CAEN
IlKNRl DKLliSQUliS. IMFHIMEUR-I^DITKUR 34, iii!E Dkmoi.ombe, 34
Extrait du Bulletin Monumental. — Année 1911.
ET
L'ARCHÉOLOGUE MODERMSTE
M. Marignan. qui vient de nninir en un volume (1) ses articles publies dans la Rei'iie de Belgique, prêche une nouvelle doctrine archéologique qu'on peut résumer en quatre articles.
I. Il n'existe plus en France aucune église |)ouvant remonter au XI*" siècle.
II. Les architectes du XI*' siècle étaient incapables de construire une voûte, car toutes les églises de cette époque étaient recouvertes de plafonds de bois.
III. Les chapiteaux historiés, qui peuvent seuls permettre de dater une église parle costume des personnages. n'apparaissent pas avant le dernier tiers du XIl^ siècle.
IV. La routine de l'école orthodoxe empêche l'archéologie du moyen âge de faire des progrès sérieux.
Le directeur du Bulletin Monumental, englobé dans la cat(^gorie des archéologues qui seraient imbus de doctrines surannées, s'y trouve d'ailleurs en excellente compagnie avec MM. K. de Lasteyrie. Kmile Berlaux. Dehio et Bezold. Si je crois devoir également répondre aux critiques dont
(1) Les méthodes du passé dans l'archéologie française: Paris, Dorbon aine, 1911, iii-8°, 242 p.
4 L ECOLt ORTQODOXE ET L ARCllEOl.OGLE MODERNISTE
quelques-uns de mes articles sont l'objet de la part de Tauteur des Méthodes du passé, c'est parce qu il cherche à tourner en dérision l'œuvre scientifique de notre Société et les explications qui sont données sur place aux membres de nos Congrès. Il affecte de confondre avec des touristes les archéologues et les architectes qui veulent bien y prendre part. La sûreté de son coup d'œil, dont je donnerai des exemples plus loin, le dispense de se mêler à la foule des travailleurs.
Jusqu'ici, M. Marignan s'était cantonné dans l'étude de la sculpture du moyen âge, mais ce domaine est trop étroit pour ses vastes pensées. Il s'improvise architecte-expert en style roman du dernier tiers du Xll^ siècle, car il n'autorise pas les églises encore debout à prouver leur existence avant cette époque. Incapable de discerner une reprise en sous-œuvre, un défaut de liaison entre deux murs, un appareil ancien ou moderne, il déclare suspect tout élément d architecture qui présente une anomalie ou une trace d'inexpérience. Quant aux textes, il néglige tous ceux qui ne sont pas d'accord avec ses théories, il en dénature le sens ou il en tire des renseignements fantaisistes.
Ainsi, pour supprimer d'un trait de plume Tabbaliale de Jumièges, consacrée le l'"" juillet 1067 1). il se contente de faire observer que les travaux auraient été commencés en 1060 et qu'il était impossible de construire un si vaste édifice en sept ans (2). Il a })ris cette dernière date dans un ouvrage de seconde main, car le témoignage de Robert de Torigny suffit à prouver que l'abbé Robert posa la première pierre en 1040 (3). D'ailleurs, il ne connaît ni le résultat des fouilles
{\) Cf. Orderic \'ilal : Société de l'Histoire de France, éd. Le Prévost, t. II, p. 169.
(2^ Les méthodes du passé, p. 204, ii. 1.
Ci) Aiino MXL fundaincnta ecclcsia- S. Maria' in (jeniiiu-lifo iiiiiovata sunt ab abbale Hoberto jjoslca CaïUiiarciisi archiepiscopo. Cf. Historiens de la France, t. XI, p. 160.
l'école orthodoxe et l'archéologie moderniste O
de M. Martin du Gard, ni son récent ouvrage, car il trouve plus connmode de nier que de discuter. En effet, si l'église avait été reconstruite au Xll*" siècle, on en trouverait au moins la mention dans un texte, et notre confrère aurait découvert un chevet antérieur à l'abside romane.
Autre exemple : « Le monastère d'Anchin. dit M. Mari- « gnan, ne fut pas épargné par les hordes. Son église fut « reconstruite en 1086, mais l'argent manqua pour faire la « toiture de tous ces édifices. Le temple, consacré en 108(j, « avait reçu une charpente. L'abbé Hugues avait pu lermi- « ner les travaux et effacer la trace des ravages épouvan- « tables d'un incendie survenu en 1080. » (1)
Or, l'abbaye d'Anchin fut fondée près de Douai en 1070, c'est-à-dire longtemps après les invasions normandes, et si M, Marignan avait pris la peine de lire la chronique éditée par Pertz. il aurait vu que les moines établis dans une île de la Scarpe commencèrent par creuser des fossés et par se bâtir des cabanes. Leur chapelle provisoire n'était qu'une chaumière en claies d osier qui fut incendiée avec toutes les cellules |2). Voilà donc à quoi se réduisit le désastre de
Est-il possible d'étudier encore une seule église du XI® siècle ? Ecoutons M. Marignan : « Nous ne saurons jamais « rien, dit-il, de la construction de ces églises fort simples «' à l'extérieur, aux murs souvent nus ou décorés d'arcatures M dites lombardes. » 3) Pour accabler de ses sarcasmes l'école orthodoxe, il essaie de faire croire que ses représentants actuels partagent encore certaines idées fausses
(1) Les méthodes du passé, p. lvi()-l,31.
(2) (>ustos ecclesia- donnituni ituriis, parieli. IVuclfclis cl hnruiuline conlexto, ardentem candelam apposuil, quae oinnem cellulam succeiidit... ecclesioiani viniine desuper stipula reiiciunt. Moniimenta Germantœ hislorica. Scriptores, l. XI\', p. .")82.
(3) Les méthodes du passé, p. 51.
émises vers 1850 par Jules Quicherat qui avait dressé une liste remplie d erreurs des églises du XI*" siècle (1). Cependant jai toujours enseigné qu'il fallait entreprendre une nouvelle étude de tous les monuments religieux qui passaient pour avoir été bâtis à cette ('poque. Si leur nombre a beaucoup diminué, si aucun archéologue ne fait plus remonter aujourd'hui à une date aussi lointaine Saint-Front de Périgueux avant sa reconstruction moderne, toute la cathédrale de Coutances, l'abbatiale de Saint-Germer, l'église Saint- Etienne de Beauvais, le chœur de Saint-Martin-des-Champs à Paris, la Madeleine de Vézelay. l'église d Uzerche, il reste encore de précieux témoins du style de cette époque, surtout en Normandie et en Angleterre par exemple.
L'église abbatiale de Bernay. aïeule des églises normandes, commencée avant 1025 et terminée vers 1040 (2).
La nef et les bas-côtés de l'église abbatiale de Jumièges commencée en 1040 et consacrée le 1'^'' juillet 1067 (3).
La crypte et certaines parties de la Trinité de Caen (4) qui avait été consacrée le 18 juin 1066 et où la reine Mathilde fut enterrée en 1083 (5).
Le gros œuvre de la nef et du transept de Saint-Etienne de Caen, consacré le 13 septembre 1077, suivant Orderic Vital (6), et où Guillaume le Conquérant fut inhumé en 1087. Les voûtes d'ogives ont été ajoutées au XII" siècle quand on remania la galerie de circulation supérieure.
(1) Mélanges d'archéologie et d'histoire. Archéologie du moyen âge, p. 83, 123 et 124.
(2) Cf. la charte de Richard II, duc de Normandie, datée de 1025, dans A. Du Mouslier: Xeustria pia; Rouen. 1663, p. 398.
(3) Orderic Vital : Société de l'Histoire de France, éd. Le Prévost, t. II. p. 169.
(4) Cf. Louis Serbat : Congrès archéologique de Caen, 1908, t. I. p. 4 et 5.
(5) Orderic Vital : Société de l'Histoire de France, éd. Le Prévost, t. II, p. 163 et 193.
(6) Ihid., t. II, p. 305.
l'école orthodoxe et L ARCHEOLOGIE MODERNISTE /
La net" de l'église de Secqueville-en-Bessin.
Le chœur et le transept de l'abbatiale de Cerisy-la-Forét bâtis vers le dernier quart du XL siècle.
L'abside, le transept et les trois dernières Iravécs de la nef de l'église abbatiale de Lessay. où Eudes (lapel, sénéchal de Guillaume le Conquérant, l'ut ensevidi en 1098 (1), sauf les voûtes d'ogives du XIL siècle.
La crypte de Saint-Augustin de Cantorbéry. eommencée entre 1070 et 107.3 (2).
Les bas-côtés du chœur et les travées orientales de la nef de l'abbatiale de Saint-Albans. commencée en 1077.
La grande crypte de la cathédrale de Rochester. commencée vers 1078.
La crypte de la cathédrale de Winchester, commencée en 1079.
Les bas-côtés du transept de la cathédrale d'Ely. commencés vers 1080.
La crypte de Téglise abbatiale de Lastingham. construite entre 1078 et 1088.
La crypte de la cathédrale de W orcester. commencée en 1084 et consacrée en 1089.
La crypte de la cathédrale de Gloucester. commencée en 1089 et consacrée en 1100.
Le déambulatoire et les chapelles du chœur de la cathédrale de Norwich. commencés en 1096.
Les parties basses de la nef et du transept de Saint-Remi de Reims, construites par l'abbé Thierry, entre 10.39 et 1049 i3).
(1) Gallia Christiana. t. XI, col. 919.
(2) Je liens à remercier notre savant confrère, M. .John Bilson, d'avoir bien voulu contrôler les dates de fondation des églises suivantes en se reportant aux chroniques.
(3) Itinerarium Anselmi, dans Mabillon : Acla sanctonim ordinis S. Benedicti, saec. VI, pars I, p. 714 et 719.
L église de Vignory, bâtie en deux campagnes et consacrée entre 1050 et 1052 (1).
Le porche, le côté nord de la nef et le petit clocher nord de léglise de Morienval (Oise).
Les églises de Rhuis et de Saint-Léger-aux-Bois (Oise).
La nef des églises de Chivy et d'Oulchy-le-Chàteau (Aisne).
La façade et le côté nord de la nef de Notre-Dame de Chàteau-Landon.
L'église désafïectée de Saint-Ktienne de Beaugency.
La crypte de la cathédrale de Chartres, qui fut voûtée pendant lautomne de 1024 (2).
Les parties basses du chœur de Notre-Dame de la Couture, au Mans.
Les derniers restes de la crypte de Saint-Bénigne de Dijon, commencée le 14 février 1001 (3).
La crypte de la cathédrale dAuxerre, bâtie par lévéque Hugues de Châlons. vers 1030 (4).
L'église de Saint- Ltienne de Nevers, qui venait d être terminée quand Guillaume, comte de Nevers, en fit don à rabl)aye de (!lluny le 13 décembre 1097 avec les nouveaux bàliments de l'abbaye (5).
f-a croisée et l'abside occidentales de la cathédrale de Nevers .
La crypte, les chapelles rayonnantes et le narthex de Saint-Philibert de Tournus qui faisaient partie de l'église consacrée le 29 août 1019 (0).
(1) D'Arbaumoiil : Carliilairc du prieure de Saint-Etienne de Vignory, p. VII et VIII.
(2) Lettre de Fulbert, clans Mignc : l'utruloyie latine, t. (]XLI, col. 2'J(i.
(3) Vila S. Guillelmi, Ilnd.. col. 8ô().
(1) (jesta episcoporum Autissiodorensiuni, clans Duru (l'abbc) : liiblioihèque historique de l'Yonne, l. I, p. ."ÎS^.
('^) IJriiel : Recueil des chartes de l'abbaye de CAuny. t. \ , p. Oi).
((î) (Chronique de Falcon. clans les Historiens de la France, l. XI, p. 112.
La partie basse du clocher nord, sauf les voûtes d'ogives, les dernières travées de la nef cl li-s murs du transept de Saint-Hilaire de Poitiers, restes de léglise bâtie par l'architecte Gautier Coorland et consacrée le i*'' novembre 1049(1).
Le chœur de l'église Sainte-Radegonde de Poitiers consacrée le 17 novembre 1099 (2). ainsi que la partie basse du clocher-porche, sauf le portail flamboyant.
Les arcatures des murs ext('rieurs de la nef de l'église de Nouaillé (Vienne), qui n'était pas voûtée à l'origine.
L'église du prieuré de Saint-Romain-le-Puy (Loire).
La chapelle de Saint-Pierre, à l'abbaye de Montmajour.
Il serait facile d'allonger cette liste en y ajoutant un très o-rand nombre dédises rurales, notamment dans la basse vallée de la Loire, mais je me suis contenté de citer des édifices très connus et bien datés pour la plupart.
La seconde proposition de M. Marignan consiste à soutenir que « les architectes du XF siècle nont point connu la voûte ». en se référant aux textes qui mentionnent les incendies de charpentes et de lambris dans les églises romanes, mais il ne cite que ceux qui font mention d'églises bâties en Picardie, en Flandre ou dans la Belgique, c'est-àdire dans une région dépourvue de carrières, où l'on a recouvert les églises de plafonds de bois ou de berceaux lambrissés même au XV* et au XVl'' siècle (3) . Il passe volon-
(1) Marchegay : Chroniques des églises d Anjou, p. 397.
(2) Ihid.. p. 419.
(3) Notre confrère, M. le clianoine Maere, qui a rendu compte des articles de M. Marignan dans les ^rc/ii'ye.s Beh/es. 1910, p. 187, fait observer avec raison que la thèse de M. Marignan sur l'apparition tardive de la voûte dans les églises de la Belgique n'a pas le mérite de la nouveauté. (Charles de Seyne (1197 J- 1209) avait hésité à voûter l'abbatiale de X'illers, et l'abbatiale de i^arc, bâtie au niillcu du Xlll'' siècle, est encore recouverte d'un plafond de bois.
tairement sous silence ou il ne connaît pas certains textes du XI'' siècle relatifs à la construction d'une voûte. J'en avais noté plusieurs, mais noire confrère M. Victor Mortet qui prépare un recueil de textes sur les églises romanes a bien voulu m'en indiquer d autres.
Après le grand incendie de 102(j qui détruisit l'abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire (1), l'abbé Gauzlin entreprit de reconstruire une nouvelle église. Son biograpbe, André de Fleury, rapporte qu'il fit établir l'année suivante une voûte destinée à recevoir une mosaïque, mais sa mort l'empêcha de donner suite à ce projet de décoration i2). Kn 1095, le soir du jour de Pâques, le îeu dévora encore une fois l'édifice, mais les moines purent sauver les tentures de soie qui le décoraient en les transportant dans le trésor qui était voûté (o). Vers la fin du XV siècle, Raoul Tortaire fut témoin de la chute d'un ouvrier qui tomba sans se faire aucun mal du haut des échafaudages destinés à soutenir les cintres d une voûte très élevée que les maçons appareillaient dans la nouvelle église de Saint-Benoît (4). Plus loin, le
(1) André de Fleury fait mention de In voûte du chevet qu'il désigne par les mots de « capitialis fornicis ». Cf. Miraciila Sancti Benedicti, lib. \, c. XI, dans Société de l'Histoire de France, éd. de Certain, p. 209.
(2) « Saiie ipsius propiciatorium gloriosai virginis Mariae lapideo postmodum venustavit fornice. cujus superficiem niusivi ornassel scheniate, si Deus omnipotens ei contulisset spalia prolixioris vita?. » Vitn Gaiizlini publiée par Léopold Delisle dans les Mémoires de la Société archéologique
'de l'Orléanais, t. II, 1853. p. 316.
(3) « Erat auteni eadeni basilica oh paschalem celebritateni honestissime holosericis venustata ornatibus ad quos deponendos et in gazophylacio reponendos, quoniam ea domus fornice lapideo protegebatur, juniores de fratribus certatim accinguntur. » Miraciila sancti Benedicti, lib. Mil, c. XXII, éd. de Certain, p. 322.
(4) « Xuper properantibus cd'inenlnriis fornicem mirœ altitudinis m dextra ipsius ecclesia; parte erigcre localie sunt trabes in sublimi parietuni stabilimcnto a fabris lignariis, ad sustollenda ligna quœ in nioduni hemisphœrii fabricantur quibus moles lapiduni et ca-menti inniti habebat. » Miracula sancti Benedicti, lib. Mil, c. xxx, éd. de Certain, p. 327.
l'école ortrodoxi: et l'archéologue moderniste 11
même auteur l'ait mention de la chute d'une voûte et de sa reconstruction dans rt''glise de Perre(îv-les-Forges, en Charolais [l .
La cathédrale d Auxerre, qui tut brûh-e au XI"" siècle, possédait un porche voûté par lévèque Gui vers le milieu du X* siècle (2). et l'un de ses successeurs, Geoffroy, fit vitrer les cinq fenêtres qui s'ouvraient sous la voûte du chœur entre 1052 et 1076 (3).
Dans la Chronique de Sdint-Bénigne de Dijon, je relève la mention des deux voûtes qui surmontaient le porche de 1 église consacrée le 13 mai 1018 (^4) au-dessus dune crypte entièrement voûtée (5). L'abbé Adémar fit voûter la nef de Saint-Martial de Limoges depuis l'autel de la Sainte- Croix jusqu à la porte de la façade avant 1095. date de la consécration de la basilique par le pape Urbain II (6).
Les textes prouvent également que l'art de construire des voûtes n'était pas inconnu en Belgique dans la seconde muitié du XL siècle. M. Marignan a beau prétendre qu'aucune des trois églises de l'abbav»^ de Saint-Trond n'était voûtée à
(1) « Qiiippe corruerat pars maxiina tesliidinis lapideae ipsius ecclesiae a parte aquiionis ciijus f'undamento qiioniani niiuis roboris habueral, penitus erulo. constuere fiimius IVatres. ut eadeiii testudo robustiori superposita rundaniini fîniiior foret, instiluerimt. » Ibid., lib. \'III, c. xi., éd. de Certain, p. 345.
(2) « Introituin quod Waldriciis ediCcare ceperat, in alluni extidit. caméra exornans. » Gesta episcoporiiiii Aiilissiodorensiiiin, dans Diiru (l'abbé): Bibliothèque /iis/oiiVyiic de l'Yonne, t. I, p. 380.
(3) « Quinqne vero fenestras que sunt in supremi cancelli fornice. » Ibid., t. I, p. 39G.
(4) « Habet [ecclesia] hinc et inde geniinas porticus dupliciter Iransvolulas in quibus bina c-ontinentur idtaria. » Clironicon S. Benigni Dii'ioiiensis, édition Choniton, dans Ilisloire de l'église Sainl-Béniqne de Dijon. 190(», p. 9G.
(5) « Kleganti Iransvohituni est opère. <> Vila S. (ùiHlelnii, dans Migne : Piilrologie latine, t. CXLI, col. 8Ô8.
(6) « Adeniarus abbas naveni monasterii majoris ab altrni S. Crucis usque ad porlani occidentaleni voivi fecit. » Duplès-Agier : Chroniques de Saint-Martial, p. 9.
12 Li':r.oLC orthodoxe et l'archkologi e modekmste
cette époque, un passage des Gesta abbatinn Trtidonensium vient lui donner la réplique, car on y trouve la mention des voûtes que Tabbé Adélard II avait fait établir sur le chœur, les deux absidioles et la crypte de Téglise principale vers 1060 (1). Knliii. dans la cathédrale bâtie j)ar LanlVanc. à Cantorbéry, entre 1070 et 10<S!l. chaque croisillon renfermait une tribune soutenue par des voûtes qui retombaient sur un pilier (2), comme à Saint-Ktienne de Caen et à Boscherville. fje chœur de l'église de Saint-Albans, bâtie par l'abbé Paul de Caen (1077 f 1093 1, était voûté (3), comme celui de l'abbatiale romane de Westminster fondée par Edouard le Confesseur qui y l'ut enterré en 1066 (4).
Le défaut de ])récision qui caractérise l'ouvrage de INI. Marignan empêche de deviner de quel genre de voûte il entend })arler quand il nie l'usage de cet élément essentiel de l'architecture religieuse au XP siècle. S"agit-il des voûtes en berceau ou des voûtes d arêtes, des coupoles (5) ou
(1) « Xovuni cancellum qui et sanctuariiim dicitiir cuin duabiis nbsidis fîrmissime fundatum iii altiiin produxit, testudinibusque Inpideis forniose volutatuni consummavit. Infra quod opiis novani criptam et spatiosani : undique lapidea celatura testudiiiatam ad pcrfecluin coniplevit. » J/o/iumenta Gerniuniu- hislorica. Scriptores, t. X, p. 1585.
(2) « Pra'dicta magiia turris cruceiii habebat ex utroque latere austra- 1cm scilicet et aquilonaleni quaruni utroque in medio sui pilariuni fortein liabeliat qui fornicem a parietibus procedenteni in tribus sui parlibus .suscipiebat.... crux australis supra fornicem organa gestare solebat : supra fornicem et subter porticus eral ad orientem porrecla. » Historical works of Gervase ofCanterhiiry. dans W. Stubbs : Ber. hril. inedii woi scriptores, n" 73, t. I.
(3) « Concameratiocem quoque quse est ultra majus altare pictura venuslavit. » Gesta abhatiini Sancti Albani. Rolls séries, t. I, p. 60.
(4) « Principalis arse domus altissimis ereeta fornicibus quadrato opère parique commissura circumvolvitur . . . Porro crux templi qua; médium canentium deo chorum ambiret et sui geniina bine et inde suslentatione média' turris celsum apiccm fulciret, humili primum et robusta fornice simpliciter surgit. » Bibl. Harl. à Oxford, mss. 536.
(5) Les coupoles authentiques du XI*" siècle sont de la plus grande
des croisées dogives? Veut-il dire que les constructeurs du XP siècle étaient trop ignorants ou troj) timides pour voûter la nei" d'une grande église? Dans ce cas. il enfonce une porte ouverte, car tous les archéologues orthodoxes admettent depuis longtemps que les voûtes qui recouvrent le vaisseau central des églises du Xl^ siècle ont été laites après coup, sauf quelques exceptions; mais, en réalité, il n'admet pas qu'on puisse dater du XP' siècle une seule voûte encore intacte en France aujourd'hui, puisque toutes les églises de cette époque auraient été démolies.
Or. sans parler des voûtes de nos cryptes carolingiennes ou de celles de la chapelle de Saint-Laurent de Grenoble, on peut encore signaler en France et en Angleterre des centaines de voûtes d'arêtes du XP siècle, par exemple sur les bas-côtés et les tribunes de l'église abbatiale de Jumièges, dans les cryptes de la cathédrale de Chartres, de Saint- Aignan d'Orléans et de la cathédrale d'Auxerre. Notre éminent confrère, M. John Bilson, en compte quatre-vingts dans la crypte de Worcester, quarante dans la crypte de Winchester, trente-huit dans celle de Gloucester. D'ailleurs, tous les architectes français du XP siècle savaient voûter un chœur en berceau et en cul-de-four, quelle que fût sa largeur.
L'habile constructeur du narthex de Saint-Philibert de Tournus était parvenu à voûter le vaisseau central du premier étage en berceau épaulé par des voûtes en quart de cercle. Quand Urbain II consacra le chœur de l'église abbatiale de Cluny en 1095 et celui de Saint-Sernin de Toulouse en 1096, ces deux chevets étaient entièrement voûtés. L'église Saint-Etienne de Nevers, achevée en 1097, suffit à prouver que le problème qui consistait à recouvrir de
rareté. Je citerai cependant celles qui surmontent le carré du transept à Saint-Martin d'Angers et à Saint-V'orle de Châtillon-sur- Seine, et celle qui se trouve sous le clocher de Brantôme.
14 L KCOLE ORTHODOXE ET L AHCUEOLOGUE MODERNISTE
voûtes toutes les parties d'une église, était déjà résolu par exception à la fin du XI*" siècle. L'architecte de Saint- Etienne de Beaugency arriva au même résultat en montant une voûte en berceau sur une nef unique très basse, comme sur les croisillons et sur le chœur.
Dans la première moitié du XIP siècle, les architectes de la Bourgogne, du Poitou et de l'Auvergne, qui bâtissaient des nefs assez étroites, furent capables de les voûter en berceau plein cintre ou brisé, avant que ceux de la Normandie, de rile-de-France et de l'Anjou ne fissent usage de la croisée d'ogives pour arriver au même résultat. En Champagne, comme dans le Soissonnais qui ne possède qu'une seule église du XII*" siècle entièrement voûtée d'ogives, celle de Coulonges f Aisne), l'usage des lambris persista très tard. Certaines églises du XllI'' siècle, comme celles de Pontpoint (Oise), d'Aizy. de Paars (Aisne), du prieuré de Saint- Martin-des-Champs. à Paris, présentent encore des plafonds de bois au-dessus de la nef, sans doute par une raison d'économie. Au contraire, les architectes du Beauvaisis et du Vexin étaient plus audacieux, car ils avaient appareillé sur la nef de Saint-Etienne de Beauvais des croisées d'ogives qui furent remplacées au XIIP siècle, et le vaisseau central des églises de Bury. de Cambronne, de Foulangues, de Saint-Germer. bâties vers 1150, est recouvert de voûtes du même genre. Les églises de Chars, de Poissy et de Gaillon (Seine-et-Oise) donnent lieu à la même observation.
Il ne faut donc pas poser des principes trop absolus en essayant de fixer l'époque où les nefs des églises furent recouvertes de voûtes. L'abondance de la pierre, l'habileté des constructeurs, les ressources dont ils disposaient, expliquent pourquoi deux églises du XIP siècle, bâties dans deux paroisses voisines, peuvent être l'une entièrement voûtée, l'autre recouverte de charpente sur la nef. De même il ne faut pas croire que tel ou tel type de voûte disparut
L ÉCOLE ORTHODOXE ET L ARCUEOLOtlUE MODERNISTE lo
radicalement vers la lin du XIP siècle. Ainsi la voûte d'arêtes persiste en Champagne au XlIP siècle, comme on peut le constater sur les bas-côtés des églises de Cliampeaux et de Voidton (Seine-et-Marne). Ce nest cependant pas une raison pour rajeunir toutes les voûtes darètes de la période romane.
Après avoir exposé les deux grandes théories de M. Marignan sur l'architecture du XI"" siècle, je voudrais montrer les erreurs qu'il commet en étudiant un monument d'une manière superficielle, sans une connaissance suffisante des procédés de construction au moyen âge. L'église de Germigny-les-Prés. qu'il appelle Saint-Germiny-les-Prés (1), lui semble mériter « une analyse très détaillée ». 11 ignore donc que cet édifice, jadis étudié par notre regretté confrère M. Bouet (2). n"a plus aucune valeur archéologique depuis sa reconstitution en 1869.
L'article que M. Marignan avait consacré, il y a dix ans, à l'église de Saint-Benoît-sur-Loire, me fournit l'occasion de montrer comme son système de rajeunissement à outrance lentraîne sans cesse vers de nouvelles exagérations. En 1902, il avait attribué le chœur au milieu du XII" siècle et le porche à l'année 1170 environ (3). En 1911. dans son nouveau livre, il fait mention de l'incendie qui dévora l'abbaye vers 1179, en prétendant que le narthex fut construit aussitôt après le sinistre, c'est-à-dire ■< dans les dernières années du XIP siècle » ^4).
(1) Les niéthodex du passé, p. 13. Dans le même paragraphe, lauteur cile l'église de Courtenay (Deux-Sèvres), au lieu de Tourlenay, et celle de Dislie, près de Saumur, lisez Distré.
(2) Biillelin Monumental, t. XXXH', 1868, p. 566.
(3) Une l'isite à l abbaye de Fleury, dans la Revue de l'Art chrétien, 1902. p. 305.
(4) Les méthodes du passé, p. 108.
Ifi LÉCOLE ORTHODOXE ET LARCHÉOLOGUE MODERNISTE
Le diagnostic si variable de l'auteur ue concorde pas du tout avec l'analyse raisonnée du monument. La partie la plus ancienne est le transept qui devait être en construction au commencement du XIL' siècle, car Raoul Tortaire raconte un accident survenu pendant la pose des cintres d'une voûte très élevée qui recouvrait le croisillon sud de l'église (1). Le témoignage du moine Ciarius permet datlirmer que le gros œuvre du chevet était teniiiui- le 20 mars 1108, quand les évèques d Orléans et d Auxerre consacrèrent le maître-autel et lautel matutinal 2 . On lit sur un chapiteau du croisillon nord et sur un cliapiteau des arcatures méridionales, dans la partie droite du chœur, le nom du moine Hugues de Sainte-Marie, auteur du derniei- livre des miracles de saint Benoît, qui mourut vers 1130.
Le jjorehe. qui! est plus dillicile de dater à défaut de textes, se rattache à une autre campagne qui suivit de près la première. Je n'ai jamais partagé 1 opinion des archéologues qui en ont attriljué la construction à labbé Gauzlin. vers 1022. en se laissant impressionner par ces gros joints en usage dans l'Anjou et en Poitou pendant tout le XIL siècle. Les chapiteaux jjortent la trace d'une influence poih viiif (|ui sest fait également sentir dans le Berri. La net' et ses Ijas-côlé-s voùtt'-s d'ogives furent reconstruits après l'incendie de 1170 dont liobert de Torigny fait mention ['.-i). Celti- pallie de {(-uiise est bien postérieure au porche, car aucun support n'avait été prc'-vu pour la retombée des arcades de la première travée qui viennent buter contre le mur occidental. Les arcades de la dernière travée s'appuient
(1) « Niippr propcranlibus cœiiiciUariis l'orniconi iiiira- allitudinis in dextra ipsius i-cclcsia' parle ciigiMC. » Miraculu Saiicli lienedicti, lib.\'III, c. XXX, édition de Certain, p. 327.
(2) « Hoc anno pra-scripto, pcrleclo capilio et clioro cuni nienibris et litioque laterc convenienlibus, abhas sinion qui ad hoe sategerat et pliiliiniim labotaverat. » Cf. D'Achery : Spicili'yi-. t. II, p. 478.
(3> Hiatoriens de la France, t. XIII, p. 322.
LÏ;r.OLE ORTHODOXE ET L'ARCnÉOLOGL E MODERNISTE 17
sur des piles romanes plus anciennes. L'ornementation des chapiteaux de la nef, le profil des tailloirs et des bases offrent un tout autre caractère que sous le porche. Enfin, on ai)pliqua un portail après coup contre le mur du bas-côté nord au Xlll"" siècle.
L'édifice n'est donc pas du tout homogène. J'en aurais publié depuis longtemps une nouvelle monographie, si je n'attendais le moment favorable d'y entreprendre des fouilles pour étudier comment la nef romane incendiée en 1179 se raccordait avec le porche. Nos aînés ont eu tort de faire remonter la plus grande partie de l'église au Xl'siècle. mais il ne faut pas tomber avec M.jNlarignandans l'excès contraire en la regardant comme une œuvre contemporaine de Philippe Auguste. Si cette hypothèse était exacte, le transept, le chœur, le déambulatoire et le porche seraient recouverts de voûtes d'ogives, comme la nef et les collatéraux.
Plus loin. ^L Alarignan a écrit quelques pages sur l'église de Saint- Savin il) que je me propose d'étudier prochainement dans le Bulletin Monumental. A son avis, on éleva d'abord le clocher-porche, puis la nef, le transept et enfin le chevet qui ne serait pas antérieur à 1180-1210. Avant d'admettre qu'une église romane ou gothique ait été construite à l'origine de l'ouest à l'est, comme l'abbatiale de Saint-Denis et la cathédrale d'Amiens, il faut y regarder à deux fois, mais si M. Marignan avait bien examiné les croisillons de Saint-Savin, s'il en avait relové le plan, il aurait reconnu qu'il Ijàtissait une théorie à l'envers. Il s'étonne de la nudité du transept et de la largeur des piles de la croisée qui rétrécissent l'entrée du chœur. J'en ai trouvé la raison. L'architecte de l'abside et du transept, parties les plus anciennes de l'église, avait projeté une nef moins large et des bas-côtés aussi étroits que le déambulatoire. En effet,
(1) Les méthodes du passé, p. 9i).
il avait monté contre le mur oriental du transept un large pilastre destiné à soutenir un doubleau. Si ce support n'existe pas en regard, c'est que le second architecte prit le parti de donner plus de largeur aux collatéraux, mais son prédécesseur avait accusé son intention en couronnant d'un tailloir le pilastre méridional engagé dans la pile sud-ouest de la croisée. Cette moulure inutile se trouve au même niveau que les tailloirs des colonnes à l'entrée du déambulatoire.
Or, il est certain que les architectes successifs d'une église du moyen âge ont bâti des bas-côtés de plus en plus larges parce qu'ils arrivèrent peu à peu à augmenter la portée des voûtes. Je pourrais en citer de nombreux exemples dans des édifices religieux du XII"" siècle où l'un des collatéraux fut reconstruit plus tard. Cette observation suffît donc à démontrer que l'église de Saint- Savin a été commencée par le chevet qui est d'ailleurs la réplique de celui de Sainte-Radegonde de Poitiers. Les arcatures extérieures des chapelles rayonnantes qui retombent sur des pilastres sont dépourvues de toute décoration : néanmoins M. Marignan les croit plus jeunes que celles de l'abside de Saint-Pierre de Chauvigny, de Jazeneuil et de Saint-Jouin-de-Marnes qui sont ornées de rosaces et de moulures. Pour justifier sa théorie sur l'apparition des chapiteaux historiés ou décorés d'animaux, vers 1170, il s'interdit d'attribuer les colonnes du rond-point, qui en présentent des exemples, à une époque plus ancienne.
Passons à la nef. Il est évident que les trois travées voisines du clocher-porche, dont les arcs retombent sur quatre colonnes soudées comme les lobes d'un (juatre-feuilles, suivant la disposition liabituelle des piliers jjoitevins, furent bâties après les six autres, soutenues par des piles cylindriques. M. Marignan prétend cependant le contraire parce que ces colonnes se composent de tambours. On rencontre déjà des supports du même genre dans la nef de l'église
l'école oRTnonoxE et l'archéologue mopemmste 19
abbatiak' de .luniièges. consacrée en 1067. Quant aux piliers ronds appareilles, qui sont encore intacts dans les églises romanes, notre confrère M. Enlart en a donné une longue liste (1). D'ailleurs, les feuillages en relief, sculptés sur les chapiteaux des colonnes de la nef de Saint-Savin, portent l'empreinte d un style plus avanct' que ceux du chœur.
Mérimée et Quicherat ont beaucoup contribué à propager l'opinion que l'église de Saint-Savin était une œuvre de la première moili»' du XI'' siècle. Notre savant confrère M. Mâle répète encore cette erreur dans son étude récente sur les célèbres peintures de la grande voûte (2). Quand M. de La Bouralière a rédigé le guide du Congrès de Poitiers, en 1903, je lui avais vainement conseillé de reporter l'achèvement du chœur et du transept aux premières années du XIl'' siècle et les deux campagnes de construction de la nef a vingt ou trente ans plus tard, mais il serait encore resté à un demi-siècle de distance des dates proposées par M. Marignan.
L'étude archéologique que j ai consacrée à Saint-Hilaire de Poitiers (3) m'a valu toute une série de critiques de la part de mon contradicteur (4). mais j aurais été curieux de voir un plan de l'église teinté à sa manière, car les archéologues auront bien de la peini^ à comprendre ses singulières théories. 11 se contente dathrmer. suivant son habitude, que cet édifice, commencé vers 1160. fut terminé vers 1190, mais comme il n'hésite pas à déclarer que la construction est homogène, à l'exception des remaniements exécutés vers 1591. il s'est dispensé d'examiner un seul des problèmes si difficiles dont j'ai cherché la solution.
(1) Manuel d'archéologie française, l. I, p. 319, note 1.
(2) Histoire de l'art, t. I, 2" partie, p. 758.
(3) Congrès archéologique de Poitiers, 1903, p. 361.
(4) Les méthodes du passé, p. 65 à 78.
20 l'école orthodoxe et LARCIIÉOLOGLE MODERMSTE
Ainsi, il n"a pas été capable do reconnaître que la nef fut recouverte de coupoles après coup à l'aide de piles quadrilobées qui permirent de transformer les travées rectangulaires en travées carrées. Il n'a pas vu que la décoration extérieure du chevet et des absidioles du transept est un placage. La différence d'appareil de la partie haute et de la ])artie basse des croisillons ne Ta pas frappé. Il suppose même que lédifice navait à lorigine quun seul bas-côté, comme si les grandes arcades gémin(''('s de la dernière travée de la nef. qui est encore intacte, navaient pas d'ouverture au nord comme au sud. C est que l'étude de l'architecture lui semble d'un intérêt tout à l'ail secondaire, en regard de la décoration qu'il inleri)rèl(' à sa guise pour y trouver des éléments de date.
J'ai eu soin d'expliquer qu'il restait l)irn ])eu de diMjris de lédifice religieux consacré le l*"" novembre 1049 et bâti par l'anglais Gautier Coorland. dont le nom se trouve dans la (Chronique de Snint-Mai.ient (1), mais M. Marignan affirme qu'à mon avis « l'église actuelle a été élevée en 1049 ». Comme il se garde bien d indiquer le recueil où se trouve ma notice, ses lecteurs ne peuvent deviner les arguments qui m'ont permis de reporter la construction des voûtes du transept au XIP siècle. Il passe sous silence un passage très intéressant du manuscrit des Miracles de saint Hilaire'l] qui contrarie son système sur l'apparition tardive des voûtes dans les églises poitevines.
Bien que 1 absence de tout document f)liotogi'aphique ne permette jamais de contrôler la valeur de ses assertions, il affirme que toute la partie haute des croisillons bâtie en petit appareil irrégulier est une œuvre du XVI'' siècle,
(1) Marcliegaj' : Chroniques des églises d'Anjou, p. 397.
(2) « Cuni enini sancti ejusdem basilica prius anliquo more testitudine supra fuissel camcrata, ad tutelani ignis et coiiiposicioiiem operis. libuit quibusdani civibus illius leiiiporis cani lotam fieri lapideani ac testitudine aniota supra lapiduni tegi vollura. » Bibl. nat., latin 5316, fol. 35.
l'école orthodoxe et LARr.UÉOLOClE MODERNISTE 21
comme les voûtes en berceau. C'est alors que les fenêtres auraient été bouchées, comme si les contreforts de la face orientale du transept qui viennent masquer l'ouverture d une baie ne prenaient pas racine, pour ainsi dire, dans le placage extérieur du XII*" siècle. Veut-on savoir pourquoi lobstruclion des baies hautes des croisillons nest pas antérieure au X\^' siècle, c'est jiarce qu'elles sont remplies avec des matériaux semblables à ceux des gros murs qui remonteraient à la même époque. L architecte aurait donc ouvert des fenêtres pour les boucher immédiatement y
Toutes ces hypothèses fantaisistes sont lancées au i)etit bonheur, comme l'addition du bas-côté occidental des croisillons qu'il faudrait attribuer à la campagne de travaux de 1591. Le devis imju-imé (i) n'en fait pas mention : peu importe. M. Marignan ne l'a pas consulté, mais son imagination n est jamais en défaut. Je me borne à faire observer que ce collatéral établi après coup vers la lin du XI'' siècle communique avec le transept par deux arcades en plein cintre qui reposent sur une colonne et un chapiteau roman (2). En outre, jai d(''m<intré. en faisant dessiner le jxiint de rencontre du bas-cùté sud de la nef et du bas-côté du croisillon méridional, (pie les pierres dangle étaient en liaison. 11 en résulte que M. Marignan aurait dû attrilnier aussi au XV!*^ siècle le bas-C(>té sud de la nef avec ses voûtes darêtes et ses colonnes romanes voisines du transept. Au XII' siècle, on creusa un enfeu dans le mur extérieur du croisillon sud, mais comment ce tombeau peut-il fournir un argument pour rajeunir telle ou telle partie de léglise?
M. Marignan croit que les voûtes du déambulatoire sont modernes parce que leurs arêtes ne se joignent pas. Or. c'est un caractère commun à la j)lu]tai( des voûtes tour-
(1) Mémoires de la Société des Aiiti(jititircs de l'Ouest. I. XIX, p. 259.
(2) Cf. la phologrnphic clans le Congrès archéolorjique de Poitiers, 1903, p. 397.
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nantes très irrégulières des ronds-points poitevins et auvergnats. Ainsi les deux voûtes d'arêtes qui précèdent la chapelle centrale de Tabside, à Saint-Savin, sont reliées par un berceau annulaire. Plus loin, il alTirme que tous les cha{)iteaux des grandes colonnes du chœur furent remplaces au WV siècle, mais il se dispense d'en donntM- un dessin. F^nfm, il attribue à la même époque un clia[)iteau du Xll*' siècle qui se trouve à l'extrémité du bas-côté nord. La photographie ci-jointe prouvera la faiblesse du critérium de M. Marignan qui s'imagine qu'un sculpteur copiait des chapiteaux rom;ins sous le règne d'Henri IV. La scène représente la mort de saint Ililaire doni l'âme est enlevée au ciel par dfux anges. Quelles sont les îaulfs iconographiques qui rendent ce chapiteau suspect. M. Marignan ne daigne pas les indiquer? Serait-ce lame figurée sous la forme d'un petit personnage nu. mais on pourrait en citer plusieurs exemples sur les tympans et les chapiteaux romans qui représentent le pèsement des âmes.
Notre confrère. M. Noël Thiollier, serait beaucoup plus qualifié que moi pour relever toutes les erreurs commises par M. Marignan à propos de la cathédrale du Puy (1). Sans doute, la restauration de Mallay a été désastreuse, mais on ne saurait prétendre que l'intérieur de l'édifice ne renferme plus aucun chapiteau ancien (2). Une autre preuve du parti pris de M. Marignan résulte de son opinion sur la date du cloître dont les premiers travaux remonteraient à l'année 121,5 environ (31. Quant aux grandes églises romanes auvergnates, il les rajeunit d un trait de plume en les attribuant au dernier tiers du Xll' siècle et même au commencement du XllP siècle 4), comme si nos confrères Gabriel
(1) Les méthodes du passé, p. 61.
(2) Cf. lesfig. 32, 34, 35 et la pi. xii de V Architecture religieuse à l'époque romane dans l'ancien diocèse du Puy, par M. Noël Thiollier.
(3) Les méthodes du passé, p. 61.
(4) Ibid., p. 54.
.1 Roljuchoii, phot.
Saint-Hilaire de Poitiers.
Chapiteau du bas-côté nord.
l'école orïhoiioxe et l'archéologie moderniste 23
Riiprich-Robert et Henri Du Ranquel n'avaient pas fait déblayer sous le chœur de la cathédrale de Clermont. commencée en 1248, le chevet d'une église antérieure bâtie sur une crypte plus ancienne. Qu'il faille reporter du Xl'^ au premier quart du \W siècle certains édifices religieux de cette province, comme Notre-Dame du Port, j'en conviens volontiers, mais que l'évolution de l'architecture romane en Auvergne et ailleurs ait pu s'accomplir entre 1170 et 1200. c"est-à-dire en trente ans. voilà ce qui n'est pas soutenable. 11 a fallu un siècle d'expérience à nos ingénieurs modernes pour arriver k construire des fermes métalliques de très grande portée, comme celles de l'ancienne galerie des Machines ou des ponts aussi hardis que le viaduc de Garabit. Les architectes du moyen âge eurent au moins besoin du même espace de temps pour solutionner les problèmes si complexes qui se rattachent à la stabilité des voûtes romanes.
Que M. Marignan ne soit pas d accord avec tel ou tel archéologue orthodoxe sur la date d une église, c est son droit, mais qu il invente de toutes pièces un article inexistant ou qu'il impute au directeur du Bulletin Monumental une opinion que je n'ai jamais exprimée, c'est faire usage d armes déloyales. 11 prétend que j attribue l'église Saint- Etienne de Gannat au XF siècle [\.) ; or. je n ai jamais écrit une ligne sur ce monument, qu'il confond peut-être avec Saint-Julien de Brioude. dont je me suis occupé. Voilà l'inconvénient de ne donner aucune référence.
Je proteste également contre une note tendancieuse destinée à faire croire que j'attribue au milieu du XF siècle l'église de Boscherville, Saint-Etienne de Beauvais et Saint-Martin-des-Champs. à Paris 2). L'année dernière, j ai eu l'occasion de faire visiter à nos confrères le premier
(1) Les méthodes du passé, p. 56.
(2) Ibld.,p. 204.
24 l'école orthodoxe et l akchéologle modehxiste
de ces monuments et la comparaison de son style avec celui de léglise abbatiale de Jumièg-es, qui présente un caractère beaucoup plus archaïque, ma permis de réfuter lopinion émise jadis par M. de ('aumont et M. labbé Cochet, et plus récemment, par M. Alfred Besnard(l). C est une œuvre du premier quart du XII'' siècle, qu il faut comparer à Saint- Nicolas de Caen. Tous les arch'/'ologues orthodoxes ont reconnu depuis longtemps que la nef avait été voûtée d'ogives au XIII' siècle. En 1905. pendant le Congrès de Beauvais. jai distingué trois campagnes dans la construction de la nef de Saint-Etienne, mais je n'ai jamais dit ni écrit que la première était antérieure au XII'' siècle. Il y a déjà vingt-cinq ans que j ai rc'digé un mémoire sur le chœur de Saint-Martin-des-Champs pour en rcportei' la date au second quart du XII' siècle (2). tandis que Quicherat y voyait un reste de lédifice consacré en 1007 (3).
Voici le moment venu de discuter la valeur d une méthode chère à M. Marignan qui consiste à déterminer lépoque de construction d une église au moyen du costume des personnages sculptés sur tel ou tel chapiteau. Je ferai tout d'abord remarquer que lornemenlalion des chapiteaux peut souvent induire en erreur siii' l;i (hite des églises, surtout au Xll' siècle. Tel sculpteur àgr ou maladroit restait fidèle à des motifs archaïques, tel autre plus jeune (Ui plus habile abandonnait les entrelacs pour découper des feuilles d'acanthe. Ainsi les chapiteaux du déambulatoire de Morien-
(1) Monorjiaphie de l'étjlise <■/ de iahbiiye de Sainl-deorges de Jioscherville. 1899. Notre confrère adopte les dates de 1075-1090. Cf. p. 43 cl 50.
(2) Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XL\'ll, 1880, p. H56.
(3) Mélanges d'archéologie et d'histoire. Archéologie du moyen âge, p. 83 et 146.
L ECOLE OHTlIOnOXE ET L ARCUEOLOGLE MODERNISTE 2o
val, des nei's de Villers-Saint-Paul. de Burv et de Foulangues (Oise), do la tribune du porclie à Saint-I.eu-dKsserent sont ornés de lourdes feuilles et de masques grossiers qui contrastent avec la présence d'arcs brisés et de voûtes d'ogives. Si ces chaj)iteaux étaient placés dans un musée lapidaire, on aurait une tendance à reculer la date des édifices dont ils font partie. Au contraire, les chapiteaux historiés ou ornés de feuillages des églises de Vézelay et de Saulieu sont l'œuvre d artistes si habiles que la linesse de leur décor porte l'empreinte d'un style plus avancé que l'architecture.
1/évolution des chapiteaux à godrons dans les églises anglo-normandes et celle des animaux affrontés dans d autres régions ne sont pas soumises à des règles absolues. Kn outre, certains chapiteaux lurent réemployés, d autres sont restés éj)annelés, comme dans la nef de Gassicourt (Seineet-Oise). On pourrait citer de nombreux exemples de chapiteaux sculptés après coup, comme ceux des grosses colonnes de la nef à la cathédrale du Mans. Une corbeille très fruste taillée dans le granit peut être contemporaine d un élégant bouquet de feuillages ciselé dans une yiierre calcaire. Il faut donc attacher une plus grande importance à lappareil. aux voûtes, aux portes, aux fenêtres, aux arcatures, aux profils, aux tailloirs, aux corniches.
Pour dater tel ou tel chapiteau et telle ou telle église, par voie de conséquence. M. Marignan a cru devoir poser deux principes dont il m est facile de démontrer le peu de fondement. Le premier, c est que les chapiteaux historiés n apparaissent que dans le dernier tiers du WV siècle li: le second, c'est que les sculpteurs romans n'ont pas signé leurs œuvres avant la même période (2). Parmi les plus anciens chapiteaux ornés de figures, je signalerai celui qui
(1) Les méthodes du p<issé, p. 38 et 77.
(2) Ibid.. p. 68.
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se trouve engagé dans le mur du martyrium de la crypte de Saint Aignan d'Orléans, celui qui décore une pile du bas-côté sud à Chivy (Aisne), ceux qu'on voit encore dans la quatrième travée du bas-côté sud et dans la tribune du croisillon sud à Sainl-Hemi de Reims où des personnages en stuc se détachent sur des corbeilles de pierre, ceux qui proviennent de Saint-Germain-des-Prés et «pii sont conservés au musée de Cluny. Ce sont des œuvres du XI" siècle.
L'église de Saint-Martin d'Ainay. à Lyon, consacrée le 29 juin 1107 par le pape Pascal II, renferme une série de chapiteaux qui représentent Adam et Lvc, Caïn et Abel, l'Annonciation, le Christ entouré des animaux symboliques ill. Dans le narthcx de l'abbatiale de Vézelay, consacré en 11.32 (2^. David et Bethsabée. saint Pierre et saint Paul, des scènes de la vie de saint Benoit sont figurés sur plusieurs chapiteaux. Il faut bien admettre que les chapiteaux historiés de la nef sont un peu plus anciens, car le narlhex fut appliqué contre la façade primitive dont on voit encore deux fenêtres aveuglées. Dans la crypte de l'abbatiale de Saint-Denis qui est antérieure à Tannée 1144. date de la dédicace du chœur bâti par Suger. on voit encore quelques chapiteaux à figures qui surmontent h'S colonnettes des arcatures autour du caveau central. Robert de Torigny rapporte que les deux tours de la cathédrale de Chartres étaient en construction en 114.5: or, à l'entrée de la salle qui se trouve sous le clocher nord, un chapiteau bien connu représente la lutte d'un cavalier contre un dragon. La charmante série des chapiteaux des portails de la façade, oi^i se déroulent toutes les scènes de la vie du Christ, fut sculptée vers
(1) Cf. D"^ Birot : Les chapiteaux des pilastres de Saint-Martin d'Ainay à Lyon, dans le Congrès archéologique d'Avallon. 1907, p. 527.
(2) Celle dale résulte des dépositions de plusieurs témoins dans le procès entre l'abbé Pons et l'évéque d'Aulun et du passage du pape Innocent II à Auxerre en janvier 1132. Cf. d'Achery : Spicilège, t. III, p. 515 à 517.
le milieu du Xli'" siècle. On peut dater de la même époque les chapiteaux historiés du cloître de Moissac.
Il serait facile d'allonger cette liste. D'ailleurs, pourquoi les sculpteurs romans qui ont figuré sur les tympans des portails le Christ entouré des animaux symboliques, les apôtres, les vieillards de l'Apocalypse, le pèsement des âmes, pendant la première moitié du Xll' siècle, n'auraientils pas représenté avant 1170 environ des scènes de la vie du Christ, de la Vierge et des saints sur les corbeilles des chapiteaux. M. Marignan bataille contre certains archéologues orthodoxes, mais il tient à en ménager d'autres, comme notre savant confrère M. André Michel, qui ne craint cependant pas d'attribuer à la fin du XI'' siècle le Christ et les chérubins encastrés dans le déambulatoire de Saint-Sernin de Toulouse (1). A son avis, le tympan du portail méridional qui représente l'Ascension est une œuvre de 1125 environ et le grand portail de Moissac fut sculpté vers 1135- 1140 (2). Je constate qu il assigne aux étapes de la sculpture romane les mêmes dates que les archéologues inféodés aux méthodes du passé.
L'histoire de la sculpture au XI 1*" siècle s'enchaîne si bien que les tympans des petits portails dans le narthex de Vézelay renferment des personnages du même type que ceux qui décorent les chapiteaux. Sans doute, il serait souvent plus intéressant de connaître la date exacte d'une sculpture romane que le nom de l'artiste, mais nous possédons au moins trois points de repère, c'est d'abord le linteau de Saint-Génis-les-Fontaines. en Roussillon. daté de la vingtquatrième année du règne du roi Robert, ce qui correspond aux années 1020-1021. On y voit le Christ flanqué de deux anges : de chaque coté, trois personnages se tiennent sous des arcatures en fer à cheval.
(1) Histoire de iart, t. I, 2'' partie, p. 615.
(2) Ibid.. p. 616 et 618.
i« L ECOLE ORTllOUOXE ET L ARCHEOLOGUE MODERNISTE
Dans le cloître de Moissac. les piliers d'angle elle pilier central de chaque galerie sont ornés de statues en demirelief qui représentent neuf apôtres et l'abbé Durand, mort en 1072. Or. une inscription gravée sur le pilier central de la galerie occidenlalt* j>ermet de faire remonter à l'année 1100 ces précieux débris du cloître priinitir élevé par Fabbé Ans(juetil. Enliii. !•■ linteau du portail de Saint-Pierre de Maguelone est daté de 1178 et comme ses i-inceaux sont identiques à ceux du poitaii de Saint-Trophime d'Arles, il faut bien attribuer cette dernière œuvre à la même époque. Ainsi se trouvent bien accusés les progrès constants de la sculpture depuis le règne du roi Robert jusqu'à l'avènement de Pliilipjje Auoiisle. Je sais bien que M. Marignan a essayé de contestei- les dates gravées sur les linteaux de Saint- (iénis et de Maguelone. mais MM. Brutails (1) et de Lasteyrie (2) ont déjà réfuté ses arguments.
Le système de M. Marignan. qui ne croit pas possible de faire remonter avant l'année 1170 environ les premiers exemples de signatures d'artistes, est tout à fait arbitraire. En effet. Frotoaidus a gravé son nom sur deux bas-reliefs très archaïques du XP siècle réemployés dans la façade romane de l'église de La Celle-Bruère 3 . en Berri. A Saint- Philibert de Tournus.le n^m de Kenco se lit sur une base de colonne à l'entrée du croisillon sud. qui fut élevé au commencement du XI h siècle. Gislebertus est l'auteur du tympan du grand p(jrlail de la cathédrale d'Autun. consacrée en 11:^2. M. Marignan est le seul archéologue qui fasse remonter à la lin du règne de Louis VII le porche de Saint-Benoîtsur-Loire et le clueur de Saint-Pierre de Ciiauvigny. oii deux cliaj)iteaux conservent le souvenir des sculpteurs
(1) Le linteau de Suinl-Cjénis des l'onlaines. dans le Conyrés archéologique de Carcassonne, HKJ7, p. ."UJit.
(2) Eludes sur la sculfilure française au moyen âge. ]). 76.
(3) K. Lefèvre-Ponlalis : L' église de La Celle-Bruère, dans le Bulletin Monumental t. LXXIA', 1910, p. 281 et 282.
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Umbertus et Gofridus. Le chapiteau orné de deux lions, qui est l'œuvre dlzembardus. à labbatiale de Bernay. le tympan de la porto de Saint-Ursin. à Bourges, exécuté par Giraldus. portent égaloment l'empreinte d'un style moins avancé. Au contraire, on pourrait établir que les signatures d'artistes deviennent }j1iis rares suus le règne de Philippe Auguste.
L'histoire du costume au Xll' siècle permet-elle de dater avec quelque précision un chapiteau à personnages ou un portail roman. Sans doute, c'est un élément dont il faut tenir compte, mais savons-nous, par exemple, quand se réjiandit la mode des vêtements plissés au j)etit fer ou quand le lieaume à nasal devint d un usage courant V Gni de Punthieu nous apprend que les chevaliers normands étaient coiffés d'un casque de ce genre à la bataille d Hastings, en 106(3 (i).et. cependant, il faut descendre jusqu'en 1116 pour en trouver un exemple sur un sceau. Il est certain que les graveurs de matrices n'ont pas figuré les modes au lendemain de leur apparition.
Les manuscrits à miniatures du XIL" siècle dont la date est certaine sont extrêmement rares et celle de VHortus deliciariim, dont la perte est à jamais regrettable, est contestée par M. jMarignan, qui préfère comparer les sceaux et les chapiteaux. Ici comme ailleurs, il ne fait vraiment pas œuvre de critique, car il n'attache aucune importance à la date réelle de la gravure de la matrice et aux origines de sa décoration. Quand il s'agit de sceaux individuels, la date des matrices n est généralement antérieure que de peu d'années à celle des documents scellés, mais les sceaux des personnes morales, comme les abbayes, les juridictions, peuvent reproduire des types archa'iques. L'art sigillaire
(1) De Husiingw prœlio, dans Fr. Micliel : Chroniques anglo-norinundes. l. m, p. 1-38. I.e vers 492 est ainsi lilu'llé :
Per nasnin galea- concilus accipiens.
30 l'kcole orthodoxe et l akchéologie moderniste
conserve la trace d'un ensemble de traditions qui peut dérouter les archéologues. Pour tirer quelque profit de la comparaison des sculptures non datées avec les sceaux datés, il ne faut pas se baser exclusivement sur la date de l'apposition du sceau, comme le font les novices sans expérience. Il faut se demander si l'ornementation du sceau n'est pas la réplique dun modèle antérieur.
Prenons un exemple pour montrer la difficulté de concilier les renseignements fournis par les sceaux avec les caractères des bas-reliefs et des chapiteaux imagés. Sur le tympan de la porte Sainte-Anne, à Notre-Dame de Paris, l'évèque agenouillé devant la Vierge porte la mitre triangulaire qui apparaît sur le sceau d'Eudes de Sully (1190-1208), tandis que son prédécesseur. Maurice de Sully, portait la mitre cornue (1). Or, lévèque d'Auxerre, Hugues, est coiffé d'une mitre triangulaire sur un sceau appeudu à une charte de 1144 (2) et Barthélémy, évêque de Beauvais, avait adopté la même forme en 11(55 (3).
Il est évident que ce tympan est un remploi, car sa forme n'épouse pas du tout celle de l'arc en tiers-point très élancé du portail gothique. Est-il resté plus ou moins longtemps sur le chantier ou pi-ovient-il d un portail plus ancien, c'est une question insoluble, mais sa courbe en cintre légèrement brisé, comme l'archivolte des trois portails de la façade à 1 cathédrale de Chartres, m'empêche de me rallier à l'opinion de M. de Lasteyrie, cpii propose une date voisine de 1180(4). C'est une œuvre un peu plus ancienne. D'ailleurs, le caractère de la sculpture en demi-relief m'engage à la comparer
(1) Cf. de I^asleyrie : Éludi's sur la sculpture française au moyen âge, p. 88, lig. 5 et 6.
(2) Cf. Demay : Le costume au moyen âge d'après les sceaux, p. 270, fig. 232.
(3) Ibid.. p. 282, lig. 3Ô2.
(4) La date de lu porte Sainte-Anne à Notre-Dame de Paris, dans le Bulletin Monumental, t. LXVII, 1903, p. 204.
l"kc:ole oRTiionoxE et LARCiiÉoLfMUE motierniste m
plutùt au tynî|)an du [xtrtail occidental d<' la \ ierge, à Notre- Dame de Cliarti'es. plutùt qu à celui du grand portail de la cathédrale de Senlis, consacrée le 10 juin liiH. qui marque l'avènement de la sculpture gothique et une nouvelle orientation de liconographie.
M. Marignan. toujours très ailiriuatif. reporte ce tympan à la période 1215-1220 (1), sous prétexte que l'attache lâche du manteau du roi. qu'il faudrait identifier avec Philippe Auguste, apparaît sur les sceaux en 1215. mais il ignore cpie les portes de la fagade étaient en construction en 1208, d'après un acte d'Eudes de Sully (2i. Or. M. Demay reproduit le sceau de Philippe Auguste dont le manteau est retenu sur l'épaule par un nœud d'étoffe (3), c'est-à-dire que le mode d'attache n'offre aucune analogie. D'ailleurs, le roi sculpté sur le tympan de la porte Sainte-Anne porte le manteau, comme 1 un des apôtres du XII" siècle, qui provient de Saint-Etienne de Toulouse .4! et comme Richard Cœur-de- Lion (5).
L'étude très décousue consacrée par M. Marignan aux origines de l'architecture gothique dans le Poitou et dans le nord de la France me donne l'occasion de démontrer tout d abord que l'auteur ne connaît pas la façon de construire une voûte d ogives. Il n'a rien compris à la substitution des voûtes d'ogives aux voûtes d'arêtes et au remaniement des piliers sous le clocher de Saint-Hilaire de Poitiers, bien que cette reprise en sous-œuvre soit expliquée tout au long dans
(1) Les méthodes du passé, p. 113.
(2) Cf. y. Mortel : Etude historique et archéologique sur la cathédrale et le palais épiscopal de Paris, p. 40, note 2.
(3) Le costume au moyen âge d'après les sceaux, p. 80, Gg. 24.
(4) Cl". André Michel : Histoire de l'art, t. I, 2'' partie, p. (524.
(5) Cf. Douet d'Arcq : luoentaire des sceaux, t. III, n" 10008.
ma monographie (l),mais il déclare que ces larges nervures à profil carré ne sont pas antérieures à Texlrême fin du XIV siècle (2). Voici maintenant la question qu'il se pose : « Aurait-on eu l'idée de poser sur ces nervures plates une autre nervure plus ornée ? » Ainsi, M. Marignan s'imagine qu'on peut décorer une croisée d'ogives en appliquant un rang de claveaux moulurés sous ses quatre branches, comme si les cintres de charpente ne rendaient pas cette opération impossible et comme si le rouleau inférieur pouvait s'appuyer sur la saillie des tailloirs.
A Jazeneuil (Vienne), il voit des nervures diagonales maladroitement appliquées sous la voûte en berceau et sous le cul-de-four du chœur (3). Comme il ignore que les architectes du Xïl'' siècle ont appareillé les compartiments de remplissage des voûtes d'ogives suivant des systèmes variés qui trahissent souvent beaucou]) d'inexpérience, cette disposition lui paraît suspecte. 11 déclare aussitôt que c'est une voûte moderne (4), mais dans l'église voisine de Lusignan, on peut étudier deux voûtes identiques, sans doubleau intermédiaire (5). récemment débarrassées d'un enduit moderne. Ses gros boudins font queue dans la voûte et les claveaux assez minces des compartiments sont taillés très maladroitement. M. Marignan les croit toutes neuves (6), mais il n'a
(1) Cf. E. Lefèvre-Pontalis : Saint-Hilaire de Poitiers. Etude archéologique, dans le Congrès archéologique do Poitiers, 1903, p. 384.
(2) Les méthodes du passé, p. 78.
(3) J'avoue que le grafflte gravé sur le fût d'une colonneUe des arcatures du chœur csl sujet à caution, mais la Société des Antiquaires de l'Ouest a bien fait de le préserver du canif des curieux, ce qui permet de discuter son authenticité.
(4) Les méthodes du passé, p. 92. Il y a cependant une partie tout à fait moderne dans l'église de Jazeneuil, c'est la nef, mais M. Marignan ne s'en est pas aperçu. Ibid.. p. 91.
(5) Cette curieuse disposition se rencontre également dans les voûtes du XIP siècle des salles basses, à l'évèché de Meaux.
(6) Les méthodes du passé, p. 97.