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En revanche, ce fut une des premières préoccupations de nos assemblées révolutionnaires, dont le devoir et l'intérêt étaient d'éclairer le peuple.

Dès les premières séances, on demanda que, Végalité civile et politique étant conquise en principe, on s'occupât de la rendre effective en décrétant que tous les Français sauraient lire. Il fallait pour cela faire des écoles partout et les faire gratuites; c'est bien ainsi qu'on l'entendait. M. de Talleyrand fut chargé du rapport à l'Assemblée constituante. Son rapport, qui du reste n'eut aucune suite législative, exprime bien les sentiments et les vœux de la France libérale à la fin du dix-huitième siècle. 11 est comme le résumé du travail qui s'était fait dans les esprits sur ce grave sujet, depuis la

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publication des ouvrages de Locke, de J.-J. Rousseau et de Gondillac. Il contient d'ailleurs en germe toutes les réformes qui ont été, depuis 1789, accomplies ou demandées par les plus intelligents défenseurs des principes de la Révolution. A ce double titre, il mérite d'être attentivement étudié.

M. de Talleyrand commence par établir, conformément à la doctrine déjà proclamée par l'Assemblée, qu'il y a deux sortes d'instruction, l'une nécessaire à tous, c'est l'instruction élémentaire, et l'autre, qu'on ne peut aborder qu'à condition de posséder l'instruction élémentaire, et qui est seulement utile. Puisqu'une portion de l'instruction est nécessaire à tout le monde, il en résulte qu'elle est due à tout le monde. En effet, l'État doit à chaque citoyen le nécessaire, à une seule condition : à la condition qu'il puisse le donner. Donc l'instruction primaire doit être universelle et gratuite.

En donnant gratuitement l'instruction primaire à tous les citoyens, l'État ne remplit pas seulement un devoir envers les individus, il en remplit un envers la communauté, car il importe à tous que chacun soit instruit. Cela importe pour trois raisons : pour la sécurité publique, parce que Tordre est une conséquence logique des progrès de la civilisation ; pour la richesse nationale, parce que l'État peut être considéré comme un atelier dont la richesse résulte de la capacité de tous les ouvriers qui le composent ; enfin pour l'avancement des sciences théo-

riques et pratiques, parce que l'instruction primaire, en rendant possible l'instruction supérieure, provoque et seconde les efforts du génie individuel.

De ces principes, aussi incontestables que féconds, devraient en bonne logique découler deux conséquences : la gratuité et l'obligation. M. de Tallejrand accepte la première conséquence et recule devant la seconde.

Voici comment il propose de rendre l'instruction primaire gratuite et universelle : « Chaque administration de département déterminera le nombre des écoles primaires de son arrondissement, sur la demande des municipalités, présentée par les directoires des districts. Il sera établi à Paris une école primaire par section; les écoles primaires seront gratuites et ouvertes aux enfants de tous les citoyens, sans distinction. » La Commission dont M. de Talleyrand est l'organe a évidemment pensé, en se bornant à un pareil vœu, qu'il suffit de mettre les écoles 4 la charge de l'État pour que toutes les communes eu demandent, et de les rendre gratuites pour que tous les parents y envoient leurs enfants ; c'est-àdire qu'elle se repose, pour la fondation des écoles, sur le zèle des communes et des familles. En fait, dans la situation où se trouvait alors la France, c'était compter sur le zèle des ignorants pour la propagation de l'instruction. On ne pouvait guère commettre une plus grande faute.

M. de Taileyrand ne se contente pas d'omettre

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comme inutile r instruction obligatoire; il la repousse comme contraire aux droits du père de famille. « La nation, dit-il page 26, offre à tous le grand bienfait de l'instruction, mais elle ne l'impose à personne. Elle sait que chaque famille est aussi une école primaire, dont le père est le chef. Elle respecte ces éternelles convenances de la nature qui, mettant sous la sauvegarde de la tendresse paternelle le bonheur des enfants, laisse au père le soin de prononoer sur ce qui leur importe davantage, jusqu'au moment où, soumis à des devoirs personnels, ils ont le droit de se décider euxmêmes. » Pendant que M. de Talleyrand se reposait ainsi sur la tendresse paternelle, et déclarait que chaque famille est aussi une école primaire, plus des trois quarts des citoyens étaient absolument illettrés et ne sentaient ni le malheur ni la honte de leur ignorance.

Il faut donc reconnaître que l'Assemblée constituante, à cette date, et la Commission dont M. de Talleyrand était le rapporteur, proclamaient bien haut le droit des citoyens à recevoir l'instruction primaire, et ne prenaient aucune mesure efficace pour le garantir ; sous prétexte de liberté, ils accordaient aux pères le droit de condamner leurs enfants à une ignorance éternelle.

L'enseignement dans les écoles primaires était réglé ainsi qu'il suit : « Développement des facultés intellectuelles. On enseignera aux enfants : 1° à lire

tant dans les livres imprimés que dans, les manuscrits ; 2° à écrire, et les exemples d'écriture rappelleront leurs droits et leurs devoirs ; 3* les premiers éléments de la langue française soit parlée, soit écrite ; 4° les règles de l'arithmétique simple ; 5# les éléments du toisé ; 6° les noms des villages du canton, ceux des cantons, des districts et des villes du département ; ceux des villes hors du département avec lesquelles leur pays a des relations plus habituelles. Développement des facultés morales. On enseignera aux enfants : 1° les principes de la religion; 2° les premiers éléments de la morale, en Rattachant surtout à faire connaître les rapports de l'homme avec ses semblables; 3* on leur donnera des instructions simples et claires sur les devoirs communs à tous les citoyens, et sur les lois qu'il est indispensable à tous de connaître ; 4° des exemples d'actions vertueuses qui les toucheront de plus près, et, avec le i*om du citoyen vertueux, celui du paya qui Ta vu naître. Développement des facultés^ physiques : Dans les villes et bourgs au-dessus de mille âmes, on enseignera aux enfants les principes du dessin géométral. Pendant les récréations, ' on les exercera à des jeux propres à fortifier et à développer le corps..»

On arriva à la Convention sans avoir rien fait ; et la Convention n'aboutit même pas à fonder la gratuité. C'était une dépense énorme, dans un temps où l'argent manquait. Ceux qui tenaient moins à ré*

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pandre les premières notions de l'instruction ne manquèrent pas de dire qu'il s'agissait de dépenser 25 millions et de créer quarante mille écoles. Il est curieux d'entendre les défenseurs les plus fougueux de l'instruction primaire taxer ces évaluations de chimériques, et déclarer qu'on ne demandait tant que dans l'espérance de ne rien obtenir. Jacob Dupont s'écria qu'il ne pouvait pas y avoir plus de vingt mille écoles et qu'elles ne coûteraient par conséquent que 12 millions. « Ma supposition, dit-il, est un peu plus raisonnable que la vôtre. Je suis d'un district où il y a cinquante- deux municipalités que je connais toutes parfaitement, et j'affirme avec vérité qu'il ne peut pas y avoir plus de dix-huit écoles primaires *. » Ces vingt mille écoles que l'on regardait comme un idéal et qu'on osait à peine espérer, auraient été en effet un progrès immense et l'une des conquêtes les plus décisives de la Révolution. La Convention, qui tenait par-dessus tout à proclamer les principes et faisait plus de philosophie que de politique, alla beaucoup plus loin sur le papier. Elle rendit, le 30 mai 1793, le décret suivant : € 11 y aura une école primaire dans tous les lieux qui ont depuis quatre cents jusqu'à mille cinq cents habitants. Cette école pourra servir pour toutes les habitations moins peuplées qui ne seront pas éloignées de plus de mille toises \ » Ce premier décret

* Séance delà Convention du 14 décembre 1792.

* Cf. la loi du 12 septembre 1792.

fut modifié de la façon suivante par le décret du 17 novembre 1794. « Les écoles primaires seront distribuées sur le territoire du royaume à raison de la population. En conséquence, Usera établi une école primaire par mille habitants. Dans les lieux où la population est trop dispersée, il pourra être établi une seconde école primaire sur la demande motivée de l'administration du district et d'après un décret de r Assemblée nationale 1. Chaque école primaire sera divisée en deux sections, Tune pour le? garçons, l'autre pour les filles. Il y aura en conséquence un instituteur et une institutrice \ > On pourvoyait aussi au logement des instituteurs, à leur traitement et à leur pension de retraite. Les ci-devant presbytères étaient transformés en maisons d'école dans toute l'étendue de la République \ Le principe de l'enseignement obligatoire était posé, dans l'article 14, en ces termes : « Les jeunes citoyens qui n'auront pas fréquenté ces écoles seront examinés en présence du peuple à la fâte de la Jeunesse, et, s'il est reconnu qu'ils n'ont pas les connaissances nécessaires à des citoyens français, ils seront écartés, jusqu'à ce qu'ils les aient acquises, de toutes les fonctions publiques. » La loi prononçait l'exclusion parce qu'il y avait incapacité, et, comme il n'y avait pas de faute, elle ne prononçait aucune peine.

i Ch. I, art. 2 et 3.

1/6., art. 7.

• /&., art. 6 et*

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On avait été beaucoup plus loin dans la même voie l'année précédente. Le décret du 9 décembre 1793 édictait des peines correctionnelles contre les pères, mères, tuteurs ou curateurs qui négligeaient d'envoyer leurs enfants ou pupilles aux écoles du premier degré d'instruction. Ces peines étaient, pour la première fois, une amende égale au quart de leurs contributions ; pour la récidive, une amende double et la privation pendant dix ans des droits de citoyen l. La Convention recula devant l'inertie des administrations locales et chercha contre son habitude à rendre la loi plus efficace en la faisant moins dure. Mais le principe admis pendant toute la durée de la République fut que l'État devait l'instruction à tout le monde, et que tout le monde devait à l'État de faire instruire ses enfants.

Le personnel manquait absolument pour une organisation si vaste. On tenta d'y pourvoir par la fondation d'une grande école normale dont le siège était à Paris, et d'écoles normales secondes répandues sur toute la surface de la République \ Les administrateurs de districts devaient envoyer à l'école normale de Paris un nombre d'élèves propor-

* Décret du 9 décembre 1793, § 3, art. 6, 8 et 9. Cf. l'arrêté du Directoire exécutif du 17 nov. 1797, prescrivant à tons les citoyens non mariés de joindra a tontes les demandes d'emploi un certificat constatant qu'ils ont suivi régulièrement les écoles publiques, et à tons les citoyens mariés et pères de famille un certificat constatant qu'ils se sont conformés aux prescriptions de la loi an 19 déc. 1793.

» Décret du 80 oct. 1794.

tionné à la population. Ces élèyes y étaient entretenus aux frais de l'État. Ils y apprenaient, outre les matières ordinaires de l'enseignement primaire, « l'art d'enseigner la morale et de former le cœur des jeunes républicains à la pratique des vertus publiques et privées. » La durée du cours normal était fixée à quatre mois. Ces quatre mois révolus, les élèves-maîtres rentraient dans leurs districts respectifs, où ils ouvraient à leur tour une école normale seconde destinée à former des instituteurs. Il y avait dans cette création une idée juste et profonde, rendue impraticable et presque puérile par la précipitation de l'exécution et par cette date de quatre mois assignée à la durée du cours normal. L'Assemblée décréta1 que « les seules conditions nécessaires pour être admis en qualité d'élève à l'école normale étaient d'être âgé au moins de vingt et un ans, et de réunir à des lumières un patriotisme éprouvé et des mœurs irréprochables. » C'était bien peu demander. Les élèves n'affluèrent pas; il ne se forma pas d'instituteurs. Tous ces décrets ne furent guère qu'une lettre morte f.

* Décret du 8 déc. 1794.

Iffestoe qui fat constaté de la manière la plus formelle par Foureroy, dans •on discours an Corps législatif, le 20 avril 1802. c Effrayé, dit-il, de la nullité presque totale des écoles primaires et des suites que doit amener on état de choses qtd laisse une grande partie de la génération dénuée des première! connaissances indispensables pour communiquer ayeo celles qtd la précèdent «* qui doivent la suivre, le gouvernement a senti que la réorganisation de ces écoles était un des besoins les plus urgents, et qu'il était impossible d'en ajour- Dst pms longtemps l'exécution. »

Le temps manqua, l'argent aussi et les hommes. En révolution, on sacrifie presque toujours l'avenir aux nécessités présentes. 11 y eut d'ailleurs en bas indifférence profonde et môme opposition, défiance. Le peuple ignorant des campagnes était mûr pour la haine et par conséquent pour la destruction; mais quand l'Assemblée philosophait, quand elle créait, il ne la comprenait plus. Il portait le lourd fardeau de cette longue oppression et de cette longue ignorance. Il faut avouer aussi que, dans son ardeur philosophique, l'Assemblée révolutionnaire tenait peu de compte des difficultés. Ce qu'elle décrétait, au milieu d'un bouleversement politique et d'une guerre européenne, dans un pays sans administration et sans finances, parait aujourd'hui même inexécutable à de bons esprits qui ont le défaut et le malheur d'être trop timides \

* Les écoles centrales instituées sous le Directoire, par décret du 25 février 1795, étaient des écoles d'enseignement supérieur» llym avait une par 100,000 habitant!.

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