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CHAPITRE VII

L*ÉDUCATION DES FILLES N'EST PAS MOINS IMPORTANTE QUE CELLE DES GARÇONS, AU POINT DE VUE ÉCO- NOMIQUE.

On n'avait pas l'excuse du suffrage universel sons l'Empire et sous la Restauration, ni même en 1833, quand on recula devant la dépense des écoles de filles et la difficulté de les organiser. A défaut de la politique, impuissante à expliquer cet abandon regrettable, est-ce l'économie politique qui a dirigé les législateurs? A-t-on jugé que l'éducation des garçons était une affaire, et celle des filles seulement un luxe ou un plaisir? Nous aurions ici tout d'abord une protestation à faire contre cette manière étroite d'envisager l'éducation. Avant tout, ce que l'on doit vouloir faire par l'éducation, c'est on homme ou une femme, c'est-à-dire une créature raisonnable, soumise au devoir, amante de la vérité,

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se servant de ses facultés pour se perfectionner soimême et pour faire du bien aux autres. C'est là notre première carrière à tous, celle que la Providence impose également aux hommes et aux femmes, leur créant ainsi, par l'égalité de la destinée, des droits égaux à une bonne et solide éducation.

Mais nous voulons bien reconnaître que nous avons encore une autre carrière, très-importante aussi, quoiquà un degré bien inférieur; c'est celle que nous choisissons volontairement pour tirer le meilleur parti possible de nos facultés, et qui nous assigne plus tard notre valeur économique dans la société à laquelle nous appartenons. Il est certain que l'éducation est productive de revenus, et surtout celle des garçons, quand elle est poussée un peu loin. Dans les familles riches, où il ne s'agit que de conserver une fortune patrimoniale, on peut à la rigueur s'en reposer sur un homme d'affaires; et pourtant, dès qu'il y a des procès à soutenir, des améliorations à réaliser, des capitaux à placer avantageusement, un portefeuille à gérer, il est utile de juger par soi-même et de pouvoir au besoin se passer d'intermédiaire. Dans les classes moyennes, tout homme, qu'il soit fonctionnaire, avocat, médecin, ingénieur, commerçant, est obligé de payer de sa personne et de conquérir par son travail journalier l'aisance de sa famille. Les relations et les circonstances font beaucoup ; la force de volonté, plus encore ; cependant la source la plus sûre de revenus,

c'est une éducation solide. Sans elle, le talent natif ne sert à rien: il peut môme nuire, en exaltant l'ambition outre mesure. La capacité acquise par de fortes études met sur-le-champ un homme hors de pair, et vaut mieux à la longue que toutes les recommandations. A ce point de vue, le séjour dans les écoles spéciales est une sorte de commencement d'opération financière, et les familles ont raison de considérer comme de l'argent bien placé celui qu'elles dépensent ainsi pour créer une carrière à leurs enfants. L'État lui-même doit se comporter à cet égard comme un bon père de famille, non-seulement pour rendre service aux citoyens, mais pour se rendre service à lui-même, en se préparant de bons fonctionnaires et en augmentant, la richesse commune. Comme un agriculteur et un industriel font preuve de résolution et d'habileté en suspendant pour un temps leur production et en sacrifiant une part importante de leur capital, l'un pour drainer, planter, aménager sa terre et transformer un sol ingrat en domaine plantureux et florissant, l'autre pour améliorer ses machines, leur donner une précision et une force nouvelles, et diminuer son personnel tout en augmentant et en perfectionnant sa fabrication par un outillage supérieur : de même, quand un État sait comprendre que la source la plus féconde de richesses est le génie humain et que c'est le bon ouvrier qui fait le bon ouvrage, et <iuandy pour développer et discipliner cette force

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incomparable, qui dirige toutes les autres et centuple leurs produits par ses intelligents efforts, il verse les millions sans compter pour l'éducation de a jeunesse, avare des ressources de son budget pour tous les autres services et sagement prodigue pour celui-ci, on peut dire avec assurance qu'il fait la meilleure de toutes les spéculations, car il s'en* richit d'autant plus qu'il fait plus de sacrifices. Il faut donc louer l'État et les familles qui se laissent mener par des considérations de ce genre ; les louer de leur habileté et de quelque chose de plus encore, s'il est vrai qu'il y a du mérite à choisir parmi les différentes sources de la richesse, et à préférer celles qui tiennent au plus noble emploi de Factivité humaine.

La question est maintenant de savoir si les filles n'ont pas comme les garçons une carrière économique à laquelle il convient de les préparer, nonseulement dans leur intérêt, mais dans celui de la société tout entière. Et d'abord, les femmes à cet égard doivent être partagées en deux .classes, on pourrait même dire en trois classes : quelques femmes du monde, qui ne travaillent pas du tout ; d'autres femmes, beaucoup plus nombreuses, appartenant au monde et aux classes moyennes, et qui s'occupent très-activement de la direction des affaires intérieures de la famille et de divers travaux de ménage ; enfin, les femmes du peuple, qui travaillent i comme leur« maris, pour gagner uji salaire^

Laissons de côté les fainéantes, qui sont heureusement la très-petite minorité, et qui, par un singulier raffinement de la vanité humaine, se font gloire de leur incapacité et de leur inutilité. C'est par l'école qu'on triomphera de ce préjugé bizarre, et déjà il faut reconnaître qu'il va ens'affaiblissant. On commence à regarder une fille, dans toutes les classes de la société, comme un être pensant dont il faut cul* tiver l'âme, et non comme une poupée qu'on ajuste , qu'on montre, et qu'on renferme le moment d'après *. La fonction propre des femmes est de soigner, de consoler et d'encourager leurs maris et leurs enfants, de diriger la maison, de dépenser et d'épargner à propos, et de proportionner exactement la dépense au revenu. Si nous regardons exclusivement le côté des affaires, les femmes mêmes qui ne gagnent pas de salaire Jouent un rôle économique trèsimportant , puisqu'elles président à la dépense. D n'est personne ayant quelque expérience de la vie qui ne sache qu'une femme intelligente et soigneuse entretient à peu de frais l'aisance et la propreté dans la maison, tandis qu'une autre, avec des déboursés deux ou trois fois plus considérables, laisse tout à l'abandon, et ne donne à ceux qui l'entourent ni l'agrément, ni le confortable. Le mari a beau s'épuiser ; l'argent s'en va de sa caisse plus vite qu'il

1 Voltaire, Diahguts et entretiens philosophiques, diaL 12«, sur VÊfat» cation dei filial.

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n'y est venu, sans lui faire honneur ni profit. Peutêtre même cet excès et ce désordre dans la dépense est-il le mal particulier à notre temps et la cause de cet appétit désordonné du gain et de ce peu de scrupule en affaires, que tous les gens sensés déplorent, et qu'on n'arrêtera pas tant qu'on ne sera pas parvenu à rendre quelque austérité à l'intérieur des familles. Il n'est pas douteux que ce mauvais emploi de la fortune privée n'influe à la longue sur la fortune publique ; car les États comme les individus ont deux moyens de s'enrichir, en gagnant beaucoup et en employant bien ce qu'ils gagnent. On se demande en vérité pourquoi nous employons tant d'argent et de peine à dresser les garçons pour le gain, quand nous dédaignons d'élever les filles pour l'art tout aussi difficile de la dépense et de l'épargne. C'est être aveugle que de calculer la dot d'une fille en écus, et de ne la point calculer en talents, en santé, en bonne humeur, en élévation d'esprit et de caractère.

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