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CHAPITRE VIII

LES FEMMES PEUVENT ÊTRE OBLIGÉES D*EXERCEB, COMME LES HOMMES, UN MÉTIER OU UNE INDUSTRIE.

On voudrait pouvoir dire que, si on prend l'éducation par son très-petit côté, comme un simple noviciat d'affaires, on n'a pas d'autre art à enseigner aux femmes que celui de dépenser avec ordre et économie les revenus de la famille. Mais tout le monde sait qu'il y a, en très-grand nombre, des familles qui, n'ayant aucun revenu, vivent uniquement du salaire de leur chef; et comme ce salaire n'est presque jamais suffisant, la mère de famille est réduite pour le compléter à se faire ouvrière comme son mari. Les plus heureuses trouvent de l'ouvrage à faire chez elles; presque toutes sont obligées de déserter leur maison douze heures par jour et d'aller vivre dans une fabrique au grand détriment de la morale. A Paris, sur 105,384 ouvrières recen-

sées (enquête de 1864), 31,110 travaillent en chambre, 297 en ville, 73,977 en ateliers *. Cette question du travail mercenaire des femmes a un rapport très-intime avec celle de l'éducation; car il faut savoir si on les élèvera pour les dispenser de ce travail ou pour les y aider. C'est donc ici le moment de se demander si les femmes doivent gagner un salaire, s'il y a un moyen de les en dispenser, ou du moins, si l'on peut, par une éducation intelligente, changer la nature de leur travail et le rendre plus conforme à leurs facultés et à leur destination sociale.

La réponse, en deux mots, est celle-ci : Non, il n'est pas possible d'exonérer les femmes d'ouvriers du travail mercenaire. Mais on peut espérer, et on doit essayer de modifier la nature de ce travail.

Quelques chiffres suffiront pour établir qu'une femme d'ouvrier ne peut se dispenser d'être ellemême une ouvrière. Nous prendrons pour exemple Paris, mais tous les centres industriels nous donneraient le même résultat, étant bien entendu qu'il s'agit toujours d'une comparaison entre un budget des recettes et un budget des dépenses. L'enquête de 1864* porte la moyenne du salaire des ouvriers de Paris à 4 fr. 41 c. Or, 4 fr. 41 c. par jour de travail, cela ne fait pas 4 fr. 41 c. par jour. Il faut

1 Statistique de l'Industrie à Parts, publiée en 1864. 1*» tableau général. * Statistique de V Indus tfie à Parie, publiée en 1864. Intr. p. xxxvu.

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d'abord, dans toute» les industries, retrancher1 52 dimanches. Si nous retranchons 52 autres jours pour maladies, perte de temps et chômage, il ne restera aue 261 jo^irs, soit 261 fois 4 fr. 41 c, ou 1,151 fr. Indépendamment des maladies, chômages individuels, etc., un tiers des industries de Paris (36 p. 100) subissent une morte saison qui varie de 3 à 7 mois *. Acceptons cependant, pour la moyenne des recettes, un revenu annuel de 1,151 fr., et faisons maintenant le budget des dépenses, pour un ménage de 4 personnes, avec la plus stricte économie. Nous le trouvons justement tout dressé dans un travail intéressant, publié en 1864, par les ouvriers corroyeurs a. Nous supposons avec eux 250 fr. de loyer, 250 fr. d'entretien, 50 fr. de chauffage et d'éclairage, autant pour le blanchissage; cela fait déjà 600 fr. Nous compterons bien pour la nourriture 75 centimes par jour et par personne, c'est-àdire 3 fr. par jour, 1,100 fr. £ar an 3. Nous n'avons rien compté pour l'imprévu, rien pour les maladies ni pour les sociétés de secours mutuels. Nous nous

4 Statistique, etc. , p. zxxix *</.

2 Réponse à M. Baudouin sur la Liberté du travail et les Coalitions, par les Délégués de l'industrie des cuirs à l'Exposition de Londres. Paris, 1864, p. 51 .

* Voici le détail d'une journée de nourriture, pour quatre personnes, aux prix de Paris, en 1864 : un pain de quatre livres, 0,70 c, deux livres de ragoût, 1 fr. 40 c, pommes de terre, 0,40 c, beurre, 0,25 c, charbon, 0.25 c. : total, 8 fr. On remarquera que la quantité est tout juste suffisante pour les deux repas de la journée, et qu'il ne faut se permettre ni fruit, ni fromage, ni boisson.

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sommes bornés à un loyer de 250 fr., ce qui, à Paris, est fort misérable; enfin nous avons supposé que 250 fr. par an suffiraient pour habiller et entretenir de linge et de chaussure un homme, une femme et deux enfants. Avec tout cela, nous ayons un budget de dépenses qui se monte à 1,700 fr., tandis que le budget des recettes n'est que de 1,151 fr. On chercherait vainement à faire des économies. Un ouvrier qui a besoin de ses forces ne peut pas se nourrir avec 50 centimes par jour. Môme en condamnant tous les membres de la famille à cette nourriture insuffisante, il resterait encore un déficit de 186 fr. à combler. Il n'y a pas dans tout cela d'utopie ; il n'y a pas même de raisonnement ; il y a quelque chose d'inexorable : un chiffre; et il en résulte avec évidence que la femme doit gagner 550 fr. par an, pour que la famille joigne les deux bouts. Avec ces 550 fr. de supplément elle vivra; mais on ne pourra pas dire, sans exagération, qu'elle vit dans l'aisance. L'enquête porte à 2 fr. 14 c. par jour la moyenne du salaire des femmes l ; cela ferait précisément pour les 261 jours de travail 558 fr. 54 c; mais la plupart des métiers de femme subissent de longs chômages; les couturières, les modistes, les tailleurs et les cordonniers (qui emploient beaucoup d'ouvrières) ont une morte saison qui varie entre 4 et 6 mois 2. La morte saison de Y article Paris est

1 Statistique, etc. ; introduction, p» xxxviii. 1 Statistique, etO., p. zl«

de trois mois. Si la mère ne Ment pas à bout de gagner la somme nécessaire, on se rejette sur le salaire de l'enfant, qu'on enferme à l'atelier dès qu'il a atteint l'âge légal (huit ans!).

Il est donc très-évident que la femme est obligée de gagner un salaire ; en d'autres termes, il faut que la femme d'ouvrier soit ouvrière. Maintenant il y a, tout le monde le sait, des métiers fatigants et délétères, et des métiers salubres et appropriés aux forces ordinaires d'une femme. Surtout il y a des ouvrages que l'on peut faire à la maison, et d'autres qui obligent l'ouvrière à passer sa vie dans l'atelier. C'est là le fait capital, douloureux pour les femmes, terrible pour les enfants, inquiétant pour la morale. Faut-il subir l'introduction des femmes dans les manufactures comme une conséquence nécessaire du développement de notre production industrielle? Faut-il, dans l'intérêt de la morale, faire un énergique effort pour s'y opposer? Si la solution de cette grave question est quelque part, elle est dans l'école. C'est par l'éducation que la femme doit se préparer à cette terrible lutte contre l'industrie moderne.

Il semble au premier abord que l'économie politique a prononcé, et qu'il ne reste plus qu'à subir le fait, en s'efforçant d'en atténuer les conséquences. La grande industrie tend à se développer de plus en plus dans notre pays, et à remplacer les métiers à la main par les métiers mécaniques. La soie ré-

siste encore : la plupart des métiers lyonnais sont des métiers à la main ; mais le coton tout entier appartient à la vapeur; la laine, la draperie, la soie elle-même ne tarderont pas à employer exclusivement des métiers mécaniques. Il faut même le souhaiter dans l'intérêt de notre fabrication ; car il serait tout à fait impossible de lutter avec des métiers à bras contre la concurrence anglaise. Ces usines qui s'élèvent de toutes parts ont de rudes combats à livrer, maintenant que le système de la protection a pris fin. L'Angleterre a la houille et la matière première à meilleur marché ; elle a de plus forts capitaux, de plus nombreux débouchés. Nous ne pouvons nous défendre que par l'élégance de l'échantillonnage et le bas prix de la main-d'œuvre. Précisément, c'est pour abaisser le prix de maind'œuvre qu'on a recours aux femmes. Elles font aussi bien et aussi vite, et pourtant, ayant moins de besoins, elles ont moins d'exigences. Comme les manufacturiers étrangers emploient des femmes, nous ne pourrions nous condamner à employer exclusivement des hommes que s'ils voulaient se contenter du salaire des femmes. Or, ce salaire n'est pas suffisamment rémunérateur pour eux; et de plus, l'exclusion des femmes diminuant tout à coup de plus de moitié le nombre des bras, ferait nécessairement monter le taux des salaires, ce qui achèverait de rendre intolérable la situation de îd fabrique française.

Les mêmes raisons entraînent une conséquence également fâcheuse ; c'est l'emploi des enfants dans les manufactures. Il y a même de certaines tâches que les enfants seuls peuvent remplir, à cause de leur taille ; celles, par exemple, de rattacheurs, de ramoneurs. La grande majorité des générateurs de vapeur qu'on emploie dans l'industrie sont composés de deux corps cylindriques inférieurs qu'on nomme les bouilleurs , et d'un corps supérieur d'un diamètre plus grand, qu'on nomme la chaudière. Le» sédiments calcaires que renferme l'eau d'alimentation se déposent dans le fond de la chaudière, et en plus grande quantité dans le fond des bouilleurs. Ces sédiments calcaires nuisent à la production de la vapeur, et peuvent, quand ils se fendillent éventuellement, produire l'explosion, les soupapes de sûreté ne débitant pas toute la quantité de vapeur produite instantanément sur une surface rougie par suite du non-contact de l'eau. Il y a donc un grand intérêt à enlever ces sédiments calcaires avant que par les dépôts successifs ils aient atteint une trop grande épaisseur. Pour le nettoyage, il y a sur la chaudière un trou d'homme, et sur chacun des bouilleurs une ouverture autoclave. C'est par ces trois entrées que le nettoyage se fait le plus habituellement; et comme elles sont souvent insuffisantes pour donner passage à un ouvrier, il faut que l'enfant remplace l'homme. Son dimanche est employé à cet office ; office doublement pénible par

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la nécessité de se tenir courbé, et la difficulté d€ respirer, même quand la chaudière est suffisamment refroidie au moment où l'opération commence. Malheureusement elle ne Pestpas toujours, parce que le nettoyage se fait mieux et plus facilement tandis que les sédiments sont encore à peu près chauds. Pour remplacer ce travail périlleux et délétère, M. Victor Bois et M. Duméry ont inventé, le premier un râteau mobile, le second une petite chaudière qui se vide de temps en temps et prévient le dépôt des sédiments calcaires. Ces utiles inventions ne sont pas encore répandues, et si Ton parle d'humanité aux mécaniciens, ils invoquent la nécessité. Ce mot de nécessité est bien vite lâché. La science ne s'est-elle pas ôté, depuis soixante ans, le droit de s'en servir? On aurait dû conserver intact un atelier du commencement de ce siècle, avec ses rares fenêtres, sa mauvaise exposition, ses plafonds bas, ses escaliers étroits et insuffisants, sa machine compliquée et impuissante, ses lourds métiers à la main, ses ateliers de rouissage et de mactage : ce serait un monument élevé à la science moderne et à l'humanité de la science moderne. On n'y entrerait pas sans se sentir pénétré d'admiration pour ces véritables grands hommes qui ont rendu innocentes et même bienfaisantes tant d'industries meurtrières. Pourquoi l'intérêt de la famille et de la morale ne les inspirerait-il pas aussi bien que celui de la santé publique? Après avoir forcé les femmes à déserter

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leurs maisons pour venir se grouper autour de la vapeur, pourquoi ne forceraient-ils pas la vapeur à se répandre, comme le gaz, dans mille canaux souterrains, et à venir animer des métiers isolés jus que dans la maison et dans la chambre de l'ouvrière? Déjà M, Jean Dollfus et la Société industrielle de Mulhouse ont doté l'Alsace de ce grand bienfait. L'idée s'est répandue ; certaines maisons du faubourg Saint-Antoine fournissent de la force motrice à leurs locataires, comme on fournit ailleurs de l'eau ou du gaz. On fera, s'il le faut , d'autres découvertes. La mécanique n'aura jamais de plus belle raison d'accomplir des miracles. L'industrie en fera de son côté. Elle imitera ces beaux ateliers de jeunes filles depuis longtemps établis en Amérique , qui unissent le travail industriel et l'étude, la discipline et la liberté, et d'où les ouvrières sortent , à l'époque de leur mariage, avec une dot» une instruction solide et une réputation méritée de sagesse, pour vivre et travailler désormais au milieu de leur famille. Estil impossible, est-il même difficile d'isoler ainsi les jeunes filles? de les surveiller? de retrancher quelques heures au travail pour leur donûer une éducation pratique et les préparer au rôle de ménagères ? A Crefeld, en Prusse, ce n'est pas à l'école que les filles apprennent à tenir un ménage» Une association s'est formée tout exprès pour les retirer, à dixsept ans, de l'atelier, et les garder un an dans Tin-

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térieur d'une famille en qualité de servantes. C'est moins de la domesticité qu'un apprentissage. On les surveille comme des enfants de la maison, et en même temps on leur apprend à faire la cuisine, i nettoyer les chambres, à tenir les livres de dépense, à réparer les vêtements, à prendre soin des enfants. Elles rentrent, au sortir de là, dans la manufacture et ne tardent pas à se marier, car on ne veut pas des filles qui n'ont pas passé par cette épreuve. Au lieu de ces écoles, de ces bonnes maisons d'apprentissage, supposez une fabrique ordinaire, où le patron ne songe qu'au profit, mêle dans le même atelier les hommes et les femmes, lés jeunes filles et les femmes mariées, s'occupe uniquement du rendement de ses capitaux, et compte pour rien l'avenir de ses ouvrières. Les filles abondent pourtant, dès J'âge le plus tendre, pour les emplois de rattacheuses ou de tireuses ; elles devancent l'âge légal, tant les familles sont pressées de toucher un salaire qui va de 30 à 50 centimes. Elles vivent là, trop souvent, confondues avec les garçons et avec des femmes dépravées, ne recevant, en dépit de la loi, aucune instruction. Les plus heureuses entrent dans une maison honorable, sont bien surveillées et bien entourées, vont à l'école aux heures réglementaires; et y apprennent tant bien que mal, comme on peut apprendre en deux heures d'école, la lecture et l'écriture. Elles se marient, quand l'âge est venu, c'est-à-dire celles qui trouvent un mari, car un

grand nombre d'entre elles vivent en concubinage et sont doublement perdues, au double point de vue matériel et moral. C'est aussitôt après leur mariage qu'elles devraient quitter l'atelier, se renfermer dans leur maison, et mener la vie agréable pour une femme, quoique en réalité très-laborieuse, de ménagère. Leur éducation s'y oppose. Peut-être savent-elles lire et écrire; c'estquelque chose, c'est beaucoup; elles ne peuvent ni faire du feu, ni préparer le dîner, ni enfiler une aiguille. Force leur est de retourner à l'usine, puisqu'elles ne sont propres qu'à rattacher, épinceter, carder. La famille vient, on met les enfants en nourrice, puis en sevrage, en gardiennage ; on les place dans un asile, s'il y en a. A huit ans, ils entrent à la fabrique. A vingt ans, ils seront réformés pour défaut de taille. La postérité est perdue, condamnée d'avance, parle malheur de la mère, ou plutôt par la faute de la société, qui s'est crue dispensée de sacrifier quelque argent pour bien élever les filles. La vie d'une femme dans une manufacture, à ne considérer que le point de vue matériel, n'est pas fort malheureuse. Presque partout le séjour est sa* lubre , excepté dans quelques manufactures anciennes où les progrès n'ont pas encore pénétré, et lui ne tarderont pas, ne fût-ce que par nécessité, à réaliser des améliorations que l'humanité réclame. Il reste bien un certain nombre d'ateliers de préparation que la nature du travail rend malsains , et dont on corrige les inconvénients par une ventilation

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puissante. C'est à peine si ceux-là même ne sont pas préférables à la plupart des habitations d'ouvriers. Le travail qu'on y fait n'est presque jamais fatigant. Présenter le coton au laminoir, surveiller une carde, rattacher un fil, épinceter, repriser une étoffe, ce sont des occupations qui demandent du soin et de la dextérité, sans exiger de la force et sans causer de la fatigue. Le salaire est relativement élevé, surtout pour le travail à la tâche. La journée est de douze heures; il y a bien peu d'ouvrières travaillant chez elles qui ne poussent l'aiguille treize ou quatorze heures pour un minime salaire. Il n'y a pas lieu de plaindre une jeune fille placée dans ces conditions, pourvu qu'on ait soin de ne pas lui confier un métier qui puisse lui fatiguer la poitrine dans le moment de son développement. Le fait même dé travailler, et de travailler continûment, n'est pas un malheur; c'est la sévère condition de l'humanité. Au contraire, l'oisiveté qui paraît douce, et qui l'est en effet, après le travail et pour un temps très-court, devient, en se prolongeant, un péril et une souffrance. Où est donc le malheur de l'ouvrière, de l'ouvrière mariée? Il est dans l'absence; il n'est que là. Elle ne peut remplir complètement ni son devoir d'épouse, ni son devoir de mère : elle souffre par ses vertus. S'il en est une qui se console aisément de ne pas serrer son enfant dans ses bras et de le savoir abandonné pendant douze heures, celle-là ne mérite pas qu'on la plaigne.

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