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LE DISCOURS DU TRÔNE

Tous les ans, les empereurs, les rois et les présidents de République rendent compte à leurs concitoyens, ou à leurs sujets, s'ils n'ont que de* sujets, de la situation de leurs États respectifs. Le pays est calme, les finances sont en voie de prospérité, les relations avec les puissances sont amicales. Voilà ce qu'ils disent, en faisant les variante* nécessaires, suivant que Tannée a été bonne, excellente ou mauvaise.

Ils ne disent pas : Nous avons encore 16,944 écoles empruntées ou louées, 5,223 communes qui n'ont pas d'écoles de filles et 423 qui n'ont ni écoles de

garçons, ni écoles de filles, ni écoles publiques, ni écoles privées ; 423 communes € où les moyens d'instruction font complètement défaut. »

Ils ne disent pas : Nous avons plus du tiers de nos institutrices dont le revenu total ne s'élève pas à 500 francs. Nous ne pouvons donner aux maîtres ou maîtresses d'école, qui ont soixante ans d'âge, et qui ont fait la classe pendant trente ans, qu'unepension de retraite dont le maximum était, en 1873, de 239 francs pour les instituteurs, et de 165 francs -pour les institutrices.

Ils ne disent pas : Sur environ 5 millions d'enfants qui devraient fréquenter les écoles, 482,039 n'y sont pas même inscrits, et ne font pas le simulacre d'un effort pour acquérir de l'instruction. La moitié de ceux qui sont inscrits, se fait inscrire par manière d'acquit, passe trois ou quatre semaines sur les bancs de l'école, et disparaît aux premiers jours du printemps pour revenir tout aussi ignorants l'année d'après. Ce grand nombre, parmi les plus assidus, n'arrive qu'à une instruction dérisoire, lit trop difficilement pour lire avec plaisir, ne touche plus un livre après être sorti de l'école, et se trouve au bout de trois ans aussi complètement illettré que s'il n'avait jamais tenu un alphabet entre ses mains.

Us ne disent pas que les cabarets s'emplissent tous les soirs et tous les jours fériés de gens qui, ne sachant pas lire, ne peuvent demander une distraction à l'étude ou un plaisir à l'imagination.

t/lNSTRUCTIO» OBLIGATOIRE 219

Ils ne disent pas que, dans nos campagnes, il n'y a pas 1 homme sur 10 ou 1 femme sur 20, parmi les personnes de trente à soixante ans, qui ouvre de temps en temps un livre pour y apprendre quelque chose ou prenne volontiers la plume pour écrire une lettre ou faire un calcul *. Ils ne disent pas que sur 100 mariés il y en a 33,42 qui déclarent ne pas savoir signer1, qu'un grand nombre parmi ceux qui signent, ne savent que tracer leur nom ; que d'autres, écrivant passablement, ne lisent que la lettre moulée, la lisent en répelant, et l'épellent sans la comprendre ?

Ils ne disent pas que, dans le pays qui se regarde comme le plus éclairé du monde, qui depuis trois siècles se croit à la tête de la civilisation, qui depuis trois quarts de siècle a proclamé le principe du suffrage universel et par conséquent l'avènement de la démocratie, sur 100 jeunes gens qui avaient vingt ans en 1869, 20,16 ne savaient ni lire ni écrire.

S'ils disaient cela, au lieu de crier : Vivat I et Féliciter I comme c'est le devoir d'un peuple bien appris, après que le souverain, ou le représentant du souverain, a parlé,

Tout homme de cœur, tout bon patriote déclarerait qu'il faut laisser là les guerres même utiles, les

1 Expression de M. Michel Chevalier, Rapport sur l'Exposition universelle,

2 Statistique de 1806.

220 l'écolb

travaux même nécessaires, les œuvres d'art, même

glorieuses,

Et faire en sorte, à force de zèle et de sacrifices» que tous les enfants apprennent à lire,

Et qu'après, l'avoir appris, ils ne l'oublient plus*

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