‹ L'école primaire fribourgeoise sous la République helvétique, 1798-1803Chapitre 6 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Révolution helvétique et l'École primaire.

I. Le Ministère des Sciences et des Arts. — La Révolution helvétique. — Stapfer est nommé Ministre des Sciences et des Arts. Il s'informe auprès -des instituteurs de Tétat de l'école primaire en Suisse; les enquêtes de 1798 ■et de 1799 dans le canton de Fribourg. — Il s'adresse aux hommes compétents et leur demande des « plans » de réorganisation pour l'école primaire suisse ; le « plan » proposé par le P. Girard. — Le projet de loi de Stapfer n'est pas adopté. Le décret scolaire du 24 juillet 1798 ; les Instructions pour les Conseils d'éducation et les Instructions pour les Inspecteurs d'éducation.

II. Conception nouvelle de l'éducation primaire. — Avant 1798, à l'Église appartenait la haute juridiction sur l'école; en 1798, l'État se l'approprie. Conséquences de cette transformation : l'école, moyen de formation religieuse, devient moyen de formation civique ; de confessionnelle, elle tend à devenir neutre. — Le Conseil d'éducation de Fribourg adopte cette .conception, mais timidement, en la mitigeant.

III. Les difficultés de la réorganisation scolaire dans le canton de Fribourg. — Les difficultés religieuses que devait nécessairement soulever une telle conception de l'école n'apparaîtront que plus tard, en 1801. L'évêque et le clergé se montrent bienveillants pour le nouveau régime. Des défiances subsistent cependant, justifiées par des mesures vexatoires. — Les

■ difficultés politiques : les exactions des commissaires français ou helvéti- -ques provoquent le mécontentement ; la Singine se soulève. — Les difficultés financières : pillage du trésor public ; ruine de la fortune publique •et des fortunes privées. — Aussi les débuts du Conseil d'éducation sont-ils accueillis avec méfiance.

Dès la fin du XVIII°*e siècle, pendant les premières années de la Révolution française tout spécialement, la vie politique lente, paisible, traditionnelle de la vieille Confédération des XIII cantons avait été troublée par diverses échauffourées. Le peuple de Berne et de Fribourg en particulier sentait surgir en son sein des aspirations nouvelles. Il avait montré, à plus d'une reprise, sa croissante aversion pour Toligarchie régnante ; les événements de 89, en France, ravivèrent les désirs de liberté et d'autonomie dans les Villes et Républiques.

Le Pays de Vaud se souleva le premier, chassa les Bernois^ proclama, le 28 janvier 1798, la République lémanique et se donna une « assemblée représentative » avec le citoyen Maurice Glayre pour président.

Entre temps, la Diète s'éternisait à Aarau en discours solennels, en parades, en serments de fidélité, et se séparait, le 3i janvier 1798, sans avoir pris la moindre mesure pour la défense du territoire de la Confédération.

Les Français étaient entrés dans le Pays de Vaud le 28 janvier. Fribourg, le canton le plus exposé, essaya d'assurer ses frontières. Mais les pays sujets trahirent la cause de LL. EE. « Dès le i«^ février, la presque totalité des bailliages dépendants du canton s'étaient séparés de la capitale pour se réunir au Pays de Vaud » 1. L'oligarchie fribourgeoise essaya de conjurer le péril ; elle sacrifia une partie de ses privilèges et décréta, le 1er février, la revision de la Constitution 2. H était trop tard^ Les Français, qui avaient intérêt à marcher en avant, parurent, le i^^ mars, sur les hauteurs du Guintzet. Le lendemain,. Fribourg ouvrait ses portes au général Pigeon. Le même jour, Soleure ouvrait les siennes au général Schauenbourg. Berne capitulait à son tour, le 5 mars.

Dès lors, la Suisse fut traitée en pays conquis. Le général Brune, à Berne, concentrait en ses mains tous les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires Ju pays. Le 12 avril, enfin, les 80 membres de la Constituante d'Aarau proclamèrent « l'in-

^ Berchtold, m, 36o.

^Ibid., 354.

dépendance de la nation suisse et sa formation en République une et indivisible, démocratique et représentative » i. Ils adoptèrent sans discussion, — le commissaire français Le Carlier avait interdit toute discussion, — la Constitution élaborée à Paris par Ochs, copie servile de l'organisation de la République française, qui ne tenait aucun compte des traditions, des besoins et des aspirations du peuple suisse.

L'ancienne Confédération des XIII cantons souverains et indépendants devenait une République formée de 19 cantons soumis à un régime intérieur uniforme. Le pouvoir législatif central était exercé par deux conseils distincts : le Sénat où siégeaient quatre envoyés de chaque canton et le Grand Conseil composé de huit députés ou représentants du peuple par canton. Un Directoire de cinq membres détenait le pouvoir exécutif; six ministres étaient préposés aux diverses branches de l'administration. Le Tribunal suprême (un juge par canton) était chargé du pouvoir judiciaire. Les trois premières autorités cantonales étaient le Préfet national, calqué sur le modèle français ; la Chambre administrative, conseil chargé de l'exécution des lois financières et de l'administration intérieure ; le Tribunal du canton.

Les autorités suprêmes étaient représentées dans les districts par les sous-préfets et les tribunaux inférieurs; dans les municipalités, par les agents nationaux.

Le 2 mai 1798, le Directoire helvétique rappela de Paris, où la nouvelle République l'avait envoyé en mission diplomatique, le citoyen Philippe-Albert Stapfer, pour lui confier le « Ministère des sciences, arts, travaux publics, ponts et chaussées » 2.

* Oechsli, 161.

• Stapfer, originaire de Brugg, en Argovie, naquit le 12 septembre 1766, à Berne, d'une vieille famille de pasteurs. Il fit d'excellentes études classiques à Berne ; il étudia la théologie à Gôttingen et l'enseigna à Berne de 1792 à 1798. Le gouvernement helvétique l'envoya, en avril 1798, en mission diplomatique à Paris ; il l'en rappela en mai pour lui confier le

Stapfer aurait été capable non pas seulement de donner une impulsion considérable à l'instruction publique, mais de l'organiser complètement et systématiquement, de la créer presque, si la République helvétique avait pu organiser et créer quelque chose. Son trop bref séjour au Ministère des Sciences et des Arts ne lui permit pas de réaliser tous les projets qu'il avait formés. D'ailleurs, les fonds nécessaires manquaient. Le pays était occupé par les armées étrangères. Le peuple devenait de jour en jour plus hostile au régime unitaire. Les magistrats et les fonctionnaires, qu'on oubliait de payer, se désintéressaient des affaires publiques. Le Directoire enfin n'entrait guère dans les vues de Stapfer, lui faisait même souvent une opposition obstinée que sa ténacité ne parvenait pas toujours à vaincre.

Stapfer commença par l'institution qui paraissait être la plus humble, mais qu'il comprit être la plus utile et la plus méritoire : l'école primaire. Celle-là seule reçut une organisation assez nettement délimitée.

Avant dje rien entreprendre cependant de définitif, le Ministre des Sciences et des Arts voulut se renseigner exactement sur l'état des écoles dans toute la Suisse. Il s'informa donc auprès des instituteurs eux-mêmes, dans un questionnaire très détaillé qu'il adressa à chacun d'eux, du nombre des écoles dans chaque commune, du programme, des livres, de la fréquentation des écoliers, de la formation pédagogique du maître, de ses relations familiales même, de son traitement surtout. Il leur demanda de formuler leurs observations, d'exprimer leurs désirs et leurs réclamations.

Ministère des Arts et des Sciences; il l'y renvoya en juillet 1800 comme ambassadeur de la nation suisse. Stapfer rentra dans la vie privée en 1 8o3. Mais jamais il ne se désintéressa de la politique suisse ; c'est ainsi qu'en 18 14 son intervention empêcha le partage de l'Argovie entre les cantons voisins. Les protestants français le considéraient, pendant les dernières années de sa vie, comme leur chef incontesté. Il mourut, à Paris, le 17 mars 1840. Sa vie a été écrite par Rodolphe Luginbûhl (Bâle, 1887). Les citations que je ferai de cet ouvrage sont empruntées à sa traduction française (Fischbacher, Paris, 1888}. Vinet a publié en tête des Mélanges politiques, littéraires, philosophiques et religieux de Stapfer (2 vol., Paris, 1884) une remarquable notice sur l'ancien Ministre des Arts et des Sciences de la République helvétique.

La Chambre administrative de Fribourg, sur Tordre de Stapfer, procéda non seulement à une enquête, mais à deux. La première, qui ne comprenait que sept questions, se fit en juillet-août 1798 par l'intermédiaire des sous-préfets. Un arrêté du Directoire du 19 janvier 1799 1 prescrivit la seconde 2. La Chambre administrative envoya, le 9 février, les formulaires imprimés au Préfet national qui devait les faire parvenir sans retard aux instituteurs '^.

Chaque maître d'école * en reçut deux exemplaires '» ; il devait les remplir au plus tôt ^, en remettre un au sous-préfet de son district qui le ferait parvenir, par le Préfet national et la Chambre administrative, au Ministre des Arts et des. Sciences; et un autre à l'inspecteur de son arrondissement qui le transmettrait au Conseil d'éducation. Ces feuilles s'égarèrent malheureusement dans les multiples bureaux qu'elles avaient à traverser et beaucoup ne purent être retrouvées ^. Le 14 octobre 1800, le chanoine Fontaine écrivait au ministre Mohr, successeur de Stapfer : « Il y a eu de la confusion dans les envois faits dans le tems par votre bureau. Bientôt après sont survenus les préparatifs de guerre qui ont encore été faits avec un peu de confusion et tumultueusement, ensuite des insurrections formelles, enfin le découragement produit par les malheurs incalculables dont la République a été menacée et dont elle a été en partie la victime. Il n'est donc pas étonnant que ces différentes réponses se trouvant dispersées dans trois bureaux diff'érens ^,

^ Strickler, III, gSo.

^ Je publierai dans un prochain travail les résultats de ces deux enquêtes.

3 C/i. adm., 9 février 1799, f. 57.

* Quelques-uns de ces questionnaires furent remplis par l'agent national.

" Il n'y en eut pas assez pour tout le monde ; plusieurs instituteurs durent copier les questions sur la feuille d'un voisin.

^ Le sous-préfet d'Avenches ordonna aux instituteurs de son district de lui envoyer les feuilles dans les huit jours. Les feuilles datées qui nous restent furent toutes remplies pendant le mois de mars, sauf celle d'Aumont qui ne l'a été que le 6 avril.

^ Les réponses des instituteurs des autres cantons se trouvent aux Archives fédérales, à Berne.

s Ceux du Préfet national, de la Chambre administrative et du Conseil d'éducation.

et dans de telles circonstances, aient été oubliées ou même mises de côté... C'est pourquoi le cit. Préfet nous a invité de vous dresser le résumé que nous avons l'honneur de vous envoyer. Si vous persistez à vouloir les réponses des régens en originaux, dès lors nous chercherons à les rassembler et nous en ferons l'expédition » ^. Il paraît que le ministre « persista à vouloir les réponses des régens en originaux », puisque, à son expresse demande, la Chambre « invita » ses fonctionnaires, le 24 février 1 801, « de faire en sorte de retrouver ces questions égarées dans les bureaux et de les compléter » -'.

Non content de s'adresser aux instituteurs, Stapfer « entra en relations avec les Chambres administratives et les conseils académiques, les chargea de rédiger des plans pour la réorganisation des écoles et de les lui soumettre » ^. Une vingtaine de projets lui furent remis ^. Le plus remarquable — et le plus remarqué aussi — de ces travaux fut celui du P. Girard de Fribourg ^. Il rentre dans notre sujet de faire connaître, au moins en ce qui concerne l'école primaire, ce premier écrit pédagogique du célèbre Cordelier.

Le but de l'école primaire, comme aussi celui des écoles supérieures, est, d'après le P. Girard, de « donner à THelvétie des citoyens qui soient dignes de ce nom et par leurs sentiments et par leur conduite » ; ce but général sera atteint si l'on est parvenu à éclairer l'élève sur les devoirs d'un citoyen de l'Helvétie ; à lui fournir les moyens de remplir ces devoirs ; à lui en inspirer la volonté. De ces trois buts particuliers, le dernier est le plus important. S'il n'est pas atteint, les deux autres deviennent inutiles, dangereux même. Est-il au contraire rempli, « la patrie verra naître parmi ses enfants cette famille de frères où toutes les volontés et tous les efforts se concentrent pour le bien général, cette famille qui fut pendant des siècles le vœu,

^ Enq., Mémoire de Fontaine.

2 Ch, adm.y 24 février 1801, fol. 12 3.

^ LUGINBUHL, 76.

* Ils se trouvent aux Archives fédérales à Berne. 1422. ^ A. f., 1422, f. I, sqq. — Le Mémoire du P. Girard a été publié par M. Hilty dans son Politisches Jahrbuch, t. VIII. — Cf. Daglet, 48, sqq.

l'espoir et Tidole de tous les sages, et dont Tidée seule donne à rame une jouissance pure et divine ». Pour parvenir au premier but, l'Institut national ^ enseignera le triple tableau des devoirs de rhomme (sa dignité, ses devoirs sociaux), du citoyen (patriotisme) et du citoyen de THelvétie (constitution helvétique et instruction civique). Le second but sera atteint par Tétude des sciences proprement dites. Le P. Girard est ici très « utilitariste ». 11 interdit toute spéculation, même dans les études supérieures ; c'est ainsi qu'il exclut la métaphysique et la poésie. Tune comme étant du verbiage, l'autre de l'amusement. Les sciences morales, l'histoire, la philosophie (presque uniquement psychologique et morale), la religion feraient parvenir l'écolier au troisième et dernier but de l'enseignement national.

Cet enseignement cependant ne sera pas le même pour tous; non pas que tous n'aient droit à la même instruction ; mais les nécessités de la vie exigent ici certaines exceptions au strict principe de l'égalité. C'est pourquoi le P. Girard divise l'enseignement national en trois degrés ou « écoles ». La première -école sera fréquentée par tous les enfants sans distinction ; elle fournira à tous les connaissances indispensables à la vie et nécessaires à « l'état de citoyen de l'Helvétie ». Ces connaissances élémentaires suffiront à l'agriculteur et à l'artisan. Par contré, « les commerçants et les gens de plume » devront « perfectionner » ces premières notions des sciences et acquérir de plus certaines connaissances professionnelles; c'est pour eux que sera instituée la seconde école, école qui correspondrait à peu près à nos écoles primaires supérieures ou régionales et à nos écoles professionnelles. La troisième serait l'équivalent, à la fois, de nos écoles secondaires, de nos écoles normales, de nos gymnases, de nos lycées et de nos universités ; elle devait être réservée aux « législateurs, juges, médecins, instituteurs, ministres des autels, savants ». On y enseignerait les sciences et les belles-lettres. Mais ici encore avant tout Girard exige une formation pratique; le temps n'est plus des subtilités grecques ou

^ L'Institut national devait comprendre tout le corps enseignant de J'Helvétie.

latines et du fatras scolastique ; nous n'avons plus à discuter de questions oiseuses; nous avons à agir.

On nous saura gré sans doute d'entrer dans quelques détailssur l'organisation de la première école. « Son but est de donner à toute la jeunesse les éléments des connaissances nécessaires à la vie et à 1-état de citoyen de THelvétie, de même que de former son cœur à la vertu. Son enseignement doit être particulièrement adapté aux besoins des élèves qui se voueront à l'agriculture et aux métiers et préparer en même temps à de nouveaux progrès ceux qui aspireront à une culture plus distinguée. » Voici un aperçu de son programme :

r Les éléments de la religion et de la morale d'après les principes les plus simples et les plus lumineux du christianisme et de la droite raison. Ce n'est pas seulement dans la mémoire des élèves, mais surtout dans l'esprit et dans le cœur qu'il faudra les graver.

2* L'essentiel de notre état civil y ainsi que des droits et devoirs du citoyen de l'Helvétie. La morale aura tracé les devoirs de l'homme et de l'homme en société. Cette institution en achèvera le tableau, en y ajoutant les devoirs du citoyen de l'Helvétie.

3* Quelques traits d'histoire propres à développer le sens moral et les sentiments religieux de la jeunesse. On sait qu'elle est singulièrement portée à l'imitation ; il ne faut pas négliger ce penchant dont on peut tirer le parti le plus avantageux dans l'éducation. Ici, je recommanderai l'exemple de Jésus comme le modèle le plus touchant et le plus accompli.

4* Une teinture de l'histoire naturelle par rapport à l'économie rurale et domestique, de même qu'à la conservation de la san té et aux différents préjugés populaires qui entravent la vertu et le bonheur.

5' L'écriture, la lecture et les premières opérations des chiffres avec leurs usages dans les différentes affaires de la vie. Ces objets sont d'autant plus nécessaires que dans nos nouvelles institutions tout citoyen est appelé à coopérer à l'administration de la chose publique. Je voudrais encore que, dans l'exercice de la lecture et de l'écriture,^ on prît quelque soin de la langue, car il est sûr que le patois de nos campagnes, soit allemand, soit français, fut toujours un grand obstacle à l'instruction. Cependant je ne crois pas que les règles abstraites de la grammaire puissent entrer dans cette première école.

En général, on se rappellera qu'il ne s'agit ici que de donner deséléments simples, clairs et précis... Il faut encore que tout l'enseignement soit étroitement lié avec l'expérience journalière ; c'est le seul moyen de le faire bien comprendre et de le graver dans le souvenir.-

Quant à l'arrangement de cette école, je pense que pour le bien de la classe il faudrait partager les élèves en trois cours, et voici comment je m*y prendrais :

Premier Cours. Dès son entrée à l'école, l'enfant apprendra à lire et à écrire. Ayant prononcé un caractère ou un mot, il le tracera à rinstant sur le papier, afin d'abréger la besogne, de la rendre plus intéressante et d'aider à la mémoire. On lui inculquera aussi les tout premiers éléments de la morale et de la religion, et on y ajoutera quelques traits historiques à sa portée qu'on lui fera ensuite rendre à sa façon sans l'assujettir aux mots qu'il aura entendus.

Second Cours. Lorsque l'enfant aura fait quelques progrès dans ce premier exercice, on lui mettra le livre élémentaire entre les mains. Le maître en variera, les objets pour mieux réveiller l'attention. Il expliquera chaque chose avec netteté et fera rendre de mémoire ce qui aura été lu, expliqué et compris, sans s'attacher aux expressions du livre, parce que, dès lors que l'on fait jouer la mémoire d'une manière mécanique, tout est perdu pour l'esprit et pour le cœur, et souvent même pour le souvenir.

Troisième Cours, Ici, les élèves déjà formés par la lecture apprendront à écrire sous la dictée du maître. Il leur fera aussi coucher leurs propres idées sur le papier en leur insinuant, selon le besoin, quelques règles d'orthographe. Ces leçons seront entrecoupées par le calcul, et pour donner de l'intérêt et de l'utilité à cet exercice on ne commencera pas par une règle sèche, qui est toujours obscure, mais on proposera un problème puisé dans la sphère des occupations journalières et alors, ayant réveillé leur curiosité, on leur montrera la manière de le résoudre par l'une ou l'autre des quatre règles.

Ces trois cours n'auront point de temps fixé : le progrès seul décidera du passage de l'un à l'autre... Enfin, le maître ne se bornera pas à instruire; il veillera à la discipline des mœurs; il épiera les passions naissantes des enfants et s'étudiera à les ranger sous l'empire de la morale; d'où il résulte qu'il ne saurait être un homme commun : il lui faut de la méthode dans l'instruction, et des lumières et la connaissance du cœur humain, ce qui nécessite une école normale où les instituteurs seront eux-mêmes formés aux fonctions importantes qu'ils auront à remplir.

On peut regretter que ces instructions n'aient pas été mises en pratique dans les écoles sous le régime helvétique et bien plus tard encore. Quoiqu'il se ressente de sa construction trop systématique, trop à priori^ ce « plan » est très remarquable pour l'époque. Elle était neuve alors, la règle fondamentale qu'il donne, de ne jamais commencer par les notions abstraites

qui dépassent la portée des écoliers, par la définition, par la « règle sèche », mais par l'exemple, le connu, le concret, d'où, prudemment et progressivement, on tire la définition, la règle, l'abstrait. Il faut « observer d'abord les objets de la nature en particulier et terminer cette étude par des rapprochements et des observations générales ». On n'oubliera jamais que la théorie n'est pas enseignée pour elle-même, mais pour la pratique; on se gardera donc d'énoncer la moindre théorie sans en montrer aussitôt ses diverses applications. Les notions acquises par les enfants seront associées les unes aux autres par des comparaisons, mais avec prudence; un manque de discrétion ferait tout confondre et tout brouiller. On tâchera de même de coordonner les diverses branches d'enseignement, de lever les barrières qui les séparent, sans toutefois traiter de tout à propos de n'importe quel sujet, de parler par exemple, à propos d'un fait historique, de calcul, de dessin, de physique, de géographie.

La morale et la religion seront l'étude de tous les jours et de toutes les heures. Non seulement des leçons spéciales leur seront consacrées, mais elles baigneront, elles imprégneront, elles animeront toutes les autres leçons. Ici déjà se rencontre ce qui fut la maîtresse idée pédagogique du P. Girard : l'éducation ne se sépare pas de l'instruction, le cœur de l'intelligence ; l'école doit former l'un et l'autre. En tête de ce mémoire déjà, le P. Girard aurait pu écrire l'épigraphe qu'il devait mettre bien plus tard, en 1844, ^^ ^^^^ ^^ ^^^ Enseignement régulier de la langue maternelle : « Les mots pour les pensées; les pensées pour le cœur et la vie », car « l'homme agit comme il aime ». En cela d'ailleurs il ne faisait qu'adopter, en la précisant, en la systématisant, l'ancienne conception de l'école ^. En cela, son « plan » devait différer notablement de celui que le Ministre des Sciences et des Arts allait soumettre au Directoire.

Car Stapfer n'avait pas attendu l'arrivée de ces mémoires

1 II faut dire aussi que ce plan du P. Girard ne laisse pas d'être souvent obscur, déclamatoire et pratiquement irréalisable, principalement en ce qui concerne la seconde et la troisième école. Il est curieux de remarquer qu'on ne trouve dans ce mémoire aucune trace de ce qui fit la célébrité du P. Girard : la théorie de l'enseignement de la langue maternelle.

pour se mettre à l'œuvre. Le 24 octobre 1798 déjà, il présentait au gouvernement un projet de loi complet et définitif sur les écoles primaires.

Le Directoire remania ce projet et le tronqua notablement avant de l'envoyer aux Conseils législatifs. Ceux-ci ne se pressèrent point de le discuter. 11 ne vint en lecture au Grand Conseil qu'en mars 1799; la commission qui devait l'étudier lui fit subir de profondes modifications ; il ne sortit de la discussion « qu'en lambeaux » pour être renvoyé à une seconde étude de la commission. Il fut remis au Sénat le 9 juillet 1799, et fut rejeté définitivement le 2 janvier 1800. « Il semble que Stapfer ne dut pas en avoir trop de regrets, après toutes les mutilations que son projet avait subies et qui le rendaient méconnaissable » ^. Ce projet ne tenait aucun compte du misérable état de l'école primaire à cette époque, ni de l'état non moins piteux des finances helvétiques. Au lieu de prendre les écoles telles qu'elles étaient pour les élever peu à peu vers un idéal bien défini par un système de réformes graduées et par de lentes et successives améliorations, Stapfer présentait, comme devant être réalisé d'un seul coup, cet idéal, idéal auquel nous sommes loin, maintenant encore, d'être parvenu. Le Ministre dut donc se contenter d'un arrêté provisoire du Directoire exécutif qui établissait les conseils et les commissariats d'éducation et qui, faute d'une loi définitive, laissait toute leur valeur aux statuts et aux règlements en vigueur lors de la Révolution -. Il publia, au commencement de 1799, une interprétation officielle de cet arrêté, dans ses Instructions pour les Conseils d'éducation et ses Ins~ tructions pour les Inspecteurs d'éducation '^.

1 LuGiNBUHL, 76, sqq. — Le projet de loi tel que Stapfer le rédigea se trouve dans Luginbûhl, 875 ; le projet mutilé par le Grand Conseil et rejeté par le Sénat se trouve dans Strickler, V, 261.

2 Arrêté du 24 juillet 1798 (Strickler, II, 607).

* L*édition française de ces deux Instructions parut en une petite brochure en 1799, chez Henri Vincent, à Lausanne, et l'édition allemande, à Lucerne, chez Gruner et Gessner, imprimeurs nationaux. Le Directoire approuva les Instructions pour les Conseils d'éducation le 22 décembre i 798 et autorisa le ministre « à les faire parvenir aux divers cantons » {a. f., 1423, f. 5i). Il approuva les Instructions pour les Inspecteurs d'éducation le

Les idées de Stapfer devaient être fécondes. La Révolution transforma non seulement l'école, mais encore la conception elle-même de l'instruction publique.

Avant 1798, la haute juridiction sur l'éducation primaire appartenait à Tévêque; il réglait non seulement les questions spirituelles, mais encore les questions matérielles et financières ; il examinait les régents ; il approuvait les livres ; il surveillait l'assiduité des écoliers. Le gouvernement cantonal s'était réservé cependant un certain contrôle dans l'école ; la paroisse ou la commune y jouissaient de droits assez étendus. Or, cette école, le Directoire unitaire la confisque tout entière en 1798. De communale ou de paroissiale qu'elle était, elle devient exclusivement « nationale », « unitaire » et uniforme, comme toutes les autres institutions de la République une et indivisible. Dès lors, c'est l'Etat qui s'en occupe exclusivement ; il fonde de nouvelles classes et les organise ; il prescrit des règlements ; il examine et nomme les régents ; il choisit les livres et les impose ; il punit les parents ou les écoliers négligents. Mais surtout, de confessionnelle qu'elle était, l'école tend à devenir neutre ; ou, si Ion veut, en langage moderne, de « cléricale », elle tend à devenir « laïque » ^. Et cette transformation de la conception de l'école est grosse de conséquences.

Pour l'Eglise, avant la Révolution, l'école était avant tout un moyen de formation religieuse ; des enfants qui lui étaient confiés, elle essayait de faire des hommes religieux, de bons chrétiens. L'instruction, c'est-à-dire la lecture, l'écriture, le

5 janvier 1799 (a. /., 1428, f. 52). Stapfer joignit aux Instructions son projet de loi avec un « message du Directoire exécutif aux Corps législatifs » sur la nécessité d'adopter ce projet. — La Chambre administrative de Fribourg, sur les instances réitérées du Conseil d'éducation, réclama avec quelque humeur des exemplaires de ces Instructions. Le ministre s'excusa du retard en en rejetant la faute sur l'imprimeur de Lausanne (a. /., 1437, f. 25 ; Pr.,. 12 mars 1799, f. 16).

^ Cf. F. Segmuller, Bldtter aus der Kirchengeschichte der Schweisi i(ur Zeit der Helvetik [Einsiedler Programm, 1894-95), 35, sqq.

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calcul, étaient choses secondaires. L'État, au contraire, veut faire ■de récole un moyen d'éducation civique : des enfants, il tâchera de faire des hommes instruits, de bons citoyens. L'école doit, écrivait Stapfer, « donner à tous les enfants de l'un et de l'autre sexe une instruction qui leur fasse connaître leurs droits et leurs devoirs et qui leur donne le degré de capacité qui les rende utiles à leurs concitoyens » ^ « Il faut mettre les enfants, appelés à exercer les droits d'un peuple libre, en état de pouvoir remplir leurs devoirs de citoyens », s'écriait à son tour au Sénat helvétique le représentant de Fribourg, Pettolaz, dans un grand ■discours sur la nécessité de l'instruction publique -. « L'éducation donnée par la nation aux enfants de la République

ambrasse l'homme entier et le livre à la société tel que celle-ci ose lui confier, dans l'exercice des droits politiques, ses plus chers intérêts » ^. Pour atteindre ce but, une certaine instruction est nécessaire, que l'État a l'obligation de fournir; le futur citoyen y a droit par le fait même qu'il doit être citoyen, qu'il sera appelé à donner son avis sur des questions vitales pour la République et à prendre part, s'il y est appelé, au gouvernement de son pays.

Puisque l'école est affaire d'État, le régent de fonctionnaire quasi ecclésiastique qu'il était sous l'ancien régime devient fonctionnaire civil. Il était dans son école le représentant de l'Église, revêtu de l'autorité ecclésiastique par le placet épiscopal ; il y devient le représentant de l'État, revêtu de l'autorité civile par le brevet du gouvernement. Et, comme l'Etat « protège les deux formes d'église, sans s'immiscer dans la religion » *, l'instituteur ne pourra pas plus s'y immiscer que l'Etat. C'est pourquoi, « dorénavant, les ecclésiastiques donneront seuls l'enseignement religieux au lieu des maîtres ^ ^. Les instituteurs laïques n'auront

* LuginbUhl, 375.

2 Bulletin de la Ch. adm., III, 857 et 869.

' LUGINBÛHL, 378.

* LuGiNBÛHL, 371. — Stapfer demeura moins neutre en matière religieuse qu'il ne le prétendait ; dans l'art. 2 du titre III de son projet de loi, il imposait au « ministre du culte » un véritable programme officiel d'instruction religieuse (Luginbûhl, 38 i).

^ LuGiNBUHL, 371 ; Strickler, III, 3 14 (Circulaire aux ministres de la reli-

à enseigner qu'une « morale épurée » de toute doctrine religieuse positive. Tout au plus, à propos de Thistoire naturelle, pourront-ils « inspirer aux élèves l'admiration des œuvres de Dieu » ; encore, à ce propos, auront-ils soin de « détruire la superstition » et qui dira au juste jusqu'où s'étend cette ^ superstition » i?

Et cependant Girard, nous l'avons vu, et Pettolaz 2 et Stapfer reconnaissent que la patrie a besoin d'hommes religieux autant que de citoyens instruits. Mais ni l'Etat, ni lëcole d'Etat n'ont le droit de prescrire ou d'enseigner quelque chose en matière religieuse. C'est la tâche des « ministres du culte » dans leurs sermons et dans leurs catéchismes.

Telle est aussi lopinion du Conseil d'éducation de Fribourg : « L'enseignement des dogmes religieux vous appartient de plein droit », écrivait-il aux « pasteurs des paroisses » ; « le gouvernement ne fait que surveiller à ce qu'un faux zèle, dont l'adroite

gion en Helvétie, 3o oct. 1798). — La Harpe aurait voulu interdire aux ecclésiastiques l'entrée de l'école.

* LuGiNBÛHL, 397. — Voici d'ailleurs tout cet article 4 du titre III : « Les objets d'enseignement seront les langues allemande et française, l'écriture, le calcul simple, les éléments de l'histoire naturelle pour inspirer aux élèves l'admiration des œuvres de Dieu et pour détruire la superstition, quelques notions de géographie, d'histoire, d'anthropologie, de géométrie, enfin la constitution helvétique et la morale épurée ». — Cf. Instructions pour les Inspecteurs, section II, art. 3 : « Il en est parmi les régents qui, par fanatisme ou par un désir de se distinguer..., sont conduits et encouragés à faire des œuvres surérogatoires, pour la convenance des pasteurs ou pour l'éloignement où ces derniers sont de leurs annexes ». Ne fait-on pas allusion dans ce passage aux catéchismes faits par les instituteurs ? — « On avait fait appel, il est vrai, remarque Gindroz, professeur à l'Université de Lausanne, aux intérêts de la patrie, du peuple et des citoyens ; mais des intérêts humains, c'est-à-dire des besoins ou des convenances qui ont leur principe, leur objet et leurs limites sur la terre et ne s'élèvent pas au-dessus, ne formèrent jamais les bases d'une bonne éducation populaire. On parla aussi beaucoup de morale, mais d'une morale philosophique. Que manquaitil donc au système ? La force des convictions religieuses positives, un christianisme vivant et décidé » (Gindroz, 229). — Cf. tout le projet de loi Stapfer lui-même.

2 « Rappeler tous les citoyens à leurs devoirs envers Dieu, c'est leur première obligation envers la Patrie ; c'est pour les législateurs remplir une partie essentielle de leur tâche et mettre le dernier sceau à la volonté du peuple souverain qui a solennellement réservé que la constitution ne porterait aucune atteinte à l'intégrité de sa religion et de son culte, tel que le dépôt lui en a été transmis par ses pères » (lac. cit.).

MaaiÉ

malveillance aurait surpris la bonne foi, n'y immisce pas des choses qui soient contraires à Tordre public. Cest là Tesprit de la Constitution ; ce sont là les bornes qu'elle nous défend d'outrepasser » 1. Ce qui signifie, je crois, que le régent n'aura plus à donner, dans son école, cet « enseignement des dogmes ». Et comme le curé d'Écharlens, Zillwèguer, s'étonne qu'un corps, où se trouvent des ecclésiastiques, puisse émettre de pareilles doctrines, le Conseil se récrie : « Ce n'est pas afin que le Conseil d'éducation puisse se mêler de religion que le gouvernement y a placé des ecclésiastiques. Ils n'y sont qu'en qualité de citoyens et n'y ont, en fait de religion, pas plus d'autorité que le gouvernement qu'ils représentent 2 » En conséquence, « ils ne

chercheront pas à mettre au nom du Prince la main à l'encensoir ».

L'instruction religieuse appartient exclusivement aux révérens Pasteurs... Nous avons expressément ordonné à tous les inspecteurs qu'ils n'avaient à se mêler de catéchisme que comme ci-devant les bailiifs, pour appuyer le zèle des Pasteurs et remplir les intentions d'un gouvernement qui, sans se permettre de dogmatiser, doit cependant vouloir que les citoyens soient instruits de leur religion par l'autorité à cela compétente. L'instruction religieuse proprement dite est celle qui se donne par les Pasteurs eux-mêmes ou par leurs vicaires dans les catéchisations publiques ou dans les instructions particulières, quand, par exemple, il s'agit de mettre les enfans à la Confession et à la Communion et ces sortes d'instructions sont entièrement dirigées par leur supérieur ecclésiastique.

Et le régent, que devra-t-il faire ? Car, on n'a pu réaliser le vœu de Stapfer; on a conservé quand même la religion dans les écoles ^. « Les régens ordinaires, ne peuvent pas se mêler de semblables instructions ; ils ne sont chargés que du méchanisme préparatoire de ces instructions en faisant apprendre par cœur et

^ Proclamation du Conseil d'éducation du 12 mars 1799.

2 On n'avait naturellement choisi, comme membres des Conseils d'éducation, que des ecclésiastiques à la dévotion du Directoire. Ces ecclésiastiques « éclairés » ne passaient pas pour entachés de « romanisme ». Cf. F. Segmûller, op. cit. y 35.

^ « On n'avait pas éliminé la religion ; on l'enseignait comme l'écriture et l'arithmétique ; mais elle ne devenait pas force motrice ; on ne l'associait pas aux mobiles humains dont on invoquait le secours » (Gindroz, 229).

réciter mot à mot le catéchisme prescrit par le R^^ Ordinaire, dont l'autorité, loin d'être méconnue, est toujours efficace dans tout ce qui est de son ressort ». Cet enseignement est si machinal qu'en somme on pourrait concevoir qu'il fût donné par un instituteur indifférent et même d'une confession autre que le catholicisme. « Cependant, quelque bornée et méchanique que soit dans une paroisse la fonction d'un régent, nous estimons qu'avant de la lui confier, il convient qu'on s'assure de ses principes religieux. C'est pourquoi nous exigeons impérieusement qu'à chaque repourvue, chaque régent, quoique déjà précédemment approuvé, soit scrupuleusement examiné non seulement par l'inspecteur au nom du gouvernement, mais aussi par le pasteur du lieu, représentant et sub-délégué du Rme Ordinaire pour la paroisse » ^. Ces textes expriment une conception de l'école, si mitigée et timidement exprimée qu'elle 5oit, totalement différente de celle de l'ancien régime.

Un tel revirement ne pouvait manquer de provoquer des protestations dans toute la Suisse, tant protestante que catholique 2. Les débuts du Conseil d'éducation de Fribourg ne furent ■cependant pas tout d'abord troublés par des difficultés religieuses. L'évéque, Mgr Odet, se montra bienveillant ; les ecclésiastiques acceptèrent volontiers, avec empressement même, les fonctions, nullement rémunérées, de commissaires d'éducation. Tout d'abord les ecclésiastiques avaient conçu quelque défiance envers la jeune République. La façon dont le clergé avait été traité en France par le régime révolutionnaire devait les rendre circonspects. L'évéque, à la demande du gouvernement provisoire, avait, le 6 mars déjà, fait part à son clergé des pacifiques dispositions des Français envers la religion du pays ; le 27 mars, il l'avait exhorté à la soumission au gouvernement

^ Miss., 9 janv. 1802, f. 97.

^ LuGiNBÛHL, 94, sqq ; Hunziker, II. 3o, sqq ; Vinet, Introduction aux Mélanges de Stapfer, I, xiii.

«établi 1; dans son mandement du 2 août, il lui recommandait de prêter le serment à la constitution *. Mgr Odet écrivit à révêque de Sion pour l'engager à faire de même ^. Le 27 juillet, il avait prié le curé-doyen de Broc de calmer les inquiétudes des prêtres de son décanat : « S'il y en a qui s'obstinent à le refuser [le serment], qu'ils gardent leurs opinions pour eux, sans chercher à faire naître des doutes chez ceux qui n'en ont pas et je vous charge de me les dénoncer au plus tôt » *. De fait, le clergé fribourgeois, dans sa grande majorité, se rallia bien vite au nouveau régime, de bon cœur, plusieurs même avec enthousiasme. Toute défiance cependant ne disparut pas complètement. Le gouvernement justifia d'ailleurs bientôt les appréhensions des ecclésiastiques ^, lorsqu'il mit sous séquestre les biens du clergé, lorsqu'il supprima les couvents et déclara leurs biens propriétés nationales, lorsqu'il décréta la loi du 2 août sur •les mariages mixtes, lorsqu'il remit aux communes l'élection des curés et des pasteurs, etc., etc. Le clergé pouvait-il se confier pleinement au ministre Stapfer lorsqu'on savait qu'il souhaitait

^ A. év.» Mandements de Mgr Odet, 6 mars, 17 mars, 2 août 1798.

' « Des âmes timorées, émues par des scrupules toujours renaissants, peut-être quelques-unes par des suggestions perfides, témoignaient des craintes sur les suites d'un engagement jusqu'alors sans exemple dans le pays... Ces craintes se propageaient ; quelques ecclésiastiques, séduits par les insinuations de quelques prêtres français, qui, après avoir abandonné leur patrie, avaient porté sur une terre trop hospitalière les principes d'une obstination dont les suites ont été si fatales, paraissaient vouloir suivre les traces de ces réfractaires ; ils l'eussent fait si un Prélat respectable, le digne citoyen Odet, évêque diocésain et titulaire de Lausanne, n'avait pas émané à propos un Mandement qui, en levant tous les doutes, invitait tout le clergé et le peuple « à se faire un devoir de se consacrer par cet acte de religion [le serment] au bonheur de la patrie et à l'affranchissement et prospérité d'un gouvernement qui ne manquera pas de nous rendre heureux, •surtout si, à l'exemple des premiers chrétiens, nous regardons comme une de nos essentielles obligations celle d'être soumis et obéissants aux autorités qui nous gouvernent » {Bulletin de la Ch. adm., 24 août 1798, I, 145). — Cf. Berchtold, III, 390 ; Daguet^ I, 44.

* Bulletin de la Ch, adm., 24 août 1798, I, 246.

* A. ép,. Mandements de Mgr Odet, 27 juillet 1798.

^ Cf. HiLTY, 283-284 1 TiLLiER, I, io5; Oechsli, 202. La Chambre administrative de Fribourg s'efforça d'éviter ce qui aurait pu froisser les sentijnents religieux du clergé et du peuple.

la création d'une église nationale, dans laquelle toutes les confessions eussent pu se réunir sous Tégide d'un christianisme sans dogmes ^ ?

Les difficultés politiques furent à Fribourg plus graves, tout d'abord, que les difficultés religieuses. L'enthousiasme avec lequel le peuple avait accueilli le nouveau régime était tombé pour faire place à un sourd mécontentement. « Des dépenses de tous genres, une garnison exigeante et passablement vexatoire, des contributions énormes, les pauvres sans bois et sans pain, la campagne sans défense et livrée au pillage, des réquisitions écrasantes en vivres, charrois et chevaux, un peuple démoralisé, sans dévouement ni patriotisme, les caisses publiques épuisées, toutes les fortunes particulières gravement atteintes, partout le mécontentement, la haine ou la terreur, un conquérant impitoyable, les fonctionnaires désertant leurs postes, chacun n'écoutant que son égoïsme ou la peur, les populations frémissantes, attendant avec anxiété un terme à ce triste état de choses et le bon côté d'une révolution qui balayait avec tant de puissance les vestiges du passé, tel était le tableau saisissant que présentait le canton de Fribourg » ^ ^^ Les ennemis de la Révolution l'accusaient naturellement de tous ces maux et cette situation, devenue intolérable, faisait presque regretter l'ancien régime par ceux-là mêmes qui en avaient provoqué la chute » ^.

Les progrès des armées autrichiennes, en avril 1799, enhardirent les mécontents. Les communes allemandes se soulevèrent ; les arbres de liberté furent abattus ; les autorités helvétiques, chassées. La population se rangea en armes sous l'autorité de quelques chefs populaires improvisés. Le Directoire envoya à Fribourg le représentant du peuple Rodolphe-Martin Gapany de Marsiens, homme énergique et résolu. Arrivé dans la nuit du 5 au 6 avril, Gapany fit aussitôt ample usage de ses pouvoirs. Son expédition dans la SiAgine fut heureusement peu sanglante, grâce au sous-préfet Montenach qui réussit à Jaire rentrer paci-

^ Cf. f*. Segmûller, op. cit., 26, sqq.

2 Berchtold, III, 365.

3 Ibid., 383.

fîquement les rebelles dans leurs foyers ^. Les troubles étaient apaisés, mais la confiance du peuple s'était éloignée du gouvernement helvétique et de ses œuvres. Et c'est à ce moment que le Conseil d'éducation commençait la tâche que le Ministre de ce gouvernement lui avait confiée.

Plus graves encore et plus irrémédiables étaient les difficultés financières. La Révolution avait absorbé la fortune publique et confisqué la fortune privée. Le 3o avril 1798, le citoyen Chevalier, au nom du commissaire Rouhière, enleva de la caisse publique « le numéraire et l'argenterie, dont la valeur excédait la somme de 260.000 1. tournois, ainsi que toutes les créances que l'ancien gouvernement avait sur l'étranger pour une somme de passé 1.200.000 1. qui ont été conduits sous escorte le i^"" de ce mois. On a rempli deux caisses et Tadministratioa est restée sans le sol » 2. « Cet enlèvement, écrivait la Chambre administrative aux Conseils législatifs, a ravi tout moyen de faire marcher une administration assez étendue et contenter un étatmajor et des troupes nombreuses pour ce pays ». Il faut ajouter à ce pillage les 400.000 livres de contribution de guerre et les deux millions de livres imposés aux membres de l'ancien gouvernement. C^était la ruine non seulement de l'oligarchie, mais du pays tout entier ^.

C'était dans ces malheureureuses conjonctures que le Conseil d'éducation entrait en fonctions. Il ne pouvait compter sur la pleine sympathie du clergé, encore que celui-ci ne fût pas hostile; le peuple l'enveloppait dans sa haine du régime helvétique*; sans ressources, il ne pouvait appuyer ses réformes que des belles

^ Max de Diesbach, Les troubles de lygg dans le canton de Fribourg {Archives de la Société d'histoire, IV).

* Bulletin de la Ch. adm., 3 mai 1798, I, 12.

3 Berchtold^ III, 382, sqq. — Pour payer la contribution de guerre on recourut même aux fonds Briinishoiz destinés aux écoles de la ville. (Ber- CHTOLD III, 372). On se souviendra en lisant ces chiffres que la ville de Fribourg ne comptait alors guère plus de 5, 000 habitants. — Cf. Tillier, I, 21 ; HiLTY, 190, sqq.; Oechsli, 180, sqq.

* Les autorités civiles du canton craignaient que le Conseil d'éducation n'augmentât, par ses réformes imprudentes, le mécontentement populaire. Le 2 5 janvier 1799, le Préfet national Déglise écrivait à Stapfer : « Le peuple des campagnes est trop peu éclairé pour sentir les avantages du nouveau

paroles de ses proclamations. Nous le trouverons bientôt aux prises avec ces diverses difficultés, financières, politiques et religieuses. [I n'y pourra pas plus faire face que le régime qui l'a institué ; il succombera lamentablement avec lui. Mais, pendant sa brève existence, il essaya d'agir de son mieux, et son dévouement et son activité doivent être d'autant plus admirés que les circonstances lui furent plus défavorables.

système » (Daguet, 1, 59I. Trauvsit-iJ peut-être que le mini: des conseillers d'éducation de tempérament par trop révolui

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