‹ L'école sociale ChrétienneChapitre 22 sur 22 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Notre époque s’est montrée incapable d’apercevoir le dessein de Celui qui, présidant à l’histoire du monde, avait fait naître de l’antique ordre social la liberté avec ses responsabilités, mais ne voulait pas qu’elle allât jusqu’à détruire la Société en y introduisant le chaos.

Le sens de la vie publique est perdu, et l’on ne sait apporter dans aucune de ses conditions la claire vision du but, la mesure des moyens ni l’harmonie des rapports.

Ce n’est qu’en nous attachant pieusement au passé que nous pourrons percer d’un regard assuré les brumes du présent et travailler pour l’avenir.

L’histoire du monde est vraiment le jugement du monde.

APPENDICE

L’œuvre de Vogelsang ne serait pas aperçue dans son ensemble, si l’on n’y faisait ressortir qu’à la conception chrétienne de la Société correspond nécessairement une politique chrétienne, qui consiste à gouverner les Etats conformément aux principes sur lesquels repose la société. — Gouverner les Etats conformément aux principes sur lesquels repose la société, cela a l’air d’un truisme, mais c’est pourtant précisément l’opposé de ce qui existe en fait d’institutions politiques et de jeu de ces institutions. On dit en effet communément que la société repose sur la religion, la famille et la propriété ; — l’on ne saurait dire que la constitution de l’Etat moderne repose sur la religion, la famille et la propriété, puisque la religion il veut l’ignorer quand il ne la persécute pas, et que ni la famille ni la propriété ne fournissent ses conseils représentatifs mais bien le suffrage de l’individu, abstraction faite de sa condition sociale.

Il faut s’arrêter sur cette considération pour bien apercevoir la liaison des idées qui coordonne toute l’œuvre du grand sociologue chrétien.

Dans ses premières esquisses d’une morale et d’une économie sociales chrétiennes, Vogelsang a posé des principes et indiqué des réformes plutôt que fourni des moyens. Partout ces moyens existent : il va nous les montrer dans une reconstitution des organes sociaux, en une réorganisation sociale qui formera l’objet d’une science annexe de l’économie sociale : la politique sociale.

Cette science, dont le nom même n’éveille probablement ici qu’une idée confuse, est pourtant celle de la structure du corps social. Elle ne permet pas de considérer la société comme une cohue où chacun livre le combat pour la vie, mais comme un merveilleux orga-

APPENDICE

nisme propre à faciliter l’entente pour la vie. Entrant dans l’examen de cet organisme, on y distingue des sociétés parfaites, comme la famille, l’Eglise, l’Etat, et des groupements sociaux intermédiaires, comme la commune, la corporation, la province. Toutes ces sociétés sont autonomes, mais coordonnées au bien commun par l’autorité souveraine.

Elles ont une loi de vie analogue à celle qui préside aux fonctions du corps humain, — la circulation du sang — c’est-à-dire qu’elles vivent d’échange et de transformations, et que leurs éléments se renouvellent sans cesse, tandis que leur essence persiste et que leur forme évolue avec le besoin du moment.

Ainsi l’unité primordiale de la société n’est pas l’individu, qui naît, passe et disparaît, mais la famille dans laquelle il naît, agit et se perpétue. Cette entité se forme par le mariage indissoluble, se continue par l’éducation dont le droit comme le devoir n’appartiennent qu’à elle, et se manifeste par l’établissement du foyer domestique et la constitution du patrimoine. Autrement, ce n’est plus la famille telle que Dieu l’a créée, que l’Eglise l’a consacrée et que le développement historique l’a conservée, mais la famille animale, groupement précaire d’êtres sans liens durables et sans responsabilité.

Après la famille, la société la plus nécessaire et la plus parfaite, dans l’ordre temporel, c’est l’Etat. Ses pouvoirs sont comme le prolongement de l’autorité paternelle, et c’est une grande erreur de ne voir en lui qu’un « mal nécessaire » comme on l’a dit, ou de prétendre limiter son rôle à celui d’un gardien de police, du « veilleur de nuit ».

La mission de l’Etat est celle de veiller au maintien de l’ordre, non seulement dans la rue mais dans toutes les parties du corps social dont il est la forme achevée. Or l’ordre n’est pas l’immobilité mais la régularité du jeu de tous les organes, de ceux qui pourvoient à la subsistance du peuple, de ceux qui assurent le respect des lois, la sécurité des frontières, le développement de la civilisation dans toutes ses branches et dans toutes ses aspirations. En un mot l’Etat a la charge du bien commun.

APPENDICE

Le champ de son action et la complexité de ses fonctions sont si grandes que l’art de gouverner est sublime et que les hommes d’Etat capables de l’exercer sont rares. Les uns idéologues deviennent des idéocrates, qui taillent et rognent dans la charpente du corps social jusqu’à ce qu’il ait pris la figure qui leur plaît Les autres moins dangereux ne voient qu’un gagne-pain relevé dans la fonction qu’ils exercent comme ils feraient de tout autre métier ; d’autres enfin y déploient plus d’habileté à franchir les passes difficiles au moyen d’expédients qui leur permettent de remettre les affaires en bon ordre à leurs successeurs. Rares sont ceux, véritablement seuls dignes du nom d’hommes d‘'Etatqui,pénétrantl’àme de la vie nationale, demandent au passé d’où elle vient les inspirations qui doivent la conduire aux lointains à venir. Ces hommes d’Etat ne sont pas de ceux qui redoutent l’influeilce de l’Eglise. Ils savent que toutes les nations chrétiennes se sont formées dans son sein et que le concert entre l’action de l’Eglise et celle du Pouvoir civil est le ressort même de la civilisation chrétienne.

La mission de ceux qui gouvernent n’est d’ailleurs pas de tout régenter, mais au contraire de respecter et de favoriser le développement de toutes les autonomies légitimes, en s’attachant surtout à maintenir l’harmonie dans le jeu entre chacun des éléments du corps social.

Ces éléments, les diverses classes, ainsi dites lorsqu’elles ne sont pas organisées, les Ordres lorsqu’il y a organisation historique, ne sont pas subordonnés mais coordonnés par une souveraineté qui doit être indépendante de chacun d’eux. La royauté, qui remplit essentiellement cette condition, est comme la tête du corps social ; elle participe à la fois de ses deux éléments primordiaux, la famille et l’atelier ; elle représente la tradition familiale et le labeur social, en étant le prolongement de l’un comme de l’autre. Rien de pareil dans sa caricature parlementaire.

Les premières familles comme les premiers ateliers furent aux champs, et les populations rurales sont encore le fondement de la nation. Ce fondement est

APPENDICE

ébranlé, il y a urgence à le consolider par une organisation autonome et par un affranchissement préalable de la dette hypothécaire qui le ronge en plus d’un pays. Le domaine du cultivateur doit être indivisible et insaisissable, comme le cultivateur doit en être inséparable. Le foyer du laboureur, c’est la cellule du corps social, et cette cellule doit être protégée par une organisation de crédit, de prévoyance, d’assurance, qui, correspondant à tous les besoins normaux, affranchissent de tout recours extérieur.

Il faut en dire autant de la classe des artisans, des gens de m étier, produisant et débitant : leur réorganisation en corps professionnels peut seule les protéger contre l’envahissement du capitalisme, qui par ses confections, par ses moyens illimités de concurrence, leur enlève leur gagne-pain. Seules des corporations puissantes, représentées dans les Conseils de l’Etat par leurs syndics, peuvent les faire respecter en les rendant respectables. L’histoire en rend un magnifique témoignage.

L’histoire nous montre aussi comment la destruction des corps de métier fut suivie d’une anarchie dans le monde du travail, au moment même où l’introduction de la machine eût dû être pour les travailleurs un immense avantage, alors que faute de les avoir trouvés organisés elle devint un instrument d’oppression aux mains des capitalistes. Aujourd’hui que les grèves deviennent tous les jours plus violentes, le défaut d’organisation de la grande industrie se fait tellement sentir que le recours à un régime corporatif s’y impose, comme aussi pour le commerce et pour la banque.

Ce ne sont pas seulement les classes productives qu’il faut réorganiser, mais les plus élevées dans l’ordre social qui réclament des réformes.

L’armée moderne qui met le bulletin de vote et le fusil aux mêmes mains par le suffrage universel et le service obligatoire n’a pu manquer de préparer le triomphe de la démocratie sociale ; c’est un rêve que de vouloir contenir celle-ci par les armes mêmes qu’on lui fournit et les éléments qu’on lui emprunte.

L’armée de métier, avec ses familles professionnelles, a porté l’honneur des armes au plus haut degré, parce

APPENDICE

que le culte de l’honneur régnait dans ces familles. La noblesse d’épée, la noblesse historique, est une classe indestructible tant qu’elle conserve avec ce culte ses attaches à la terre ancestrale. Elle disparaît justement dès qu’elle sacrifie au Veau d’or, ne fût-ce que par ses fréquentations avec les gens de finance pour entretenir son oisiveté et ses plaisirs.

C’est au clergé, à la plus noble des professions, qu’il revient d’enseigner ces vérités, plutôt que de ravaler son ministère à l’exercice machinal d’un culte sans idéal.

Un clergé sans idéal, une noblesse sans idéal, un corps d’officiers sans idéal, c’est ce qui se voit chez les Russes et c’est de triste présage.

C’est à bien grands traits que vient d’être esquissé ici le programme d’une politique sociale chrétienne, pour en donner une idée plutôt que pour le présenter en forme suffisante. On ne peut ainsi s’attacher en toute sûreté qu’à l’idée maîtresse : la connexité, la compénétration de la morale sociale, de l’économie sociale et de la politique sociale, considérées comme trois branches d’une seule et même science, la science sociale . C’est tout l’opposé du libéralisme, qui se présente à nous dès l’entrée du portique au fronton duquel il. a inscrit : « Académie des sciences morales et politiques. »

11 découle une conséquence pratique différente de chacun de ces points de vue opposés : la représentation politique, qui dans l’un comme dans l’autre système doit tempérer l’action monarchique ou même la limiter, est dans le premier la représentation des droits et des intérêts ; dans le second celle des fonctions. Or la représentation des droits et des intérêts, qui est le couronnement naturel d’une organisation corporative, est de sa nature à la fois compétente, et par là même limitée dans sa compétence et conséquemment dans ses attributions. — Au contraire, la représentation des factions est de sa nature individuelle, incompétente, illimitée dans ses applications et tyrannique dans l’exercice de

APPENDICE

son mandat indéterminé, faute de procéder d’autre loi que celle du nombre. C’est l’instrument d’une anarchie légale qui ne peut aboutir qu’au socialisme ou au chaos.

Pour mettre en parallèle les deux systèmes, il faut considérer que dans ce dernier, l’individu est souverain en vertu d’un droit qu’il ne tient pas de la société mais de lui-même, tandis que dans le premier le citoyen ne participe aux magistratures politiques qu’en raison et dans la mesure de sa fonction sociale.

L’histoire nous montre les progrès de la civilisation accomplis suivant ce mode. Puisse-t-elle ne pas nous faire sentir trop cruellement ce que l’autre fait pour la décadence. « L’histoire du monde est le jugement du monde », dit Vogelsang.

Page 1