CHAPITRE II
C'est une erreur de dire que la question sociale fut introduite dans la politique française par la révolution de 18^8 : on eut alors l'espérance chimérique de la résoudre d'un seul coup, mais c'esl en i83o qu'elle fut posée. La bourgeoisie libérale avait chassé Charles X avec l'aide du peuple, et celui-ci venait de se montrer l»rave. honnête. généreux : ne devait-il pas obtenir sa pari dn triomphe? Les ouvriers en furent convaincus. Grisés par les promesses, par les éloges de ceux qui les avaient dirigés, ils crurent que l'âge d'or allait commencer pour les travailleurs. Dans la bourgeoisie, si les hommes mûrs haussaient les épaules, beaucoup de jeunes gens déclaraienl une réforme sociale juste et nécessaire. Le gouvernement nouveau souffla sur tanl de belles illusions ; alors on se plaignit, on s'irrita, et les
hommes qui avaient compté sur la monarchie de Juillet tournèrent les yeux vers ceux qui prétendaient réaliser le bonheur de tous par une transformation de la société. Pendant quinze ans, la bourgeoisie seule avait été en scène ; i83o fit rentrer le peuple dans la politique. L'école saintsimonienne, qui seule avait prévu cette nouveauté, devint aussitôt puissante.
La secte, pendant les trois jours de combat, eut une attitude à part. Les deux Pères firent le 28 juillet une circulaire pour recommander la neutralité aux disciples. Saint-Simon, disaient-ils, absorbé par ses recherches sur l'avenir, a traversé la Révolution « avec ce calme divin qui eût été lâcheté, crime, pour tout autre que lui, et qui fut la condition providentielle de notre initiation à une vie nouvelle » ; de même, aujourd'hui, au lieu de nous joindre aux libéraux qui cherchent un régime nouveau, réservons-nous pour leur enseigner celui que nous avons trouvé. — Mais que pouvaient de telles paroles sur les jeunes gens témoins de la bataille? Carnot, Jean Reynaud, bien d'autres se battirent contre les soldats de Charles X; Carnot et Laurent, tous deux républicains, allèrent pousser partout le cri de Plus de Bourbons ! Le 29, un espoir subit s'empara d'Enfantin : l'occasion ne s'offrait-elle pas de prendre le pouvoir, d'appliquer immédiatement à la France le système nou-
veau?Déjà, en voyant flotter le drapeau trieolore sur le palais du roi, il s'étail écrié avec un sourire qui essayait de paraître sceptique: >■ Eh bien !
est-ce le moment d'aller aux Tuileries .' - Sur ses instances, Bazard se rendil la nuit suivante à l'hôtel de ville pour s'entretenir ave- son ancien complice de la charbonnerie, La Fayette, devenu le maître de toutes choses : il l'engagea vivement à prendre la dictature provisoire, à l'aire nommer par les assemblées primaires une Constituante qui choisirait le gouvernement définitif. Jusqu'aux élections, les chefs saints-simoniens espéraient faire une propagande active qui leur assurerait de nombreux partisans, peut-être une majorité, dans la future assemblée. Bazard el Enfantin, pour entamer cette propagande, avaient rédigé une adresse aux Français, qui fui affichéeà Paris le 3o juillet. Le passé a été vaincu parles armes, disaient-ils. délruisuns-lc d'une manière définitive : la féodalité sera morte « lorsque tous les pri\ilèges de la naissance, sans exception, seront détruits, et que chacun scia plan- suivant sa capacité et récompensé suivant ses œuvres l'Église catholique aura vécu lorsqu'une religion nouvelle ■< réalisera sur la terre le règne de Dieu, le règne de la paix et de la liberté, que les chrétiens avaient placé seulement dans le ciel ».
La Fayette, en refusant la dictature, til éva-
nouir le rêve des deux Pères ; alors ils conçurent un moment le projet de faire eux-mêmes une nouvelle révolution. L'uniforme de l'École polytechnique était partout populaire ; les polytechniciens affiliés à la secte allèrent le3o et le 3i juillet causer avec leurs camarades et se mêler à la foule, pour savoir si le peuple voulait joindre au changement politique un changement plus complet, «si, parmi ces braves, Dieu n'aurait pas voulu faire naître un de ces hommes capables d'agiter un peuple armé, de lui commander la résistance à toute restauration d'un ordre social qui vient d'être renversé. » On s'aperçut qu'il n'en était rien, que le peuple demeurait immobile ; « les bourgeois pouvaient encore dormir en paix. » — Ce fut cette audacieuse tentative qu'Enfantin annonça le ieraoût, dans une lettre publique, aux saint-simoniens éloignés de Paris. Il leur recommanda, puisqu'on allait rentrer dans le régime constitutionnel, d'en user du moins pour préparer le régime futur : on devait réclamer la liberté des cultes, afin d'établir plus tard un seul culte ; la liberté de la presse, afin d'organiser une nouvelle direction de la pensée ; la liberté de l'enseignement, pour exposer et faire triompher la doctrine ; celle du commerce, pour constituer ensuite l'association des industriels et des commerçants ; l'abolition de l'article 291 du code pénal, pour rendre licites les réu-
nions saint-simoniennes : enfin la suppression de la pairie héréditaire, qui mènerai! à celle do l'héritage lui-même. — Bazard, dans une brochure intitulée Jugement de la doctrine de Saint-Simon sur
les derniers événements, opposa aux vues fécondes et précises des saint-simoniens sur l'avenir l'impuissance qu'allait montrer le libéralisme vainqueur. Un des principaux disciples, alors en Allemagne, Gustave d'Eichthal, écrivait de son côté à sa famille : « Je me casse la tête ;ï comprendre comment les journées des 28 et 29 juillet ont émancipé le peuple sans Saint-Simon. Je ne vois pas que tout cela lui ait donné une pomme de terre de plus, comme disait O'Gonnell » (1).
Revenue de sa folle ambition d'un jour, la secte se mit à l'œuvre et profita du succès que lui procurait la révolution. Celle-ci la révéla au public; les affiches posées le 29 cl le 3o juillet furent la première manifestation de l'école dans la rue. Ces affiches, qui portaient comme en-tête Religion saint-simonienne, excitaient d'abord le rire ou la colère ; il fallait du courage pour parler de religion à une foule dont les passions anticléricales se trouvaient surexcitées jusqu'à la fureur ; beaucoup voyaient là une tentative du parti vaincu pour se l'élever. Mais plus d'un, après avoir lu ir-
(1) Lellrc inédite. Sur les trois journées, V. Œuvres, II, PI». 190-344.
manifestes, venait aux prédications par curiosité, puis y retournait avec intérêt ; peu à peu les discours des nouveaux apôtres produisaient leur effet : l'auditeur ne manquait plus une seule séance ; quelques saint-simoniens l'observaient, puis un jour, à la fin d'une prédication, le prenaient à part, discutaient ses derniers doutes et achevaient de le convertir (1). Bien des néophytes cherchèrent dans l'école une consolation, les uns à la vague mélancolie où les jetait le romantisme, les autres à des chagrins de famille ou à l'épuisement causé par une jeunesse déréglée (2). Enfin plusieurs parmi les républicains, jusque-là préoccupés de la liberté ou de l'égalité, découvraient que le peuple avait besoin de bienfaits plus pratiques et se ralliaient au saint-simonisme.
Il y eut bientôt à Paris neuf « enseignements » de la doctrine, les uns publics, les autres consacrés aux membres de certaines professions particulières, par exemple aux artistes, qui venaient en grand nombre ; c'est là par exemple que se noua l'amitié entre Liszt et Henri Heine, le premier qui demeura un enthousiaste de la foi nouvelle.
1 V. le récit de Massol dans le Monde maçonnique. t. VII. p. an.
(2) « Il n'y a peut-être pas eu dans le saint-simonisme une personne qui n'y ait été poussée par des chagrins de famille. » Note inédite de G. d'Eichthal en 1866.^
4S l'école saint-simonienne
le second qui dédia plus tard un de ses livres à Enfantin (1). Les principales conférences avaienl lieu dans une salle de la rue Taitboul ; les assistants étaient toujours nombreux, les uns venant pour écouter et pour réfléchir, les autres attirés par ce ragoût de scandale qui, à Paris, l'ail une partie du succès. On voulait voir la <■ famille » rangée sur l'estrade, portant un costume bleu spécial, se levant à Tentrée des Pères qui s'avançaient avec l'orateur du jour entre eux. Enfin beaucoup étaient séduits par l'éloquence îles prédicateurs. Le principal de ceux-ci fut Emile Barrault. Né dans le Midi, ancien professeur au collège de Sorèze, il fut conquis par la secte jusqu'à en partager les croyancesles plus singulières. Au début, sa parole avait été pénible, embarrassée; mais, quand la foi lui eut donné tout son essor, jl se révéla comme un grand orateur. 11 savait faire vibrer son auditoire, lui poser brusquement des questions pressantes. Ainsi le :><j juillet i83i, anniversaire de la révolution, il supplia ceux qui l'écoutaient de secourir les prolétaires. — Le ferezvous aujourd'hui ou demain ? demanda-l-il. « Aujourd'hui ! car à pareil jour les prolétaires vainquirent pour nous et se montrèrent sages, humains, modérés! Aujourd'hui ! car, lorsque vous
:i Karpeles, Heinrich Heine and seine Zeili/enossen, p. m ; Berlin, 1S88.
les appelâtes dans vos rangs, ils ne répondirent pas demain! (1) » — Vn autrejour, Barrault produisit un effet prodigieux quand, après avoir raconté sa jeunesse, il continua ainsi : « Ah ! je vous ai dit naïvement qui j'étais, qui je suis, qui je veux être... A mon tour, je vous demanderai qui vous êtes. Hélas ! le savez-vous ? Èles-vous des chrétiens, aveugles adorateurs de la croix solitaire ? Êtesvous des philosophes dévots d'incrédulité ? Êlcsvous des partisans obstinés de toutes les légitimités surannées ? Ètes-vous des libéraux révoltés à la seule pensée d'une hiérarchie et rêvant les chimériques douceurs de l'individualisme ? Ètes-vous enfin de ces hommes qui s'épouvantent de toute idée nouvelle et ont sans cesse le frisson du progrès ?... Non. Si vous professiez sincèrement l'une de ces diverses opinions, ne serait-ce pas folie à vous de.venir avec une religieuse attention nous écouter ? Oui êtes-vous donc ? Des gens qui ne croyez plus fermement à rien de ce que Ton croit encore aujourd'hui, et qui venez ici nous apporter votre scepticisme, vos dégoûts, votre ennui, votre indifférence, votre incertitude... Vous dissertez, vous discutez, vous approfondissez tout, et jamais vous n'agissez. Quoi donc ! pendant que votre raison pèse avec une orgueilleuse lenteur, scrute avec
(1) Œuvres, t. XLIV, p. 322.
;)o L ÉCOLE SAINT-SIMONIENNE
une minutieuse complaisance les moindres détails de l'ordre social que nous apportons, n'entendezvous pas les ciis de douleur ou de rage, les gémissements, les soupirs étouffés H le râle de tant d'infortunés qui souffrent, se désolent, languissent, expirent ? Ecoutez, écoutez enfin ! Chez les Hébreux, lorsque sur le bord «le laroute était trouvé un cadavre, les habitants de la cité voisine, la main étendue sur le corps inanimé, juraient qu'ils n'avaient, point trempé dans cet homicide. Eh bien !je vous adjure ici de m'entendre. A la vue de ce peuple entier que vous voyez dans la fange de vos rues et de vos places, sur de misérables grabats, au milieu de l'air fétide (\v< caves el des greniers, dans des hôpitaux encombrés, dans des bagnes hideux, se mouvoir pâle de faim et de privations, exténué par un rude travail, à moitié couvert de haillons, livré à des agitations eonvulsives, dégoûtant d'immoralité, meurtri de chaînes, vivant à peine, je vous adjure, enfants des classes privilégiées, levez-vous, et, la main appuyée sur ces plaies putrides et saignantes, enfants des classes privilégiées, qui vous engraissez de la sueur de cette classe misérable exploitée à votre profit, jurez que vous n'avez aucune pari à ses souffrances, à ses douleurs, à son agonie. Jurez ! Vous ne l'oseriez pas !(i)»
(1) Œuvres, III. p. 200. — Enfantin, dans une lettre, racontai) l'effet produit : « sanulols. larmes, embrassements,
Après Barrault, Laurent était le principal des prédicateurs. Avocat de profession, adonné depuis longtemps à la philosophie et à l'histoire, il se distinguait au milieu des saint-simoniens par son admiration sans bornes pour l'époque révolutionnaire et impériale; ce fut un des premiers écrivains qui entreprirent de réhabiliter Robespierre (i). Aux adjurations passionnées de Barrault il substituait une polémique incisive. Thiers, dans son discours sur l'hérédité do la pairie, avait dit que les novateurs n'aboutissent jamais qu'à de petites réformes, que les hommes du dix-huitième siècle n'ont pu supprimer ni les nobles Jii les rois. Laurent lui fit une réponse indignée : « Nos philosophes et nos tribuns se sont-ils tellement trompés que votre raillerie puisse les atteindre ? Où sont les nobles'et les rois dont ils présagèrent la chute ? Montrez-nous l'aristocratie et la royauté dont ils célébrèrent d'avance les funérailles. Publicistes, orateurs favoris des salons, qui osez rire de ces colosses d'intelligence et de renommée, relisez donc les pages que le génie de l'histoire vous dicta autrefois. Allez méditer dans la solitude de Versailles, aux environs du Jeu de Paume, sur les
tout le monde en émoi ! Et qu'en sort-il souvent ? Jusqu'ici du vent. »
(1) V. sa Réfutation du livre de M. l'abbé de Montgaillard, 1828.
ruines de la Bastille, là où s'élevèrent les tentes de Condé, autour du monument de Quiberon, ;'i la place de la Concorde, et riez ensuite, si vous en avez le courage, des folles prédictions du xvinc siècle. Et, si ce lugubre tableau du long enterrement des nobles et des rois, impitoyablement condamnés par vos devanciers, ne suffit pas à vous faire prendre au sérieux les prophéties démocratiques de la philosophie et de la tribune, voyez, ce que nous-mêmes, hommes du xix' siècle, nous avons fait de celte royauté et de celte aristocratie... (1) »
Laurent et Barrault avaient reçu l'éducation littéraire : leur collègue Transon était un polytechnicien. Lui aussi, comme Barrault, fut d'abord incapable de parler, mais la foi lui délia la langue; son éloquence avait quelque chose déplus grave que celle de ses frères de doctrine, mais l'enthousiasme n'y (Hail pas moins vif, cl le charme d'une nature tendre, un peu féminine, ajoutail ;'i l'effet de ses discours. Ces prédicateurs en formèrent d'autres à leur tour; Edouard Charton fut un <!<•meilleurs ; à côté de lui se trouvait Baud, dont un auditeur peu bienveillant a défini ainsi la manière déparier: « visage de sectaire, regards d'inspiré, pantomime d'énergumène, gestes épileptiques,élo-
(1) Œuvres, III, p. 96.
quence creuse cl sonore, phrases à eil'et (1). » Enfin le jeune Retouret devint aussi un orateur ; voici l'extrait d'un de ses discours : « J'ai remarqué que vous applaudissez toutes les fois que nous vous parlons des misères du peuple. Eh bien ! le peuple est misérable, vous le savez. Et après ?-que faites-vous? Non, vous n'aimez pas le peuple, non vous ne souffrez pas de ses maux; non, non. » Moi non plus, ajoutait-il, je n'ai pu m'arrachera l'égoïsme : « non, je n'aime pas le peuple comme je voudrais l'aimer ; non, je ne souffre pas de ses maux comme je voudrais en souffrir, jusqu'aux larmes, jusqu'au sang; car alors peut-être, quand je voudrais vous dire ici la plainte et la prière du peuple, peut-être à votre tour en seriez-vous transis jusqu'aux os (2). » Citons encore Jules Lechevalier ; il n'avait pas la vibrante éloquence des autres, mais une facilité intarissable, une science philosophique due à l'étude des doctrines allemandes, et une clarté d'exposition précieuse pour résumer le dogme saint-simonien devant ceux qui ne le connaissaient pas; aussi était-il employé sans cesse dans les missions provinciales.
Tous ces orateurs s'adressaient le plus souvent à des auditoires bourgeois : persuadée que le pro-
i A. do Pontmartin, Mes Mémoires, première série, p. 83, i885.
(2) Œuvres, XLV, p. 128.
.V, l'école saint-simonienne
grès (l<»il venir d'en haut, l'école tenait surtoul ;'i convertir les fiasses élevées, qui amélioreraient ensuite le sort du peuple tout en le dirigeant ; on craignait d'exciter chez les prolétaires <\c< espérances trop hâtives. Mais bientôt les chefs saintsimoniens résolurent aussi de conquérir les ouvriers. Cette propagande se fit peu à peu, sans marche régulière. Ainsi Vinçard, un ouvrier honnête et rangé, très populaire chez ses compagnons comme chansonnier, lut par hasard sur un mur une affiche saint-simonienne qui vantait les bienfaits de la religion ; aussitôl il dit le mot si souvent répété à celle époque : « C'est une manœuvre des jésuites. « En rentrant à l'atelier, Vinçard parla de la chose à ses camarades; quelques-uns allèrent écouter une prédication, la trouvèrent intéressante cl le Brent venir avec eux uneautre fois. Ce jour-là .Iules Lechevalier comparait la vie des travailleurs et celle des oisifs ; malgré l'absence de toute déclamation haineuse, Vinçard trouva ce langage dangereux; toutefois il était ému. et bientôt il entra dans la secte. L'affectueuse boni»' d'Enfantin acheva de vaincre ses dernières résistances : cet ouvrier joyeux et Insouciant, adoré de tous, lil à son lourde- recrue-. Un ouvrier tailleur oommé Delas, peu intelligent mais convaincu, obtint à lui seul plus de trente conversions. Les prolétaires devinrent un groupe
assez nombreux, qui forma le « degré des ouvriers ». Madame Bazard, assistée de l'ingénieur Fournel, en eut la surveillance. Les ouvriers étaient divisés en fidèles, qui avaient confessé le dogme, et en catéchumènes, qui s'y préparaient. Tous les dimanches une séance particulière avait lieu pour eux; elle comprenait un court enseignement général sur la doctrine, puis un autre enseignement sur un sujet spécial, enfin une lecture ; un tiers de la séance était consacré aux questions des auditeurs et aux réponses des maîtres. La leçon finie, les ouvriers se formaient en cortège et, chantant des chants saint-simoniens, allaient à la barrière de Belleville finir la journée par une fête (1). Dans chacun des arrondissements de Paris il y eut pour les ouvriers un directeur et une directrice, qui veillaient sur eux et recevaient leurs demandes. On eut aussi l'heureuse pensée d'organiser un service médical gratuit; douze médecins, adhérents de la doctrine, furent affectés aux douze arrondissements avec mission de soigner les malades et de vacciner les enfants. Plus tard on organisa quelques maisons ouvrières, sortes de phalanstères où les repas étaient pris en commun ; on y prouvait par l'exemple combien l'association diminue les frais et facilite la vie. Plus de deux cents enfants
i Vinçard, Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier saints imonien, pp. 30-^4, 1878.
furenl égalemenl adoptés par l'Eglise saint-simonienne, < x 1 1 ï se chargeai! de les nourrir el de les
rlcvcr.
Tout cela demandait beaucoup d'argent. La secte en eut pendant quelque temps, grâceà la générosité de ses fidèles. La plupart de ces jeunes gens qui venaient réclamer l'abolition <le l'héritage appartenaient à des familles riches ou aisées : ils en profitèrent pour aider la doctrine. Les chefs eux-mêmes, Enfantin et Rodrigues, donnaient beaucoup. Gustave d'Eichthal obtint de son père des sommes considérables. La mère d'un antre disciple, M""' Petit, fut la principale bienfaitrice de l'école (1). Parmi les agriculteurs, ce fui un propriétaire d'Angers, Ollivier, qui le premier mit tous ses biens à la disposition des Pères; parmi les industriels, Fournel, devenu directeur du Creusot, donna la plus grande partie de son traitement, avant d'otfrirsa fortune tout entière. On put ainsi, non sans peine, faire face aux; lourdes dépenses de l'école.
i V. une note dans Œuvres, Y. p. 223. Sur une dépense totale de 86i,5oo IV., M"1' Petit el son fils payèrent 200.000; d'Eichthal, i5o.ooo; Fournel, iSo.ooo; Enfantin, 100.000. etc.
i.!: sit.œs i;t la propagande
En môme temps commençait une campagne de missions dans la France entière. Le Midi avait le premier fourni des adhérents à la doctrine ; aussi les deux Pères, une fois installés, s'étaient-ils aussitôt préoccupés d'y fonder nue Église ; elle fut constituée dès le mois de février i83o sous la direction de Rességuier. Après la révolution de juillet les adeptes devinrent bien plus nombreux; outre les missionnaires venus de Paris, d'autres envoyés par les groupes de Toulouse et de Carcassonne parcouraient la région et faisaient quantité de recrues; quelques petites villes, comme Narbonne et surtout Castelnaudary, furent presque entièrement conquises. Dans l'Ouest, Rouen, Rennes. Nantes, reçurent l'enseignement saint-simonien, mais ces villes se montrèrent assez récalcitrantes; l'Est accueillit bien mieux la prédication, e>l la Lorraine, la Bourgogne, fournirent de nombreux disciples. Les missionnaires couraient sans relâche d'un point à l'autre au premier signal des deux chefs ; Charton, d'Eichthal, surtout Lechevalier, se montraient infatigables. Ces prédicateurs, qui venaient annoncer la ruine du régime existant el la suppression de la propriété, furent souvent accueillis par des huées et des cris ; ordinairement
ils faisaient des réunions fermées, en envoyanl à l'avance des cartes aux personnes notables delà ville où ils se rendaient ; celle précaution ne suffisait pas toujours à prévenir les désordres qui à Rouen, par exemple, firent échouer la mission. Mais la curiosité leur attirail des auditeurs en foule ; on les ('coulait avec intérêt, parfois avec émotion ; plus d'un esprit généreux, san- se laisser entièrement convaincre, emportait de ces conférences le germe de réflexions nouvelles; les femmes s'y intéressaient beaucoup. A Lyon, après quelques harangues de Jean Reynaud etde Pierre Leroux, on ne parla pendant plusieurs semaines que de saint-simonisme ; à Dijon, un frère de Lacordaire avouait l'impression profonde «pie lui avaient faite les missionnaires (1). Lorsqu'une ville avait un nombre suffisant de fidèles, on y formait un « centre de propagation » ; si le groupe devenait plus considérable encore dans une région, c'était le moment d'y constituer une « église >>. Au milieu de i83i, il y avait six églises : à Toulouse, Mont" pellier, Lyon, Dijon, Limoges, Metz, et neuf centres de propagation.
L'armée compta aussi des prosélytes; les <>lïiciers d'artillerie surtout se laissèrent convertir à
i [1 écrivait que maintenant l'enthousiasme excité chez les croisés par un sainl Bernard ne ('étonnait plus. Œuvres, III, p. 171.
une doctrine qui avait déjà gagné tant de polytechniciens. Laiporicière, par exemple, qui au collège avait eu Auguste Comte pour répétiteur et d'Eichthal pour ami, adopta au début de i83o les opinions qui étaient déjà celles de Transon, Jean Reynaud, Michel Chevalier, ses camarades de promotion; envoyé en Algérie, le jeune officier demeura un lecteur passionné du Globe; le capitaine Bigot et quelques autres officiers d'Alger formèrent avec lui un groupe sainl-simonien (1). Mais le plus étonnant fut de voir des capitaines donner leur démission pour se consacrer tout entiers à la secte ; ainsi firent Tourneux, Bruneau et Hoart. Ce dernier attendit que tout danger de guerre générale fût écarté (2) ; alors, ayant la conscience en repos, il envoya sa démission et vint rejoindre les Pères. Envoyé tour à tour dans le Midi, à Grenoble dans un atelier, puis au barrage de Nil, Hoart joignit à une âme d'apôtre la rectitude et l'obéissance d'un bon soldat.
Le saint-simonisme, conformément à ses idées sur la conciliation des peuples, voulut s'étendre hors de France. Un enseignement fut donné en italien à Paris pour les réfugiés de la Péninsule ; nous ne savons pas quel en fut le résultat (3). En
(1) Keller, le Général de La Morieière, t. I, p. i>G, 1874. (■' Dory, cli. ix.
(3) Booth \Sainl-Simon and Sainl-Simonism. p. i65 cite un livre italien de Parma: Del Sans imonismo .Milan. iS35 .
Suisse, plusieurs polytechniciens restés en rappori avec Enfantin portèrenl la doctrine à Lausanne. En Angleterre, les journaux parlèrent assez souvent de la secte, surtout quand elle fui persécutée par le gouvernement français; plusieurs penseurs, Burns le millénaire, Cari vie, Southey, s'intéressèrenl aux vues sociales des saint-simoniens, mais leurs tentatives religieuses déplurent à ces Anglais respectueux de l'Egliseétablie. D'Eichihal, qui avail autrefois séjourné à Londres, y vinl en mission avec Duveyrier ( 'février i83:>) ; ils entrèrent en relation avec les partisans d'Owen (Ti, reçurent bon accueil chez Grote, chez le journaliste Groves ; mais les seuls adhérents qu'ils trouvèrent étaient des étrangers: l'Italien Prati, <\cw\ françaises, MMmes Mouchon; les missionnaires s'aperçurent bientôt que les chances de succès demeuraient médiocres (2). Toutefois la doctrine eut l'honneur d'agir puissamment sur un grand philosophe, Stuart Mill. Celui-ci, lié avec d'Eichthal depuis 1828, avait reçu de lui d'abord le travail de Coude sur la philosophie |>osili\c. puis les écrits saint-simoniens ; venu à Paris en i83o, il
(1 i /.c Producteur déjà s'était occupé plusieurs fois d'Owen (I. p. i38; M. p. :>•>',: surtout IV. p. 525, el V, p. 129).
2 Les papiers de (i. d'Eichthal renfermenl les lettres écrites par ces divers personnages aux deux missionnaires.
f.E SUCCÈS ET LA PROPAGANDE 6l
fut présenté aux Pères comme il l'avait jadis été à Saint-Simon. L'école lui fit comprendre la doctrine du progrès, l'impuissance du libéralisme et de la vieille économie politique, la néi e-^sité d'affranchir le sexe faible (1). Il écrivait à d'Eichthal en novembre i83i : « Si la société saint-simonienne se maintient sans schisme cl sans hérésie, si (die continue à propager sa foi et à multiplier le nombre de ses sectateurs dans la proportion de vos deux dernières années, et cela pendant quelques années encore, alors je verrai comme un rayon de lumière luire à travers les ténèbres. Mais alors même qu'il n'en serait pas ainsi, ce qui s'est t'ait ne serait pas perdu. Je ne désespérerai pas plus que vous ne devez le l'aire, mais ce sera une douloureuse chute de nos espérances. » Le schisme deBazard le refroidit beaucoup, bien qu'il ait reçu amicalement les deux missionnaires en i832.
L'Allemagne, le pays de la philosophie, devait s'intéresser à la doctrine; ut d'ailleurs, dans la réaction contre le xvm" siècle, dans le retour au sentiment religieux, dans le dogme panthéiste, • 'lie retrouvait ses propres idées. Un saint-simonien a raconté que, lassé du voltairianisme, il se mil à étudier Ivan t. lut avec enthousiasme la Critique de la raison pratique et se trouva ainsi pré-
(1) StuartMill, Mes Mémoires. 2e éd., iS!S:>. pp. 106-160.
paré à la foi nouvelle (1). Toutefois l'école ne subil guère l'influence de l'Allemagne que par l'intermédiaire de M"" <le Staël e\ du petil livre de Lessing; par contre, elle s'efforça d'y conquérir des adhérents. Quelques adeptes avaienl des relations avec les gens d'outre-Rhin, surtout Lechevalier, Carnot qui avait accompagné son père en exil, et un jeune avocat, Lagarmitte, qui avait traduit le livre de Julius sur les prisons. On envoya aux principaux professeurs des Universités allemandes le Nouveau christianisme et quelques autres ouvrages dogmatiques, avec une cote explicative de Lechevalier : il exposait le but et les progrès de l'école, en ajoutant qu'elle deviendrait bientôt une société religieuse-scientifiqueindustrielle (2). La secte l'ut cependanl mal accueillie en Allemagne, à cause de ses vues sur la propriété; la Gazette d'Augsbourg, «pu jouissait d'une grande autorité, la dénonça comme un groupe de brigands et de pillands. Mais bientôt le inènie journal inséra une lettre de Paris, attribuée à Henri Heine, qui montrait la grandeur du saint-simonisme •"> . Une feuille allemande lit courir le bruit. d'ailleurs inexact, qU'uD [«rince de son pays venait de livrer toute >-a fortune aux Pères; plusieurs
(1) L 'Organisateur ', 24 juin i83u.
a Ibidem, 18 avril i83o.
:; dlohc, •'.' mars i83i. — Œuvres, VI, p. io3.
journaux et revues en parlèrent avec une curiosité parfois sympathique, souvent mêlée d'ironie (1).
On récolla dans les pays rhénans assez d'adhésions pour inquiéter le clergé ; l'archevêque de Trêves lança un mandement violent contre les nouveaux hérétiques (2). En i83^, quand le saintsimonisme parut défunt, Veit lui consacra une étude spéciale, sans grande valeur; considérant Saint-Simon comme un philosophe original et vigoureux, ce critique jugea que les disciples avaient ajouté aux enseignements de leur maître de nombreuses folies, fruit de la légèreté française ; toutefois il leur reconnut le mérite d'avoir ruiné la philosophie purement négative, attiré l'attention sur les classes inférieures, et surtout éveillé la vocation de plusieurs hommes de talent (3). C'est quelques années plus tard que le saint-simonisme devint populaire en Allemagne, grâce à Lorenz von Slein; par lui, la doctrine se répandit, et plusieurs des idé^s essentielles contenues dans V Exposition de Bazard ont passé dans les écrits de Rodbertus et même de Karl Marx. Le
(1) V. ces articles de journaux dans le Globe, aa mars, 22 avril, i5 septembre i83i ; 8, 1G, 21 janvier, 3 février, G, i3, 16 mars, 5 avril i832.
{2) Globe. 7 mars i832.
(3) Veit, Saint-Simon und der Saintsimonismus ; Leipzig, 1834. — Il donne la liste des études parues en Allemagne sur la secte.
C)/( l'école saint-simonienne
socialisme français ;i ouverl la voie au collectivisme allemand (1).
En i83o, la Belgique était, avec la Pologne, le pays le plus intéressanl de l'Europe aux yeux des Parisiens; elle avait, comme la France, vaincu l'ancien régime cl semblail sur le point de redevenir française. Dès le mois de janvier îS.'ii. une mission composée de Pierre Leroux, Dugied, Garnot, partit sous les ordres de Margerin, uu ancien polytechnicien. Elle prêcha d'abord à Bruxelles, mais il y eut des désordres, excités par les catholiques ; le ( longrès belge intervint inutilement pour assurer aux prédicateurs la liberté de la parole. A Liège, la réception l'ut meilleure, cl Laurent se lit applaudir dans une salle donnée par le recteur de l'Université; bientôt les progrès furent assez grands pour «pie Ton pût créer en Belgique une église et six centres de propagation; un instant il y eut un journal saint-simonien, l'Organisateur belge. Depuis la défection de Margerin, converti au catholicisme, rc lui un Belge, Toussaint, qui dirigea l'apostolat. Ce pays lui le seul qui donna de sérieuses espérances à l'école; hors de France, la propagande saint-simonienne demeura inefficace.
(1) Lorenz von Stein, Der Socialismus und Communismus (/es heutigen Frankreichs; Leipzig, 1842, in-8. — L'ouvrage, augmenté à chaque édition, eut finalement trois volumes.
Mais l'école ne se bornait pas à prêcher une doctrine pour l'avenir ; elle voulut exercer une influence politique immédiate par la presse. L Organisateur était un journal dogmatique, philosophique, destiné surtout à reproduire les enseignements et les prédications ; l'organe quotidien, consacré à la polémique, aux affaires du jour, fut le Globe. Depuis la révolution de juillet, depuis que les doctrinaires l'avaient quitté pour entrer dans le gouvernement, le Globe tournait au saint-simonisme. Sainte-Beuve, un des rédacteurs, coquetait avec la doctrine sans se convertir ; Lerminier s'y rallia pendant quelque temps ; le fondateur du journal, Pierre Leroux, eut d'abord avec Bazard et Enfantin des négociations financières, parce que l'argent lui manquait, puis il fut gagné aux idées nouvelles: le 18 juillet i83i, le Globe prit comme sous-titre « Journal de la doctrine de Saint-Simon ». Bientôt chaque numéro eut ces épigraphes, qui résumaient le système politique de l'école : 0 Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. — Tous les privilèges de naissance, sans exception, sont abolis. —
A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » On distribua le journal gratuitement, pour bien montrer que les rédacteurs ne faisaient pas du commerce, mais de la propagande.
De même que l'école avait trouvé dans Barrault un grand prédicateur, elle découvrit un grand journaliste, Michel Chevalier. Ce fut Enfantin, si habile à discerner les talents de ses fidèles, qui le rappela de province pour lui confier la direction du journal : « A nous, Michel, vieux voltairien, arrive! lui écrivait-il gaiement; pauvre garçon, toi, nourri du fiel de la critique, nous t'avions mis de suite au lait et au miel... Il te faut encore quelques vieilles perruques à décoiffer, quelques cuistres à fustiger, quelques pédants à renvoyer à l'école ; arrive, arrive, tu pourras remplir douze colonnes in-folio par jour (1). » L'ancien ingénieur était un polémiste vigoureux, incisif, qui écrivait clairement et vile; un grand sens pratique le distinguait alors delà plupart de ses coreligionnaires ; quelques saint-simoniens idéalistes déclaraient même avec dédain qu'il avait un style de maçon et que 'ses métaphores puaient le mortier et la vapeur (2). Mais ces qualités pratiques 1
(i) Œuvres, [II, p. 56.
■ Enfantin « i .• 1 1 1 s la Science de l'homme [Œuvres, XLVI, p. 210).
nécessaires à un directeur de journal, lui valurent l'estime d'Enfantin, qui peu à peu fit de lui son second. Cette vice-royauté satisfaisait le goût de Michel Chevalier pour les honneurs ; lui-même confessa naïvement un jour devant la famille des fidèles qu'il aimait l'apparat, sans désirer le premier rang, et que dans ses rêves napoléoniens ce n'était pas l'empereur qui lui faisait envie, mais Berthier avec son bel état-major. L'exaltation religieuse dominait Michel Chevalier, mais déjà l'on pouvait soupçonner en lui le grand économiste. Voyons la politique du journal saint-simonien. A l'extérieur, le Globe réclame de toutes ses forces l'intervention en faveur des peuples soulevés. La Fayette et Mauguin la demandaient par amour de la liberté, du régime parlementaire ; les disciples d'Enfantin la veulent pour hâter l'association universelle. L'intervention, s'écrie Barrault, est nécessaire au progrès : à chaque époque, un peuple est marqué par la Providence pour aller chez ses voisins, les armes à la main, porter les idées et les institutions nouvelles. Dans l'antiquité, ce fut le peuple romain ; depuis le moyen âge, c'est la nation qui a fait les croisades et fondé la féodalité, puis renversé le régime féodal et fait la Révolution, c'est le peuple français, « peuple voyageur, conquérant, missionnaire, revêtu du signe de tous les apostolats, en un mot peuple vraiment prêtre et
digne d'initier ions les peuples à la communion universelle (1). » La France doit préparer la guerre générale, non par les secrètes intrigues de l'ancienne diplomatie, mais par une politique franche, où tout se passe an grand jour. — Le Globe demande pendant plusieurs mois l'annexion de la Belgique et ne se (•('■signe que «le mauvaise grâce à l'avènemenl d'un Saxe-Cobourg. 11 glorifie les Romagnes insurgées contre les édits odieux du pape. Mais c'est la Pologne surtout qui le passionne, au même point que les journaux libéraux. Pour la sauver, disenl les saint-simoniens, une triple alliance doit se former entre la France, l'Angleterre el la Prusse; dans celle trinité, les Anglais représentent l'industrie, les Allemands la science, el les Français le lien entre les deux, la morale. Tandis que la France a vaincu Charles \. l'Angleterre esl sur le point d'accomplir sa réforme électorale ; chaque jour a vu se fortifier la Prusse, « dont le développement à travers mille difficultés serait un prodige inexplicable si elle n'avaii dû ainsi grandir pour l'établissement de l'unité allemande ». Les trois puissances établiront une véritable police européenne; elles battront l'Autriche, nation rétrograde et vieillie que la France a toujours abaissée : elles arracheront la Pologne
[i) Globe, 3i janvier iS3i.
des mains de la Russie, mais, pour satisfaire les appétits conquérants de ce! empire, elles lui donneront la Turquie à civiliser (1).
Le gouvernement de Louis-Philippe se gardait bien de suivre ce programme gigantesque. Cependant l'invasion des troupes hollandaises en Belgique au mois d'août i83i parut donner le signal de la grande lutte. Aussitôt le Globe est saisi d'une fureur belliqueuse : c'est la guerre sainte qui commence, et la France redira, comme jadis, Dieu le veut ! « C'est la lutle des privilégiés contre les affranchis et contre ceux qui veulent s'affranchir, c'est la lutte générale des féodaux chevaliers de l'oisiveté contre les champions du travail... On oblige la France d'aller porter ses tentes sur le Danube, sur la Sprée, le Tibre et le Tage. Eh bien ! elle les y portera, elle en connaît le chemin (2). » Vain espoir ! La guerre demeura localisée en Belgique, et bientôt on apprit la chute de cette Pologne tant aimée. Le Globe poussa, lui aussi, des cris d'indignation contre le ministre qui avait dit : « L'ordre règne à Varsovie. »
La politique étrangère du Globe ressemble à celle des libéraux, quoique le but en soit différent. A l'intérieur, il combat surtout le parti de la résistance, mais sans approuver le parti du mouve-
1 Globe, 3, \. 8, 16, 18 juin i83i. (2) Globe, 7 et 8 août i83i.
ment. Ce n'est pas un journal d'oppositioE systématique: il est prêi à soutenir le gouvernement, pourvu que les ministres, sans accepter ta doctrine saint-simonienne tout entière, marchent dans
un sens progressif. Ce qui le frappe, c'est l'impuissance des partis militants et la stérilité de leurs discussions: tous se battent sur des subtilités byzantines qui laissent le peuple indifférent. On accuse l'école de se perdre dans le mysticisme ; les vrais mystiques, les vrais utopistes, ce sonl les hommes qui croient tout guérir avec la pharmacopée parlementaire, et pour qui les mots de constitution, séparation des pouvoirs, responsabilité des ministres, liberté de la presse, représentent des choses réelles et concrètes. Tous adorent une fiction, une chimère : la « légalité ». Charles X marchait contre le progrès; mais, s'il avait enfreint la Charte pour accomplir par ses ordonnances quelque grande amélioration populaire, qui aurait songé à le renverser? La loi écrite n'est qu'un chiffon de papier : nousdemandel-on sérieusement de vénérer L'immense fatras de nos textes législatifs? L'amour de la légalité ne sert qu'à voiler L'impuissance des hommes politiques ii . In autre vice commun à tous les partis, c'est de se Laisser guider par la méfiance.
i 9 et 10 février, \\ el 27 avril i83i,et passim.
Elle est au fond de toutes nos institutions: pourquoi l'inamovibilité des magistrats, l'existence du jury, les pétitions en faveur de la liberté de l'enseignement ? A cause de la méfiance qui règne entre les gouvernants et les gouvernés. On est de plus en plus persuadé, selon la dangereuse parole de Jean-Baptiste Say, que le gouvernement n'est qu'un ulcère, alors qu'il doit être la source de tous biens (1).
Chacun des partis actuels a ses défauts à lui. Les légitimistes ont l'avantage de posséder un principe d'ordre; c'est là une force qui les rend encore puissants et même qui leur assure de 'nouvelles recrues parmi les oisifs; tant qu'on ne lui aura pas substitué le principe d'ordre saint-simonien, un retour du légitiniisme demeurera encore possible, car l'ordre est un besoin. Mais c'est le passé que les carlistes veulent faire revivre, et le passé, malgré des triomphes éphémères, finit toujours par être vaincu. Les carlistes se sont associés avec le catholicisme, et lui aussi doit disparaître parce qu'il sacrifie la matière à l'esprit. Le clergé demeure enfermé dans les églises au lieu de diriger la société; ou, s'il essaye d'agir sur elle, c'est pour entretenir l'intolérance An moyen âge. Le sentiment religieux va baissant : que sont les
1) ier et 18 avril i83i.
mesquines processions de nos jours à côté «les grands cortèges enthousiastes que l'on voyait ïîhIî- ? Qu'est-ce qu'une religion assez dégradée pour qu'on impose parfois au clergé «le célébrer des funérailles, ou qu'on ait besoin «le punir l'insulte l'aile aune croix? Certains catholiques, Lamennais et les siens, cherchent à rajeunir l'Eglise par une alliance avec la liberté ; mais leur tentative est en contradiction avec le principe même du catholicisme : en affectant une indépendance sauvage, en coiffant le bonnet révolutionnaire, ils se foui protestants (1).
Les républicains méritent la sympathie parleur jeunesse, leur dévouement à l'idéal, leur affection pour le peuple; ils combattent avec raison un ordre vieilli qui doit périr; c'est dans leurs rangs que le saint-simonisme s'est recruté. Mais deux choses les perdent Meurs habitudes violentes et le manque d'un principe d'ordre. La violence effraye les gens calmes, les classes élevées ; or un parti, même appuyé sur le peuple, est impuissant tant qu'il n'a pas su gagner les haut» s classes. La haine est leur passion dominante: haine louable sans doute, colère généreuse contre les abus du passé, mais un pareil sentiment peut-il suffire au cœur de la jeunesse? Enfin il- se laissent égarer
(i) 3i janvier, 3 et S février, 9 et 12 avril iS3i.
LE SUCCÈS ET LA PROPAGANDE y3
par la chimère de la souveraineté du peuple. « Elle est incompatible avec toute harmonie, toute direction sociale , avec toute distribution et combinaison bien entendue des travaux, avec tout gouvernement ; elle n'est compatible qu'avec l'anarchie. » Le gouvernement de tous n'est autre chose que le gouvernement de personne (1). *
Entre les carlistes elles républicains se trouvent les partisans de la dynastie, ceux qui s'intitulent les hommes du juste milieu ; ce nom prouve qu'ils ne marchent pas en tête de la société, comme devrait le l'aire un véritable gouvernement. La grande faiblesse de ces doctrinaires si vantés, c'est de n'avoir aucune doctrine, aucun idéal ; ils vont au jour le jour, ballottés par les événements. Le principal mobile de leurs actes est la peur : peur des carlistes, peur des bonapartistes, et surtout peur de la démocratie ; partout ils croient découvrir les menées des « agitateurs », même dans l'expression des besoins les plus légitimes du peuple. Celte peur les affole au point de les rendre souvent brutaux; de là ces rudes répressions faites par la garde nationale, ces journées que les ministres considèrent comme des triomphes. Ce parti est personnifié dans Louis-Philippe, roi bour-
(1) 4 février, i4 avril. 29 mai i83i.
yveill. 5
geois, honnête, mais inactif, paralysé par cette terrible méfiance qui sépare le gouvernement des sujets! 1). — Elle Globe s'amusait le 23 juillel i83i, le jour môme où devait s'ouvrir la session des Chambres, à donner le discours du trône probable, toujours incolore et vide, et le discours nécessaire, contenant un large programme de réformes sociales. — Louis-Philippe n'est point capable d'une courageuse initiative ; il ne va jamais dans les ateliers étudier la condition des travailleurs. Quand les manufacturiers d'Alsace lui ont c\p<>-é leur triste situation, il a répondu : <• .le ne puis que gémir. » Si une invasion arrivait subitemeni à la frontière et surprenait l'armée désorganisée, le roi n'oserait pas répéter cette réponse; il agirait. Pourquoi ne pas faire pour l'industrie ce qu'on ferait pour la guerre ? Pourquoi ne pas aborder résolument la politique nouvelle ? (2)
Celle politique, les saint-simoniens viennent la prêcher à la fois aux bourgeois et aux ouvriers, pour inculquer à la bourgeoisie l'affection envers le peuple, et au peuple lerespecl de la bourgeoisie : en jouant ce rôle de médiateurs, il- tâchent de prévenir par des changements pacifiques la révolution sanglante qui menace la société. Celle-ci ne sera sauvée que par la suppression de l'oisiveté
(1)9 février, 11. 12 et iT> mais. 17 avril i83i. ■ s mars is:; ■
c'est-à-dire par la suppression de l'héritage. La
propriété n'est (jaune fonction sociale; il faut lui assurer, comme à toutes les fonctions, le meilleur recrutement possible. Est-ce l'héritage qui le fournit ? Personne n'oserait le soutenir. L'héritage crée une classe de consommateurs inutiles et improductifs : ils touchent leurs rentes sans comprendre que c'est de leur part un acte de mendicité pareil à celui du gueux dans la rue. Les libéraux attaquent la grande propriété seule, mais la petite ne vaut pas mieux; ils trouvent excessivela liste civile du roi, qui n'est rien à côté de la liste civile payée par les travailleurs aux oisifs. Ceuxci ne sont d'ailleurs pas heureux; ils mènent la vie de gens ennuyés et blasés, la moindre agitation les rend inquiets pour leurs biens, les sentiments généreux s'étiolent chez eux, ils ne sont même pas capables défaire la charité sans donner un bal(i). L'héritage devra prendre fin ; il n'existe pas de droit naturel, ce n'est qu'un fait social ; la force des choses est contre lui, puisque la diminution continue du taux de l'intérêt assure la ruine progressive de l'oisif. Depuis 1789 nous avons vu disparaître peu à peu tous les privilèges d'hérédité ; ce mouvement ne s'arrêtera pas. C'est ce qui fait l'intérêt du débat sur l'hérédité de la
(1) 20 janvier, 21 mors, g octobre iS3i et passim.
pairie; en vain les libéraux essayenl de se sauver par une inconséquence, la pairie héréditaire el la propriété héréditaire se tiennent ; tous les arguments contre la première portent contre la seconde. Qu'on accorde une indemnité à la classe oisive pour faire pacifiquement la transformation, rien de mieux: mais qu'on ne vienne pas toujours combattre les réformes nécessaires au nom des « droits acquis ». — Cependant, dilon, l'homme travaille surtout pour ses enfants : n'ayant plus d'héritage à leur transmettre, il deviendra paresseux. — Erreur: qu'on se rappelle le sénat romain, la papauté au moyen âge, lesgrands ingénieurs d'aujourd'hui, les grands hommes de tous les temps: est-ce pour leur famille qu'ils ont travaillé, ou pour une institution, une collectivité ?
Que sera la société de l'avenir? On peut s'en rendre compte si l'on considère l'armée. Cette vaste corporation est organisée, l'orme un tout : les litres n'y sont pas héréditaires; un chef suprême dirige l'ensemble. Voilà l'image de la société future; seulement celle-ci n'aura pas besoin d'une discipline prussienne, puisqu'elle ne scia point destructrice connue l'armée. Pour donner un exemple de la politique nouvelle, voici comment elle organisera la commune. La science, l'industrie el l'art ou la morale seront dirigés par
le maire, l'instituteur et le prêtre. Le maire assisté d'adjoints et de conseillers répartit les travailleurs dans les ateliers, leur distribue les instruments de travail ; il veille à ce que la cité reçoive des cités voisines les matériaux nécessaires et leur fournisse les siens en échange. Une part des produits est consacrée à l'entretien des savants et des artistes. Au maire de fixer le salaire des diverses fonctions ; ce sera de l'arbitraire, dit-on ; mais ses décisions seront toujours moins injustes que les hasards de la naissance. L'instituteur ou plutôt le « docteur » fait partie du corps savant, de l'Université divisée en trois classes : la classe philosophique, adonnée à la science générale, et supérieure aux deux autres ; la classe des savants théoriciens ou perfectionnants, et celle des savants praticiens ou enseignants. Tandis que les Académies actuelles juxtaposent des gens sans idées communes, les théoriciens formeront une corporation organisée. Au lieu de collèges où les maîtres sont séparés des élèves et les laissent agir à leur guise tout en les cloîtrant, il y aura des associations où les maîtres vivront sans cesse avec leurs élèves, et les tiendront en contact avec des travailleurs de tous les métiers afin de découvrir leur véritable vocation ; l'enfant sera élevé selon sa vocation et non plus selon sa naissance. — Enfin au-dessus du maire et du docteur il y aura le prêtre, le couple chargé de
surveiller la morale et d'inspirer les artistes 1 .
L'organisation de la commune se reproduira dans la société. Tousseront propriétaires, car tous seront fonctionnaires. Cela ne se fera pas en un jour, d'un seul coup, mais cela se fera; ce scia réalisé non par en bas, par la démocratie, par l'élection populaire, mais par en haut, par la volonté d'un grand homme. Ecartons les vaines méfiances constitutionnelles, les stériles bavardages parlementaires ; rien n'est plus triste que la révolte actuelle contre la supériorité du génie, contre les notions de commandement et d'obéissance.
L'obéissance envers un Charles X n'est que servilité ; envers un Napoléon, c'est le | > 1 1 1 — beau des sentiments, la fidélité.
En attendant le triomphe du nouveau système et la venue d'un « Napoléon de la paix », les sainl-simoniens veulent une politique de progrès et conjurent le gouvernement d'en prendre l'initiative. Ils lui demandent de l'instruction pour le peuple, et surtout de grands travaux publics, dont l'armée pourrait se charger. Tous les événements politiques leur fournissent l'occasion de répéter obstinément, sans relâche, les mêmes conseils. Aucun ne procura des arguments plus décisifs que l'émeute ouvrière de Lyon. Dès qu'elle eut
(1) Globe, 25 .mil, i"',93 et 18 juin i83i.
éclaté, le Globe rappela qu'il avait prévu le mal, et réclama pour le présent l'abolition des impôts indirects, pour l'avenir une foi religieuse nouvelle, puisque c'était l'irréligion qui poussait la bourgeoisie à étouffer la révolte dans le sang, et le peuple à rechercher le progrès par la force : en même temps, ordre était donné aux saint-simoniens de Lyon de prêcher la paix aux combattants. Bientôt le bruit se répandit, répété parla presse de droite et de gauche, que le saint-simonisme avait contribué aux troubles ; et peut-être la doctrine, mal comprise dans un milieu grossier, avaitelle eu cet effet. Attaqué de toutes parts, le Globe tit tête à l'orage ; il prouva que ses conseils avaient toujours été- pacifiques, sans nier que ses vues d'avenir eussent éveillé les prolétaires de leur torpeur. Et les prédicateurs de la ^ecte louèrent la devise des insurgés, vivre en travaillant ou mourir en combattant, comme le symbole de la politique nouvelle (1). Plus d'un parmi les doctrinaires fut d'ailleurs éclairé par cette émeute sur l'importance des problèmes sociaux. « Les saint-simoniens sont stupides, écrivait Charles de Rémusat, ils n'indiquent que des remèdes insensés, mais ils ~"nt dans la question (2). »
Le Globe demeurait isolé dans la presse pari-
1 Globe, novembre et décembre i83i.
■> Souvenirs de M. <U- Baranle, iv. p. ^00.
<So l'école saint-simonienne
sienne, malgré ses sympathies pour l'opposition libérale. N'étant d'aucun parti, ses rédacteurs prodiguent à Ions, du haut de leur système, l'éloge ou le blâme. Qu'un journal quelconque «lise un mol en faveur du travail ou contre l'oisiveté, ;iussilùl il est cité, approuvé, encouragé à continuer dans celle voie; les journaux départementaux surtout, avec leurs articles sensés et pratiques, donnent beaucoup d'espérances à l'école. Même empressement à signaler dans les chambres les orateurs aux tendances progressives. D'Argenson, le grand seigneur socialisle, reçoit fréquemment les éloges du Globe, quoiqu'on lui reproche une haine excessive contre le luxe; Cormeninest loué de sa bienveillance pour les classes pauvres, Aragode ses projets d'enseignement professionnel; au contraire, les réprimandes pleuvent surThiers, Guizot, Sébastiant, sur tous les défenseurs de la politique de résistance. Quant au chef de cette politique, Casimir-Périer, notre journal lui témoigna longtemps de l'antipathie ; mais peu à peu la vigueur du grand ministre, son énergie à maintenir Tordre, imposèrent le respect au Globe, qui cependant blâmait s;i timidité en face des réformes indispensables.
Ces réformes compatibles avec le régime existant, le programme en fut donné dès la lin de i83o par l'avocat Decourdemanche, un saint-simonien
LE SUCCÈS ET LA PROPAGANDE 8l
de l'extérieur, qui ne paraît pas avoir jamais adhéré à la religion elle-même. Dans une série de lettres au Globe, il réclama l'abolition du privilège de la Banque de France, l'établissement de nombreuses banques libres, des lois plus favorables aux commerçants et moins dures pour les faillis, la suppression des emprunts hypothécaires, la mobilisation du sol, le remplacement des impôts indirects par un impôt direct et unique sur le revenu (avec une partie minimum taxée proportionnellement et le surplus taxé progressivement), l'abolition de l'hérédité en ligne collatérale. Les réformateurs de nos jours seraient surpris de trouver là presque tous leurs projets exposés d'une manière précise, avec des détails sur la portée pratique de chaque innovation (1). Mais ce programme ne sera qu'un début ; le Globe veut un budget entièrement consacré aux besoins populaires ; peu lui importe que ce budget soit élevé, car les saint-simoniens, comme tous les novateurs socialistes, font peu de cas de l'économie. Us combattent surtout l'amortissement, qui est à leurs yeux une fiction, une jonglerie : lever de l'argent sur le peuple pour le rendre au peuple, emprunter pour restituer, puis déclarer qu'on diminue ainsi les charges de l'État, c'est
(1) V. Globe du ?4 octobre i83i, qui renvoie aux lellres antérieures. Ces lettres ont paru à part en i832.
weill. 5.
<s-> l'école saint-simonienne
du pur charlatanisme (1). Ils veulent supprimer ce trompe-l'œil el se servir du fond d'amortissement pour créer des banques; une banque nationale, créditant de nombreuses banques locales, el faisant passer l'argent de l'oisif au travailleur qui mérite confiance, voilà le véritable moyen d'affranchissement delà classe ouvrière; la banque, à leurs yeux, n'est pas un simple rouage financier, mais une institution politique et même religieuse. Un homme d'affaires plus tard oélèbre, Isaac Péreire, annonça l'époque où L'achat et la vente, signes de défiance, auraient disparu ainsi que l'argent, où le « commerce » céderait la place à la « répartition » opérée entre les fonctionnaires par les chefs de chaque fonction, chacune étant d'ailleurs distinguée par un uniforme spécial. Nous voilà sur la route d'Utopie et de Salente 2 . Parmi les travaux publics immédiatement réalisables, l'école insiste surtout sur les voies de communication. On possède l'instrument nécessaire pour les accomplir dans le corps des ponts et chaussées, corporation d'État dans le genre de celles qui formeront la sociélé future ; seulement celle armée industrielle ne comprend que des officiers, les ingénieurs, el des sous-officiers, les
(1) 1" septembre, 25 octobre, 2i novembre is:;
(2) 9, 10, 16, >'i septembre : 17 octobre : 2, i3, il novembre iS3i,
conducteurs : il faut lui donner aussi des soldais, des compagnies de pionniers et d'ouvriers régulièrement organisées. Avec cela on fera surtout des chemins de fer. Ici les vues philosophiques ont bien servi les saint-simoniens ; à une époque où les hommes politiques français abordaient avec hésitation, presque avec terreur, le problème des voies ferrées, ils ont annoncé qu'elles seraient le principal moyen d'association entre les peuples.
Remarquable par ses vues industrielles, le Globe commet par contre de lourdes erreurs artistiques. Les artistes sont placés par lui à la tête de la société; mais, en confondant l'art avec la morale et la religion, en faisant de l'artiste le « verbe » du prêtre, il s'engage dans une voie dangereuse. L'art doit chercher ses inspirations dans le milieu social, mais il n'a pas moins besoin de poursuivre la beauté de la forme; si la théorie exclusive de l'art pour l'art mène à un dilettantisme puéril et mièvre, la théorie exclusive de l'art moral et pédagogique n'engendre que laideur et vulgarité. Les saints-simoniens apportent ici un esprit trop utilitaire. Le théâtre est pour eux une sorte de chaire, d'où l'on prêche les sentiments généreux ; au dix-huitième siècle, disent-ils, ce fut la tribune d'où Voltaire put répandre ses idées philosophiques; sous la Restauration, les libéraux vinrent y applaudir Figaro et Tartuffe, le Paria et
Guillaume Tell. La direction du théâtre, dans ta société future, appartiendra aux chefsdu gouvernement. L'art sous toutes ses Cormes doil servir à exprimer les grandes idées communes d'un peuple, à exciter les passions généreuses, à trouver des fêtes nationales qui aient un caractère éducateur. Il redeviendra religieux, car la poésie est fille de la religion ; la poésie païenne a célébré la matière, puisque le paganisme était matérialiste ; la poésie du moyen âge a glorifié l'esprit, car le christianisme était spiritualiste ; la poésie saintsimonienne, inspirée par le nouveau panthéisme, chantera l'union de l'esprit et de la matière (1).
Les beaux-arts doivent être un des principaux soucis du gouvernement ; une monarchie qui les méprise, comme celle de Louis-Philippe, donne par là même la mesure de son impuissance. .Mais aujourd'hui que voyons-nous ? L'art s'isole du peuple et ne s'adresse qu'à la classe oisive ; de là ce manque d'inspiration et de moralité qui le caractérise. Les peintres ne comprennent pas que la technique de l'art change avec les mœurs de chaque siècle, que la peinture doit se servir maintenant de la science et de l'industrie, en suivant l'exemple donné par les panoramas et les dioramas (2). La sculpture esl également faible: le
(1) 26 janvier, 2 mai i83i, 3 janvier i.s:>2.
(2) 12 mai iS3i.
concours ouvert pour une statue de Napoléon n'a rien donné de bon. Les architectes ne savent que restaurer les édifices du moyen âge; or ces monuments, qui représentent des idées disparues, n'ont plus qu'à disparaître aussi. Le Louvre, Versailles, tous les palais de l'ancien régime sont à détruire ; on annonce la démolition de Saint-Germain-1'Auxerrois, tant mieux, quoi qu'en disent catholiques et artistes : « Pourquoi l'église et le château, quand on ne veut plus ni du prêtre ni du seigneur? » Il faut faire la place nette à d'autres monuments (1).
La littérature, comme les arts plastiques, méconnaît son rôle. Les historiens se plongent dans l'étude du moyen âge à la suite de Walter Scott ou, comme le bibliophile Jacob, essayent de nous intéresser à leur science de nains et de myopes. La poésie se débat dans l'impuissance ; le romantisme, qui a renversé les règles anciennes, représente en littérature la même anarchie que le libéralisme en politique. Ses écrivains arrivent au désespoir, comme Vigny, parce qu'ils sentent leur faiblesse ; plusieurs s'abaissent à composer des livres de pur amusement tels que les Contes de Balzac. On traduit les grandes épopées anciennes, Y Iliade et la Divine Comédie, sans prendre exemple
(1) i" mars, 18 juillet i83i.
sur elles, sans voir qu'Homère el Dante «ml su exprimer toutes les grandes pensées de leur temps (1). Il ne faut pourtant pas désespérer de la littérature actuelle. L'art social va commencer; le théâtre redeviendra, comme au temps des Mystères, la meilleure école de foi; certaines pièces, certains livres contre les oisifs montrent des tendances nouvelles. Béranger a prouvé par b< >s chansons combien la poésie est puissante quand (die s'inspire des vœux de son époque ; l'exemple paraît devoir profiter aux plus grands parmi les romantiques. Vigny est de tous le plus capable de suivre cette voie. Victor Hugo, après s'être longtemps attaché au moyen âge, cherche des sujets nouveaux : les Feuilles d'Automne sont encore de la poésie purement personnelle, mais avec d'admirables pièces religieuses; le Dernier Jour d'un condamné montre que le poêle sait défendre une grande cause. Quelques historiens donnent aussi de l'espoir : sans doute Ouinel cèdr à l'affaissement général, et s'effraye à tort dune lutte soidisant prochaine entre la France et l'Allemagne : Michelet voit partout dans l'histoire le dualisme et la lutte, sans deviner l'harmonie supérieure qui unit les deux termes contraires : mais l'un d l'autre sont de grands esprits qui jugent de haut
i ■ i.i avril, g mai, 22 octobre, 9 novembre is:h.
1rs hommes el les peuples. Le saint-simonisme va encourager toutes ces bonnes volontés éparses, et rendre' à tous les arts un caractère moral et social (1).
Telles sont les principales opinions émises et défendues par le Globe: il parcourait tous les domaines, abordait les sujets les plus divers, en présentant des idées souvent fausses et inapplicables, mais toujours intéressantes et originales. Aussi en i83i l'école ne laissait-elle plus personne indifférent, A "côté des adeptes enthousiastes il y avait les hommes clairvoyants qui, au milieu des exagérations de la secte, découvraient des aperçus remarquables sur l'avenir. Ainsi Lamartine, en combattant les doctrines sur la propriété, sur le besoin d'une religion nouvelle, reconnaissait la grandeur du saint-simonisme : « Hardi plagiat qui sort de l'Évangile et qui doit y revenir, il a déjà arraché quelques esprits enthousiastes aux viles doctrines du matérialisme industriel et politique, pour leur ouvrir l'horizon indéfini du perfectionnement moral et du spiritualisme social (2). » Mais les ennemis de la nouvelle secte étaient très
(1) 24 juin, 29 juillet 1 s3 1 ; 29 janvier, 6 el i3 février 1882.
(2) Sur la Politique rationnelle. iS3i, p. 108.
nombreux et appartenaient aux partis les plus divers. Quelques-uns étaient d'anciens disciples de Saint-Simon, qui voyaient en lui un grand philosophe, mais non le révélateur dune religion nouvelle. Roux-Lavergne, saint-simonien qui ;i\;iii suivi Bûchez à son départ de l'école, publia contre les Pères une brochure violente (1). Le poète Léon Halévy, l'ancien secrétaire de Saint-Simon, dans une ode à la gloire du maître, se plaignit de ceux qui usurpaient son nom :
D'autres vinrent enfin, dont le zèle coupable Abusa d'une tombe et d'un nom vénérable !
Ce n'est plus un mortel !
Lui. fléau de l'erreur, que brisait sa parole. Le voilà, dieu nouveau, placé comme une idole,
Sur un absurde autel...
Il ne se fit point dieu, celui qu'on divinise : Il fondait une école et non pas une église :
Homme de vérité.
La chercher, la répandre, était son ministère, Et, pour la prodiguer, accepter la misère.
C'était sa papauté (2).
Les républicains blâmaient chez les nouveaux sectaires la condamnation de la liberté, de l'égalité, de la souveraineté du peuple, mais leur sympathie était grande pour les réformes demandées avec tant d'obstination par le (ilofw: aussi leurs attaques demeurèrent-elles assez modérées. In
h Lettre d'an disciple de la science nouvelle, parP.-C. K...x. i83i.
(2) Saint-Simon, ode, i83i.
LE SUCCÈS ET LA PROPAGANDE 8g
d'entre eux, Sambuc, publia le Parallèle du sainisimonien el du républicain pour montrer la diflerence des deux systèmes (1). Les plus ardents ennemis du saint-simonisme étaient les chrétiens, catholiques ou protestants: ils s'indignaient de son caractère religieux, de sa prétention à remplacer le christianisme. La Société de la morale chrétienne promit un prix de 5oo francs à la meilleure réfutation de la nouvelle doctrine (2). Dès que les missionnaires de la secte avaient prêché quelque temps dans une grande ville comme Lyon, Rouen, Dijon, des brochures catholiques paraissaient pour leur répondre (3). Enfin des esprits sérieux et réfléchis attaquaient la base historique du système, dépeignaient le monstrueux collectivisme auquel aboutirait l'abolition de la propriété individuelle, et prouvaient que le choix des capacités, fait arbitrairement par des hommes toujours faillibles ei passionnés, aurait des résultats plus fâcheux que le hasard de la naissance (4).
(1) V. Globe, 19 novembre i83i.
(2) Société de la morale chrétienne 15. N., Ld 190 42).
(3) Joua, Entretiens sur les saint-simoniens ; Rouen, iS3i (B. N., Ld i90 23). — Les Saint-Simoniens à Lyon, i83i B. N., Ld 190 25. — Lettre aux prédicateurs de la doctrine saint-simonienne ; Dijon, i83i.
(4) Hollard, Lettre à Messieurs les disciples de Saint-Simon, i83i. — Lacretelle, dans son cours d'histoire, fit une réfutation en règle de la doctrine; le Globe lui répondit 9, 18, 27 décembre i83i; 11 janvier. îtj lévrier i832j.
Aux polémiques sérieuses venaient se joindre [es satires personnelles, les calomnies grossières; le Figaro se distingua par ses plaisanteries el Bes insinuations souvenl perfides. On représentait les adeptes d'Enfantin comme une bande d'escrocs, cherchant à séduire les gens riches, à capter les testaments, el menant grasse vie aux dépens >\<leurs dupes. Malgré tout, le saint-simonisme grandissait chaque jour, «'donnant ses amis el ses adversaires, inquiétant le gouvernement, lorsqu'on apprit qu'un schisme venait d'éclater entre les Pères suprêmes et compromettait l'existence de l'école.