L'ecole nouvelle
IL FAUT qu'il comprenne ET CONSENTE. — INFLUENCES QUI AGISSENT SUR SON ÉVOLUTION. — LE SENS DE CETTE ÉVOLUTION. — NÉCESSITÉ d'uNE ÉDUCATION CRÉANT UNE VOLONTÉ INDIVIDUELLE CONSCIENTE. — HOMMES NOUVEAUX, ÉDUCATION NOUVELLE.
La conception générale de l'éducation, telle qu'elle est réalisée de nos jours par l'enseignement public — comme par l'enseignement privé, d'ailleurs, à part de très rares exceptions — ne diffère en rien de celle d'autrefois.
Autrefois l'école se donnait pour raison de former l'enfant à une vie toute de dépendance physique, intellectuelle et morale, restreignant, jusqu'aux limites assignées par ordre, les impulsions naturelles, adaptant les forces et les volontés à une organisation rigoureusement autoritaire. De nos jours elle a les mêmes tendances; on a seulement reculé les limites. Comme les lois, la discipline scolaire s'est pénétrée de plus de science et de plus de respect de la vie humaine ; mais elle est devenue en même
ELSLÂNDER. — l/ÉCOLE NOUVELLE. 1
temps plus étroite, plus minutieuse, et a gardé ainsi son caractère déprimant. On s'est cru permis de l'imposer davantage, parce qu'on introduisait quelque logique dans ses procédés; l'école paternelle de jadis, aux allures familières et simples, a fait place à l'organisation sévère et froide des institutions modernes ; le magister à lunettes, à calotte et à pantalon à plis, candide et solennel, au professeur à binocle et à redingote, correct et pédant.
D'ailleurs, il suffit de se rappeler ses années d'enfance pour comprendre que les principes d'éducation n'ont pas changé : ces casernes, où tout est militairement réglé, où l'activité physique des enfants est réduite au strict nécessaire, où l'activité intellectuelle est contenue et déterminée par une influence extérieure toute-puissante, où toute spontanéité morale est abolie, dénoncent clairement le but de formation qu'on s'y propose. Bâtiments noirs, cours tristes, classes maussades, leçons ennuyeuses, travail rebutant, ordres, punitions, etc., voilà ce qu'évoque en nous le souvenir de l'école. Telle, elle est suffisamment connue de tous pour qu'il soit nécessaire d'en faire plus longue description.
Sans doute, de nombreuses modifications ont été apportées aux anciennes méthodes. Mais qu'importent les méthodes, si le principe essentiel en est demeuré ce qu'il était jadis : annihilation des désirs, des besoins, des volontés de l'enfant sous le despotisme du maître. On a cherché à se rapprocher des procédés de la nature, mais on a gardé la direction extérieure. On continue à réprimer les activités normales résultant des actions et réactions logiques des milieux sur les êtres et des êtres sur les milieux, pour les remplacer par des activités artificielles créées laborieusement sur des apparences et soutenues par la contrainte (i).
(i) Voir notre ouvrage : l'Education au point de vue sociologique.
Du reste, ce principe de la nécessité de la direction extérieure n'est pas renié par la plupart des éducateurs actuels, et il n'entre surtout pas dans les intentions de ceux qui pourraient transformer l'école d'y déroger en quoi que ce soit. On proclame que l'enfant doit être formé selon ces méthodes autoritaires, et on ne prévoit guère, pour l'amélioration des procédés éducatifs modernes, que des cliangemeuts de détail, d'organisation, de programmes. Il sera donc inutile de démontrer ce que nous venons de dire.
Ce qui est à examiner, c'est la valeur du système.
Au point de vue scientifique, elle est fortement contestée. On commence à croire, dans certains milieux, qu'il serait peut-être possible de réaliser l'œuvre de l'éducation des enfants en n'intervenant que pour guider, pour seconder les efforts spontanés auxquels les incite le développement normal de leurs facultés, des besoins mêmes de leur vie; qu'aucune. influence artificielle ne joeut remplacer le libre jeu des activités physiologiques et psychiques. On reconnaît que l'acquisition des connaissances n'est qu'une conséquence de ces activités, et que le développement intégral de l'individu est le but essentiel à atteindre. L'instruction fut longtemps le principal objet de l'éducation ; déjà on ne la considère plus que comme un moyen; certains y voient enfin la résolution naturelle des besoins de l'intelligence.
Ceux qui sont arrivés à penser ainsi prévoient, il est vrai, tant de difficultés à surmonter pour qu'un tel principe soit applicable, qu'une rénovation leur paraît impossible. Ils ne savent que trop quelles profondes transformations devrait subir l'école, combien devrait s'élever la mission de l'éducateur pour espérer de la société actuelle semblable entreprise.
En cela, ils se rangent parmi ceux qui croient que l'autoéducation serait antisociale. Guyau, qu'on ne peut cepen-
dant accuser de tendances réactionnaires, dans son livre : Éducation et Hérédité, jugeant les idées de Tolstoï appliquées à l'école de Yasnaïa Poliana — ainsi résumées : Toute règle à l'école est illégitime ; la liberté de l'enfant est inviolable ; le maître doit même recevoir des élèves l'indication des matières à étudier et des méthodes à suivre - dit : « L'école de Tolstoï peut bien jjréparer l'enfant à une société comme le grand écrivain la rêve, sans juges, sans prisons, sans armée; mais l'anarcliie scolaire est une détestable préparation à la vie organisée et légale des sociétés actuelles. »
Les uns et les autres évoquent donc contre l'auto-éducation l'argument sociologique, les uns avec regret, les autres par conviction; et ils ont raison. Nous avons vu, en effet, dans la première partie de cet ouvrage (i), combien peu efficaces sont les raisons scientifiques que l'on peut évoquer en matière d'éducation, si les circonstances de l'évolution sociale ne les renforcent, ne les consacrent. A propos du système d'éducation que nous exposerons ici, — système basé sur le principe du libre développement, sous l'influence des circonstances naturelles du milieu et secondé par l'école, des facultés, des aptitudes de l'enfant, — il nous faudra donc écarter avant tout cette objection et essayer de prouver que, non seulement l'avenir nécessitera l'œuvre attendue, mais que, même pour la vie organisée et légale des sociétés actuelles, une telle éducation serait la meilleure préparation possible.
L'argument est basé sur cette idée (dogme pour la plupart) que, dans nos sociétés, l'autoi-ité constitue la grande force de coliésion qui crée, harmonise et maintient les fonctions de la vie générale. Quand on dit, en effet, société organisée, on entend, malgré toutes les apparences
(i) L' Éducation, ouv. cité.
que l'on donne aux systèmes de la représentation populaire, société organisée par les individus supérieurs d'une majorité.
Or, c'est sur cette idée qu'il s'agit de s'entendre, car, en réalité, l'autorité a, socialement, une tout autre signification que celle qu'on lui attribue, et s'exerce de tout autre manière que celle qu'on lui prétend. Il y entre un élément de liberté, de spontanéité humaine qui, loin de l'affaiblir, la renforce, et sur lequel il faut largement compter, sous peine dé nuire au développement normal de la société.
Le mécanisme de l'évolution sociale est le même pour le développement entier des sociétés et un procédé analogue se retrouve dans le mode de formation et de développement de tous les organismes, des colonies animales qui sont aussi des groupes sociaux, formés de plastides. Cette évolution de tous les groupes sociaux s'accomplit en vertu d'une seule cause : la lutte contre les grandes forces naturelles. Tandis que, pour les organismes, la lutte se réduit à une adaptation de plus en plus complète, de plus en plus étendue aux milieux, pour les sociétés, elle s'élève à la conquête des puissances extérieures, à leur asservissement.
Or, toute adaptation nouvelle, toute conquête nouvelle, a pour conséquence une différenciation fonctionnelle parmi les éléments du groupe où elle se produit. C'est ainsi que les groupements humains primitifs se formèrent sous l'influence du prestige dominateur d'individus mieux doués. Et chaque fois que, dans ces groupements initiaux se produisait une de ces découvertes qui affranchit un peu la vie humaine de la sujétion des forces extérieures, aussitôt s'accomplissait une différenciation qui, en même temps qu'elle adaptait la vie du groupe à une condition supérieure, en augmentait la cohésion.
Voilà le phénomène simple de l'évolution organique
auquel tous les autres, d'une apparente complexité, peuvent être aisément ramenés ; il représente le mode essentiel du développement des organismes formés par groupement.
Or, on dit que cette influence du prestige dominateur ou de l'intelligence victorieuse des forces naturelles, la suprématie, en un mot, à qui va l'autorité, est le principe même de l'organisation sociale ; donc, que c'est bien elle qui, graduellement, crée, multiplie, perfectionne les fonctions, constitue la cohésion du groupe et l'harmonie de la vie générale.
Mais, de même que, dans une colonie animale, la nécessité d'adaptation est subie par tous les plastides, dans une société, une suprématie n'est pas le résultat de l'effort de l'individu seul qui la détient ;• elle est l'effet, en lui concentré, de l'effort social tout entier ; les espérances générales, longuement conçues et voulues par tous, se réalisent en lui.
Et, de même que, dans une colonie animale, la différenciation est accomplie à la fois par tous les plastides qui se partagent les fonctions de la vie, dans une société, l'action organisatrice qui est attribuée généralement aux individus supérieurs, est accomplie par tous les éléments du groupe social, en ce sens qu'il y a consentement de tous au nouvel ordre de choses nécessité par des circonstances nouvelles. C'est, d'ailleurs, pour cette raison qu'elle se réalise si facilement, et de plus en plus facilement, à mesure que se perfectionne la vie générale.
Une des plus célèbres expériences de Trembley sur lefi hydres d'eau douce nous montre comment les tissus organiques se transforment et s'adaptent à de nouvelles conditions d'existence. Les hydres sont, comme on sait, de petits animaux qui offrent la forme générale d'un cornet dont l'extrémité pointue serait pourvue d'une sorte de ventouse leur permettant de se fixer sur les corps sub-
mergés, tandis que l'ouverture serait surmontée par les bras du polype. Or, on peut retourner l'hydre comme un doigt de gant. Pour que l'animal continue à vivre, il faut donc que son exoderme, qui lui servait de peau, se mette à digérer et que son endoderme, qui jouait le rôle de muqueuse digestive, devienne au contraire, la partie tout à la fois protectrice et sensible du corps. Et c'est ce qui se présente en effet. L'adaptation organique s'accomplit donc à la fois, sous la nécessité de circonstances nouvelles, par tous les plastides qui constituent les tissus organiques de l'animal. Dans les colonies animales, des individus de même espèce, de même origine, issus des mêmes parents, demeurant unis les uns aux autres, formeront des organismes en se transformant selon les fonctions qu'ils assument, et cela simplement sous l'empire des nécessités de l'existence et par une espèce de volonté harmonique. Les uns, accaparant pour eux seuls les fonctions relatives à l'alimentation de la société, auront des organes propres à saisir les êtres qui doivent devenir leur proie, une bouche, un estomac, dans lequel les matières alimentaires seront élaborées, pour être réparties ensuite, grâce à un système de canaux plus ou moins compliqué, dans toutes les parties de la colonie. Quelques-uns se trouvant particulièrement chargés de la reproduction, tout l'effort nutritif se portera chez eux vers l'appareil génital. D'autres encore pourront avoir en partage la locomotion et acquerront dès lors de nouveaux organes appropriés à cette importante fonction.
C'est ainsi que les colonies animales se transforment en individualités nouvelles, plus complexes.
N'en va-t-il pas de même dans les sociétés humaines, et ne voyons-nous pas que, en elles, comme dans les organismes, une conscience se constitue et, avec elle, une personnalité réelle où se confond en partie celle des citoyens. Cette personnalité ne résulte pas de la
prédominance d'un membre quelconque de la société qui impose aux autres sa volonté et les réduit à l'état d'esclaves : chacun concourt à la former par l'abandon qu'il fait d'une partie de sa liberté, par sa soumission à tout ce qui est nécessaire à la prospérité de l'association qui lui donne en échange une part de bien-être bien plus grande que celle à laquelle lui donneraient droit ses facultés personnelles, s'il était livré à lui-même.
II n'est donc pas niable que la grande force qui harmonise et maintient les fonctions de la vie sociale réside tout entière dans l'individu lui-même, se manifeste par son acquiescement de plus en plus spontané, de plus eu plus conscient, à la forme sociale de la vie, volonté plus ou moins réfléchie, engendrée d'abord phénoméniquement, puis devenue organique et instinctive par acquisition atavique. Si on consulte l'histoire de la formation des sociétés, on voit que, sous l'action apparente de l'autorité, c'est elle qui les a constituées, c'est elle qui continue et continuera à en régler le développement. Sans cesse elle grandit, s'étend, pénètre peu à peu jusqu'aux couches les plus profondes de l'organisme qu'elle régit; plus une société se développe, c'est-à-dire plus se différencient ses fonctions, plus s'affirme et s'impose dans toutes ses parties la discipline organique qui en règle les concordances et les rythmes, plus s'atténuent les causes de désordre et disparaissent les tendances de dissolution si puissantes au début de sa constitution.
Cette explication donne en réalité au principe d'autorité une tout autre signification que celle qu'on lui attribue d'habitude et, sans même en réduire la conception première, lui attribue cependant des conséquences très importantes que nous allons montrer tout à l'heure.
Ce n'est plus un droit supérieur, d'essence surnaturelle selon les uns, plus ou moins sacré aux yeux mêmes des
plus indépendants ; c'est la raison de plus en plus humaine de la solidarité sociale.
Que l'on compare ce qu'était autrefois l'autorité à ce qu'elle est de nos jours, et la signification qu'on lui donne ici apparaîtra clairement. L'homme du passé se courbait sous la toute-puissance de ceux qui étaient les maîtres. Il devait sentir leur rude main constamment sur lui pour obéir aux lois qu'ils édictaient. Et, dans les actes de la vie morale, il fallait tout le prestige, le surnaturel pouvoir de la religion pour le maintenir dans le devoir. C'était là un mode de vie conforme à l'état de dépendance de l'homme vis-à-vis de la nature ; la brutalité de la discipline sociale et la grossièreté, la sauvagerie des mœurs qu'elle ne parvenait à maîtriser cependant qu'avec peine, étaient en harmonie avec la dureté, la misère de l'existence humaine. Aussi, malgré toute la force apparente des dominations, la cohésion sociale était-elle bien précaire. Il en était de la société comme de ces organismes primordiaux dont la vie générale est si peu établie, dont les fonctions sont si peu différenciées qu'une scission est toujours possible qui laisse indemne la vie de tous leurs éléments.
Au cours des siècles, la pression extérieure de l'autorité a graduellement diminué et a été remplacée par une force intérieure qui n'est qu'une forme plus puissante de la discipline sociale nécessaire.
L'autorité subit ainsi une lente et continue métamorphose qui a pour conséquence une libération graduelle de la volonté humaine, c'est-à-dire qu'elle devient, aux yeux des hommes, comme un symbole du devoir. L'homme normal de nos jours sent en lui et non hors de lui la raison de ses actes, la raison de sa soumission ou plutôt de son adhésion à la loi sociale. Il y a, dans l'instinctif respect que témoigne la foule à la loi, non plus la crainte animale de la force, mais l'acceptation de la nécessité supérieure du bien général.
Or, cette transformation s'est accomplie dans tous les domaines de la vie, et ce sont les conquêtes du génie humain qui l'ont réalisée. Plus l'homme devient puissant en face de la nature, plus, en môme temps que s'harmonise et se perfectionne l'organisme social, il s'élève lui-même en dignité et en intrinsèque valeur.
Il faut donc entendre par autorité une force sans cesse en évolution, dont la signification nécessairement reste toujours la même puisqu'elle représente le principe d'organisation et de cohésion de la société, mais dont la puissance s'affirme, en grandissant, par l'adhésion spontanée et de plus en plus complète des volontés individuelles à l'état social.
Dès lors, le pouvoir de l'autorité doit résider tout entier dans l'accord de la conscience humaine et des circonstances de la vie sociale ; c'est là la condition naturelle de l'harmonie sociale, simple conséquence, nous venons de le voir, du mode de développement de l'organisme.
Il est donc nécessaire que la conscience humaine soit à la hauteur de ces circonstances, sinon l'autorité doit suppléer par la contrainte à la spontanéité normale, s'affaiblissant ainsi elle-même.
Et nous aboutissons à cette conclusion que, quel que soit l'état de l'organisation sociale, quel que soit le degré d'avancement de son développement, aussi bien pour la vie organisée et légale des sociétés actuelles que j)our la vie sociale que rêve Tolstoï, il faut que l'homme comprenne les circonstances au milieu desquelles il doit vivre, afin qu'il puisse consentir librement aux conditions qu'elles lui créent. L'idéal vers lequel nous marchons, dit Spencer (i), est une société où le gouvernement sera amoindri autant qu'il peut l'être, et la liberté augmentée autant qu'elle peut l'être ; où la nature humaine ^era, par
(i) Classification des sciences, p. 121.
la discipline sociale, façonnée à la vie civile de manière à rendre inutile toute répression extérieure, et à laisser chacun maître de lui-même ; où le citoyen ne souffrira aucune entrave à sa liberté, excepté celle qui est nécessaire pour assurer aux autres une liberté égale ; où la coopération spontanée qui a développé notre système industriel, et qui continue de le développer avec une rapidité toujours croissante, aura créé des agences pour l'exercice de presque toutes les fonctions sociales, et n'aura laissé pour tâche à l'action gouvernementale d'autrefois que celle de sauvegarder la liberté et de rendre possible cette coopération spontanée; où le développement de la vie individuelle n'aura d'autres limites que celles qui lui sont posées par la vie sociale, et où la vie sociale n'aura d'autre but que celui d'assurer le libre développement de la vie individuelle.
Pourquoi donc, dès lors, une éducation telle que nous l'avons définie serait-elle dangereuse? S'agit-il de placer l'enfant dans un milieu autre que celui de la vie même? Bien au contraire. Mais nous soutenons qu'il n'est pas nécessaire de remplacer l'action des influences naturelles et légitimes qu'elle exercera sur lui par celle des influences artificielles qu'on lui fait subir maintenant et dont nous avons montré comment elles faussent les énergies.
Nous dirons plus : C'est pour ne l'avoir pas compris assez tôt que la société actuelle est en plein état de crise. L'éducation, depuis trop longtemps, manque à sa mission. Elle n'a pas su aider les générations actuelles à comprendre des circonstances absolument différentes de celles des temps passés, et il est arrivé que la cohésion, l'harmonie sociale se sont affaiblies, que l'autorité a dû suppléer, comme nous le disions plus haut, par la contrainte, à la spontanéité absente, accentuant ainsi le désordre par la provocation à la révolte.
C'est ce qu'il ne sera pas inutile de montrer ici, afin qu'apparaisse mieux la nécessité d'une nouvelle conception de l'éducation, de l'éducation dont, en somme, il faut attendre la reconstitution de l'harmonie sociale si profondément troublée.
Nous venons de voir que l'harmonie sociale résulte de l'accord de la conscience humaine et des conditions générales de la vie organisée. En effet, l'évolution de la société et celle de l'homme s'accomplissent ensemble ; les conquêtes de l'intelligence, les réalisations du travail humain modifient les milieux, améliorent les conditions de hi vie ; les milieux, à leur tour, transforment l'homme qui s'élève à une compréhension plus haute de ses droits et de ses devoirs. Et la force de cohésion organique, passant de l'extérieur, où elle est autorité, dans la conscience humaine, où elle est spontanéité, volonté individuelle, devient graduellement pins forte. C'est de l'accomplissement harmonique de cette évolution que dépendent les progrès des sociétés et des hommes dans tous les domaines de la vie.
Or il se peut — l'histoire nous en signale des cas nombreux — que des déséquilibres passagers s'y produisent. Ces cas se présentent souvent aux périodes de rapides progrès humains, ou bien lorsque, longtemps, les conséquences naturelles de ces progrès ont pu être annihilées par la résistance fonctionnelle des institutions. Il se peut, en effet, pour des raisons très différentes, allant de la fatalité jusqu'à l'erreur humaine, que l'évolution nécessitée soit si profonde que les transformations ne peuvent s'accomplir assez rapidement. C'est alors que se déclarent des causes de trouble pour l'organisme social. A ces époques-là, au lieu d'être secondé dans l'évolution qui le sollicite dans le milieu renouvelé, l'homme est retenu par les institutions, réactionnaires par essence. Et le
désarroi bientôt se déclare en lui, créant un malaise grandissant. D'une part, il n'est pas à la hauteur des faits nouveaux, son passé l'alourdit, le paralyse ; d'autre part, il s'insurge contre l'ancien état des choses. C'est alors que sont écoutées les paroles de ceux qui comprennent et qui sentent, qui, parlant pour l'avenir, ne sont d'habitude pas suivis et passent inaperçus. Ce sont les époques où les philosophes l'emportent dans l'attention publique, recueillent le suffrage des foules — ce qui fait dire que ce sont ces hommes, appelés grands hommes, qui créent les grands mouvements sociaux, alors que leurs œuvres prennent surtout leur retentissement des circonstances où elles apparaissent et des sensations qu'elles traduisent. Et n'est-ce pas à une telle époque que nous vivons maintenant? Xe sent-on pas qu'il y a désaccord entre l'homme et son milieu, qu'il y a comme une rupture entre les désirs, les besoins, les aspirations de l'un et les conditions de la vie que lui impose l'autre. L'homme ne peut en effet se satisfaire de l'idéal que lui propose la société actuelle, idéal qui se résume en un mot vide de sens : parviens. Cet idéal l'isole, et c'est en cela qu'il est faux. Il y a en nous un instinct de solidarité qui s'insurge contre la nécessité d'être ennemis de nos semblables. La lutte pour l'existence ne doit pas aboutir, dans une société, à une œuvre de destruction ; elle suppose, au contraire, pour qu'elle soit féconde, à côté du but individuel, un but humain qui fait la vraie valeur de l'effort. Or, c'est la conscience de cette valeur supérieure de l'acte qui fait défaut à la plupart des hommes, parce que la société n'a pas su remplacer les espoirs disparus par l'idéal qui devrait orbiter toutes les volontés, celui du bonheur de l'humanité. A défaut d'un tel idéal, que peut-elle nous proposer qui vaille la peine d'être tenté et qui n'aboutisse à la plus cruelle désillusion? Efc à quoi est-elle arrivée en abandonnant l'homme à lui-même, en négligeant de lui
rendre possible, par une éducation conforme à sa dignité, la conception de son devoir, en l'assujettissant étroitement à une organisation qui étouffe les tendances les plus nobles de sa nature? Les vitupérations ordinaires des gens soi-disant vertueux contre les turpitudes du siècle et la corruption des mœurs de notre temps, les statistiques désastreuses sur la criminalité, la folie, l'alcoolisme, accusant une si effrayante progression de la démoralisation moderne, les récriminations indignées des possédants et des dirigeants contre les revendications populaires — tous ces faits se tiennent — nous le disent suffisamment. L'implacable égoïsme de l'homme de nos jours, l'ardente férocité de la lutte pour l'existence, l'effarante haine des vaincus, le cynisme hautain des vainqueurs sont de science générale.
Pour qu'il soit devenu ce que nous le connaissons actuellement, il faut que l'homme ait subi, subisse des influences cruellement anormales. Sans avoir une très haute opinion de lui, on peut difficilement accepter que, tel qu'il nous apparaît, il soit dans son état social naturel. La preuve en est dans la souffrance que nous avons tous de devoir être si durs à l'égard de nos semblables, sous peine de défaite certaine, et dans les efforts douloureux qu'accomplissent tant de cœurs généreux pour faire régner un peu d'amour parmi nous. Ah! cette impuissance de la bonté ! Quel plus bel exemple en peut-on trouver que dans la conduite de cet homme qui, maître d'usine, riche et |)itoyable, est obligé de pressurer ses ouvriers, tandis qu'il consacre une grande partie de ses biens à des œuvres de charité?
Non, nous vivons à une de ces époques de désarroi et de misère qui ont leurs causes en dehors des volontés humaines, mais dont la résolution n'est pas au-dessus des forces humaines, à condition qu'on en comprenne la signification.
Si l'on s'est lieurté jusqu'ici à d'irréductibles difficultés, c'est parce qu'on a tenté de réagir contre les faits au lieu d'en seconder l'accomplissement normal, parce que, au lieu d'aider aux évolutions nécessaires et de reconnaître les conditions nouvelles de l'harmonie sociale créées par le labeur humain, on a voulu entraver l'action des forces naturelles.
On dit, en effet, que la cause du déséquilibre social réside dans l'influence violemment rénovatrice et perturbatrice de la science. Cela est vrai. Mais lorsqu'on affirme que c'est parce que cette science a enlevé à l'homme ses croyances, ses illusions et la loi surnaturelle qui dirigeait sa vie, que le désordre s'est mis dans ses pensées, ses vouloirs et ses actes, on récrimine bien inutilement et bien dangereusement et on est bien prêt de proposer des solutions fausses.
Or, cette idée se retrouve dans les deux doctrines qui se partagent les esprits. Les uns, — au fond condamnant la science et dissimulant peu qu'ils la voudraient au moins ésotérique et religieuse comme aux temps des théocraties anciennes, arme de i^restige entre les mains des prêtres, — voudraient simplement retourner en arrière, revenir aux anciens dogmes, ce qui est absurde. Les autres, affranchis eux-mêmes des dogmes religieux, et ne concevant pas la possibilité de cette régression, respectant d'ailleurs infiniment la science qu'ils proclament la souveraine dispensatrice de tout progrès, mais ayant foi en une morale abstraite, en une intuition humaine du bien et du mal, veulent en renforcer l'influence par toutes espèces de moyens de propagande et d'encouragement, fondations de sociétés de moralisation, institutions de concours de vertus diverses, oeuvres de diffusion des idées salutaires par le livre et la parole, etc., etc.
Ces deux théories reposent sur une illusion qui ne fait pas beaucoup de mal i^arce qu'elle est sans conséquences.
îes faits sociaux s'accomplissant dans la réalité, mais qui détourne les hommes d'action d'entreprises j)lus efficaces. Elle provient, cette illusion, de l'habitude qu'on a d'établir entre les faits d'ordre religieux ou philosophique et ceux d'ordre social des rapports qui n'existent pas. Il y a, en effet, un domaine de pure spéculation absolument séparé des conditions de la vie sociale, et un domaine de la volonté, de la mentalité humaines qui dépend directement et uniquement d'elles. La vérité religieuse pas plus que la vérité philosophique n'ont d'influence effective sur les rapports humains : l'une règne dans l'inconnu, le mystère; l'autre dans l'idéal. Les plus hautes créations de la pensée, les plus belles conceptions de la religion n'ont jamais rien changé à la vie de l'humanité. C'est par suite d'une illusion fort compréhensible que l'on a longtemps cru, que la plupart croient encore que ce sont les idées, les rêves, les révélations religieuses qui ont niené, qui mènent le monde. En réalité, une idée quelconque, de quelque ordre que ce soit, ne peut triompher que lorsque l'état social le veut, lorsque toute la vie a évolué d'ensemble jusqu'au point que représente cette idée dans le temps ; et alors se réalisent simultanément toutes celles qui sont sur le même plan. C'est ce qui fait que la plupart des idées sont d'abord des utopies et qu'elles ne sont rejointes que lentement et jjéniblement par la lourde humanité. Il lui faut, à cette humanité, asseoir ses j^rogrès sur les solides assises du travail; elle n'a pas les ailes de l'idée; il lui faut construire, et solidement, et ne rien laisser inachevé, élever un à un les degrés qui la hausseront vers les cieux. Et seule la science peut l'aider dans son dur labeur ; c'est à elle seule qu'elle doit demander les moyens de se rapprocher des rêves qui la sollicitent. Les plus belles conceptions de la vie datent de l'antiquité ; le boudhisme, le taoïsme renferment des idées morales d'une envergure qu'on ne rencontre que rarement dans les religions
modernes ; les philosophes de tous les temps, de toutes les civilisations ont dit des choses qui nous étonnent et dépassent de beaucoup les plus audacieuses esi)érances. Et, malgré tout cela, où en sommes-nous? Là seulement où le pauvre savoir humain, où le pauvre labeur humain peuvent situer la réalité philosophique ou religieuse, c'est-à-dire bien loin encore de ces beaux rêves.
On se trompe donc cruellement si on croit que l'idéal peut avoir une inflaence quelconque sur les vouloirs, sur les actes des hommes. Il reste dans un monde supérieur où tout est aisé et brillant; l'homme peut bien y songer; en réalité, il reste enfermé dans son milieu, un milieu tel qu'il l'a pu faire, prisonnier des circonstances de tout ordre qui l'environnent, lié à ceux qui l'entourent, qui luttent, qui s'acharnent à ses côtés, en proie à ses passions, à ses désirs, à ses faiblesses.
Il est donc faux de croire que le remède à la crise actuelle puisse se trouver ou bien dans le retour aux anciennes croyances, ou bien dans le renforcement des lois morales d'une philosophie supérieure. La cause du mal résulte d'une situation très logique, quoique anormale, réside tout entière dans le conflit que produit entre l'homme et la société la résistance des institutions.
Il est incontestable que, depuis quelque cinquante ans, le milieu social s'est profondément modifié. Le mouvement général de la vie s'est étonnamment accéléré ; le travail est plus intense, plus rapide; les choses se produisent, se détruisent, se transforment avec une remarquable aisance. La machine précipite sans cesse sa trépidation ; le geste humain doit donc suivre, se multiplier, se préciser. Le calme des époques passées est rompu ; il faut aller vite ; il faut aller de l'élan qui emporte tout. On exige du travail humain toujours plus et mieux. La lutte pour la vie est bien plus ardente, plus fiévreuse qu'autrefois; la lenteur,
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la réflexion no sont pour ainsi dire plus permises ; il faut comprendre à demi-mot, il faut agir promptement. D'autre part, les dangers de l'existence se' sont multipliés ; une distraction peut être mortelle ; il faut que le regard soit vif, les nerfs toujours bandés, les mouvements précis. Dans l'ordre moral et intellectuel aussi bien que dans l'ordre physique la rapidité et la décision sont nécessaires. Une sorte d'impérieuse loi impose aux hommes un mouvement de vie énergique et sûr; il ne leur est plus permis d'iiésiter, de recommencer ; tout doit être calculé et prévu jusque dans les moindres détails sous peine d'échec irrémédiable. Il faut être ingénieux, adroit, toujours aux aguets, très prompt à s'adapter à des circonstances qui changent sans cesse, persévérant et courageux et, pardessus tout, capable de prévoir les besoins nouveaux.
Ces constatations sont si peu exagérées, que l'on signale depuis quelques années, comme une espèce d'énervement qui détraque les organismes les plus faibles, qu'une maladie nouvelle est apparue, une maladie spéciale à cette époque de fièvre à laquelle le corps humain, comme pris au dépourvu, n'a pu se faire encore.
Faut-il déplorer, comme on n'est que trop tenté de le faire en certains milieux, cette surexcitation? Faut-il réagir? Ce serait inutile, et à quoi bon? Ce qui se passe est en somme très normal, et inévitable. C'est simplement une conséquence de la perturbation profonde qu'ont apportée dans le milieu social les applications, étendues à l'activité générale, de tant d'importantes découvertes scientifiques réalisées brusquement en ces cinquante dernières années. Tout vient de là, et il faudra bien s'accoutumer à une situation que notre misonéisme instinctif nous porte à déplorer. La concurrence vitale force les hommes à se servir des moyens que leur donne la science de satisfaire plus vite et mieux aux besoins de tous, et nulle volonté, nulle résistance ne peut s'opposer
aux nécessités du monde en évolution. Cela produit des souffrances, des misères évidemment; même, souvent, le mal paraît plus grand que le bien ; mais la souffrance est passagère ; après les sacrifices inévitables, le bien apparaît, durable. A Verviers, un jour, les ouvriers d'une fabrique de drap se mirent en grève parce que le maître d'usine voulait leur imposer l'emploi d'un nouveau métier à tisser qui permettait à un seul homme de conduire, avec moins de fatigue, six machines au lieu d'une. Le patron avait longtemps retardé l'innovation ; la concurrence la lui imposait; les ouvriers durent céder. C'était inéluctable.
Les récriminations sont parfaitement superflues et, d'ailleurs, absurdes. Il en est qui s'amusent encore à discuter la réalité du progrès — mot fort mal entendu par la plupart, considéré au point de vue du bonheur humain quand il ne faut y voir, comme l'a défini Spencer, qu'une signification de l'évolution. Ils perdent leur temps. Bon gré, mal gré, il faut que les hommes en subissent les lois. Après les premières peines, après les premières résistances les individus évoluent, font face aux nécessités nouvelles, se trouvent à même de s'orienter dans ce milieu qui d'abord leur semblait si déroutant.
Il est donc nécessaire que, dans un monde où les machines vont si vite, où elles impriment au commerce, à l'industrie, un branle si intense, l'homme apprenne à aller vite aussi, suive le mouvement général. D'abord surmené, d'abord fiévreux, peu à peu, avec l'habitude le calme reviendra et il se trouvera aussi à l'aise dans ce milieu agité que dans la calme thébaïde d'où il sort. La rapidité ne l'effrayera plus, pas plus que les dangers nouveaux ; parmi le bruit violent des chocs, la palpitation des volants, le glissement vertigineux des courroies, lui qui d'abord était étourdi, chancelant, malade, passera tranquille ; son organisme se pliera aux nécessités du geste
nouveau et il s'adaptera si bien à cette vie que l'ancienne lui paraîtra grise, froide, désespérément lente et monotone.
Or, serait-il possible de nier qu'une rénovation du labeur humain bouleversant les habitudes de la vie si profondément, si complètement, jusqu'à provoquer des réadaptations organiques, ait eu une influence énorme sur la mentalité humaine? Dans ce milieu d'intense activité, le cerveau ne reçoit-il pas des impressions si fortes, si rapidement renouvelées, qu'il s'y produit comme une électrisation plus forte, un échauffement qui en augmente la puissance, aiguise les sensations, étend singulièrement le domaine des relations psychiques? Ces nécessités de comprendre vite, de décider, d'agir de prime-saut ne surexcitent-elles pas le travail cérébral, n'augmentcntelles pas la portée de l'organe? Le milieu de chacun s'élargit sans cesse, et dans ce milieu passent des courants de sensations, d'idées, qui exercent une action puissante sur l'intelligence générale. Voyez, par exemple, ce que réalise la presse, aidée du télégraphe, du téléphone ; les faits du monde entier, instantanément connus de tous, répandus tout palpitants de leur réalité présente et discutés partout, provoquent maintenant des mouvements de la conscience humaine autrefois inconnus ; on peut dire que la presse a fait naître en ces dernières années dans le monde entier une communion d'idées qui a prodigieusement développé la solidarité humaine, a créé pour ainsi dire une force nouvelle, cette volonté sociale qui se manifeste en toutes les circonstances où l'œuvre de tous est menacée.
Si, des effets généraux, on va aux résultats particuliers des influences évolutionnaires des milieux nouveaux sur les individus, quelles différences ne constate-t-on pas entre l'habitant des grandes villes modernes et celui des bourgades de province qu'elles étaient autrefois ! Quelle finesse chez l'un, quelle curieuse faculté de se tirer
d'affaire au milieu des circonstances les plus difficiles, de profiter des moindres occasions, quelle rapidité de mouvement, quelle merveilleuse facilité d'adaptation ; et que l'autre était lent, lourd, embarrassé ! — Nous examinerons tout à l'heure le revers de la médaille et, comme on le verra, il nous fournira quelques arguments.
Ces influences, donc, se font évidemment sentir à travers la vie tout entière des hommes qui y sont soumis et, de même que certaines habitudes d'agir, certaines habitudes de penser changent au point de faire disparaître peu à peu les anciennes certitudes, de faire naître des aspirations nouvelles, des besoins nouveaux.
Elles développent chez les hommes des aptitudes de self-government que ne possédaient pas ceux des générations antérieures, mais aussi des besoins de liberté qui témoignent d'une dignité plus haute. Certes, il est rare de rencontrer un individu qui représente entièrement le type des milieux modernes ; mais, chez la plupart se remarquent des tendances plus ou moins fortes à s'en rapprocher. Ce serait un homme d'esprit réfléchi et calme, de jugement froid et net; actif, ne s'attardant pas en hésitations et marchant d'un pas décidé dans la voie choisie, même mauvaise, corrigeant alors en route la faute commise ; ne prenant conseil que de lui-même; capable de se débrouiller tout seul ; habitué à ne compter que sur ses propres forces ; attentif à tout ce qui se passe autour de lui ; ouvert aux idées nouvelles ; apte à comprendre les nécessités qui s'imposent ; prêt à mettre à profit toutes les occasions favorables ; n'abandonnant rien au hasard et sachant tirer de tout et de lui-même le meillcar parti possible. — Au moral, de volonté forte et sûre; conscient de sa valeur; voulant ce qu'il peut; tranquille dans la joie, ferme dans la douleur ; n'aimant pas à obéir, n'aimant pas à commander, mais comprenant son devoir et l'exécutant spontanément jusqu'au bout, exigeant cela aussi des autres ; franc,
méprisant les petits moyens, les petites intrigues, les petits faux-fuyants ; acceptant la conséquence d'une faute sans récriminations inutiles, mais prêt à défendre ses droits jusqu'à la dernière extrémité, envers et contre tous; bon sans faiblesse, serviable; aimant lete forts, secourable aux faibles dans la mesure de leurs mérites ; courageux, préoccupé toujours de n'importuner personne; tout cela dans la conscience entière des devoirs de solidarité qui l'unissent à toute l'humanité et dans celle de sa qualité d'homme; cédant toujours à la raison supérieure, jamais à l'arbitraire. — Au physique, réunissant les qualités d'une race énergique, robuste, agile, pouvant se servir de ses membres, adapté aux circonstances de promptitude et de légèreté que le milieu exige.
N'est-ce pas là l'individu que notre époque réclame? Xe sont- ce pas là les qualités dont on devine la virtualité chez les hommes de nos jours? Ah! étrangement dénaturées, presque méconnaissables et transformées même en défauts terribles. Car les vices humains, les tares sociales dont on nous fait journellement le sombre tableau ne sont que des manifestations d'une éneigie dévoyée, dénaturée. Les dons de volonté et de force, de courage et de fierté que développent les milieux nouveaux sont devenus égoïsme, méchanceté, cruauté, révolte chez les forts, désespoir, haine, cynisme chez les faibles. Mais pourquoi? Parce que la société n'a pas su se transformer, elle, selon les nécessités qui agissent si puissamment sur l'homme, attardée aux anciennes formes, comprimant, violant partout des énergies qui, ne pouvant se déployer librement, se contournent, se déforment, deviennent des monstruosités ; parce que, dès l'enfance, elle déprime tant de précieuses aptitudes qui ne demandent qu'a éclore et qui devraient devenir les forces attendues; parce qu'elle étreint la volonté et l'intelligence de l'homme dan« l'étau de ses lois surannées, aux sévérités stupides, aux bruta-
lités de cliiourme, dans l'appareil de ses institutions aux rigueurs ridicules répondant à des besoins d'un autre âge; parce que l'organisation que son autorité permet devient une torture pour l'iiomme, donne au travail une forme odieuse, abrutissante et torturante, à toute la vie qui demande expansion et liberté, une platitude, une banalité, une raideur décourageantes.
Oui, l'homme de nos jours a en lui des virtualités dont la société ne veut pas, des puissances qu'elle ne lui reconnaît pas le droit d'avoir, qu'elle préfère déprimer et dénaturer. Et elle s'étonne alors du désordre de la vie moderne, d'un tel décliaînement de mauvais instincts, de désespoir et de révolte, qu'elle n'y peut presque plus faire face. Obstinément elle accentue la rigueur de ses contraintes, elle renforce ses résistances, et elle déplore de n'arriver à aucun résultat, et elle ne songe qu'à d'enfantins moyens de suggestion pour retenir l'homme dans l'obéissance.
Il suffit donc de mettre en parallèle les influences que subit l'homme de notre époque dans le milieu nouveau que lui ont créé les formidables conquêtes de la «cience, si rapidement utilisées, et les circonstances que maintient la société, pour comprendre à quelles conséquences doit aboutir semblable conflit. D'une part, on exige de l'homine une énergie vitale plus grande ; d'autre part, on le maintient dans les contraintes anciennes; il est impossible, dans ces conditions, qu'un développement normal se continue en lui. La société actuelle est tracassière, mesquine, tyraunique ; il faut qu'elle se transforme selon les nécessités qu'a amenées le labeur humain.
Comme nous l'avons montré plus haut, l'homme a senti passer en lui une partie plus grande de la force cohésive extérieure, et il faut que cette force trouve à s'exercer ; il faut que le milieu social se transforme à son tour pour en
permettre la mise en œuvre ; c'est-à-dire que les forces extérieures relâclient leur étreinte moins nécessaire, laissent à la vie humaine plus de liberté, puisque l'homme en est digne.
Cette nécessité est sentie du reste par tous ceux qui, d'une manière quelconque, ont des hommes à conduire. Les chefs d'usine savent qu'on n'obtient plus rien des ouvriers par les anciens moyens de violence et de hauteur, et qu'il devient de moins en moins possible de les traiter comme autrefois ; les juges comprennent qu'il faut introduire dans les lois plus de bonté et de pitié, laisser aux fautes de larges possibilités de pardon ; les dirigeants savent que l'autorité doit être juste et humaine si elle veut être forte; les éducateurs savent que l'enfant luimême doit être traité avec douceur et bienveillance. Partout on sent que le relèvement de l'homme réside en lui-même, dans les forces qui sont en lui et auxquelles il faut laisser expansion, auxquelles il faut faire appel.
En ce sens, tous ceux qui encouragent le déploiement de cette volonté que l'on devine, obstinée, réfléchie et calme, dans toutes les revendications de l'homme, comprennent admirablement leur devoir. Non, il ne faut pas désespérer de l'humanité; il faut avoir, plus que jamais, foi en elle. Elle fait son devoir, elle travaille. Qu'on lui donne la vie à laquelle elle a droit; qu'on lui laisse les mo3''ens d'aller à de nouveaux avenirs ; qu'on ait confiance en elle, et elle se comportera selon la dignité qu'on lui reconnaîtra.
Que la rapidité des accomplissements ait pu provoquer, en réaction des impulsions soudaines, une résistance outrancière des forces de conservation, des organisations édifiées par le passé, il n'y a là rien que de normal. Mais il faut que l'évolution nécessaire s'accomplisse; il faut que la société, loin de résister au mouvement de libération qui entraîne les esprits, en prenne la direction ; il
faut qu'elle prépare la vie sociale de l'avenir, qu'elle aide l'homme à prendre conscience nette de ses nouveaux devoirs, lui donne les pouvoirs de s'y conformer.
Et quel sera surtout le grand facteur de cette évolution? On l'a pressenti, c'est l'éducation. C'est l'éducation qui doit nous donner l'homme de l'avenir ; c'est elle qui doit mettre les générations nouvelles à même de comprendre les influences qu'elles vont subir, de s'adapter aux milieux nouveaux et à leurs exigences.
L'éducation autoritaire est conforme aux circonstances du passé. Qu'elle devienne tolérante, compréhensive, libératrice ; qu'elle aide au développement harmonique des forces dont l'homme a si grand besoin.
Nous avons, dans la première partie de cet ouvrage, esquissé les principes d'une éducation nouvelle ; nous essayerons ici de décrire l'école nouvelle.
En ces dernières années et dans différents pays, plusieurs établissements ont été fondés où sont appliquées les idées modernes, écoles admirablement organisées et qui ont rapidement prospéré. Mais l'éducation qu'y reçoivent les heureux enfants qui y vivent coûte horriblement cher (2,5oo à 3,ooo fr. l'an), et il est certain qu'il ne faut voir dans ces tentatives, à part le résultat pratique qu'elles auront pour quelques privilégiés, que d'intéressantes expériences.
Or, cela suffit-il? Si l'éducation nouvelle ne peut se donner qu'à une élite, réalise-t-elle ce qu'on en attend? Evidemment non. Il faut qu'elle s'étende à tous, qu'elle soit essentiellement populaire ; car c'est le peuple tout entier qui a besoin de rénovation. Certes, le meilleur moyen de réussir est de se mettre à la besogne, et de commencer en petit ce qu'on ne peut faire en grand. De ce principe devraient s'inspirer les fondateurs futurs de l'école de l'avenir, car c'est surtout par l'exemple qu'on
arrivera à agir sur l'esprit de ceux qu'effrayent les idées nouvelles. Il importe, avant tout, qu'on écarte l'objection capitale de l'impossibilité matérielle d'une réalisation pratique.
C'est de cela que nous nous préoccuperons en décrivant la fondation et la vie de l'école nouvelle. Nous voudrions que ce que nous concevons puisse se réaliser partout, avec les ressources dont disposent les pouvoirs publics. Mais aussi nous ne clierclierons en rien à concilier ce qui existe avec ce qui devrait être. Nous bâtirons notre école sans nous soucier de ménager quoi que ce soit, telle qu'il nous est possible de la rêver maintenant.
Sans doute bien des difficultés surgiraient, bien des aléas se devineraient au début ; mais, en fin de compte, il apparaîtrait, pensons-nous, que les premiers enfants que nous éduquerions, si péniblement que nous eussions pu les conduire vers la vie, seraient encore bien plus heureux et plus aptes à se pourvoir dans l'existence que ceux qui sortent des écoles de maintenant.