CHAPITRE n
tWR QUE TODS LES ENFANTS APPRENNENT A LIRB, IL NE SUFFIT PAS d' A VOIR PARTOUT DES ÉCOLES, ET DE BONNES ÉCOLES.
Tour faire en sorte que tous les enfants apprennent à lire, un bon moyen assurément, et le premier de tous, c'est d'avoir partout des écoles, et de bonnei écoles.
La France a voulu deux fois en avoir : en 1793 et en 1833. Depuis 1833, elle en a en effet. On vit, à cette date mémorable dans l'histoire de l'instruction primaire, ce que peuvent une bonne loi, un gouvernement résolu et la paix. C'est grâce à la loi de 1833 que nous avons 68,543 écoles primaires '. Quoique nous ne puissions ni ne devions nous consoler de ce qui nous manque, il est clair
• §4,068 écoles publiques pour les deux sexes, et 13, #83 écoles privées.
qu'un pays qui a fondé 70,000 écoles peut en fonder
20,000 de plus.
Ce serait dénigrer son pays, et refuser la justice qui leur est due aux hommes de dévouement qui, sous des gouvernements divers, ont dirigé, depuis vingt-cinq ans, l'instruction publique, que de ne pas reconnaître les rapides progrès effectués depuis 1848. f t notamment dans ces dernières années. La forte impulsion donnée par la République de 1848 à l'enseignement primaire n'a pas été sans résultats. Si l'on fait entrer en ligne de compte les écoles normales et les asiles, nous n'avons pas moins de 74,593 établissements d'instruction primaire, et nous ne comptons pas dans ce nombre les classes d'adultes. On voit combien nous sommes loin de 1833 et même de 1848. Ce progrès est considérable. On peut raisonnablement espérer que ce grand pays, qui précisément est en train de se régénérer et ne peut le faire que par l'instruction, ne laissera pas plus longtemps un si grand nombre de communes sans écoles, etsans maisons d'école ; qu'il ne voudra plus subir la honte d'inscrire sur la liste des assistés des vieillards desoixante ans, qui pendant trente ans ont été instituteurs publics, et qu'il se fera un point d'honneur de donner aux institutrices les plus malheureuses au moins les gages d'une servante. Pour tout cela, il ne faut que de l'argent, et nous en avons. Nous en avons au moins, malgré nos malheurs, pour un besoin aussi urgent.
Mais il y a lieu de se demander si le progrès de
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l'instruction marche aussi vite que la création des écoles. Or, en 1864, il n'y avait plus que 1,018 communes sans école ; ce chiffre s'est réduit, quoique lentement, dans les années suivantes; et cependant la statistique officielle de 1870 constate l'existence de 417,472 enfants de 7 à 13 ans complètement illettrés. Si l'on joint à ce chiffre, au moins 25,000 enfants ayant quitté l'école sans savoir lire, et 50,000 l'ayant quittée sans savoir écrire, on arrive à un chiffre supérieur à 500,000. Ce chifire, rapproché de celui des écoles, démontre que ce n'est pas toujours faute d'école que les enfants n'apprennent pas à lire. Nous pourrions même contester ce chiffre de 500,000 enfants. 11 y a lieu de penser qu'il est au-dessous do la réalité. On l'a obtenu en défalquant du nombre total des enfants tous ceux qui étaient inscrits sur les rôles des instituteurs. Mais que prouve l'inscription ? Prouve-t-elle l'assiduité ? Nous savons le contraire. Près de la moitié des enfants inscrits passe un mois ou deux à l'école, et disparaît *. Il y a aussi les apprentis dans les manufactures, obligés par la loi à suivre l'école, inscrits par conséquent, et qui, dans beaucoup de villes, font l'école buissonnière d'oin bout de Tannée à l'autre. Les patrons ferment les veux, les parents ne réclament pas, et les maîtres d'école, qui redoutent, non sans raison, pour
* Un ministre déclare qu'ils n'appartiennent à l'école que sur U papier , C qu'après une fréquentation purement nominale des classes, ils sont à peu ■*rès complètement dépourvus de toute éducation intellectuelle. » Circulait! r,lr,i ^vielle de SI octobre 1854,
leurs autres élèves, l'invasion quotidienne des apprentis, font comme les manufacturiers et les parents et gardent un silence coupable. Supposons cependant que ce chiffre de 500,000 outlaws de la civilisation soit sincère. Nous savons, par une facile et triste expérience, ce qu'il arrivera des assidus, combien resteront sur les bancs sans rien apprendre, combien même parmi les plus instruits oublieront vite leur savoir par défaut absolu d'usage. La statistique ne peut pas aller saisir dans les champs ou dans les ateliers tous les jeunes gens échappés depuis deux ou trois ans de l'école et leur demander où ils en sont de la lecture ou de l'écriture. On le devinerait, rien qu'en voyant leurs habitudes : ne parlons pas des villes, où le goût de la lecture commence à poindre; à la campagne, dans les usines éloignées des grands centres, dans les maisons de cultivateurs, il n'y a ni plumes, ni papier, ni crayons, ni ardoises ; point de livres, si ce n'est quelquefois un almanach éternel, dont on lit la date avec stupéfaction, ou quelque ancien et poudreux Paroissien oublié dans le fond d'un tiroir depuis deux générations. Mais qu'a-t-on besoin de deviner ? Si l'on ne peut pas faire un dénombrement général des ignorants, il y a deux circonstances de la vie où la statistique les retrouve ; c'est le mariage et la conscription. Tous les ans, on fait scrupuleusement le compte des mariés qui ne peuvent pas signer et des conscrits qui ne savent pas lire. Comme ces renseignements sont longs à re-
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cueillir, ils n'arrivent au public que deux ou trois ans après leur date : voici les derniers connus, qui sont loin d'être rassurants. En 1866, le nombre des mariés qui n'ont pas pu signer a été de 25,86 pour les hommes, et de 40,98 pour les femmes ; et n'oublions pas qu'on peut à toute force savoir signer son nom et n'en pas savoir davantage. Beaucoup d'ouvriers et de paysans en sont là ; il n'y a, du reste, qu'à regarder les signatures, qui souvent ressemblent moins à des caractères qu'à des hiéroglyphes mystérieux. Prenons maintenant les listes de la conscription, après nous être répété à nous-mêmes que les filles sont encore plus maltraitées et par conséquent plus ignorantes que les garçons. La moyenne, qui était de 23 en 1866, est tombée à 20,16 en 1869, C'est un progrès, mais combien il est lent ! Nous pouvons donc affirmer, en tenant compte des filles, ' que le quart de la population française ne sait pas lire à vingt ans.
Si le quart de la population ne sait pas lire à vingt ans, tandis que le huitième seulement de la population ne va pas à l'école, il en résulte qu'il ne suffit pas d'être allé à l'école pour savoir lire ; et si le «' nombre d'enfants n'allant pas à l'école est de 500,000, tandis qu'il n9j a pas l ,000 communes sans école, il s. en résulte qu'il ne suffit pas d'avoir une école près * de soi pour y aller,
Nous pourrions le démontrer encore d'une autre façon. Si la création des écoles était un remède soul'écolb. JS
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verain contre l'ignorance, deux départements français, également pourvus d'écoles, seraient au même niveau pour l'instruction. Or, il n'en est rien. En , 1866, la moyenne des conscrits illettrés était, pour toute la France, de 20,16 sur 100. Ala même époque, 1 elle était de 0,99 pour le département de la Meurthe et de 52,25 pour le département du Finistère. Ainsi, dans ce dernier département, c'est une exception de savoir lire. Sur 100 garçons de vingt ans, il n'y en a pas 48, dans ce département, qui sachent lire, et la proportion est bien plus désolante si l'on tient compte des filles : 78,34 n'ont pas pu signer leur contrat de mariage. Est-ce donc que le département du Finistère manque de bons administrateurs, de citoyens riches, éclairés, charitables ? N'a-t-il pas sur son, territoire une de nos villes les plus importantes, une de nos deux grandes administrations maritimes ? Ne fait-il pas partie de l'académie de Rennes? La loi n'existe-t-elle pas pour lui? Ne reçoit-il pas, comme les autres départements, sa part proportionnelle du budget de l'État? D'où vient donc la supériorité du département de la Meurthe? Si Ton objecte que la Bretagne a été de tout temps arriérée et qu'elle peut bien l'être encore, ce qui n'est pas un argument, car enfin tout ce qu'il s'agit de montrer, c'est que le Finistère est ignorant quoiqu'il ne manque pas- d'écoles, nous choisirons un département dont la population ne peut être taxée d'indifférence, ni l'administration d'impuissance ou d'iner-
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tie : le département de la Seine ; la proportion des illettrés y est de 7,7 pour 100. Dans le classement de tous les départements, fait en 1862, la Seine n'a que le 13e rang, le Rhône n'a que le 17e, la Gironde le 41e; le Nord, qui est si riche, vient le 56% avec une proportion de 31,9 sur 100 *. En 1862,
1 Classement des départements de la France d'après le nombre des jeunes gens de vingt ans qui, sur cent, ne savaient ni lire ni écrire en 1862.