatoire pour les deux sexes *. Si les institutrices sont moins rétribuées 2 , c’est uniquement parce qu’on a*pensé que leurs besoins étaient moins grands. Sur tous les autres points, l’assimilation est complète 3 . Nous
; Projet de décret, etc. Art. 2 et 6.
3 Projet de décret, etc. Art. 16.
* Projet de décret, etc. Art. 7, 8, 9, Ll, 13; 14 , 15, 19, 43, 49 . i
signalerons anssi, pour les instituteurs et les institutrices, rétablissem*ent d‘une pension de retraite calculée sur les mêmes bases que pour les autres fonctionnaires de l'instruction publique *. Enfin le traitement était considérablement élevé pour tous les membres de l’instruction primaire; et corçme on ne comptait plus pour le parfaire sur la rétribution mensuelle des élèves payants, il en résultait une augmentation considérable du budget de l'instruction primaire, que le ministre proposait^ dans l'Exposé des motifs, de porter à 47,360,950 fr. , ainsi répartis : Traitement fixe des instituteurs,