‹ L'école Saint-Simonienne: son histoire, son influence jusqu'a nos joursChapitre 3 sur 35 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA FORMATION DE l'eCOLE

Saint-Simon 6tait mort le 19 mai 1825. Ce penseur puissant, qui a devin6 le positivisme et le socialisme, ne fut jamais capable tie composer un livre ni de construire un syst^me. Ses nombreuses brochures pouvaient donner lieu a des interpretations differentes : disciple d'Adam Smith et de Jean-Baptiste Say, il arrivait k des conclusions diam^tralementopposeesauxleurs ; dans la societe il reservait la premiere place aux banquiers, aux industriels, mais d'autre part le but assign^ au gouvernement 6tait Tamelioration du sort dc la classe la plus nombreuse ; et, pour atteindre ce but, Saint-Simon affirmait qu on pourrait donner a la propriete une constitution nouvelle, sans en indiquer les caracteres. De plus, il avail parle tan-

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I6t comme un philosophe qui presente une doctrine scientifique, tant6t comme un inspire qui annonce une religion ; son dernier livre, leNouveau Christianisme^ promettait d'exposer la morale, le dogme, le culte de cette religion, mais la mort etait venue I'interrompre. Precurseur plut6t que chef d'6cole, Saint-Simon avait jet6 les id6es a pleines mains, laissant k ses continuateurs le soin de les coordonner et d'en tirer les consequences, lis se mirent k I'oeuvre le jour m6me de ses fun6railles. Parmi les rares amis qui suivirent le cercueil jusqu'au P^re-Lachaise, il y avait, outre les dissidents comme Augustin Thierry et Auguste Comte, quelques 6l6ves fiddles, L6on Hal6vy, le docteur Bailly, surtout Olinde Rodrigues ; celui-ci fut le disciple par excellence. En revenantdu cimetifere, il emmena chez lui les autres 6l6ves du defunt, et la resolution fut prise de cr^er aussitdt un journal. Enfantin, qui avait 6te pr6sente par Rodrigues a Saint-Simon, se joignit k lui pour diriger la societ6 par actions qui en octobre 1826 fonda le Producteur (1). N6gligeant les discussions du jour sur la Charte, les redacteurs de cette revue pr6-

(1) Ce recueil hcbdomadaire, puis mensuel, forme quatre volumes 8" (et le commencement d'un cinquii;me). Outre les redacteurs dont il est question plus loin, Cerclet (plus tard conseillcr d'Etat) fut quelque temps a la t<ifcc de cette Revue*

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lendaient pouvoir, gr^ce k une philosophic nouvelle, developper la production k la fois mat^rielle, inlellectuelle et morale.

Une doctrine g^nerale, disent-ils, voil^ le premier besoin de Thumanite. Quand elle en est privee, les bonnes volont^s individuelles deviennent impuissantes ; la science, Fart, toutes les nobles choses qui ne vivent que d'id^es g6n6rales sont atteintes de sterility; I'homme, n'ayant plus un butdev6 devant les yeux, s'abandonne a I'egoisme, qui engendre la corruption. Cette doctrine, la poss6dons-nous actuellement ? Demandons-le aux deux partis qui se disputent le pouvoir dans toute I'Europe, les catholiques et les lib^raux. Les catholiques ont une doctrine g6n6rale; c'est elle qui donna au moyen ^ge une organisation bien sup6rieure a celle de Fantiquit^, quoi qu'en disent les voltairiens ; mais elle a perdu toute valeur. Le catholicisme n'est plus qu'une force retrograde ; le clerg6, oublieuxde sa mission ^ducatrice, nesonge qu'A maintenir ce qui existe et k flatter les grands ; aussi les masses n'ont-elles plus confiance en lui. Les lib^raux ont des id^es plus modernes ; mais de doctrine g^n^rale, point. Leur seule passion est la haine de I'ancien regime ; mais qui, k moins d'etre fou, songe a le retablir dans son intcgralite? Le scul objet de leur culte, c'est la Revolution ; mais elle aussi a fini sa t^che. Les uns revent Napo-

leon II, lesautres la R6publique, lous poursuivent des ulopies au lieu de s'appliquer k une oeuvre positive. lis n'ont k la bouche que le mot vague de liberte, sans voir Timportance que prennent les questions ^conomiques. Sur ces questions, les liberaux ne savent dire que « laissez faire, laissez passer » ; devise commode pour favoriser la paresse et pour multiplier les mis^res en laissant le champ libre k la concurrence.

Tout cela 6tant insuffisant, le Producteur vient apporter une nouvelle doctrine qui repose sur une base solide, surThistoire. Bien comprise, Thistoire est une science certaine dont les lois, une fois connues dans le passe, jettent un jour eclatant sur le present et Tavenir. Elle montre la succession des trois 6tats : th6ologique, m6taphysique et positif ; elle nous enseigne que les peuples ont marche de Tisolement k I'union, de la guerre a la paix, de Tantagonisme k Tassociation. Celle-ci doit 6lre realisee par les trois grands produits de Tactivit6 humaine, les beaux-arts, Tindustrie, la science. Tous les travailleurs sont des industriels, des savants ou des artistes ; tous ceux qui ne rentrent pas dans une de ces categories sont des oisifs, et roisivet6 disparaitra. Le but a atteindre, c'est une organisation sociale qui favorise le dcveloppement simultan6 de ces trois ordres de travaux ; pour cela retablissons la distinction faite au moyen ^ge entre

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le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Le pouvoir spirituel, malgre Tespril retrograde qui anima le clerge catholique pendant les trois derniers si^cles, demeure n6cessaire pour unir les hommes entre eux, pour maintenir les idees gen6rales et combattre les effets d^sastreux de la division du travail qui, en cantonnant chacun dans un ^troit domaine, risque d'abrutir rhumanit^. Ge pouvoir n'appartiendra plus aux pr^tres, mais aux savants ; leur fonction ne sera pas seulement de perfectionner la science, mais d'en surveiller Tenseignement, de diriger T^ducation publique. Le pouvoir temporel sera confie aux plus remarquables parmi les industriels, les savants et les artistes; ils determineront la place de chacun d'apr^s sa capacity. Car c'est une folic depr6tendre k r^galite absolue telle que la r^vent certains t d^mocrates; Tin^galite, la hierarchic fondee sur la dissemblance des merites, sur des sentiments respectifs de deference etde protection, est necessaire k la vie sociale.

Cette organisation permettra le progr6s dans tous les domaines. D'abord le progres de la science. Aujourd'hui chaque savant est isol6, de m6me que chaque science ; les choses changeront quand un corps dirigeant indiquera les r6sultats d6j^ obtenus, ceux qui restent ^ d^couvrir, et fixera la t^che de chacun, en joignant toujours k Tetude des th^o-

ries celle des ameliorations pratiques. L'industrie sera renouvel^e au moyen d'un merveilleux instrument, le credit : gr^ce k lui^Targent de I'oisif va par rinterm6diaire du banquier s'offrir au travailleur ; le credit moralise les affaires en y introduisant la confiance ; d'ailleurs Tindustrie, animee d'un nouvel esprit, substituera Tassociation du patron et de Fouvrier k Texploitation du second par le premier. Les beaux-arts se tratnent aujourd'hui dans Fimpuissance, t^moin Tint^r^t qu'on prend aux vaines disputes des classiques et des romantiques ; les grands sujets et les grandes inspirations font d6faut, parce que Tart s'est retir6 dans un isolement orgueilleux et refuse de se m6ler k la vie contemporaine. L'art n'a de valeur qu'^ la condition d'exprimer les id6es et les sentiments du si^cle, d'exciter les passions g6n6reuses. Les artistes de Tavenircomprendrontleur mission : le poMe saura chanter les conqu^tes de la science, la fin des guerres, I'association universelle; le peintre et le sculpteur se plairont k in venter des f^tes publiques vraiment belles, k la place des honteuses parades que Ton offre au peuple.

Tous ces progr^s ne peuvent s'accomplir que sous I'impulsion d'un pouvoir fort et actif. Le lib^ralisme a excit6 la d6fiance contre I'fitat ; les economistes appellent le gouvernement un ulcere et veulent lui faire la part la plus petite possible.

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C'est le contraire qui est vrai : le pouvoir, synthase des forces nalionales, doit inspirer toutes les grandes id^es, toutes les innovations. Le jour ou les gouvernants auront compris leur r61e, on s'inclinera devant la puissance temporelle ; le jour ou une doctrine gen^rale, fondle sur des demonstrations scientifiques, sera enseign^e par le nouveau pouvoir spirituel, on verra disparattre le pretendu dogme de la liberty de conscience. Biendes signes montrent que la soci6t6 marche vers le but qui lui est assign^ : le credit se d6veloppe, au grand profit du travailleur ; I'int^r^t de la rente diminue, au grand detriment de Toisif ; le goiit de la paix devient g6n6ral. II faut profiter de ces heureux sympt6mes et h^ter le triomphe du regime futur, non par une revolution brusque, mais par des changements progressifs

Telles sont les grandes lignes du syst6me expos6 dans le Producteur, La partie philosophique est Toeuvre d'Auguste Comte, que tons ses coUaborateurs d6signent, sans la moindre protestation de sa part, comme I'^l^ve de Saint-Simon ; c'est le positivisme pur, d6gag6 de touteid^e religieuse (i). La partie 6conomique frappa davantage les contemporains ; on parlait couramment du « syst^me industriel », comme si le Producteur voulait sur-

(i) Les articles de Comte sont dans lesj^t. I, pp. 289 et 596; II, pp. 3i4 et 348; III, p. 45o.

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tout rehabiliter Tindustrie, longtemps meprisee par les ecrivains, et pousser la France dans la voie oil TAngleterre avait trouv6 la richesse ; des publicistes connus, comme Blanqui ain6, felicit^rent ce recueil des encouragements donnas aux travaux publics ou prives, par exemple aux voies de communication. Mais des theories audacieuses apparaissaient d6jA sous la plume d'un des principaux redacteurs, qui n'6tait autre qu'Enfantin (i).

Le futur pape du saint-simonisme ne parle pas encore en moraliste ou en theologien, mais seulement en economists L*6cole d'Adam Smith est pour lui Tennemie ; on peut la louer d'avoir d6truit le pr6jug6 de la balance du commerce, mais elle s'attarde A r6p6ter le « laissez faire, laissez passer », et pour elle les produits ont plus d'importance que les hommes. Quelques-unsde ses membres, comme Malthus, vont ainsi jusqu'^ la ferocity. L'economie politique ancienne doit faire place ^.la science de Torganisation sociale. L'histoire nous montre que Tassociation est la loi de Tavenir. Le credit rend possible Tassociation industrielle et ruine Fimportance de Toisif en r^duisant le taux de rint6r6t ; Tindustrie ne peut s'accommoder ni des anciennes corporations ni de Tanarchie actuelle, mais d'un regime

(i) V. les articles d'Enfantin, I, pp. i45 et 168 ; II, pp. 18, 109, 2o5, 247, 401, 420, 47O1 552 ; III, pp. 5, 67, 170, 2i5, 385; IV, pp. 37, 212, 244, 373 ; V, p. 17.

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