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LES ÉCOLES SOUS L'EMPIRE

Le gouvernement, en 1802, rentra dans la pratique, mais en sacrifiant les principes les plus importants et les plus féconds.

D'abord, il renonça, sans même lui donner un regret, à renseignement obligatoire. La République, aux époques mêmes où elle comprenait le mieux le respect dû à la liberté individuelle, n'avait pas hésité à comprendre parmi les devoirs du citoyen l'obligation pour le père d'instruire ou de faire instruire ses enfants. Cette obligation légale fut supprimée de nos Codes par le gouvernement consulaire et impérial, dont la préoccupation habituelle n'était pas précisément de garantir la liberté. Depuis cette époque, le principe de l'enseignement obligatoire a toujours

été défendu par les libéraux et proscrit par les partis rétrogrades. Nous ne faisons que signaler ici ce fait qui trouvera plus tard son explication.

Le nouveau gouvernement considérait renseignement élémentaire comme une charge des familles et des communes, dans laquelle l'État n'avait point à prendre sa part. Fourcroy, qui fat chargé de défendre la loi devant le Corps législatif, dans la séance du 20 avril 1802, attribue le mauvais état des écoles aux exigences des lois antérieures; on sait que toutes ces lois assuraient aux instituteurs un traitement convenable. « Les communes, dit-il, n'ont pas pu payer. » Le procédé employé en 1802 pour leur rendre la tâche plus facile était des plus élémentaires. Il consistait, non à faire intervenir le budget de l'État quand celui des communes était insuffisant, mais à abandonner les écoles à leurs propres ressources. Voici les termes de la loi nouvelle : « Une école primaire pourra appartenir à plusieurs communes à la fois, suivant la population ou les localités de ces communes. Les instituteurs seront choisis par les maires et les conseils municipaux. Leur traitement se composera : 1° du logement fourni par les communes ; 2° d'une rétribution fournie par les parents et déterminée par les conseils municipaux. Les conseils municipaux exempteront de la rétribution ceux des parents qui seront hors d'état de la payer. Cette exemption ne pourra néanmoins excéder le

cinquième des enfants reçus dans les écoles primaires *. »

Dans cette loi, le système de la gratuité limitée est substitué pour la première fois au système de la gratuité absolue que la Convention avait adopté. Mais la gratuité limitée paraît ici dans des conditions déplorables. Ce système ne peut être défendu que quand il ouvre les portes de l'école à tous les enfants dont la famille est hors d'état de payer la rétribution scolaire, La loi de 1802 ne fait rien de pareil. D'une part, la gratuité est restreinte au cinquième de la population des écoles, et de l'autre, ces écoles sont abandonnées à elles-mêmes et chargées sans compensation du fardeau des élèvesgratuits: dans de telles conditions, la loi ne réglementait que le néant. Il en fat de même du décret du 17 mars 1808, auquel on doit d'ailleurs la création des écoles normales, et de celui du 15 novembre de la même année, qui mettait les écoles primaires sous la surveillance des préfets, des sous-préfets et des maires. Ce dernier décret reconnaissait sans détour la situation précaire des écoles : « Jusqu'à ce qu'il ait été par nous ultérieurement statué sur les moyens d'assurer et d'améliorer l'instruction primaire 2... » Ce jour promis ne vint pas. Jusqu'à Fordonnance du 29 février 1816, les écoles primaires restèrent abandon-

1 Loi du 1" mai 1802. Art. 2, 3, 4.

* Décret dn 15 nov. 1808, art. 192 et 196.

nées à elles-mêmes ; l'administration ne cessa d'annoncer et de promettre une réglementation qui, par le fait, se trouva indéfiniment ajournée *. On trouve quelquefois dans les budgets de l'Empire une somme de 4,250 francs accordée au noviciat des Frères des Écoles chrétiennes2. C'est tout ce qui parut possible ou nécessaire dans un temps où nous étions maîtres de l'Europe.

La Restauration de 1814 ne fit rien pour l'instruction primaire ; mais Carnot, qui fut ministre de l'intérieur pendant les Cent -Jours, entreprit de doter la France d'un bon système d'écoles. Il était, comme tous les libéraux de cette époque, grand partisan de l'enseignement mutuel par la méthode de Bell et Lancaster. Cette méthode, qui rend l'enfant agissant dans l'école, et ne le condamne pas comme ailleurs à être toujours auditeur, toujours passif, avait surtout à ses yeux l'avantage d'ins-

1 Ce sont les termes mêmes de M. Siméon, ministre de l'intérieur, dans une circulaire aux préfets, du 27 septembre 1820.

J Une des premières préoccupations de l'Empire avait été le rétablissement de l'institution des Frères des Écoles chrétiennes. Fourcroy adressa aux préfets, en décembre 1804, une circulaire ainsi conçue : « Le Directeur général de l'instruction publique rappelle aux préfets que les Frères des écoles chrétiennes ont trop bien mérité du premier enseignement pour que, dans un moment où tout ce qui a été utile doit être rendu à sa destination, leur institution puisse être oubliée. Je les préviens que l'intention du gouvernement est de prendre à l'égard des anciens frères scolaires une mesure générale uniquement dirigée vers renseignement des écoles primaires et dégagée de tout ce qui pourrait porter atteinte aux principes adoptés relativement aux corporations religieuses. »

traire le plus grand nombre d'enfants avec le moins de dépense possible et avec le secours du plus petit nombre de maîtres. C'était, en un mot, un moyen d'aller vite. Il le proposa à l'Empereur, qui consentit à faire un essai. Carnot, dont c'était le goût et le métier, avait dit toute la vérité dans son rapport. En voici les propres termes : « Il y a en France deux millions d'enfants qui réclament l'éducation primaire, et sur ces deux millions, les uns en reçoivent une très-imparfaite, tandis que les autres en sont complètement privés *. Le décret ne faisait guère que mettre la question à l'étude. 11 contenait trois articles. Article l-*. Le ministre de l'intérieur appellera près de lui les personnes qui méritent d'être consultées sur les meilleures méthodes d'éducation primaire ; il examinera ces méthodes, décidera et dirigera l'essai de celles qu'il jugera devoir être préférées. — Art. 2. Il sera ouvert à Paris une école d'essai d'éducation primaire, organisée de

1 Le grand maître de l'Université impériale, Fontanes, faisait le même aveu, en parlant, dans une circulaire officielle, aux plus hauts dignitaires de l'Église. De telles déclarations ne laissent subsister aucun doute. 11 écrivait aux archevêques et évêques, le 30 janvier 1809 2 c Je n'ignore pas quelles passions ou quelle indifférence ont présidé la plupart du temps au choix des maître d'école. Je sais qu'il en est parmi eux qu'une ignorance grossière devrait éloigner de l'enseignement ou que des habitudes vicieuses rendent indignes de cette profession.

c Plusieurs fois j'ai été affligé en apprenant des désordres et des scandales que ces écoles semblaient devoir ignorer à jamais. J'ai cherché les moyens d'en arrêter le cours, et je n'en ai pas trouvé de plus prompt et de plus efficace que le secours de vos lumières. »

manière à pouvoir servir de modèle et à devenir école normale pour former* des instituteurs primaires. — Art. 3. Lorsque des résultats satisfaisants auront été obtenus par l'école d'essai, notre ministre de l'intérieur nous proposera les mesures propres à faire promptement jouir tous les départements des avantages des nouvelles méthodes *. » La méthode Lancastrienne périt en quelque sorte avec l'Empire, parce qu'elle était repoussée par le clergé, qui eut désormais toute l'instruction publique entre les mains. Mais ce qui est plus triste, c'est qu'en laissant périr la méthode, on ne fit pas revivre l'enseignement.

i Mémoires sur Carnot, par son fila, t. II, p. 471 «ff.

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