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CHAPITRE I

Saint-Simon était mort le 19 mai 1825. Ce penseur puissant, qui a deviné le positivisme et le socialisme, ne fut jamais capable de composer un livre ni de construire un système. Ses nombreuses brochures pouvaient donner lieu à des interprétations différentes : disciple d'Adam Smith et de Jean-Baptiste Say, il arrivait à des conclusions diamétralement opposées aux leurs ; dans la société il réservait la première place aux banquiers, aux industriels, mais d'autre part le but assigné au gouvernement était l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse ; et, pour atteindre ce but, Saint-Simon affirmait qu'on pourrait donner à la propriété une constitution nouvelle, sans en indiquer les caractères. De plus, il avait parlé tan-

loi comme un philosophe qui présenté une <loctrine scientifique, tantôt comme un inspiré qui

annonce une religion; son dernier livre, le Nouveau Christianisme, promettait d'exposer la morale, le dogme, le culte de celle religion, mais la morl était venue l'interrompre. Précurseur plutôt que chef d'école, Saint-Simon avail jeté les idées à pleines mains, laissant à ses continuateurs le soin de les coordonner et d'en tirer les conséquence-. Ils se mirent à l'œuvre le jour même de ses funérailles. Parmi les rares amis qui suivirent le cercueil jusqu'au Père-Laehaise, il y avait, outre les dissidents comme Augustin Thierry et Auguste Comte, quelques élèves fidèles, Léon Halévy, le docteur Bailly, surtout Olinde Rodrigues; celui-ci fut le disciple par excellence. En revenant du cimetière,il emmena chez lui les autres élèves du défunt, et la résolution lui prise de créer aussitôt un journal. Enfantin, qui avail été présenté par Rodrigues à Saint-Simon, se joignit à lui pour diriger la société par actions qui en octobre 1825 fonda le Producteur (1). Négligeant les discussions du jour sur la Charte, les rédacteurs de celle revue pré-

(1) Ce recueil hebdomadaire, puis mensuel, forme quatre volumes 8° (et le commencement d'un cinquième . Outre les rédacteurs dont ilesl question plus loin,Cercle1 (plus tard conseiller d Étal fui quelque temps ,:i la tête

de celle Re\ lie.

LA FORMATION DE L ECOLE û

tendaient pouvoir, grâce à une philosophie nouvelle, développer la production à la fois matérielle, intellectuelle el morale.

Une doctrine générale, disent-ils, voilà le premier besoin de l'humanité. Quand elle en est privée, les bonnes volontés individuelles deviennent impuissantes; la science, l'art, toutes les nobles choses qui ne vivent que d'idées générales sont atteintes de stérilité; l'homme, n'ayant plus un but élevé devant les yeux, s'abandonne à l'égoïsme, qui engendre la corruption. Cette doctrine, la possédons-nous actuellement ? Demandons-le aux deux partis qui se disputent le pouvoir dans toute l'Europe, les catholiques et les libéraux. Les catholiques ont une doctrine générale; c'est elle qui donna au moyen âge une organisation bien supérieure à celle de l'antiquité, quoi qu'en disent les voltairiens ; mais elle a perdu toute valeur. Le catholicisme n'est plus qu'une force rétrograde ; le clergé, oublieux de sa mission éducatrice, ne songe qu'à maintenir ce qui existe et à flatter les grands ; aussi les masses n'ont-elles plus confiance en lui. Les libéraux ont des idées plus modernes : mais de doctrine générale, point. Leur seule passion est la haine de l'ancien régime : mais qui, à moins d'être fou, songe à le rétablir dans son intégralité? Le seul objet de leur culte, c'est la Révolution : mais elle aussi a fini sa tâche. Les uns rêvent Napo-

léon II, lesautres la République, tous poursuiveni des utopies au lieu de s'appliquer à une œuvre positive. Ils n'ont à la bouche que le mot vague de liberté, sans voir l'importance que prennent les questions économiques. Sur ces questions, les libéraux ne savent dire que « laisse/ faire, laissez passer » ; devise commode pour favoriser la paresse et pour multiplier les misères en laissant le champ libre à la concurrence.

Tout cela étant insuffisant, le Producteur vient apporter une nouvelle doctrine qui repose sur une base solide, sur 1 histoire. Bien comprise, l'histoire est une science certaine dont les lois, une fois connues dans le passé, jettent un jour éclatant sur le présent et l'avenir. Elle montre la succession des trois étals : théologique, métaphysique el positif; elle nous enseigne que les peuples onl marché de l'isolement à l'union, de la guerre à la paix, de l'antagonisme à l'association. Celle-ci doit èlre réalisée par les trois grands produits de l'activité humaine, les beaux-arts, l'industrie, la science. Tous les travailleurs sonl des industriels, des savants ou des artistes ; Ions ceux qui ne rentrent pas dans une de ces catégories sont des oisifs, et l'oisiveté disparaîtra. Le but à atteindre, c'est une organisation sociale qui favorise le développement simultané de ces trois ordres de travaux ; pour cela rétablissons la distinction faite au moyen âge entre

le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Le pouvoir spirituel, malgré l'esprit rétrograde qui anima le clergé catholique pendant les trois derniers siècles, demeure nécessaire pour unir les hommes entre eux, pour maintenir les idées générales et combattre les effets désastreux de la division du travail qui, en cantonnant chacun dans un étroit domaine, risque d'abrutir l'humanité. Ce pouvoir n'appartiendra plus aux prêtres, mais aux savants ; leur l'onction ne sera pas seulement de perfectionner la science, mais d'en surveiller renseignement, de diriger l'éducation publique. Le pouvoir temporel sera confié aux plus remarquables parmi les industriels, les savants et les artistes; ils détermineront la place de chacun d'après sa capacité. Car c'est une folie de prétendre à l'égalité absolue telle que la rêvent certains démocrates; l'inégalité, la hiérarchie fondée sur la dissemblance des mérites, sur des sentiments respectifs de déférence et de protection, est nécessaire à la vie sociale.

Cette organisation permettra le progrès dans tous les domaines. D'abord le progrès de la science. Aujourd'hui chaque savant est isolé, de même (pie chaque science ; les choses changeront quand un corps dirigeant indiquera les résultats déjà obtenus, ceux qui restent à découvrir, et fixera la tache de chacun, en joignant toujours à l'étude des théo-

ries celle des améliorations pratiques. L'industrie sera renouvelée au moyen d'un merveilleux instrument, le crédit : grâce à lui,l'argen1 de l'oisif va par l'intermédiaire du banquier s'offrir au travailleur; le crédit moralise les affaires en y introduisant la confiance; d'ailleurs l'industrie, animée d'un nouvel esprit, substituera l'association du patron et de l'ouvrier à l'exploitation du second par le premier. Les beaux-arts se I rainent aujourd'hui dans l'impuissance, témoin l'intérêt qu'on prend aux vaines disputes des classiques et des romantiques; les grands sujets et les grandes inspirations font défaut, parce que l'art s'est retiré dans un isolement orgueilleux et refuse de se mêler à la vie contemporaine. L'art n'a de valeur qu'à la condition d'exprimer les idées et les seuliments du siècle, d'exciter les passions généreuses. Les artistes de l'avenir comprendront leurmission : le poète saura chanter les conquêtes de la science, la lin des guerres, l'association universelle; le peintre et le sculpteur se plairont à inventer des fêtes publiques vraiment belles, à la place des honteuses parades que l'on offre au peuple.

Tous ces progrès ne peuvent s'accomplir (pusous l'impulsion d'un pouvoir fort el actif. Le libéralisme a excité la défiance contre l'Etat; les économistes appellent le gouvernement un ulcère et veulent lui faire la part la plus petite possible.

C'est le contraire qui est vrai : le pouvoir, synthèse des forces nationales, doit inspirer toutes les grandes idées, toutes les innovations. Le jour où les gouvernants auront, compris leur rôle, on s'inclinera devant la puissance temporelle; le jour où une doctrine générale, fondée sur des démonstrations scientifiques, sera enseignée par le nouveau pouvoir spirituel, on verra disparaître le prétendu dogme de la liberté de conscience. Bien des signes montrent que la société marche vers le but qui lui est assigné : le crédit se développe, au grand profit du travailleur; l'intérêt de la rente diminue, au grand détriment de l'oisif ; le goût de la paix devient général. Il faut profiter de ces heureux symptômes et hâter le triomphe du régime futur, non par une révolution brusque, mais par des changements progressifs

Telles sont les grandes lignes du système exposé dans le Producteur. La partie philosophique est l'œuvre d'Auguste Comte, que tous ses collaborateurs désignent, sans la moindre protestation de sa part, comme l'élève de Saint-Simon ; c'est le positivisme pur, dégagé de toute idée religieuse (1). La partie économique frappa davantage les contemporains ; on parlait couramment du « système industriel », comme si le Producteur voulait sur-

(1 Les articles de Comte sont dans les[t. I, pp. 289 et 596; II, pp. 3i4 et 348; III. p. 45o.

S l'école saint-simonienne

tout réhabiliter l'industrie, longtemps méprisée par les écrivains, et pousser la France dans la voie où l'Angleterre avait trouvé la richesse : «les publicistes connus, comme Blanqui aîné, félicitèrenl ce recueil des encouragements donnés aux travaux publics ou privés, par exemple aux voies de communication. Mais des théories audacieuses apparaissaient déjà sons la plume d'un des principaux rédacteurs, qui n'était antre qu'Enfantin (1).

Le futur pape du saint-simonisme ne parle pas encore en moraliste ou en théologien, mais seulement en économiste. L'école d'Adam Smith est pour lui l'ennemie ; on peut la louer d'avoir détruit le préjugé de la balance du commerce, mais elle s'attarde à répéter le « laissez faire, laissez passer ». et pour elle les produits ont plus d'importance (pic les hommes. Quelques-uns de ses membres, comme Malthus, vont ainsi jusqu'à la férocité. L'économie politique ancienne doit l'aire place à la science de l'organisation sociale. L'histoire nous montre que l'association est la loi de l'avenir. Le crédit rend possible l'association industrielle et ruine L'importance del'oisifen réduisant le taux de l'intérêt ; l'industrie ne peut s'accommoder ni des anciennes corporations ni de l'anarchie actuelle, mais d'un régime

(1) V. les articles d'Enfantin, I. pp. 1 \'< el 168 : II. pp. 18, 109, •«>:>. 247, 401, 4>n- 470, 552 : III. pp. 5, 67, 170. 2i5, 385; iv, pp. 37,212, 244,373-, V, p. 17.

nouveau où les banquiers tiendront la tête. Grâce au crédit, le papier remplacera peu à peu la monnaie, comme l'emprunt doit succéder à l'impôt. Que TÉtat prenne* l'initiative de cette tâche ; on s'en rapporte toujours au « temps », à « l'opinion publique », comme si c'étaient des forces créatrices : ce sont les hommes qui doivent agir. Enfantin hasarde, chemin faisant, quelques réflexions sur la propriété : l'héritage développe des pensées immorales chez le fils de l'oisif en lui faisant souhaiter la mort de son père ; si l'organisation future a pour conséquence une sorte de communauté des biens, tout le monde devra s'y soumettre. — Ce qu'il faut remarquer, c'est que, pour justifier ses hardiesses, Enfantin se sert de Ricardo : bien avant Karl Marx, il a compris que ce logicien terrible, en poussant la théorie classique des économistes jusqu'à ses dernières conséquences, permettait d'en saisir les défauts. Tandis que Jean-Baptiste Say attribuait les variations des prix à la loi de l'offre et de la demande, Ricardo croit que la valeur d'un produit dépend uniquement de la quantité de travail nécessaire pour le faire ; il conclut que les profits du propriétaire foncier, ne rentrant pas dans les frais de production, doivent être le résultat d'un monopole. « Cela revient à dire, s'écrie Enfantin, que les travailleurs paient certaines gens pour qu'ils se reposent. » Cet article du Produc-

WLILL. 1.

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leur contient en germe le livre du Capital. M;ii^ ce n'est pas un esprit de violence et de haine qui anime le publiciste de i8:>5 : (ont en reconnaissant que l'emploi delà force pour détruire l'héritage ne serait peut-être pas illégitime, il s'empresse d'ajouter qu'elle est inutile et dangereuse, puisque le crédit permet d'arriver pacifiquement au môme résultat.

Le socialisme était encore trop étranger aux pensées îles contemporains pour que les audaces d'Enfantin pussent attirer l'attention. Les deux choses qui frappèrent le plus les lecteurs du recueil étaient l'attaque contre le libéralisme et la glorification de l'industrie ; deux adversaires illustres se présentèrent, Benjamin Constant et Stendhal. Le premier fulmina contre ces « prêtres de Thèbesetde Memphis » qui supprimaient la liberté de conscience, « comme si chacun ne regardait pas son opinion comme la vérité, et ne se trouvait pas autorisé, par cette doctrine nouvelle, à étouffer la liberté de ses adversaires en les accusant d'erreur ». Le porte-parole du libéralisme devinait combien les théories positivistes allaient mettre en péril ses idées favorites (1).

Stendhal publia une brochure intitulée d'an Nou-

(1) C'était surtout Bazard qui avait attaqué la liberté df conscience (I, p. 3gg ; III. pp. no et 526). Sur Benjamin Constant, Y. I. p. 536; II, pp. 5ag et 56i.

veau Complot contre les industriels, qui s'ouvre par le dialogue suivant : « L'industriel. Mon cher ami, j'ai fait un excellent dîner. — Le voisin. Tant mieux pour vous, mon cher ami. — L'industriel. Non pas seulement tant mieux pour moi. Je prétends que l'opinion publique me décerne une haute récompense pour m'ètre donné le plaisir de faire un bon dîner. — Le voisin. Diable ! c'est un peu fort. — L'industriel. Seriez-vous un aristocrate, par hasard ? » Et là-dessus l'auteur de montrer que les industriels connaissent uniquement leur intérêt ; or la gloire n'appartient qu'aux hommes qui sacrifient l'intérêt à quelque grande cause. En 1825, Byron 'et Santa-Rosa ont donné leur vie pour la Grèce. Que peuvent opposer à cela les industriels ? « Un honorable citoyen a fait venir des chèvres du Thibet ». La satire de Stendhal fut réfutée dans le Producteur par Armand Carrel, qui célébra le travail comme le principe de toutes les vertus et « le dernier réformateur de la vieille Europe (1) ».

Le Producteur, malgré les vues originales de ceux qui le dirigeaient, n'arriva point à se faire connaître. La guerre entre l'ancien régime et le libéralisme, que Bazard et Enfantin regardaient de si haut, passionnait alors tout le monde. Le style souvent pénible et médiocre des nouveaux philo-

(1) I, pp. 4^7 et suivantes. Armand Carrel s'y déclare disciple «le Paint-Simon, sans approuver toutes ses idées.

sophes, l'obscurité de leurs formules, contribuaient à l'insuccès : « Vous placez vos affiches trop haut pour qu'on les lise », disait Laffitte à Enfantin. Le recueil disparut ;ï la fin de i8t>(">.

Le Producteur était mort, mais les idées saintsimoniennes subsistaient ; bientôt les disciples formèrent un groupe qui eut pour centre un bureau de banque. Olinde Rodrigues était devenu directeur d'une maison de crédit, la Caisse hypothécaire, et il fit nommer Enfantin caissier ; le présidenl du conseil d'administration avait un fils, Charles Duveyrier, qui se convertit bientôt à la doctrine. Les anciens auraient trouvé là un présage : la Caisse hypothécaire n'était-elle pas le berceau convenable d'une école qui devait tant préconiser l'industrie, le crédit, en un mot les affaires? Mais ce qui est plus curieux, c'est que ces financiers aient entrepris de fonder une Eglise. Tous les adhérents de la doctrine se retrouvaient dans des réunions régulières, où l'on étudiait les questions soulevées par Saint-Simon, de manière à compléter et coordonner les idées du maître ; c'est là que s'accomplit, après de longs débats, le passage de la philosophie à la religion.

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Ce changement fut facilité, presque imposé par les tendances de l'époque. Le romantisme en 1827 commençait à conquérir la France ; les écrivains peignaient à l'envi les angoisses de l'homme privé de croyances ; les jeunes gens se passionnaient pour Adolphe, pour René, pour Werther. Et cependant la plus grande partie de la jeunesse parisienne avait en même temps le culte du général Foy et la haine des jésuites. De là résultait chez beaucoup un singulier mélange d'anticléricalisme et de religion, ou plutôt de religiosité ; de là une curiosité ardente pour toutes les sectes nouvelles qui aspiraient à remplacer le christianisme. Hippolyte Carnot a raconté plus tard combien lui et ses amis s'intéressaient à ces tentatives : ils s'informaient de l'ordre des Templiers, ressuscité sous le pouvoir d'un grand maître ; ils lisaient les Neuf Livres de Coessin, ce polytechnicien qui alla proposer au pape une sorte de socialisme catholique ; ils suivaient les efforts de Ballanche pour concilier la tradition et les idées modernes au moyen d'une « palingénésie » sociale (1). Voilà dans quel milieu naquit l'Église saint-simonienne.

Les deux écrivains qui exercèrent le plus d'influence sur les disciples de Saint-Simon furent Joseph de Maistre et Mme de Staël. Le premier

(1) H. Carnot, sur le Saint-Simonisme, 1887.

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devint leur bréviaire ; c'esl dans ses livres qu'ils apprirenl l'histoire : seulement, tandis que Maistre voulait restaurer le système catholique, ils cherchèrent une organisation nouvelle qui rappellerai! celledu moyen âge sans reposer sur In même théologie. L'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg leur enseigna la nécessité d'un pouvoir fort, les dangers de l'individualisme, les bienfaits de la solidarité. Ce défenseur intransigeant du passé avait écrit cette phrase que les derniers saint-sjmoniens citaient encore après 1870 comme une parole prophétique : <( Il me semble que tout vrai philosophe doil opter entre ces deux hypothèses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. »

Quant à M1"" de Staël, son livre fameux fil connaître l'Allemagne aux philosophes sajnt-simoniens comme aux poètes romantiques. Kux qui repoussaient le rationalisme sec et froid du dixhuitième siècle, ils trouvèrent exposée dans cet ouvrage la doctrine du sentiment ; les théories panthéistes venues d'outre-Rhin les éblouirent. M"" de Staël analysait, entre autres ouvrage-, l'opuscule de Lessing sur VEdu.ca.tion <lu genre humain. La révélation, dit Lessing, est à l'humanité ce que l'éducation est à l'individu : l'humanité a lu d'abord la lïihle. le livre élémentaire qui

convenait ;'i son enfance ; puis clic s'est délectée de L'Évangile, le livre de l'adolescence ; parvenu aujourd'hui à l'âge mûr, le genre humain est capable de lire le livre de la virilité, l'Evangile éternel, que nous n'avons pas encore. Mme de Staël, applaudissant à ces espérances, ajoutait, presque dans les mêmes termes que Joseph de Maistre : « Peut-être sommes-nous à la veille d'un développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars. » Ainsi de tous côtés on attendait, on appelait une religion nouvelle ; les saint-simoniens voulurent la créer. Quelques-uns d'entre eux s'effarouchaient de cette tendance, et, relisant Saint-Simon, ne voyaient en lui qu'un philosophe ; mais Olinde Rodrigues montra que le maître avait progressé jusqu'à la fin de sa vie, et rappela ce que Saint-Simon avait dit en lui remettant le Nouveau Christianisme, son dernier livre : « Toute la doctrine est là. »

L'âme de cette transformation fut le frère d'Olinde, Eugène Rodrigues. C'est une gracieuse et touchante apparition, à l'origine du saint-simonisme, que celle de ce jeune homme au corps malade, à l'âme ardente, plein d'une foi invincible dans l'avenir, qui s'imposa une chasteté absolue, et qui mourut à vingt-trois ans avec la joie d'avoir jeté les bases de l'Église future. De bonne heure il s'était nourri des grands livres religieux, la Rible,

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L'Évangile, le Coran ; issu d'une famille juive, il avait admiré la tentative faite par Salvador pour concilier le judaïsme et le christianisme dans une doctrine de progrès. C'est lui qui traduisit l'Éducation du genre humain, avec un avant-propos où étaient citées les paroles de Maistre, de Mme de Staël, de Ballanche, de Lamennais sur la possibilité de rajeunir le christianisme. 11 entreprit de propager ses convictions dans des lettres adressées, les unes à Burns, un millénaire écossais, les autres à Rességuier, un Français du Midi ; ces lettres, publiées après sa mort, furent la première œuvre doctrinale de l'école. Eugène Rodrigues y proclame la supériorité de la religion sur la philosophie et la science. La philosophie n'a jamais pu expliquer le phénomène de la vie ; tout au plus en a-t-elle donné une définition négative, celle de Bichat. La science n'intéresse l'homme que par les pratiques utiles qu'elle lui enseigne; il n'a pas foi dans les théories scientifiques. Les religions existantes sont en décadence, car aucune d'elles ne peut s'appeler la religion de l'humanité ; le christianisme lui-même, qui a séparé l'espril et la chair, le royaume de Dieu et celui de César, fut la religion des affligés, des humbles, mais non celle de tous les hommes. La religion nouvelle saura sanctifier la matière aussi bien que l'esprit. car tout est en Dieu, tout est par lui, tout est lui.

Ainsi Eugène Rodrigues conduisait déjà l'école au

panthéisme (1).

En même temps le jeune apôtre essayait d'introduire la hiérarchie dans le groupe saint-simonien, d'en faire une communauté religieuse. Grâce à lui, des distinctions s'établirent ; il veut au sommet un « collège » formé des chefs de la secte ; au-dessous d'eux on établit bientôt un « second degré », en attendant un troisième et un quatrième degrés ; les membres du collège furent lespères, les autres furent les fils. Entre fidèles du même degré, on se traitait de frères, comme les adeptes de la primitive Église chrétienne. Le 7 décembre 1828, il y eut une véritable séance religieuse pour l'installation du second degré; Eugène y prit la parole. Extirpons, s'écria-t-il, le type voltairien ; enfants du siècle, devenons les enfants de l'éternité ; Socrate fut le précurseur du christianisme ; nous, plus heureux que les élèves de Platon et d'Aristote, « nous voyons nettement, d'une part, la doctrine de Saint- Simon qui correspond à la philosophie de Socrate, et, d'une autre part, nous apercevons, confusément à la vérité, la religion correspondante à celle du Christ, dans laquelle la doctrine se résoudra (2) ».

(1) Lettres sur la religion et la politique. 1S29. suivies de « L'éducation du (jcnre humain ». traduite de l'allemand, de Lessiny, i83i.

■1) Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin. II. p. 24. Nous désignerons dorénavant cette édition par le mot Œuvres.

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— Ce nouvel esprit mécontenta presque tous les élèves directs de Saint-Simon, qui n'avaienl cherché auprès de lui qu'une philosophie du progrès. Auguste Comte se sépara définitivement del'école : le poète Léon Halévy s'éloigna aussi dos nouveaux sectaires, contre lesquels il «levait écrire plus tard une ode remarquable; le docteur Bailly, parti pour Constantinople, envoyait de là des avertissements à Enfantin (1). Le premier rôle, surtout quand Eugène Rodrigues fut mort, en janvier i83o, demeura donc à son frère et à deux disciples plus récents, Enfantin el Bazard ; ce dernier avait près de quarante ans, les deux autres un peu plus de trente.

Olinde Rodrigues appartenait à une famille de financiers israélites. Mathématicien de valeur, qui a fait des découvertes scientifiques, il voulut entrer à l'École normale ; sa religion l'en empêcha ; se résignant alors à devenir courtier à la Bourse, il acquit uni' grande fortune. Après avoir assuré le sort de Saint-Simon dans ses derniers jours. Rodrigues fonda l'école saint-simonienne et lui attira d'importantes recrues, tout d'abord son frère Eugène, puis ses cousins Emile et Isaac Péreire, son ami Gustave d'Eichthal. Dans l'élaboration des théories nouvelles, son rôle fut double:

(i) V. tes lettres d'Enfantin à Bailly [Œuvres, I. p. 198; XXVII, p. 76).

d'une pari, il poussa la jeune école dans la voie religieuse où elle hésitait à s'engager ; d'autre part, il lui montra l'importance des questions économiques et l'utilité de la Bourse, qui devait fournir les moyens d'améliorer le sort des humbles (1). Toutefois, malgré le prestige qui revenait au confident de Saint-Simon, son influence diminua bientôt : l'autorité lui manquait ; sa parole brusque, ses emportements dans la discussion blessaient les interlocuteurs. Sentant cette infériorité, il en souffrait beaucoup. Ce qui rachetait ces défauts de forme, c'était un amour profond pour les classes laborieuses ; lui qui parlait si mal dans les controverses de doctrine, il se faisait écouter et applaudir par les prolétaires, auxquels fut consacrée toute l'activité de ses dernières années.

Bazard avait été très malheureux dans sa jeunesse par suite d'une naissance irrégulière ; il lui en resta toujours quelque chose de triste et de sombre. Homme de courage et d'action, décoré en 1814 pour sa belle conduite à la bataille de Paris, Bazard désirait ardemment remplir une grande mission. Il se dévoua d'abord au libéralisme et fut un des fondateurs de la Charbonnerie française avec son ami Dugied ; il y exposa sa vie, et cependant quelques-uns de ses compagnons l'accu-

(1) V. une note d'Enfantin sur Rodrigues Œuvre*. II.

sèrent d'être un espion, ce qui augmenta sa misanthropie. Après le désastre de celte association, il revint à la théorie el traduisit le livre de Bentham sur l'usure ; mais les conséquences extrêmes que Bentham tirait d'Adam Smith dégoûtèrenl Bazard du libéralisme. C'est alors que Rodrigues el Enfantin lui firent connaître la doctrine de Saint- Simon ; il s'enthousiasma pour elle et retrouva une raison de vivre. Supérieur à Olindes Rodrigues par sa parole, à Enfantin par sa critique, il fonda l'enseignement saint-simonien. Non pas qu'il lui éloquent: on nous le décrit parlant froidement, lentement, cherchant ses mots, roulant toujours une tabatière entre ses doigts ; mais tout dans ses leçons était clair, bien enchaîné, fortement prouvé : incapable de toucher, il savait convaincre. Après la suspension du Producteur, à un moment où Rodrigues et Enfantin étaient absorbés par leurs affaires personnelles, ce fut lui qui sauva la petite école par son activité. .Malheureusement sa rudesse était peu propre à gagner des adhérents ; son passage dans les sociétés secrètes lui avait laissé le goût des ordres brefs el sans réplique; plus d'une fois il offensa un disciple par un mot dur ou un sarcasme (1). Sa femme joua comme

(1) V. une lettre de Bazard sur sa vie Œuvres, VII, pp. 52 el suiv. : Pierre Leroux, laGrèue deSamafez, 1. I. part. IV, en. iv.

lui un grand rôle dans la secte ; elle était fille de Jouberl, ancien curé qui, élu député du clergé aux états généraux de 1789, devint évêque assermenté, puis préfet de l'Empire. Les lettres d'elle qui sont conservées aux archives saint-simoniennes dénotent beaucoup de finesse et de tact ; nature délicate et sensible, l'humeur sombre de Bazard la rebutait souvent, et les discussions qui éclatèrent bientôt dans l'école lui causèrent de cruels chagrins (1).

Mais celui qui au dehors personnifia vraiment le saint-simonisme, ce fut Prosper Enfantin. Il était fils d'un banquier dauphinois établi à Paris, qui fît faillite: c'est ce qui l'empêcha d'être admis aux gardes du corps et d'obtenir la main d'une jeune fille qu'il avait demandée en mariage. Lui-même a dit que ces humiliations contribuèrent à lui faire désirer une société nouvelle où de pareilles douleurs ne seraient plus à craindre. Remarquonsle en passant, Rodrigues écarté de l'Ecole normale par sa religion, Lazard maltraité dans sa famille à cause de son origine, Enfantin repoussé comme fils de failli, avaient tous eu à souffrir des préjugés de la naissance ; n'était-il pas naturel pour eux d'aspirer au jour où la naissance ne compte-

1 Vers la fin de sa vie. retirée à Sainte-Périnc, Mme Bazard entretint depuis i863 une intéressante correspondance avec Gustave d'Eichlhal.

rait plus, où le mérite seul sérail considéré ? Enfantin, qui était entré à l'École polytechnique en

1813, fit partie en 1814 du bataillon d'élèves <pii se battit à Vincennes contre les alliés, souvenir glorieux qu'il rappela souvent. Après le relus «les gardes du corps, il voulut acquérir l'indépendance avec la richesse, lit le commerce des vins en Allemagne, puis à Saint-Pétersbourg (1), et enfin il revint à Paris. Présenté par Rodrigues à Saint- Simon, Enfantin mena jusqu'en 1828 ses occupations financières de front avec ses travaux philosophiques. Il n'avait pas l'esprit d'invention d'un Saint-Simon ni même d'un Bazard; mais c'était un remarquable logicien qui, après s'être assimilé les idées d'autruben tirait toutes les conséquences ; personne ne sut mieux construire un système. Toutefois sa grande force lui vint d'ailleurs d'un incomparable don de séduction. Il était beau. d'une beauté mule et sereine; sa voix douce, aux inflexions caressantes, charmait l'auditeur; sa nature joyeuse reposait les saint-simoniens des violences de Rodrigues ou de l'humeur atrabilaire de Bazard, et une bonté sincère lui inspirait les attentions les plus délicates envers son entourage. A ces qualités -i précieuses | 'attirer

(1) C'est là qu'avec ses camarades Clapeyron d Lamé, les futurs ingénieurs, il commença 'les études économiques et philosophiques.

des prosélytes, Enfantin joignait une confiance en lui-même qui devin l ensuite une foi absolue dans sa mission providentielle. Persuadé que sa place était parmi les fondateurs de religions, à côté de Moïse, de Zoroastre, de Mahomet ; hanté même quelquefois par l'idée qu'il était peut-être une nouvelle incarnation de Jésus-Christ, il se trouva ainsi en état de supporter sans faiblir les railleries, les outrages, les persécutions. Les échecs les plus pénibles ne tardaient pas à devenir pour lui des signes du triomphe prochain : sa captivité à Sainte- Pélagie, ses vains essais en Egypte et en Algérie, autant de stations de la croix qui avaient en haut leur raison d'être. De même il considéra les révolutions de i83o et de 1848, puis le 2 décembre, comme ordonnés par Dieu pour hâter l'avènement de la religion définitive. Il eut des instants de découragement, mais c'était court ; précipité de son trône pontifical, réduit quelque temps à une demi-mendicité, Enfantin ne cessa jamais de se regarder comme le Père, et nombre d'hommes éminents, qui occupaient dans le monde une position plus élevée que la sienne, reconnurent toujours en lui leur chef religieux.

Mais il y avait aussi chez ce prophète bien des

faiblesses: jamais ilne putse défaire «l'une certaine

vulgarité, qui se révélait dans sa personne même

le manque de tenue ; dans ses lettres, les plai-

santeries ont quelque chose qui rappelle Irop souvent l'ancien commis-voyageur. Ajoutons que ce chef d'Eglise c'avait rien d'un ascète; lui-même

avouait sa peine à lutter contre les séductions d'une table bien garnie. Quant aux femmes, son amour pour elles semble avoir été un composé de goûts voluptueux cl de vanité ; car sa foi en luimême, sentiment nécessaire pour accomplir de grandes choses, étaii accompagnée d'un amourpropre puéril ; au dire d'une de ses cousines, « la plus petite flagornerie «l'une femme, si humble qu'elle fût, suffisait à lui faire perdre la tète (i). » Ayant eu un lils, il refusa toujours d'épouser la mère, parce que le mariage lui semblait destiné à disparaître et que, comme il le déclarait dans son naïf orgueil, Prosper Enfantin devait s'occuper surtout de ce qu'on penserai! après cinq siècles : constatons du moins qu'en dépit de ses théories sur la famille future, il reconnut son lils et l'éleva en excellent père. Enfantin a possédé plusieurs qualités de l'apôtre, surtout la persévérance et le don de convaincre en charmant; toutefois le véritable apôtre s'inquiète peu des plaisirs d'icibas, tandis qu'Enfantin eut le goût <\u succès, du

i Note inédite <ie ('■. d'Eichthal. Ces cousines, qui demeuraient à Curson, M Nugues, curent toujours une grande affection pour lui ; dans de nombreuses Lettres adressées à l'une d'elles, Thérèse, Enfantin essaya de la convertir au saint-simonisme.

bien-être, <lu confort. Voilà pourquoi il ne nous laisse qu'une impression confuse; autant Rodrigues et Bazard étaient des natures simples, rectilignes, tout d'une pièce, autant il est difficile de porter un jugement définitif sur le pape du saintsimonisme.

Les trois chefs organisèrent peu à peu le groupe de ceux qu'on appela d'abord les Producteurs, puis les Saint-Simonisles ou les Saint-Simoniens. Au début, on se réunissait chez l'un ou l'autre des adeptes les mieux logés ; plus tard, la petite Église devint plus nombreuse et surtout plus riche par la conversion de prosélytes fortunés, dont le plus généreux était Gustave d'Eichthal. Alors on loua dans la rue Monsigny l'ancien hôtel de Gesvres ; les principaux membres de l'école vinrent y demeurer et, dans des réunions privées, ils exposèrent leurs vues devant ceux qui s'étaient laissés attirer par les instances d'un ami ou simplement parla curiosité. Vers la fin de 1828, à l'époque où Eugène Rodrigues préparait celte première cérémonie religieuse dont nous avons parlé, on résolut d'instituer une exposition publique régulière qui fut confiée à Bazard.

La première séance eut lieu le 10 décembre 1828

à la (laisse hypothécaire, dans une des deux pièces d'un appartemenl de garçon, celui d'Enfantin. Quatre hommes étaient assis au bureau : Bazard, Enfantin, Rodrigues, Bûchez. Dans la salle, quelques hommes âgésel beaucoup de jeunes gens. Bazard prit la parole, et au boni de quelques minutes l'auditoire devint houleux; à ces jeunes libéraux, qui avaient tant de fois conspué Villèle, on faisait l'éloge de la féodalité, <h\ moyen âge :

étaient-ce donc des agents de la Congrégati [ui

ouvraient celte tribune ? Mais l'orateur continua, et bientôt les impressions changèrent ; annonçant la chute du catholicisme, il développait d'une manière frappante cette idée que les sciences morales allaient devenir positives. Finalement un des auditeurs, plus tard conseiller de cour d'appel, Rey d'Angers, l'interrompt et demande aux nouveaux prédicateurs de dire nettement ce qu'ils veulent et qui ils sont. « Nous sommes, répondit Bazard, tout à la fois les héritiers du catholicisme et les continuateurs dr la Révolution : nous voulons achever de détruire ce qui reste du trône et de l'autel et, sur ces débris, reconstruire la société et l'autorité (1). »

Commencées en 1828, ces premières conférences durèrent jusqu'au début de i83o : elles comprirent

(1) La Revue, i856, [, p. 270.

deux séries «le leçons, publiées ensuite en deux volumes sous ce titre : Exposition de la doctrine sainl-simonienne (1). La plupart furent composées par le conférencier lui-même, puis rédigées pour l'impression par quelques-uns de ses disciples, surtout Hippolyte Carnot. Comme c'est la principale œuvre philosophique du saint-simonisme, nous allons en indiquer les idées essentielles.

Le genre humain est un être collectif qui se développe dans la suite des générations; ce développement est soumis à une loi, celle du progrès, qu'on peut appeler la loi physiologique de l'espèce humaine. Saint-Simon l'a découverte, comme on découvre toutes les lois, par une inspiration de génie, puis il l'a vérifiée par la méthode des sciences physiques. Refaisons cette vérification historique ; prenons dans les diiïérentes périodes celle que nous connaissons le mieux et qui possède la civilisation la plus élevée, c'est-à-dire la période qui s'étend depuis les Grecs jusqu'à nos jours. 11 faut répartir en séries homogènes les faits sociaux qu'elle comprend, et chercher si chacune de ces séries présente un phénomène de croissance et de décroissance conforme à la loi en question. On découvre ainsi trois séries, correspondant à l'activité sentimentale, intellectuelle et matérielle ; ce

(1) i83o et i83i ; ce fut réimprimé en is.V,.

-><S l'école saixt-simomknne

sont les beaux-arts, la science el l'industrie. Leur

progrès ne va point toujours <lu même pas, car il y a deux sortes d'époques dans l'histoire ; tantôt l'humanité se conçoit une destination, el toutes les forces qu'elle possède s'harmonisenl pour y arriver : ce son! les époques organiques ; tantôt elle n'a plus conscience de son but, et les efforts individuels se dispersent au hasard : ce soûl les époques critiques. Il y eut en Grèce une époque organique avant Socrate, lorsque tout le monde croyait au polythéisme; puis vint une longue époque critique depuis Socrate jusqu'aux invasions des Barbares, pendant laquelle la religion antique se décomposa peu à peu. Une nouvelle époque organique fut celle du moyen âge, où la société européenne, constituée par Charlemagne et Grégoire VII, forma un ensemble homogène : l'époque critique moderne, commencée avec Luther, a continué avec Galilée, Bacon, Descaries, et la Révolution de 1789 en fut un des principaux moments. Aujourd'hui le temps est venu de préparer l'époque organique nouvelle. Le fait le plus saillant que nous montre l'histoire, c'est le progrès continuel du principe d'association : des associations de plus en plus larges se soid formées : la famille, la cité, la nation, la chrétienté ; donc nous marchons vers une association plus vaste encore, celle de l'humanité entière. < '.onune l'association jusqu'ici denieu-

rait très incomplète, le but dominant des sociétés fut la guerre, d'où vint l'exploitation du faible par le fort. Celle-ci est allée toujours en s'adoucissanl : après l'anthropophagie vint l'esclavage, puis le servage, enfin l'exploitation actuelle de l'ouvrier par le capitaliste. Cette dernière vient du droit de propriété, qui lui-même remonte au droit de conquête ; la constitution de la propriété, modifiée à plusieurs reprises, peut l'être de nouveau. Il faut que le droit de succession passe de la famille à l'État, que le travail soit le seul titre de propriété ; ainsi l'exploitation de l'homme par l'homme fera place à l'exploitation du globe par l'humanité. Ces idées nouvelles doivent être répandues par deux moyens: l'éducation et la législation. La première comprend deux parties : l'éducation générale ou morale, accompagnée par la prédication et la confession, fait aimer à l'homme son travail et lui assure ainsi la véritable liberté ; l'éducation spéciale ou professionnelle détermine les vocations et prépare chacun à développer sa capacité, à occuper le poste que lui assigneront ses supérieurs. La législation, perdant de plus en plus le caractère pénal, servira seulement à hâter le progrès.

Quelle sera la sanction supérieure du nouvel établissement social ? La religion. Ce mot est en défaveur aujourd'hui : on s'imagine haïr la religion, tandis qu'on déteste seulement une religion : le

3o l'école saint-simonienne

christianisme. La religion, elle aussi, esl allée se perfectionnant dans le cours «les siècles : le fétichisme, le polythéisme, le monothéisme, <>nl apparu successivement. L'humanité a devant elle un avenir religieux ; la loi nouvelle sera la synthèse de tontes les idées humaines ; l'organisation politique sera en même temps religieuse. Le christianisme ne peut servir de base au régime futur; il a jeté l'anathème sur la matière, sacrifié le corps à l'esprit, l'industrie à la théologie. Le système chrétien repose sur le dualisme; le système nouveau doit revenir à l'unité. Voici l'énoncé du dogme : « Dieu est un. Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui, tout est lui. Dieu, l'être infini, universel, exprimé dans son unité vivante et active, c'est l'Amour infini, universel, cpii se manifeste à nous sous deux aspeels principaux, comme esprit et comme matière, ou, ce qui n'est que l'expression variée de ce double aspect, comme intelligence et comme force, comme sagesse el comme beauté. » Cette trinité nouvelle se traduit dans l'ordre social par la trinité de la science, de l'industrie el delà religion. Celle-ci unit l'industrie el la science, comme l'amour unit l'esprit el la matière.

La religion sera dirigée par l'homme à la nature la plus artistique, la plus sentimentale, la plus aimante : ce sera le prêtre suprême. La science aura également son chef, cl l'industrie le sien ;

LA FORMATION DE LECOLE 3l

tous deux seront les auxiliaires et les subordonnés du prêtre suprême. Celui-ci assigne à chacun son rang et son œuvre ; tous les hommes sont fonctionnaires de la société, la fonction de chacun est sainte. Actuellement, on fait de la loi une idole mystérieuse, une abstraction représentée par un morceau do papier. Le prêtre sera la loi vivante, aimée de tous. « L'amour sous son double aspect concentrique et excentrique, l'amour de soi et l'amour des autres, voilà la base de la hiérarchie, la raison de l'autorité et de l'obéissance que nous désirons et que nous annonçons. »

Tel est, en résumé, le système saint-simonien ; il repose tout entier sur la philosophie de l'histoire. Cette nouvelle étude était alors en faveur ; on traduisait les livres de Herder et de Vico, et les philosophes de toutes les écoles, Ballanche comme Victor Cousin, d'Eckstein comme Auguste Comte, croyaient que des lois historiques certaines permettaient des prévisions pour l'avenir : c'était une foi aussi vive que celle des chrétiens dans la Providence. Elle se trouve dans l'Exposition de 1829 comme dans le Producteur ; à part cela, grande est la différence entre les deux ouvrages. La philosophie du Producteur était le positivisme affranchi de toute conception religieuse, tandis que Y Exposition contient déjà une théologie; ses auteurs reprochent à Auguste Comte (comme l'avait fait

32 l'école saixt-simonienne

Saint-Simon) d'oublier l'élément sentimenta] dans l'humanité. Le dualisme vanté par le recueil «le i825, la séparation entre le pouvoir spirituel el le pouvoir temporel, l'ail place à l'unité ; les saintsimoniens construisent la plus formidable «les théocraties, avec un grand prêtre qui est luimême un Dieu.

Les leçons publiques de Bazard commencèrent

de nombreuses conversions; la plupart furent achevées dans des causeries particulières. Chaque adhérent tâchait d'amener un ou deux amis aux réunions du soir ; on discutait avec eux, on réfutait leurs objections, et souvent quelques cul retiens de ce genre suffisaient pour faire une nouvelle conquête. D'autres furent plus lentes, surtout chez les polytechniciens. Un avocal dès 1826 avait amené aux réunions privées un de ses amis, jeune ingénieur des mines, qui s'appelait .Michel Chevalier ; celui-ci logeait à Paris avec deux de ses camarades, sortis comme lui de l'École en 1820, Euryale Cazeauxet Abel Transon. Tous trois, intéressés par ce qu'on leur racontait du nouveau groupe, se décidèrent plus lard à suivre les enseignements de Bazard; la doctrine leur plut par la régularité géométrique qu'elle

imprimait à l'histoire, par l'essor qu'elle faisait espérer pour la science et l'industrie ; mais leur surprise fut grande lorsque, à la leçon du 1er juillet 1829, l'orateur s'écria : « Nous venons proclamer que l'humanité a un avenir religieux. » Cette déclaration les écarta pour quelque temps; mais il était trop tard, la grâce avait opéré : tous les trois, suivis parleur camarade Jean Reynaud, donnèrent bientôt à la secte une adhésion définitive. Ce fut le noyau de ce bataillon de polytechniciens qui allait être une des principales forces du saint-simonisme (1).

A côté de ces jeunes gens à l'esprit net, à l'éducation scientifique, d'autres venaient se convertir ; c'étaient les sentimentaux, les mystiques, agités par l'inquiétude religieuse, et qui trouvaient enfin là un asile. L'exposition publique avait dû, par suite de Fafflucnce des auditeurs, être transportée rue Taranne, dans l'ancienne maison de Diderot, qui avait abrité les causeries des encyclopédistes. Dans cette maison demeuraient deux jeunes gens ardemment idéalistes, qui s'étaient liés d'une étroite amitié : l'un, Edouard Charton, arrivait de Sens ; l'autre, Dory, de Marseille. Charton, venu à Paris plein d'illusions généreuses, avait été

(1) Lettre inédite de Transon à G. d'Eichthal, 1864. Suite rôle des polytechniciens, Y. Pinct. VÉcole polgtechnique'et les saints imoniens, dans Revue de Paris, i5 mai 189^.

of\ l'école saint-simonienne

désespéré <le ne trouver partout qu'égoïsme et indifférence; il songeait au suicide, In jour, dans un de ses accès d'humeur noire, il monte à la réunion de ceux qu'on nommait les Producteurs. Bazard parlait devant un auditoire formé surtout de jeunes gens; un ancien carbonaro s'y trouvait assis à côté d'un abbé. Charton écouta et crut entendre l'écho de ses propres pensées, entrevoir la solution de ses doutes. Dès lors, il suivit régulièrement les leçons ; la mélancolie disparut, la joie revint; enfin un jour, dans les discussions qui s'engageaient entre les auditeurs après que Bazard avait fini, Charton, entendant une critique portée contre la doctrine, s'écria : « Mais nous ne disons pas cela! » Le sainl-simonisme avait acquis une précieuse recrue. Dory, qui voyait depuis quelque temps son ami ressusciter, pour ainsi dire, lui en demanda la cause; pour toute réponse, Charton l'emmena chez Bazard. Le nouvel auditeur se montra d'abord récalcitrant; son éducation chrétienne lui taisait trouver ces leçons obscures et même ridicules ; il prenait des notes pour les réfuter. — D'où vient votre autorité? demandait-il. Peut-on croire que tous les sages qui ont précédé Saint-Simon pendant six mille ans se soient trouvés incapables de comprendre la prétendue loi de l'humanité ? — Mais Charton avait réponse àtoutes les objections et lui reprochait de trop rai-

sonner, de ne pas se laisser aller à la foi, au sentiment ; ce qui le toucha plus encore, c'était devoir l'affection qui unissait les nouveaux croyants, leurs serrements de mains, les regards attendris qu'ils échangeaient. Lorsque la révolution de juillet le fit rappeler par sa famille, ce fut un prédicateur saint- simonien qui revint à Marseille (1). Tandis qu'on faisait des prosélytes à Paris, un autre groupe se constituait dans le Midi. Il y avait là, surtout à Sorèze, quelques hommes intelligents, aimant à réfléchir, qui avaient lu avec un intérêt passionné le Producteur et en particulier les articles de Comte sur le pouvoir spirituel. Quand ce recueil cessa de paraître, l'un d'eux. Rességuier, s'empressa d'écrire à Paris pour demander si la publication ne reprendrait pas. Bientôt une correspondance régulière s'engagea entre lui et les chefs parisiens ; après avoir hésité, comme tant d'autres, devant le passage de la philosophie à la religion, il se donna entièrement à la doctrine. Les lettres mystiques d'Eugène Rodrigues, les démonstrations d'Enfantin, les aperçus de Péreire sur l'avenir financier de la France étaient répandus par lui au milieu de ses amis:

i Edouard Charton, Me moire* d'un prédicateur saintsimonien [Revue encyclopédique, i83i, pp. 655 el suiv.). — Dory, Retour nu christianisme de la part d'un saint-simonien : Marseille, 1834.

bientôt Enfantin lil un voyage dans le Mi«li et visita Sorèze, Castelnaudary, Carcassonne, partout causant, dissertanl et gagnant des disciples

autant par son charme personnel «pie par sa dialectique. Enfin, après quelques tentatives inutiles, un journal saint-simonien reparut à Paris : ce fut V Organisateur, qui ne s'adressait pas encore au grand public, mais seulement aux initiés et aux hommes désignés par eux comme capables de comprendre les théories nouvelles.

En même temps que cette propagande extérieure, l'élaboration du dogme se poursuivait dans l'intérieur du collège dirigeant : deux parties du système, la théologie et la morale, n'étaient pas encore constituées. C'est à propos de la morale que fut soulevée la question du mariage. Saint-Simon dans ses livres ne parle jamais des femmes ; mais Olinde Kodrigues avait rapporté ce mot du maître : « L'individu social, c'est l'homme et la femme. »» Enfantin médita et voulut appliquer cette parole, en ne s'occupant d'abord que du clergé de l'avenir. Selon lui, ce clergé devail se composer de couples, comprenant un prêtre et une prêtresse, mais sans qu'il y eût entre eux de relations sexuelles. Ainsi le futur défenseur de l'amour libre débutait par une conception presque catholique; 1»' couple lui semblait nécessaire comme témoignage de l'égalité des sexes, mais le

LA FORMATION DE L 'ÉCOLE 3y

prêtre et la prêtresse devaient rester séparés par « un nuage d'encens ». L'occasion s'offrit de développer eette théorie. Eugène Rodrigues, peu de

temps avant sa mort, était devenu amoureux d'une jeune fille, et son ami Charles Duveyrier l'engageait à la demander en mariage. Enfantin, prévenu, s'y opposa. Le mariage, écrivit-il, devra être modifié ; il ne convient donc pas qu'un des fondateurs de la religion nouvelle adopte cette forme sociale vieillie: « Le -prêtre et la prêtresse sont célibataires par nécessité et par choix; par nécessité, pour éviter le rappel à la famille: par choix, parce que leur famille, c'est l'humanité. » Cette réponse rigoureuse indigna Duveyrier, qui songeait au bonheur de son ami ; mais le jeune Rodrigues avait la foi d'un martyr : il obéit et se sacrifia. Dans la lettre écrite à Duveyrier pour annoncer sa résolution, il s'adressa aux prêtres et aux prêtresses de l'avenir : t< Vous êtes purs comme les anges, s'écriait le jeune apôtre, et les amours des anges vous sont seules connues 1 . »

Mais tout le monde ne se montrait pas aussi docile : les chefs saint-simoniens avaient surtout à lutter contre l'opposition constante de Bûchez. Celui-ci, comme Bazard, était venu de la charbonnerie au saint-simonisme ; quelques-uns «les plus

i Œuvres, XVI, pp. i et suiv.

remarquables articles du Producteur portenl sa signature. Il ne tarda pas à entrer en lutte avec Bazard cl Enfantin et présenta des objections ;'i leur dogme aussi bien qu'à leur méthode. L'idée d'unité, qui dominait chez eux, les avait conduits au panthéisme. L'idée de dualité, répondait Bûchez, est nécessaire à l'homme, qui opposera toujours son moi au monde extérieur ; le panthéisme supprime la création, détruit la différence entre la cause et l'effet; cessons de confondre Dieu et la matière. La méthode empruntée ;'i Comte laisse beaucoup à désirer. L'école admet un progrès continu, ininterrompu, se faisant par cercles de plus en plus larges, grâce à des synthèses qui comprennent tout ce qui existait auparavant, plus des éléments nouveaux. Mais l'histoire prouve que les problèmes humains sont toujours identiques au fond et qu'il y a progrès seulement quant à la netteté des solutions: elle montre aussi que tout progrès est marqué par l'abandon, par la négation de certaines des choses anciennes : c'est donc une erreur de vouloir fondre dans une synthèse religieuse le fétichisme, le polylhéisnieet le monothéisme. Enfin, dans le clergé futur, Bûchez admettait indifféremment les prêtres ou les prêtresses, mais en niant la nécessité du couple (1).

(1) On trouvera les notes de Bûchez sur ces questions

LA FORMATION DE [/ÉCOLE 3o,

Bûchez avait quelques partisans : Roux-Lâvergne, Alisse, Boulland. Leurs objections continuelles jetaient le trouble dans l'école, les débats

s'envenimaient souvent : aussi Enfantin résolut-il d'en finir par un coup d'autorité. Lui et Bazard, l'un par sa correspondance, l'autre par ses enseignements, avaient pris la tête du saint-simonisme : pourquoi n'en deviendraient-ils pas les chefs reconnus? Après s'être assuré l'approbation de Bazard, l'insinuant apôtre obtint celle d'Olinde Rodrigues, qui avait gardé jusque-là une prééminence honorifique à titre d'ami de Saint-Simon. L'installation définitive des deux pontifes suprêmes se fit le 3i décembre 1829. Rodrigues y prononça le principal discours. — Je suis resté, dit-il, le seul fidèle parmi les disciples directs de Saint-Simon ; « les autres ont fui, ont renié le maître ». J'ai pu, non sans peine, ramener l'école de la tendance purement scientifique à la voie religieuse ouverte par le Nouveau Christianisme. Dans ce chemin, ce sont Bazard et Enfantin qui ont pris l'initiative de tous les progrès ; je leur remets le pouvoir et me place sous leurs ordres. — Cette abnégation très simplement exprimée toucha les assistants ; Gustave d'Eichthal proposa d'échanger le baiser de

à la suite de la Lettre d'un disciple de la science nouvelle aux religionnaires prétendus saint-simoniens, par P. C.B.. .x (Roux , i83ï.

4o l'école saint-simonienne

paix, comme les chrétiens primitifs, el tous s'embrassèrent. Puis Bazard pril la parole (Enfantin était absent) : nous acceptons, dit-il, cette dignité nouvelle, car, si le christianisme prescril à l'homme de s'humilier, notre foi nous ordonne de prendre la place don! nous sommes jugés dignes. El il souhaita l'arrivée d'autres fidèles, plus grands qu'Enfantin et que lui-même, devant lesquels les deux chefs s'effaceraient à leur tour (1).

( lette cérémonie exalta la foi des saint-simoniens. Elle provoqua, il esl M'ai, la retraite définitive de Bûchez avec ses partisans ; mais qu'importait aux nouveaux croyants? Tous avaient confiance dans l'avenir. Dans les salons de la rue Monsigny, ce n'étaient que causeries animées sur les conquêtes déjà faites, sur les conversions prochaines ; ce n'était qu'échange «le rêves el de projets sur la société future. Entre tous ces. jeunes gens régnail une fraternité véritable ; les effusions, mises à la mode par le romantisme, devenaienl d'autan! plus chaleureuses qu'ils se considéraient comme formant l'Église primitive du nouveau christianisme. Certes les points noirs ne manquaient pas : entre les deux chefs il y avait des différences de caractère el déjà quelques divergences de doctrine : Enfantin commençail à concevoir d'audacieuses lli "-

i Œuvres, 11. pp. 1 i'i cl mi iv.

ries sur la morale: chez quelques républicains convertis persistait une révolte secrète contre le despotisme de deux grands prêtres. D'autre part le groupe était encore peu nombreux et peu connu ; la bourgeoisie, tout entière à la bataille engagée entre Charles X et les 221, ne prêtait guère l'oreille ; la classe ouvrière n'avait aucun rapport avec ces jeunes néophytes, sortis presque tous de familles instruites et riches. Néanmoins on allait de l'avant : ce fait singulier : la transformation d'une école philosophique en secte religieuse, s'était accompli avec rapidité ; on espérait qu'un événement encore inconnu attirerait les « gentils » vers les nouveaux apôtres. Cet événement se produisit ; ce fut la révolution de juillet.

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