LES ÉCOLES PROFESSIONNELLES
La liberté est la source des réformes. Ce n'est pas que l'État soit condamné à l'immobilité ; mais s'il était seul, il aurait quelque peine à marcher en avant. C'est une lourde et puissante machine, qui ne se meut pas sans mettre en jeu beaucoup d'intérêts, et qui n'a pas le droit de courir les aventures. La liberté, au contraire, ne répond que d'elle-même ; elle est vive, alerte, entreprenante; sa loi est de ne pas s'attarder, comme celle de l'État est de ne pas se tromper. Se tromper, en matière d'éducation, c'est presque un crime; mais s'attarder, c'est un grand malheur! L'État songe toujours à la tradition, il regarde derrière lui ; la liberté, qui n'a rien à gagner dans ce chemin-là, s'avance allègrement de l'autre côté; lui peut-être trop scrupuleux, elle
presque toujours trop hardie. Avec le temps, il s'établit un heureux mélange de réserve éclairée et de tentatives prudentes. L'État et le libre enseignementy concourent chacun pour sa part, et les jeunes générations, retenues d'un côté, poussées de l'autre, échappent également à l'immobilité et aux chimères. Nous commençons seulement, depuis quelques années, à connaître l'homme et le monde, au moyen de deux véhicules, dont l'un s'appelle la critique historique, et l'autre les chemins de fer. Pendant longtemps, nous avons été obligés de travailler sur place ; un grand malheur, car la science vit surtout de comparaison. Nous savons maintenant distinguer, dans l'homme, ce qu'il doit à sa nature et ce qu'il tient des circonstances. Nous sommes bien près, par les idées et les sentiments, des personnages d'Hérodote et des habitants du Japon : nous en sommes très-loin par les besoins et les ressources. Il faut donc dans l'éducation une partie permanente, l'éducation de l'homme, et une partie changeante, celle de l'Anglais ou du Français, de l'homme du dix-huitième siècle ou de celui du dixneuvième. On risque bien, en s'en tenant à la substance, de tomber dans les abstractions, et de n'être ni compris ni suivi, ou en sacrifiant la substance aux accidents, de remplacer l'homme par un comédien et la nature par une fiction. En un mot, la politique de l'éducation a besoin, comme Vautre politique, de conservateurs et de révolutionnaires ; car elle a, en
ce moment surtout, de grands principes à sauver et de grands mouvements à suivre.
jtfous traversons deux révolutions considérables, Tune politique, l'autre scientifique, qui ne sont pas aussi indépendantes l'une de l'autre qu'elles paraissent l'être au premier abord. Chacune d'elles doit marquer sa trace, et une trace profonde, dans l'éducation. Regardons d'abord la politique. Il y a cent ans, on élevait un enfant pour être un manant ou un gentilhomme; on l'élève aujourd'hui pour être ce qu'il plaira à Dieu, à son activité et à son talent ; en tous cas, pour être libre. La révolution scientifique n'est pas moins complète; il n'y a presque plus maintenant de travail isolé ; il s'agit d'occuper une place dans un rouage très-complexe, et d'y être directeur habile ou instrument docile. La culture générale, qui suffisait à tout quand la naissance ouvrait toutes les portes, n'a pas cessé d'être nécessaire, mais elle a cessé d'être productive, et elle a besoin d'être accompagnée d une préparation spéciale.
Deux faits sont incontestables : la Révolution, en s'écartant trop de la tradition en matière d'enseignement, n'a rien créé de solide; l'Empire et la Restauration, en copiant trop servilement les collèges de l'ancien régime, ont préparé des hommes pour une civilisation qui n'existait plus. Encore estce trop dire : les systèmes d'éducation qui réussissaient dans la société pour laquelle ils étaient
conçus ont échoué complètement au dix-neuvième siècle. Nous n'avons pas voulu apprendre le latin, qu'on nous enseignait ; et nous n'avons pas pu apprendre les sciences, qu'on ne nous enseignait pas. De toutes les écoles nouvelles, et sortant de la routine, l'École polytechnique a été la seule puissante, parce qu'elle étaitde sa minute. A présent, l'École centrale des arts et manufactures commence à poindre : grand chemin parcouru depuis les écoles purement littéraires du dix-huitième siècle. Est-ce descendre? est-ce monter? En d'autres termes, faut-il suivre le courant, qui est incontestable? ou vaut-il mieux réagir? Voilà la grande question de l'enseignement, et presque la seule.
L'Empire ne voulait pas refaire l'ancien régime ; mais peut-être voulait-il faire un régime nouveau qui ressemblât, autant que possible, à l'ancien. La Restauration était l'ancien régime lui-même ; une ère de revenants. Elle avait livré l'Université aux prêtres, qui n'étaient pas faits pour préférer l'enseignement des sciences à celui des lettres. Sous le régime constitutionnel, on donna une forte impulsion à la science, à l'histoire, à la philosophie; pourtant, comme l'Université était encore seule, et que la nature de l'État est d'avancer lentement, la société dépassa l'Université ; la société demandait à l'Université des ingénieurs, et l'Université lui donnait chaque année des bacheliers assez médiocres. Le désaccord était flagrant. ^ >V~TT ' -*?*^
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Il dura jusqu'à M. Fortoul ; et M. Fortoul, pour le faire cesser, imagina la bifurcation. On n'a pas encore dit le vrai nom de ce système ; le voici : la bifurcation, c'est l'abdication de l'État en matière d'enseignement. L'État, depuis cinquante an s, disait aux familles : Vous demandez certainement des ingénieurs, et je suis bien résolu à ne vous donner que des bacheliers. C'était user assez mal du pouvoir, mais c'était garder le pouvoir. M. Fortoul leur dit : Je puis faire des ingénieurs ou des bacheliers, c'est à vous de choisir, et à moi d'attendre vos ordres. L'Université, ce jour-là, cessa d'être une magistrature pour devenir une entreprise *.
Il faut dire que personne ne fut content, ^eux qui tiennent à la cause des lettres, crurent que îe dix-neuvième siècle allait faire irruption, par cette porte imprudemment ouverte, dans nos collèges du dix-huitième siècle, et que c'en était fait des lettres latines, et peut-être des lettres françaises. Les hommes pratiques, qui songent avant tout au métier et à la carrière, ne furent qu'à moitié satisfaits de leur victoire, et se dirent, non sans raison, que c'était un autre régime et le même personnel, et qu'il était bien difficile à une Université littéraire de se transformer ainsi, sous la baguette de M. Fortoul, en Université scientifique.
Beaucoup pensèrent qu'au lieu de la bifurcation,
i Voyes Jules Simon, La Réforme de renseignement secondaire, p. 268
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il aurait fallu faire une séparation. 11 faut sans doute des lettres dans une école scientifique, et des sciences dans une école de lettres : un principal, et un accessoire ; mais donner aux deux éléments la même importance, dans la même maison et sous la même direction, ce n'était pas sacrifier l'un à l'autre ; c'était bien pis, c'était sacrifier l'un et l'autre. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Nous apprenons par les déclarations officielles que, malgré l'abandon presque total de la bifurcation (un nom barbare comme la chose), les lettres ne se relèvent pas encore.
On se dit aussitôt de tous côtés : Supprimons un grand nombre de petits collèges littéraires, où l'on n'apprend rien du tout; remplaçons-les par de bonnes écoles scientifiques, et fortifions les collèges littéraires qui seront conservés. Voilà la sagesse. Naturellement, ce qui domina, ce fut la demande d'écoles scientifiques, ou pour mieux dire, d'écoles professionnelles ; car il ne s'agit pas des sciences pures, mais des sciences appliquées.
Les écoles professionnelles devinrent donc à la mode; mais, comme il arrive souvent, on se contenta d'en parler. La liberté en fonda quelques-unes; les municipalités, les sociétés industrielles, l'industrie privée descendirent dans la lice. On peut citer l'école de Mulhouse, celle de Lyon, celle de M. Pompée, à Ivry. A Paris, des écoles professionnelles de jeunes filles, fondées en 1863, durent encore aujourd'hui,
et prospèrent, grâce au dévouement ae quelques femmes de cœur; rare et excellent exemple, doublement important par le résultat obtenu et par le caractère individuel et désintéressé de l'œuvre. Il est regrettable que les tentatives n'aient pas été plus nombreuses; c'était un monde nouveau, tout prêt pour la liberté, où elle pouvait et devait rendre de grands services. Aujourd'hui, le besoin est constaté, l'avortement de la liberté évident; c'est le cas pour l'État d'intervenir : il le fait, et il a raison.
Comment lefera-t-il? S'il porte les écoles professionnelles dans les collèges, en quoi son entreprise nouvelle différera-t-elle de la bifurcation? Un bon proviseur, et un bon directeur d'école professionnelle, est-ce la même chose ? Un bon professeur de mathématiques pour des élèves qui se préparent à l'École polytechnique est-il bien l'homme qu'il faut pour instruire de futurs contre-maîtres? Charger le môme maître de deux cours, dont l'un est sa carrière, et l'autre un simple accessoire, c'est presque l'autoriser à sacrifier un des deux. Quand il s'agit du baccalauréat et de l'École polytechnique, l'unité d'enseignement est nécessaire. L'Université a donc raison de faire tous ses collèges sur le même plan; et, dans tous les cas, il lui serait bien difficile d* faire autrement. Elle fait partie de la centralisation administrative ; elle a été conçue en même temps, dans le même esprit, pour y concourir; elle est peut-être le type le plus parfait de la centralisa-
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tîon. Il en résulte qu'elle ne peut agir que tout d'une pièce, et à coup de règlements généraux. Est-ce bien là ce qu'il faut pour des écoles professionnelles? L'unité administrative qui règne et gouverne dans notre pays, empêche-t-elle la variété industrielle? Et l'éducation professionnelle doitelle être la même à Paris, à Marseille, à Lille, à Strasbourg?
Voici trois faits parfaitement certains : notre éducation littéraire n'est pas assez forte ; elle est offerte à trop de jeunes gens dont le plus grand nombre n'en ont pas besoin et n'en profitent pas ; nous avons besoin d'une éducation plus pratique, ou pour dire le mot allemand, plus réelle. La suppression des mauvais collèges, qui sont très-nombreux, et leur remplacement par des écoles professionnelles permettraient d'améliorer les collèges conservés; on diminuerait par là le nombre des mauvais bacheliers et des aspirants incapables au baccalauréat ; et on créerait des écoles professionnelles véritables, au lieu de transformer en écoles bâtardes les dernières classes d'un collège. On dit à cela que si on supprime les mauvais collèges universitaires pour les remplacer par des écoles professionnelles, le clergé fondera immédiatement un nouveau collège à la place du collège détruit; que ce collège absorbera tous les élèves au détriment de l'école professionnelle, et que l'État, en définitive, n'aura pas fait autre chose que servir les intérêts du clergé aux
dépens des siens. On ajoute que les familles qui ont une certaine aisance ne veulent pas entendre parler de mettre leurs enfants à l'école ; elles veulent un enseignement professionnel par intérêt, et le séjour du collège par vanité. L'école serait déserte si elle était isolée, et si elle est au collège, elle sera pleine.
Il y a beaucoup à répondre.
Les mauvais collèges de l'État deviendront-ils bons quand le clergé s'en sera emparé? Si oui, c'est autant de gagné pour l'enseignement; et si non, quel intérêt l'État peut-il avoir à garder l'embarras et la responsabilité d'établissements déplorables, qui, de l'aveu de tout le monde, font plus de mal que de bien? On accorde que les écoles professionnelles sont un besoin réel, qu'elles sont réclamées de toutes parts ; comment peut-on le penser et dire en même temps qu'entre ces écoles et un petit séminaire, le public choisira le petit séminaire?
Quant à cette grande raison de la vanité des parents, qui exige le nom de collège et la réunion sous le même toit des élèves de latin et des élèves de l'école professionnelle, voilà, de bonne foi, une vanité bien placée et une raison bien solide ! Est-ce que ces parents si difficiles feront semblant de faire apprendre à leurs enfants le latin, dont ils ne se souvient nullement? Est-ce qu'on ignorera qu'un élève suit les cours professionnels et ne suit pas les cours de latin? Où est donc cette vanité, de grâce?
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Tient-elle au mot de collège? Il est vrai qu'on ne raisonne pas avec la vanité ; mais ce n'est pas précisément un motif pour lui obéir. Cette vanité, dont on a la faiblesse d'avoir peur, tomberait bien vite devant les résultats obtenus par une bonne école; et le jour où les usines et les grandes manufactures rechercheraient les élèves d'un établissement, tout le monde serait fier d'en être sorti, dût-il s'appeler école primaire.
Il n'y arien là de sérieux. Ce qui l'est davantage, c'est qu'en plaçant les écoles professionnelles dans les collèges, on déclarerait très-évidemment qu'elles sont destinées uniquement à la bourgeoisie. Est-ce là ce qu'on veut? Il faut au moins s'entendre. La bourgeoisie demande des écoles professionnelles, elle a raison ; on lui en donne» rien de mieux. Mais les ouvriers en demandent aussi : leur en donnera-t-on? Il est certain qu'ils n'iront pas dans les collèges ; cela n'est pas dans leurs habitudes ; et puis cela coûtera trop cher ; et enfin il y a, dans les collèges, de certaines exigences de costume auxquelles ils ne voudraient pas se soumettre* Donc» si on met les écoles professionnelles dans les collèges, voici ce que l'on fait : on fait, tant bien que mal, pour la bourgeoisie, une réforme réclamée par la bourgeoisie. Et voici ce que l'on ne fait pas : on ne fait pas d'écoles professionnelles pour le peuple. Or, le peuple en demande comme la bourgeoisie; le peuple en a besoin comme la bourgeoisie. Pourquoi
lui en refuser? Cela n'est ni juste ni politique. Et qu'on remarque bien que les enfants d'ouvriers n'iront pas dans les collèges, tandis que les enfants de bourgeois, si leurs familles ont le sens commun, — et elles l'auront, si ce n'est le premier jour, ce sera le lendemain, — iront sans aucune difficulté dans les écoles professionnelles.
Quand nous disons que le besoin d'écoles professionnelles est aussi grand dans le peuple que dans la bourgeoisie, nous ne sommes pas dans le vrai; c'est plus grand qu'il faudrait dire. Après tout, quoique les collèges soient trop littéraires, ils ne le sont pas aussi exclusivement qu'avant 1830. M. Thénard, M. Poisson, M. Biot, M. Dumas, ont passé par là. Un bon élève, qui a bien profité de l'enseignement classique, est prêt pour l'École polytechnique, pour l'École centrale ; il ne faut donc pas dire qu'il ne sait que du latin. Mais pour les enfants qui ne vont pas au collège, c'est tout autre chose. Ils ne savent que ce qu'on leur apprend dans les écoles primaires, et ce n'est pas assez, même pour être un bon contre-maître. Ouvrons la loi de 1850. L'art. 23 est ainsi conçu : « L'enseignement primaire comprend : L'instruction morale et religieuse, la lecture, l'écriture, les éléments de la langue française, le calcul et le système légal des poids et mesures, les éléments de l'histoire et de la géographie. » Voilà tout, ou du moins voilà tout l'exigé. L'article ajoute que l'enseignement primaire peut comprendre.
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en outre, l'arithmétique appliquée aux opérations pratiques, des notions des sciences physiques et de l'histoire naturelle, applicables aux. usages de la vie ; des instructions élémentaires sur l'agriculture, l'industrie et l'hygiène; l'arpentage, le nivellement et le dessin linéaire ; enfin, le chant et la gymnastique. Voilà, pour cette fois, un programme assez bien nourri ; mais n'oublions pas qu'il est facultatif; en fait, dans combien de communes ce second programme est-il suivi? Et comment pourraitil l'être? L'instituteur se doit surtout au nécessaire, c'est-à-dire à la lecture et à l'écriture. Si on en juge par les résultats, très-peu de ses élèves sont en état de se passer de ses soins à cet égard. U est donc absorbé par cette partie de sa tâche, qui prend le meilleur de son temps, et ne lui permet tout au plus que d'effleurer le reste. Si, au lieu d'une seule école, il y en avait deux, au moins dans les chefs-lieux de département et dans les grands centres; s'il y avait, par exemple, dans les villes de 6,000 âmes, une école élémentaire pour la première partie du programme, et à côté d'elle, une école supérieure, dont les élèves, sachant déjà lire et écrire, n'auraient besoin que d'être entretenus et pourraient donner à des études plus élevées la meilleure partie de leur temps, alors tout serait changé : on aurait, dans ces écoles, de meilleurs maîtres, mieux payés, des élèves un peu plus âgés et plus capables, un programme plus étendu,
qui pourrait être encore fortifié et approprié, dans l'école. 24
une certaine mesure, aux besoins locaux. Nul doute qu'avec un peu d'émulation de la part des communes et des comités d'école, il ne sortit de là de bons ouvriers, de bons contre-maîtres et même, de temps en temps, des enfants capables de se présenter àrÊcole centrale et de devenir à leur tour patrons ou ingénieurs. Ne serait-ce pas là la véritable et la meilleure école professionnelle? Et serait-il si hardi de tenter, en 1873, la création de pareilles écoles? Hélas! tout le monde les a reconnues; les voilà telles qu'elles ont été créées, le 28 juin 1833, par les paragraphes 3 et 4 de l'art. l*r et par l'art. 10 de cette excellente loi sur l'instruction primaire, que tous nos efforts ne sont pas encore parvenus à égaler. Nous avons sous les yeux, à Paris, une école faite sur ce patron. C'est l'école Turgot. Elle est là, rue du Vert-Bois, n° 3. Tout le monde peut aller la voir, Il n'y a pas de collèges mieux tenus; il n'y a pas de professeurs plus habiles dans les meilleurs lycées. L'éducation y est parfaite; l'enseignement y est poussé assez loin pour présenter tous les ans des élèves à l'École centrale et à l'École de commerce. L'ancien directeur, M. Marguerin, y a même annexé un comité de patronage, composé d'anciens élèves de l'école, qui s'efforcent de guider et d'aider leurs jeunes camarades dans toute leur carrière ; excellente institution, qui donne à une école quelque chose du caractère de la famille et qui produit tous les jours, en tout genre, les plus heureux résul-
tats. Voilà l'école professionnelle ; elle avait été inventée, il y a quelque trente ans, par des professeurs qui s'appelaient M. Guizot, M. Cousin, M, G. Cuvier. On a fait depuis, sur le même modèle, l'école Lavoisier, l'école supérieure d'Auteuil, sans compter d'autres établissements privés, tels que l'école de commerce de M. Leroy, dans le faubourg Saint-Jacques, et des écoles d'un ordre un peu différent, mais pourtant analogue, l'école supérieure de commerce de la rue Amelot, l'école commerciale de l'avenue Trudaine. On rendrait aux ouvriers un bien grand service en remettant en vigueur, sans plus de mystère, cet art. 1er et cet art. 10 de la loi de 1833. Pourquoi n'y aurait-il pas l'école Jacquart? l'école Olivier de Serres? l'école Parmentier? l'école Riçhard-Lenoir? l'école Arago ? L'État peut, s'il le veut, en ouvrir vingt- cinq aujourd'hui dans Paris; on lui garantit qu'elles seront pleines dans quinze jours. Qui l'arrête? Il ne fera jamais rien de plus honorable et rien de plus populaire.
Il est vrai que des établissements du genre de l'école Turgot donnent une instruction générale, et non pas une instruction spéciale. Il y a là une question importante à décider. De quoi parle-t-on en demandant des écoles professionnelles? Veut-on préparer directement les enfants à une profession ? Alors, ce sont des écoles d'apprentissage. Les écoles d'apprentissage sont une chose, et les écoles professionnelles en sont une autre. Il serait très-malheu-
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reux de les confondre. Pour dire le vrai, les deux écoles sont nécessaires. Paris a une école municipale d'apprentis à la Villette. C'est un bon exemple; il faudrait qu'il fût suivi dans tous les grands centres d'industrie. Ce n'est pas trop demander ; on ne demande jamais trop en matière d'instruction ; et pour ne parler ici que de la question financière, on n'aura jamais placé d'argent à plus gros intérêt.
Sans transformer les écoles professionnelles en écoles spéciales, on pourrait y placer des outils et accoutumer les enfants à les manier. Ce serait pour eux un plaisir, une occasion d'acquérir de l'adresse, et rien que cette familiarité avec les principaux outils des professions diverses pourrait leur être d'un grand profit par la suite, soit dans les usages de la vie domestique, soit pour se retourner vivement et changer de carrière sans avoir besoin d'un apprentissage trop prolongé. On pourrait aussi renouveler tous les livres qu'on met entre les mains des enfants, à partir des alphabets, et au lieu de quelques historiettes assez niaises et d'une moralité quelquefois douteuse, y introduire des notions très-simples et très-exactes sur les choses les plus usuelles et les plus utiles à connaître. C'est une mine à exploiter. On commence 4 y songer : il était temps ! Puisque la question des écoles professionnelles est à l'ordre du jour, il faut espérer qu'on ne négligera rien pour les rendre aussi utiles et aussi réelles que possible, dans le
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sens allemand au mot. Les écoles secondaires spéciales rentrent dans le même ordre d'idées ; elles visent un peu plus haut; elles voudraient être des collèges. Elles peuvent sans doute rendre de grands services; Cluny est un bel établissement. Mais ces collèges industriels ne nous consolent pas d'avoir si peu d'écoles primaires professionnelles. C'était le premier et le plus indispensable besoin.
Il importe d'ailleurs de rendre les écoles professionnelles désirables, précisément parce qu'on y recevra un enseignement d'un caractère un peu général. Il faut même faire en sorte que les élèves de l'école d'apprentissage, quand il y en aura, puissent partager leur temps entre les deux écoles. M. Chadwick a fait, il y a quelques années, de très-curieuses études sur le demi-temps d'école1; il faut y songer, il y a là très-probablement une ressource précieuse pour l'éducation des enfants. C'est peut-être une erreur de croire qu'il faille nécessairement les tenir six heures par jour occupés à la même étude pour obtenir de bons résultats. M. Chadwick affirme, expérience faite, que trois heures suffiraient ; et alors on aurait trois heures de libres, soit pour l'éducation du corps, soit pour l'apprentissage proprement dit. Outre les raisons de fait apportées par M. Chad-
1 Mémoire sur le système de demi-temps d'école et sur l'éducation physique des enfants, lu à l'Académie des sciences morales et politiques, par M. Chadwick, correspondant de l'Institut, juillet 1864.
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wick, il est certain que les congés un peu prolongés et les vacances nuisent à l'étude, parce que l'attention s'égare et que les souvenirs se perdent; mais que la longueur d'une leçon est plutôt préjudiciable qu'utile, et qu'en toutes choses de courtes leçons, souvent répétées, sont les meilleures.
Il faut que l'école professionnelle prépare les enfants à être des travailleurs, sans les préparer expressément à une profession particulière. Elle doit être pratique, sans être spéciale. Si l'on vise à la spécialité, on ne fera rien de bon. Il est impossible de préparer dans la même école un tisseur et un mécanicien, c'est-à-dire, pour parler net, de leur apprendre leur métier. Une école qui aura une forge ne peut pas avoir de métiers à tisser. Tant d'ateliers, tant de métiers différents, tant de maîtres de professions diverses, ne peuvent pas vivre ensemble, sous une direction unique, avec économie et profit. Tout serait mal fait, et il n'y aurait pas assez d'élèves dans chaque spécialité pour la faire vivre. Par la même raison, les écoles d'apprentissage, très-distinctes des écoles professionnelles, doivent être spéciales. On ne peut les créer que dans les grands centres d'industrie et pour l'industrie dominante. Leur avantage n'est pas seulement de créer de bons ouvriers, mais d'épargner aux enfants les longueurs de l'apprentissage.
Il y a bien une loi sur les contrats d'apprentissage ; mais les lois, même les meilleures, et les contrats,
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même les plus solides, ne peuvent rien contre des habitudes invétérées. Tout le monde est frappé de la longueur de l'apprentissage dans des professions où il semble au contraire que quelques semaines suffiraient pour faire d'un apprenti un ouvrier. Cela tient à ce que la plupart des apprentis sont chargés dans les ateliers d'une besogne qui ne leur apprend rien. Ce sont eux, par exemple, qui entretiennent la propreté, qui font les commissions des ouvriers et celles du patron. La première obligation d'un enfant qui entre chez un imprimeur pour devenir ouvrier typographe est de porter les épreuves chez les auteurs. C'est à peine s'il trouve quelques moments dans la journée pour se familiariser avec la case. Il en est de même dans la plupart des industries. Il arrive aussi quelquefois que les apprentis sont, pour ainsi dire, abandonnés à eux-mêmes, et que le temps de leur apprentissage se passe à ne rien faire ou à contracter des habitudes vicieuses. C'est quelquefois la faute de la profession plutôt que celle des personnes. Un ouvrier fileur a toujours son rattacheur sous les yeux ; il peut le surveiller, s'occuper de lui; mais combien de professions où le travail des apprentis se fait loin des ouvriers! Combien d'autres où, les apprentis étant inutiles comme commissionnaires, ou même comme auxiliaires, les patrons refusent de les recevoir, ou les ouvriers d€ les instruire! Un homme éminent, qui a passé toute sa vie à diriger les grands travaux des chemins de
fer *, a constaté, d'après la dernière enquête de l'industrie, que l'apprentissage à Paris ne s'étendait qu'à 3,2 pour 100 du nombre des ouvriers. Ce sont des faits trop curieux et trop significatifs pour que nous n'en donnions pas ici d'après lui la démonstration.
Voici d'abord le dénombrement des ouvriers de Paris, tel qu'il résulte de l'enquête publiée en 1864 et qui porte sur l'année 1861 :
Ouvriers proprement dits 285,861
Fabricants travaillant seuls ou avec
des ouvriers 62,299
Façonniers 26,242
Ouvriers attachés aux établissements
publics 45,028
Total 419,430
Or, le nombre des enfants au-dessous de seize ans employés dans les ateliers est de 19,059, parmi lesquels 14,161 apprentis. 626 sont fils de patrons. 3,674 seulement sont engagés avec contrat.
Le nombre des filles apprenties est un peu plus élevé. Il est de 5 pour 100, savoir, 5,581 apprentiei pour 105,410 ouvrières recensées. Parmi ces apprenties, 214 sont filles de patrons, 849 seulement sont engagées par contrat.
1 Etude sur l'enseignement professionnel, par M. Eugène Flachat (Extrait des Mémoire* des Ingénieurs civils.)
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Il y a donc moins de 20,000 apprentis pour près de 420,000 ouvriers ; et comme l'apprentissage a une durée moyenne de quatre ans, cela fait chaque année 5,000 apprentis qui concourent au recrutement des ateliers. C'est beaucoup sur ces 5,000 d'en compter la moitié comme ayant réellement et sérieusement appris leur état. Le recrutement annuel étant de plus de 30,000 ouvriers, on voit quelle est la masse énorme de travailleurs qui n'ont jamais rien appris, et qui n'ont que leurs bras pour tous moyens d'existence.
On arrive à des résultats non moins attristants, si l'on compare ce nombre d'apprentis (19,741) à la masse des ouvriers parisiens qui, en y comprenant les concierges, les domestiques et les petits employés, ne doivent pas avoir moins de 120,000 enfants de dix à quinze ans. 120,000 enfants ont besoin d'une instruction spéciale pour devenir de bons ouvriers, et moins de 20,000 la reçoivent1.
1 Prenant pour base de comparaison les ateliers d'une compagnie de chemin de fer, à Paris, dans lesquels le nombre des ouvriers est de 460
et celui de leurs enfants, de • . 495
dont ayant l'âge de dix à quinze ans, garçons 47
filles 58
Appliquant ces bases au nombre d'ouvriers réuni* à Paris,
qui, en comptant les 19,059 enfants, est de 438,389
cela donne poor le nombre des enfants • • • 471,000
dont, à l'âge de dix à quinze ans, garçons 45,000
filles 55,000
(Nous ne faisons pas entrer dans ce nombre les 105,410 ouvrières lecensées à Paris.) Cela permet de compter 120,000 enfents d'ouvriers
Quand on voudra faire une loi pour la création d'écoles d'apprentissage , il n'y faudra pas d'autres considérants que ces chiffres.
V* Proposons-nous de remplacer partout l'apprentissage dans l'atelier par l'école d'apprentissage ? Qui pourrait y songer? L'entreprise serait immense; les résultats en seraient peut-être funestes. La théorie ne tarderait guère, par la force même des choses, à prendre le pas sur la pratique, et la pratique en souffrirait tôt ou tard. Un certain nombre d'écoles modèles, pour les grandes industries françaises, placées au chef-lieu de ces industries, voilà ce que nous demandons, et ce qui suffirait pour créer l'émulation, et peut-être pour former une race de bons ouvriers. Dans ces limites, les écoles d'apprentissage seraient une institution excellente.
Mais, quelque nécessaires que soient ces écoles, on ne saurait trop insister sur la nécessité de ne pas les confondre avec les écoles professionnelles. Les élèves des écoles d'apprentissage, comme les apprentis dans les manufactures et dans tous les ateliers, doivent fréquenter l'école professionnelle,
ayant dix à quinze ans ; mais ce nombre doit être encore considérablement augmenté, car il n'y entre pas les enfants des concierges et des domestiques, des petits employés et autres personnes exerçant des professions non ouvrières, mais également restreintes dans leurs res* sources d'existence.
D'après cet exposé, on peut admettre que les 19,000 apprentis parisiens forment à peine le dixième du nombre des enfants de dix à quinze ans auxquels l'éducation professionnelle de l'ouvrier est indis* pensable. (M. Eugène Flachat, IL)
conformément aux dispositions de la loi du 22 mars 1842. Rien ne doit dispenser de cette assiduité, si ce n'est la preuve de capacité faite et parfaite.
On se plaint de toutes parts de l'inexécution de la loi sur le travail des enfants dans les manufactures. L'occasion est propice, pendant que la loi sur les écoles professionnelles est à l'étude, pour remettre en vigueur l'art. 5 et les art. 10, 11 et 12 de la loi du 22 mars 1842. On pourrait créer, comme pour les écoles primaires, un corps d'inspecteurs rétribués. Cette création même deviendrait à peu près inutile si l'instruction était déclarée obligatoire, parce qu'à la responsabilité du patron on ajouterait celle de l'instituteur et celle du père de famille. Enfin il y a un moyen pratique, indiqué pour la première fois par la Société industrielle de Mulhouse, qui serait d'une exécution facile, puisqu'il suffirait de modifier un article de la loi, et qui produirait immédiatement les plus heureux fruits pour l'éducation et pour la santé des enfants. Il s'agirait d'écrire dans l'art. 2 de la loi sur le travail des enfants que, jusqu'à l'âge de douze ans, ils ne pourront être employés plus de six heures sur vingt-quatre. Le maximum aujourd'hui est de huit heures. On n'imposerait, en modifiant ainsi la loi, aucun sacrifice aux familles; les fabricants payeraient pour six heures ce qu'ils payent pour huit. Au taux où sont les salaires pour les ouvriers de moins de douze ans, ce serait un accroissement de dépense
presque insensible pour la fabrique française, et elle s'y prêterait de grand cœur. Il n'y aurait pas manque de bras, car les enfants affluent, ils s'offrent de toutes parts. Les inconvénients sont donc nuls, les avantages seraient immenses. Le premier de tous serait une amélioration certaine de la santé des ouvriers, Est-il besoin de le prouver? Qui a pu voir sans un serrement de cœur le tirage au sort dans une ville manufacturière? Et qui ne s'est demandé alors si tous les progrès de l'industrie suffisaient pour justifier une loi qui permet d'atrophier ainsi les jeunes générations? Il faudrait, pour nous faire toucher du doigt notre faute, établir dans un centre industriel des relais de six heures, laisser subsister la loi actuelle dans une ville voisine, et attendre la conscription ! Il y aurait donc un grand bien pour la santé publique. En outre, l'école deviendrait possible. Les enfants de fabrique n'y arriveraient pas irrégulièrement, tantôt à une heure, tantôt à une autre, y apportant le désordre malgré eux, comme ils le font aujourd'hui. Ils deviendraient des élèves réguliers, et augmenteraient la force de la classe, au lieu de la détruire. Faut-il tout dire? ils auraient le temps de jouer, et par conséquent le goût et le temps d'étudier.
Il est d'autant plus indispensable de veiller à ce que les enfants reçoivent une éducation générale à côté de leur instruction spéciale, qu'un ouvrier qui ne sait qu'un métier et qui n'a même jamais vu les
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outils d'une autre profession, est sans ressources contre les grèves prolongées, et surtout contre les transformations incessantes de l'industrie. La spécialité a pour résultat de faciliter le travail, de le rendre meilleur, et par conséquent de donner à meilleur marché des produits plus nombreux et plus beaux. C'est un grand et heureux résultat pour l'industrie prise en général. L'ouvrier gagne presque toujours à cette transformation une augmentation de salaire. Il y perd sous tous les autres rapports. Son travail est moins attrayant, son intelligence est moins exercée , sa sphère est plus , restreinte. Il est, pour ainsi dire, attaché et garrotté au métier de fer qu'il soigne ou qu'il dirige, comme s'il en faisait partie. Il faut un aliment à son imagination, pour suppléer à l'excitation du travail varié. D'ailleurs on a beau être chargé d'une fonction simple et presque mécanique, il arrive qu'à un moment donné, pour un piston qui fonctionne mal, ou pour une courroie qui s'échappe, ou pour tout autre accident plus sérieux, on se trouve brusquement en face d'un péril : il faut penser alors, il faut que l'ouvrier soit un homme. S'il a besoin de moins d'initiative personnelle, et par conséquent de moins d'intelligence pour le courant du travail, il lui en faut plus que par le passé pour ces circonstances d'exception. Dans les ateliers d'où la machine est encore absente, on croit que la routine, ou le patron, à défaut de la routine, gott-
vernent l'ouvrier et le dispensent de toute intervention personnelle. Il 7 a malheureusement quelque chose de vrai dans cette opinion ; mais tout n'est pas vrai ; sans quoi nous ne tarderions pas à déchoir de la situation que le goût de nos artistes nous a faite dans toutes les branches d'industrie. Qu'on soit bien persuadé que la culture intellectuelle est toujours un puissant auxiliaire, même pour le travail manuel, et qu'il est aujourd'hui autant que jamais, et peut-être plus que jamais, nécessaire de corriger la spécialité de la profession par la généralité de .l'éducation. Cela est vrai à tous les degrés de la société actuelle, et pour les écoles professionnelles de toutes sortes, depuis l'École polytechnique jusqu'à l'école primaire. C'est un mal que la philosophie a fait et que la philosophie doit guérir.
Depuis que Descartes a inauguré l'esprit de liberté et l'esprit d'examen, qui sont un seul et même esprit, l'analyse a fait des progrès dans toutes les branches de l'activité humaine, et l'une des conséquences de ces progrès de l'analyse, c'est qu'en même temps que les travailleurs apprenaient à diviser les objets de leur étude ou de leur travail, ils se divisaient eux-mêmes en un certain nombre d'armées, exclusivement adonnées à tel ou tel ordre d'opérations. La plupart des grands penseurs de l'antiquité parcouraient le cercle entier des sciences connues de leur temps. En lisant le Tintée de Platon, on sait parfaitement où en étaient les contem-
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porains de Périclès sur la musique, l'astronomie, la géométrie, la physiologie. Aristote est certainement aussi grand dans l'histoire naturelle que dans la philosophie. Il possède toutes les sciences, et il y ajoute. Xénophon est tour à tour économiste, moraliste, philosophe, historien; grand général en même temps, comme Aristote est un grand ministre. Ce fut un ministre aussi que ce Sénèque dont les livres offrent une vaste encyclopédie. Avant lui, Cicéron, orateur, jurisconsulte , philosophe, avait été consul et gouverneur de province. On retrouve dans la plupart des écoles du moyen âge la même variété de connaissances, ou plutôt la même curiosité universelle. Cette habitude d'universalité n'a pas pu cesser tout d'un coup, parce que rien ne procède par soubresaut, ni dans l'histoire de la nature, ni dans celle de la volonté. Descartes, qui ouvre sans le savoir une route nouvelle, est géomètre, physicien, médecin. Après lui on peut encore citer, au dix-septième siècle, Leibnitz, tour à tour jurisconsulte, mathématicien, historien, théologien, philosophe ; au dix-huitième, Rousseau, qui faisait de la botanique, des traités de musique, des opéras, des projets de gouvernement, et un roman qui est peutêtre son chef-d'œuvre; ouVoltaire, pendant soixante ans, écrivant tous les jours sur tous les sujets, depuis la physique jusqu'à la poésie légère, et depuis le théâtre jusqu'à la théologie. Gœthe aussi serait un savant de premier ordre, s'il n'était pas un des
plus grands poètes contemporains. Malgré ces exemples et une foule d'autres qu'il serait facile d'accumuler, on ne peut nier qu'à mesure qu'on se rapproche de nous, on voit chacun s'enfermer dans une science particulière, et s'interdire scrupuleusement de regarder au dehors. Cette manie de la séparation est aujourd'hui poussée si loin que beaucoup d'hommes placés au premier rang d'une science ignorent complètement ce qui se fait dans la science la plus voisine; et le public, se rendant complice de cet esprit d'exclusion, enchaîne impitoyablement un écrivain à un genre d'étude, quelquefois même à une seule division de cette étude. Un philosophe qui fait un livre de morale passe pour abdiquer la philosophie. Si, par malheur, il touche à l'économie politique, c'en est fait, il n'aura plus d'autorité nulle part. Il semble qu'on ne puisse se faire une idée nette de la théorie de l'impôt, quand on a lu Aristote et écrit sur la métaphysique. Il n'était pas décent à un médecin du temps de Molière de paraître sans robe ; nos médecins d'aujourd'hui ont beau s'être faits gens du monde, ils n'en sont pas moins, s'ils écrivent, obligés à la médecine. Jamais la règle des trois unités n'a été si puissante dans le grand siècle, que ne Test parmi nous la règle de l'unité de carrière.
Ce n'est pas seulement dans la science; c'est dans la pratique de la vie. Tout est divisé et spécialisé, et la société est faite à cet égard sur le modèle de l'administration. Si le même homme voulait don-
ner des conseils comme ingénieur et comme avocat-" il n'aurait pas pour ses deux cabinets un seul client. Ce n'est pas seulement l'usage, c'est la loi qui empêche un médecin de préparer ses remèdes. Souvent on se crée une spécialité dans sa spécialité. Il y a le médecin des yeux, des oreilles, des déviations de la taille , des maladies mentales ; l'ingénieur des chemins de fer, des machines, des hauts-fourneaux, des irrigations. Il en est de môme du barreau, où l'un choisit la cour d'assises, l'autre les séparations de corps, un autre les affaires civiles, un autre les questions industrielles. En industrie, on se divise par villes : des velours à Amiens, des flanelles à Reims, du drap à Sedan, des indiennes à Mulhouse. Quelquefois chaque préparation de l'objet manufacturé donne lieu à des industries différentes. Dans les tissus, ateliers de lavage, d'épluchage, de dévidage, de teinture, de tissage, d'apprêtage. Dans l'imprimerie, ateliers de séchage, de pliage, de glaçage, de brochage, de reliure. Dans l'horlogerie, l'ouvrier qui fait les ressorts ne fait pas la montre, ou bien, ce sont des corps d'état différents employés dans le même atelier. Il y a dans les imprimeries un compositeur qui assemble les lettres, un autre qui fait la mise en pages, un autre qui corrige le? fautes, un pressier qui tire les épreuves, un mécanicien qui dirige la presse. Il y a dans un grand atelier de tissage, les dévideuses, les ourdisseuses, les tordeuses, les remetteuses, les metteurs en carte,
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les liseurs, les tisseurs, quelquefois des apprêteurs, des épinceteuses. Des divisions presque aussi nombreuses se retrouvent, même en dehors des ateliers de grande fabrication, dans les professions qui touchent de près à l'économie domestique. L'ancien tailleur, qui levait l'étoffe, prenait la mesure, coupait et cousait l'habit, et au besoin le dégraissait et le réparait, a fait place à un négociant qui vend du drap et a sous ses ordres des essayeurs, des coupeurs, des assembleurs, des décatisseurs, des tailleurs. La cordonnerie va aussi en se spécialisant. La chaussure grossière et la chaussure de luxe, les bottes, les souliers, les bottines, le vernis, le cuir, le maroquin, le drap, le velours font autant de spécialités; les cambreurs forment depuis longtemps un corps d'état séparé. Tout récemment se sont formés des ateliers où Ton coupe seulement la chaussure ; les parties du soulier ainsi préparées sont cousues ou clouées ailleurs. On a souvent parlé de la fabrication des clous et de celle des épingles. Les exemples pourraient être multipliés à l'infini.
Mais le grand agent de division et de séparation, c'est un autre produit de l'analyse, c'est la machine. Les machines, en général, ne font subir à la matière qu'une seule transformation; le même objet passe de machine en machine jusqu'à ce qu'il ait la forme voulue : c'est l'analyse du travail sous la forme la plus saisissante et la plus complète. Quand une machine prend un morceau de fer et le rend
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tout façonné et propre à l'usage, c'est qu'elle contient plusieurs organes, et qu'elle est à elle seule plusieurs machines dont l'œil le moins exercé peut apercevoir la différence. Prenons pour exemple l'opération la plus vulgaire, celle de filer une quenouille. La première servante venue prendra de l'étoupe, une quenouille, un fuseau, et en quelques heures vous rendra un peloton. Voici l'analyse minutieuse que les machines font de ce travail: Apparaît d'abord le lowp> qui épluche et bat l'étoupe; puis la machine à carder qui l'étend en un long ruban sans consistance , puis le rota-frotteur qui l'étiré en le frottant, et le banc à broches qui Tétire en le tordant. Ces fils légers sont réunis et serrés ensemble par le laminoir. Enfin le fil uni* que que le laminoir laisse échapper est étiré et tordit de nouveau par la mull-jenny. Six machines, six opérations diverses, six espèces de travailleurs par conséquent, pour faire un simple peloton de fil. Entrons maintenant dans une fabrique de drap. Nous trouvons d'abord l'atelier du dévidage, puis celui de l'ourdissage; on monte la chaîne sur le cylindre ensouple du métier à tisser ; s'il s'agit d'une nouveauté, on dispose les cartons pour le métier Jacquard; enfin la machine s'empare de la navette et en très-peu de temps livre le tissu. Ce n'est encore qu'une sorte de flanelle épaisse, qu'il faut soumettre à une machine qui la foule, puis à une machine qui Tétire, puis à une machine qui la tond» puis à une
machine qui la brosse. Chaque ouvrier de fer poursuit impassiblement sa tâche, livrant à la machine voisine des milliers de produits similaires, qui échappent aux cylindres de l'une pour passer sous les marteaux, sous les ciseaux et sous les brosses de l'autre, jusqu'à ce qu'enfin le dernier monstre vomisse d'énormes pièces d'étoffe épaisse, solide, moelleuse, encore chaude et fumante de ces terribles étreintes. Les machines, pour un œil peu exercé, semblent une complication. Ce mouvement continuel, ce bruit assourdissant, ces engins de fer, ces roues, ces cylindres, ces marteaux qui broient, pétrissent, allongent, torturent la matière première, tout cet ensemble si différent de nos sensations ordinaires, donne d'abord l'idée de quelque chose de mystérieux et de terrible. Mais quand on a suivi la laine à travers toutes ses transformations, quand on s'est rendu compte de chacune des opérations de la machine et de leur ensemble, quand on a constaté l'exacte proportion de la force dépensée et de l'effet produit, quand on s'est convaincu que toutes les parties dont se compose cet ouvrier de fer sont précisément ce qu'elles doivent être, occupent précisément la place qu'elles doivent occuper pour que le fonctionnement de la machine soit facile et son rendement fructueux, on se sent au contraire convaincu qu'on a devant soi l'organe simple d'une fonction simple. D'ailleurs, en matière d'industrie, simplifier n'est pas autre chose que produire le même effet
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avec moins de temps et d'argent. Le principe de la moindre action, qui est un des axiomes de la métaphysique, est le grand principe de l'industrie moderne. Analyser pour simplifier, tout est là. Les machines elles-mêmes et la fabrication des machines se simplifient à vue d'œil. On fait à présent des machines pour faire à meilleur marché, en moins de temps et avec plus de précision, d'autres machines. Les créations se succèdent si rapidement qu'après trente ans d'installation, une manufacture est arriérée et distancée, si elle ne renouvelle pas son outillage. L'observateur le moins expert se sent dépaysé dès qu'il met le pied dans ces maisons routinières qui ont conservé les pesants engins et les attirails compliqués du début. Rien qu'en matière de navigation, nous avons vu la vapeur remplacer la toile, et l'hélice remplacer les roues, deux révolutions-qui ont deux fois tout bouleversé sur les mers en un quart de siècle. Des transformations analogues attendent les chemins de fer; on les simplifiera dans "ras deux sens, en diminuant leur dépense, en augmentant leur vitesse.
Il est bien aisé de montrer que la division du travail est le résultat direct de l'esprit d'examen; il ne l'est pas autant de déterminer jusqu'à quel point cette transformation est favorable. Un premier fait qu'il importe de bien établir pour que l'esprit ne s'égare pas, c'est qu'elle est définitive. La conquête de la vapeur, dont on a dit si justement
quelle était l'équivalent de la conquête des animaux, ne permettra jamais de diminuer la division du travail. Les bons résultats sont d'ailleurs évidents et immenses. Nous montrerons tout à l'heure qu'après tant d'analyse il serait urgent de faire un peu plus de synthèse ; mais un plus grand nombre de bras trouvant du travail, un travail supérieur, une fatigue moindre, et la même somme de travail donnant cinq cents fois plus de produits, les produits manufacturés abaissés de prix dans une proportion équivalente, et répandus à profusion dans les masses, par suite, le niveau du nécessaire élevé, et comprenant désormais une foule d'objets autrefois classés dans le superflu, ce sont des résultats incontestables de l'introduction des machines et ie la division du travail.
La spécialisation des ouvriers agit pour l'accélération et l'amélioration du travail dans le même sens que les machines. Disons mieux, et avouons tout ; elle transforme les hommes en machines. Elle concentre leur habileté et leur force sur un seul point, en les dispensant de penser à autre chose et de s'exercer à d'autres fonctions. Toute la force de la volonté et toute l'énergie du corps se portent sur cette fonction unique, qui bientôt, grâce à l'habitude, s'accomplit avec une puissance, une célérité, une précision, une infaillibilité vraiment inouïes. Le propre de l'habitude est de transformer à la longue une action voulue en action instinctive, et même en
action mécanique. C'est par l'habitude que la volonté produit le summum de son résultat ; car, dans les fonctions ordinaires de la vie, la volonté, même la plus énergique, ne produit qu'une succession d'actes isolés, tandis qu'une fois transformée en habitude, elle produit une loi; c'est-à-dire qu'elle fonctionne à la manière des lois naturelles, sans effort, sans résistance, sans erreur. Là est le sens de cette parole profonde d'Aristote, que l'habitude est une seconde nature. On ne fait qu'exprimer la même chose en disant que, dans l'industrie, l'homme devient une machine par la spécialisation.
Ce n'est pas assez de dire que cette analyse de la besogne, c'est-à-dire cette appropriation d'un ouvrier spécial à chaque partie de la besogne, centuple la puissance de production. Prenons un exemple grossier, la fabrication des clous. Combien un habile ouvrier, habitué à manier le marteau et faisant ordinairement des ouvrages délicats et difficiles de serrurerie, fera-t-il de clous en une journée? Deux cents. Combien un cloutier de profession en fera-t-il dans une heure ? Deux mille. Quel est l'ouvrage le plus difficile, donner une tète grossière et une pointe à une tige en fer, ou sculpter avec le marteau les méandres d'une clef et d'une serrure? Mais l'habile serrurier est un artiste ; le cloutier n'est pas même un ouvrier; c'est une mécanique. Voilà l'habitude.
La quasi infaillibilité de l'œil et de la main n'est
pas, tant s'en faut, le seul avantage de la spécialité. Quand l'intervention de l'intelligence est utile, on la rend plus complète en la restreignant à un objet et en l'y accoutumant; c'est la même loi dans un autre monde. Une plus parfaite appropriation de l'intelligence à une fonction peut avoir pour résultat un meilleur ouvrier, un meilleur contre-maître, un meilleur directeur de fabrique ; il y a bénéfice à tous les degrés. Non-seulement la simplification du produit par la division a pour résultat une fabrication plus prompte et plus parfaite ; mais il en résulte une simplification du commerce qui contribue directement à l'augmentation et au perfectionnement des produits. Dans le siècle dernier, le même industriel fabriquait l'étoffe et l'apprêtait. Quelle que fût l'étendue de la fabrication, l'atelier d'apprêtage était peu de chose. Il ne pouvait ni bien l'outiller, ni former de bons ouvriers, ni en avoir en nombre suffisant. Les chômages étaient fréquents, les pertes considérables. Cet appendice d'ailleurs augmentait les frais d'installation générale et le capital mort en cas de crise. Aujourd'hui le même apprêteur est alimenté par cinquante fabriques. Il n'a d'autre «ouci que d'améliorer ses procédés d'apprêtage, et par conséquent il a trois fois plus de chances d'y réussir. Travaillant beaucoup, il acquiert une expérience considérable. Les frais répartis sur un grand nombre de produits permettent l'amélioration des ateliers et des machines. Il peut former des appren-
tis> avoir de bons ouvriers, les traiter convenablement. Il ne subit d'autres crises que les crises générales de l'industrie des tissus. Aussi les progrès en fabrication et en bon marché sont-ils considérables; et ils sont dus à la spécialité, c'est-à-dire à l'analyse.
Nous avons toujours un moyen facile de comparer le passé au présent, c'est de quitter pour un moment les grandes villes et d'entrer dans un village. Il y a tel trajet de vingt lieues qui équivaut à un re« cul d'un siècle. Supposons que nous voulions bâtir une maison dans un village de Bretagne à quinze ou vingt lieues du chef-lieu du département, et le chef-lieu du département n'est déjà pas une trop grande ville. La première chose qui nous manque, c'est un architecte; le maître maçon nous en servira. Si nous étions à Paris, nous ferions venir un entrepreneur de charpentes, qui en trois jours nous élèverait en échafaudage muni de planchers et de crics, et la besogne des maçons serait abrégée de moitié. Il n'y faut pas penser; les maçons se feront la courte échelle, et transporteront les grosses pierres par les anciens procédés, à force de peine et de dépenses. Quand il faudra employer le bois, le même ouvrier posera les combles, fera les cloisons, les planchers, les escaliers, les rampes, les châssis; ce sont autant de spécialités dans une grande ville. Voilà donc une maison qui sera mal faite, quelle que «oit l'aptitude personnelle des ouvriers employés,
et qui ne sera pas achevée en on an. Un entrepreneur parisien l'aurait fait sortir de terre en moins de deux mois avec son armée de spécialistes.
L'esprit d'analyse n'a pas fait partout son œuvre. L'a-t-il faite complètement dans les lieux où il règne? Non certes; il reste encore quelque part, même dans l'industrie, des traces de ce tyran détrôné, le plus vieux et le plus redoutable des tyrans, qu'on appelle la routine. Dieu sait ce qu'il coûte encore à notre agriculture. L'âpre esprit du gain, qui dans l'industrie proprement dite a si énergiquement secondé l'esprit d'examen et d'analyse, n'a pas suffi pour chasser la routine de nos campagnes. Cependant on peut dire que son règne a cessé ; l'affaire est faite désormais, il ne s'agit plus que d'aller jusqu'au bout, mais on ne s'arrêtera pas en route. Après avoir lentement, mais définitivement triomphé de la routine dans les écoles, dans les laboratoires et jusque dans les ateliers, l'esprit de Descartes va régénérer notre agriculture. Voilà une conséquence à laquelle l'auteur du Discours de la Méthode n'aurait jamais pensé; mais on n'oserait pas en dire autant du chancelier Bacon, son contemporain.
Ce génie de l'analyse, ou ce génie de la spécialité, car c'est tout un, qui produit tant de merveilles et qui a centuplé l'activité humaine, a bien aussi ses inconvénients. Nous venons de voir la supériorité de l'ouvrier moderne sur l'ouvrier arriéré; mais ce
qui fait la supériorité de l'ouvrier fait l'infériorité de l'homme. L'ouvrier qui est obligé de se faire tour à tour rampiste, parqueteur, menuisier, charpentier, fait moins bien et moins vite ce qu'il fait, mais il exerce mieux son intelligence. Ce n'gst pas à dire que l'ouvrier de Paris soit, de fait, inférieur à l'ouvrier de village ; mais il le serait, sans les ressources intellectuelles que Paris prodigue, môme à ceux qui ne les recherchent pas. Il y a là deux lois qui agissent en sens inverse. Plus l'ouvrage est simplifié, mieux il est fait; plus il est compliqué, moins l'ouvrier laisse chômer son esprit. Montons un degré. Le directeur de travail, qui ne sait qu'une tâche limitée, la sait à fond et la conduit bien; mais la même raison qui rend son intelligence pénétrante, la rend étroite. Peut-être vaut-il mieux pour sa tâche qu'il n'en ait qu'une, mais cela vaut moins pour lui. S'il a quelque richesse d'idées au commencement, il est certain qu'il s'appauvrira à la longue et qu'il finira par enfouir son esprit et son cœur dans cet unique point où sa destinée le confine. Que faire? Spécialiser les tâches, mais agrandir les horizons par l'étude. Il faut regarder surtout devant soi; cependant il faut se sentir capable de regarder à côté. Plus on monte, et plus cette nécessité augmente. Elle est évidente quand il s'agit des professions libérales. On peut savoir faire un clou et ne pas savoir faire une serrure ; mais est-il possible qu'un médecin sache guérir les yeux et n'entende
rien au traitement des oreilles? Un veut men qu'il ait une spécialité, pourvu qu'il ait fait des études générales. Le corps humain est un organisme trèssavant, et très-simple malgré sa complication, car il ne contient pas un organe qui soit absolument indépendant des autres. Ce n'est là qu'une petite raison, une raison de rebut, pour que le médecin spécialiste ne soit pas étranger aux autres branches de la science. Le vrai motif, c'est qu'un médecin doit avoir l'esprit étendu et par conséquent cultivé. D faut même se défier de celui qui a bien étudié la médecine s'il n'a étudié qu'elle. Il ressemble à ces hommes des siècles passés qui, n'ayant pas de moyens de locomotion, passaient leur vie autour de leur clocher, en conservant fidèle ment les préjugés de leurs pères. Il ne connaît rien en dehors de son monde médical ; et comme tout s'enchaîne et se correspond dans les diverses parties du monde et dans les diverses parties de la science, il trébuche à chaque pas qu'il fait, faute de savoir ce qui se passe chez son voisin. De même pour le droit. Nous ne manquons pas de praticiens qui voudraient fermer l'école et réduire tout le noviciat à un stage dans une étude d'avoué. Ils condamnent le droit romain, bien entendu; et pourtant est-on jurisconsulte si l'on ne connaît et le droit romain, et l'histoire romaine, et l'histoire de France, non pas l'histoire des batailles et de la succession des rois, mais l'histoire du droit CGutumier et du droit écrit, l'histoire des mœurs, {a
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▼raie histoire? Quel plus étrange spectacle que celui qu'on peut se donner en ouvrant les livres élémentaires, les livres classiques des diverses sciences qui se divisent le monde? Aucun de ces savants ne sont d'accord. Il n'est pas un métaphysicien qui ne frémisse en lisant la définition de l'espace dans une géométrie, ou celle du mouvement dans un traité de physique. Les moralistes n'ont jamais ouvert un Code, ni un traité d'économie politique. Ces maîtres, qui parlent en maîtres, et qui en ont le droit tant qu'ils restent sur leur domaine, ne rencontrent pas plutôt une proposition appartenant à une autre science qu'ils tombent plus bas que les plus faibles écoliers. Il y a une étude qui est la première de toutes et qui intéresse également plusieurs sciences, c'est celle de l'homme. Les philosophes, les médecins, les jurisconsultes, les littérateurs, l'étudient chacun de leur côté, chacun avec les habitudes et les préjugés de leur coterie, et il y en a bien peu qui se doutent de l'immense profit qu'ils pourraient retirer d'un voyage hors de ses frontières. On peut dire, sauf de bien rares exceptions, que la psychologie des médecins frise de près le ridicule ; elle n'est surpassée en absurdité que par la physiologie des psychologues. Cette bizarrerie éclate, plus encore que dans les livres, dans toutes les assemblées d'hommes instruits. Chacun a sa question où il est compétent; pour les autres il se bouche les oreilles; si par malheur il sort de chez lui et veut parler des
affaires du voisin, il déraisonne. Sommes-nous donc faits autrement que nos pères? Non, c'est notre éducation qui nous a ainsi parqués, et du même coup amoindris. Noos avons bien va qu'il fallait diviser; nous n'avons pas pensé qu'aussitôt après avoir divisé il fallait réunir. Nous n'avons pris de la philosophie que son commencement. Après avoir emprunté à nos écoles le principe d'examen et d'analyse, et en avoir fait pour l'industrie le principe de spécialité qui en est la traduction exacte dans cet ordre de choses, nous avons pris à l'industrie le principe de spécialité et nous l'avons introduit dans nos écoles, où il a des conséquences toutes différentes. C'est tout le contraire qu'il fallait faire. Plus on séparait en bas, plus il fallait, en haut, comparer et réunir. Il fallait mettre la spécialité dans l'apprentissage et la généralité dans l'éducation. La spécialité est à sa place en bas dans les dernières applications de l'activité humaine; mais, à mesure qu'on s'approche des grandes fonctions de l'intelligence, il faut abaisser les barrières, étendre les horizons, faire éclater, faire triompher l'analogie universelle, qui est le dernier mot de la science et de la vie.