‹ L'école Saint-Simonienne: son histoire, son influence jusqu'a nos joursChapitre 4 sur 35 · LA FORMATION DE L ECOLE · texte numérisé non relu

LA FORMATION DE L ECOLE

nouveau ou les banquiers tiendroni la t^te. Grftce au credit, le papier remplacera peu a peu la monnaie, comme remprunt doit succ^der k Timpdl.

Que TEtat prenne rinitiative de cette tdche ; on s'en rapporte toujours au « temps », ^ « I'opinion publique », comme si c'etaient des forces cr6atrices : ce sont les hommes qui doivent agir. Enfantin hasarde, chemin faisant, quelques reflexions sur la propri^t6 : Th^ritage d6veloppe des pens^es immorales chez le fils de Foisif en lui faisant souhaiter la mort de son p^re ; si Torganisation future a pour consequence unesorte de communaute des biens, tout le monde devra s y soumettre. — Ce qu'il faut remarquer, c'est que, pour justifier ses hardiesses, Enfantin se sert de Ricardo : bien avant ^ Karl Marx, il a compris que ce logicien terrible, en poussant la th6orie classique des 6conomistes jusqu'^ ses derni^res cons6quences, perniettait d'en saisir les defauts. Tandis que Jean-Baptiste Say attribuait les variations des prix k la loi de Toffre et de la demande, Ricardo croit que la valeur d'un produit depend uniquement de la quantity de travail n^cessaire pour le faire ; il conclut que les profits du propri6taire foncier, ne rentrant pas dans les frais de production, doivent ^tre le r6suliat d'un monopole. « Cela revient k dire, s'6crie Enfantin, que les travailleurs paient certaines gens pour qu'ils se reposent. » Get article du Produc-

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tear contient en germe le livre du Capital, Mais ce n'est pas un esprit de violence et de haine qui anime le publiciste de 1825 : lout en reconnaissant que Temploi de la force pour detruire I'h^ritage ne serait peut-6tre pasill^gitime, il s'empresse d'ajouter qu'elle est inutile et dangereuse, puisque le credit permet d'arriver pacifiquement au m^me r^sultat.

Le socialisme 6tait encore trop stranger aux pens^es des contemporains pour que les audaces d'Enfantin pussent attirer I'attention. Les deux choses qui frapp^rent le plus les lecteurs du recueil ^taient Fattaque contre le lib6ralisme et la glorification de I'industrie ; deux adversaires illustres se pr^sent^rent, Benjamin Constant et Stendhal. Le premier fulmina contre ces « prStres de Thebes et de Memphis » quisupprimaientla liberty de conscience, « comme si chacun ne regardait pas son opinion comme la v6rit6, et ne se trouvait pas autoris6, par cette doctrine nouvelle, k 6touffer la liberty de ses adversaires en les accusant d'erreur ». Le porte-parole du lib6ralisme devinait combien les theories positivistes allaient mettre en p^ril ses id6es favorites (1).

Stendhal publia une brochure intitul^e c/'m/i Nou-

(1) C'elait surtout Bazard qui avail attaqu6 la liberty de conscience (I, p. 899; III, pp. no et 526). Sur Benjamin Constant, V. I, p. 536; II, pp. 529 et 56i.

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veau Complot confre les industriels^ qui s'ouvre par le dialogue suivant : « Uindustriel, Mon cher ami, j'ai fait un excellent dtner. — Le voisin. Tant mieux pour vous, mon cher ami. — LindustrieL Non pas seulement tant mieux pour moi. Je pretends que Topinion publique me decerne une haute r6compense pour m'^tre donn6 le plaisir de faire un bon dtner. — Le voisin, Diable ! c'est un peu fort. — Uindustriel. Seriez-vous un aristocrate, par hasard ? » Et 1^-dessus I'auteur de montrer que les industriels connaissent uniquement leur int6r6t ; or la gloire n'appartient qu'aux hommes qui safcrifient Tint^r^t k quelque grande cause. En 1825, Byron et Santa-Rosa ont donn6 leur vie pour la Gr6ce. Que peuvent opposer k cela les industriels ? « Un honorable citoyen a fait venir des ch^vres du Thibet ». La satire de Stendhal fut r6fut6e dans le Producteur par Armand Carrel, qui c61(^bra le travail comme le principe de toutes [les vertus et « le dernier r^formateur de la vieille Europe (1) ».

Le Producteur, malgr6 les vues originales de ceux qui le dirigeaient, n'arriva point k se faire connaitre. La guerre entre Tancien regime et le lib^ralisme, que Bazard et Enfantin regardaient de si haut, passionnait alors tout le monde. Le style souvent p^nible et mediocre des nouveaux philo-

(i) I, pp. 437 et suivantes. Armand Carrel s'y declare disciple de Saint-Simon, sans approuver toutes ses id6es.

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sophes, robscurit(^ de leurs formules, contribuaient k Finsucc^s : « Vous placez vos affiches Irop haul pour qu'on les Use », disait Laffitte k Enfanlin. Le recueil disparut k la fin de 1826.

Le Producteur 6tait mort, mais les id6es saintsimoniennes subsistaient ; bient6t les disciples form^rent un groupe qui eut pour centre un bureau de banque. Olinde Rodrigues 6tait devenu directeur d'une maison de credit, la Caisse hypoihicaire^ et il fit nommer Enfantin caissier ; le president du conseil d'administration avait un fils, Charles Duveyrier, qui se convertit bient6t k la doctrine. Les anciens auraient trouv6 1^ un pr6sage : la Caisse hypothecaire n'6tait-elle pas le berceau convenable d'une 6cole qui devait tant pr6coniser I'industrie, le credit, en un mot les affaires ? Mais ce qui est plus curieux, c'est que ces financiers aient entreprisde fonder une Eglise. Tous les adherents de la doctrine se retrouvaient dans des reunions r6guli6res, oil Ton 6tudiait les questions soulev6es par Saint-Simon, de mani^re k completer et coordonner les id^es du mattre ; c'est Ik que s'accomplit, apr^s de longs debats, le passage de la philosophic k la religion.

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Ce changement fut facilite, presque impos6 par les tendances de F^poque. Le romantisme en 1827 commenQait a conquerir la France ; les ecrivains peignaient a Tenvi les angoisses de Thomme priv6 de croyances; les jeunes gens se passionnaient pour Adolphe, pour Ren6, pour Werther. Et cependant la plus grande parlie de la jeunesse parisienne avail en m^me temps le culte du g6n6ral Foy et la haine des j6suites. De 1^ r^sultait chez beaucoup un singulier melange d'anticl6ricalisme el de religion, ou plutdt de religiosile ; de 1^ une curiosile ardente pour loules les secies nouvelles qui aspiraient k remplacer le chrislianisme. Hippolyte Carnol a raconl6 plus lard combien lui el ses amis s'inl6ressaienl k ces lenlalives : ils s'informaienl de Tordre des Templiers, ressuscil6 sous le pouvoir d'un grand mailre ; ils lisaienl les Neuf Livres de Coessin, ce polytechnicien qui alia proposer au pape une sorle de socialisme catholique ; ils suivaienl les efforts de Ballanche pour concilier la tradition et les idees modernes au moyen d'une « paling6n6sie » sociale (1). Voil^dans quel milieu naquil Tfiglise sainl-simonienne.

Les deux Ecrivains qui exerc6rent le plus d'influence sur les disciples de Saint-Simon furent Joseph de Maistre el M"*® de Slael. Le premier

(1) H* Carnot, sur le Sainl-Simonismey 1887^

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devinl leur br^viaire ; c'est dans ses livres qu'ils apprirent Thistoire : seulement, tandis que Maistre voulait restaurer le syst^me catholique, ils chercherent une organisation nouvelle qui rappellerait celledu moyen dgesans reposer sur lam^me th6ologie. L'auteur des Soirees de Saint-Pitersbourg leur enseigna la n^cessit6 d'un pouvoir fort, les dangers de Tindividualisme, les bienfaits de la solidarity. Ce d^fenseur intransigeant du pass6 avait 6crit cette phrase que les derniers saint-simoniens citaient encore apr6s 1870 comme une parole prophetique : « II me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypotheses, ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le christianisme sera rajeuni de quelque mani^re extraordinaire. »

Quant k M'"® de Stael, son livre fameux fit connaitre rAllemagne aux philosophes saint-simoniens comme aux pontes romantiques. Eux qui repoussaient le rationalisme sec et froid du dixhuitieme si^cle, ils trouv^rent expos6e dans cet ouvrage la doctrine du sentiment ; les theories panth^istes venues d'outre-Rhin les 6blouirent. M™® de Stael analysait, entre autres ouvrages, Topuscule de Lessing sur VEducation du genre humain. La r6v61ation, dit Lessing, est k I'humanit^ ce que I'education est k Tindividu : I'humanite a lu d'abord la Bible, le livrc el6mentaire qui

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convenait k son enfance ; puis elle s'est d^lect^e de TEvangile, le livre de Tadolescence ; parvenu aujourd'hui a Tdge miir, le genre humain est capable de lire le livre de la virility, I'fivangile 6ternel, que nous n'avons pas encore. M™® de Stael, applaudissant k ces esp^rances, ajoulait, presque dans les m^mes lermes que Joseph de Maislre : « Peul-^tre sommes-nous k la veille d'un d^veloppement du christianisme, qui rassemblera dans un m6me foyer lous les rayons ^pars. » Ainsi de tous c6t6s on attendait, on appelait une religion nouvelle ; les saint-simoniens voulurent la cr6er. Quelques-uns d'entre eux s'eflFarouchaient de celte tendance, et, relisant Saint-Simon, ne voyaient en lui qu'un philosophe ; mais Olinde Rodrigues montra que le maitre avait progress^ jusqu'^ la fin de sa vie, et rappela ce que Saint-Simon avait dit en lui remettant le Nouveau Christianisme, son dernier livre : « Toute la doctrine est 1^. »

L'^me de cette transformation fut le fr^re d'Olinde, Eugene Rodrigues. C'est une gracieuse et touchante apparition, k Torigine du saint-simonisme, que celle de ce jeune homme au corps malade, k Ykme ardente, plein d'une foi invincible dans Favenir, qui s'imposa une chastet6 absolue, et qui mourut k vingt-trois ans avec la joie d'avoir jet^ les bases de TEglise future. De bonne heure il s'6tait nourri des grands livres religicux, la Bible,

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TEvangile, !e Goran; issu d'une famille juive, il avail admir6 la tentative faite par Salvador pour concilier le judaisme et le christianisme dans une doctrine de progr^s. C'est lui qui traduisit riJducation du genre humain^ avec un avant-propos oil ^taient cities les paroles de Maistre, de M™® de Stael, de Ballanche, de Lamennais sur la possibility de rajeunir le christianisme. II entreprit de propager ses convictions dans des lettres adress6es, les unes k Burns, un millenaire 6cossais, les autres k Resseguier, un Frangais du Midi ; ces lettres, publi6es apr^s sa mort, furent la premiere ceuvre doctrinale de I'^cole. Eugene Rodrigues y proclame la superiority de la religion sur la philosophic et la science. La philosophic n'a jamais pu expliquer le ph^nomene de la vie ; tout au plus en a-t-elle donn6 une definition negative, celle de Bichat. La science n'interesse I'homme que par les pratiques utiles qu'elle lui enseigne ; il n'a pas foi dans les theories scientifiques. Les religions existantes sonten decadence, car aucune d'elles ne pent s'appeler la religion de Thumanite ; le christianisme lui-m^me, qui a separe Tesprit et la chair, le royaume de Dieu et celui de Cesar, fut la religion des affliges, des humbles, mais non celle de tons les hommes. La religion nouvelle saura sanctifier la matiere aussi bien que Tesprit, car tout est en Dieu, tout est par lui, tout est lui.

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