CHAPITRE IV
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N'y eut-il donc sous la Terreur ni maîtres» ni écoliers, ni écol^ ?
Loin de là» Dé même qu'on est parfois disposé ^ s'étonner qu'au temps où la guillotine était promenée de ville en ville il se trouvât des gens qui se mariaient, bâtissaient, plantaient, vendaient, achetaient et allaient à leUrs affaires comme en temps normal, on pourrait se demander aussi comment, avec toutes lès causes de désorganisation qui avaient ébranlé les diverses parties de l'édifice scolaire, quelques pans en étaient cependant restés debout ; comment quelques hommes osèrent tenir tête à toutes les persécutions ; comment certains villages, certaines villes et même certaines régions avaient presque échappé au trouble
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général ; comment enfin, dans mainte commune, à toutes les circulaires officielles, on ne s*inquiétait même pas de répondre, laissant aller les choses comme sous Tancien régime.
Il est du reste digne de remarque que pendant toute Tannée 1793 et dans les premiers mois de 1794, Taction de la législation nouvelle ne se fit que très peu sentir. La matière administrée, si j'ose dire, était moins bouleversée que l'administration même. Bien que désorganisées, bien que traînant une existence précaire et suspecte, les rares écoles qui avaient survécu fonctionnaient en vertu d'une force d'impulsion et d'habitude qui les conservait. Ainsi, en 1794, on lit avec quelque surprise pour le district de Pontoise une liste d'environ cent instituteurs ou institutrices encore en fonctions. Mais attendez ! En marge de cette même liste, vous lirez en regard des noms de 94 d'entre eux :« A cessé ses fonctions par suite de la réorganisation de l'instruction publique (1). » Qu'est-ceà dire? C'est que le nombre dès écoles a été diminué, les emplacements ont été changés, les maîtres ne se sont présentés ni à l'examen ni au concours, et les écoles sont tombées ainsi. Au lieu de créer des écoles ou de maintenir les anciennes, la loi nouvelle les détruisait.
i. Archives de Seine-et-Oise.
L'enseignement révolutionnaire n'en a pas moins eu son heure. Fêtes civiques et décadaires, livres élémentaires, faits héroïques et républicains, tout ce système grotesque ou impie n'a connu vraiment quelque vogue et quelque entrain qu'à l'époque où il était à peine réglementé. Il jaillissait alors, comme tout armé, du cerveau de quelques enthousiastes ; certain esprit public le portait et le dirigeait, il avait une sorte de sauvage jeunesse qui entraînait aveuglément ses novices serviteurs. C'est dans cette période, soit avant toute législation révolutionnaire, soit sous le coup immédiat de cette législation toute récente, qu'il faut se donner le spectacle d'écoles, de maîtres et d'écoliers répondant à l'idéal jacobin.
Nous allons l'essayer et, pour prévenir tout soupçon de fantaisie, nous reproduirons dans leur texte même des pièces, pour la plupart inédites, mais authentiques, où les personnages du temps seront à eux-mêmes leurs témoins et leurs accusateurs.
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Institutaurs et Institutrices
C'est à Paris, section de Montreuîl, porte Saint* j^Lutoiije, n** î^, en décembre 1793.
Ia € citoyenne républicaine femme R(^et, »
qui y dirige une 4cole de fllles , s'est convertie subitement au nouveau culte. Elle supprime les livres et les emblèmes chrétiens , elle les remplace par les Droits ^e l'Jiomme et le bonnet de la liberté. Qu'arrive-t-U ? Les parents du faubourg Saint-Antoine ne goijtent pas cette éducation, et les plaintes restaQt inutiles, ils retirent peu à peu leurs enfants.
Le 80 frimaire an II (10 décembre 1793), -« la citoyenne Roget, » dans un style et avec une orthographe que nous respecterons scrupuleusement, adresse la lettre suivante aux « Pères de la Patrie » , c'est-à-dire aux députés de la Convention :
€ La loi défend de fanatiser le cœur des en-
« fants. J'ai fait remporter à mes élèves les cathé- <j^ chismes, les évangilles. J'ai fait disparaître de
MŒURS SCOLAIRES SOUS lÀ TERREUR. 87
€ mes clases toutes les emblème du fanatisme,
< remplacet par la constitution et les droigts de
< l'homme, le bonet de liberté. Des pères et mères € Toyant ce changement mont retiré leurs en-
< fants, les un sous des prétexe bonnette dautres
< sans me rien dire dautres mont exposée que dans
< les autres écoles on navals pas encore retiré les
< livres que j'aitais troprompte qu'il retirais leurs
< enfeints puisqu'il ii'étais plus instruit. J'en ai
< perdu sep en quatre ou cinque jours mes pertes ^ ou commencé le douze brumaire j'en ai encore « perdu six depuis par prétexe de maladie allant f et venant 4^ns les rue pour faire des commis - « sion a leurs parent fais le tot^ de douze enfants f perdus d^uis les décades..... Régénérateurs « de tous les Français je vous demande une loix i sévjçre contre )e$ écoles fanatisée s'il en existe f encore... J'ai fais un fjBu de joie avec des gra- « vures de roi et 4q reine, des traites (traîtres) « taftiyette ^t BaiUy. Mes élèves ont crié Vive € ^ ]ptépubiique. Je les fiMs chanter tous ies jours < |es ^ymiies français elf républicains (après les « classes) avec le refrain d^ Vive ^a RépubU-
« (^fi \ (1). »
i. Arch. nat., F 17, 1008. Par ces mots o depuis les décades », l'institutrice fait allusion au calendrier révoluticilnàire, qui commença ^ fonctionner le 1" novembre 4793. -'-y
Hostilité déclarée et brutale contre tout ce qui touche au christianisme, voilà bien le fouddeTédu» cation révolutionnaire. Le maître d'école, ancien sacristain, est devenu l'homme du club ; il monte en chaire pour y expliquer la Constitution ; ce chantre de paroisse entonne les hymnes révolutionnaires ; il marche le premier dans le cortège de la déesse Raison; il brise les statues et les images des saints, renverse les croix, profane les vases sacrés. Des prêtres renégats, dans la Sarthe, empêchent les enfants de faire le signe de la croix ; certains instituteurs, dans la Haute- Marne , commencent la classe en parodiant ce signe sacré et substituent aux noms de la sainte Trinité ceux de le Pelletier, de Marat et de Danton (1).
Il en est un qui, bravant à la fois et le mépris public et la douleur de sa mère, se 3t, suivant son expression, prêtre de circonstance. On est heureux de voir à quelle réprobation générale se heurta ce misérable. La commune de Montauban, non sans malice peut-être, l'avait pris au mot, et pour se débarrasser de ses sollicitations et de sa personne, elle refusait de le nommer
1. Dom Piolin : L* Église du Mans pendant la RévolU' fion, t. III, p. 393 — Fayet : Les Hautes couvres, etc., p. 40.
instituteur titulaire, sous prétexte de Tarticle 12 de la loi du 30 octobre 1793 qui excluait les mi- Bistres du culte. C'est contre cette attribution de qualité qu'il proteste dans la lettre suivante où il expose cyniquement sa conduite (8 frimaire an ni).
€ Je suis instituteur de profession depuis 1787, € Y. s. (vieux style); j'exerce cet honorable état, € depuis ma vingtième année, dans la commune € de Montauban. J'ai toujours élevé mes écoliers € suivant les principes déjà reçus, et si j'ai inter- € rompu pendant quinze mois mes exercices clas- € siques, je ne l'ai fait que dans l'espoir et dans € l'intention de me rendre plus utile à la chose « publique, dans un temps où le fanatisme triom- € phait encore et où il était impossible de le ter- € rasser et de le confondre. A cette époque désa- € gréable et dangereuse, je me fis prêtre de cir- € constance^ et ce fut pour moi un très grand * sacrifice, puisque cet acte de civisme de ma
€ part porta le coup mortel à une mère que je € chérissais^ mxxis que dix-huit siècles de super-- € stition avaient fanatisée; cet acte de patriotisme « m'attira la haine et le mépris de tous mes pa- € rents et de tout ce qu'il y avait alors de plus « aristocrate et de plus fanatique ; cet acte, dis-je, « m*exposa plusieurs fois à perdre la vie. Je scus
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« à mon tour rejetter loin de moi ces titres super- « stitieux lorsqu'il en fut temps,c*est-à-dire lorsque « les circonstances le permirent, puisque je fus le « premier de tous les départements environnants « qui portai le premier coup à ce colosse de la « superstition.,. Et cet acte patriotique m'exposa « encore quelques jours aux persécutions les plus « dures et à un tel point, que tous les corps eon- « stitués furent forcés de sévir contre certains de « mes agresseurs. Je vous envoie pour justifier ce « que j'avance, quatre exemplaires du discours « de déprêtrisation que je prononçai lors de ma « déprêtrisation (1).
Un sieur Huet, membre du « cloube » des Instituteurs, à Épernon (Eure-et-Loir), a rassemblé dans sa personne presque tous les excès que nous signalions plus haut ; il en dépose lui-même dans une lettre qu'il adresse le 4 frimaire 1793 (sic) au président de la Convention, et dont l'orthographe n'a pas moins de prix que le style et la pensée :
€ Citoyen président, je te fais passer la marche
i. Arch.nat., F 62992. Dôm Piolin (Op. cit., III. p. 200) rapporte que dans des paroi&ses où les prêtres' a/v^aient' apostasie, les maîtres d'école montaient en chaire,- faisaient le prône, bénissaient le pain, récitaient en habitssacerdotaux les prières de la miesse et montt*aiént au'^peu-' pie un crucifix à l'élévation. Mais cela se faisait à bonne intention et pour répondre dans une certaine mesure aux habitudes^ religieuses des populations.
MŒURS gCOL AIRES SOUS LA TERREUR. 91
< • que je tiens dans ma classe et la 'manière dont « je la dirige ; elle est montée d'un Président et « secrétaires qui se nomment tous les quinze
< jours. Le matin louverture est faite par une « prière républicaine; le soir elle est terminée « par le chant pieux des himes de la Liberté ; j'ai « suprimé les Livres de lancien régime ; la lec- « ^ure n'est composée que 4e celle des droits de
< J'homme, de la Constitution, des décrets, et nu- « méros du paire Duchêne. Je fais fêter à mes
< élèves les jours de Décades. Cette marche ne « plaît pas à tout le monde, mais lorsqu'il n'i ^ aura plus que de vrais républicains attachés à * l'instruction, et que nos Bêtes noirs auront to- « tallement depoisonnées la Republique de leurs « personnes, nous jouirons deja tranquilitée et « du républicanisme le plus pur.
€ Comme nous nous sommes mis dans une « église sùprimée pour y tenir nos séances , « fiotis en faisons la sale des Amis dé lia Consti- « tution et de la liberté. Mais toutes lés vérités
< que nous y prononçons ne seront jamais aux
< nombres des mensongœ qui y ont êtes faits. J'ai « avec là plus grande [joie' culbuté leé signes au- « dieux qiiî étaient enfoncés dans leurs nîches ;
< ainsy que despretendus anges bouffls,autrement € dit chauves-souris, qui étaient attachées aux
« boiseries ; bien des personnes desiroient que j^
< me fus cassé le col, mai» assuré par épreuve qu^ « rien ne résiste a un vrai républicain, je les ajr « culbutés avec tant de courage, qu'en peut à^
< temps, ils ont faits des culbutes et génuflexions, « que jamais leurs adorateurs n'en ont faites d^ « pareilles. Nous avons remplacés ces momeries- « par les noms de Marat, notre ami, lépeltie € (le Pelletier) et autres grans hommes... (!)• »
EcoUers
Hors de l'école comme dans l'école, mœurs, institutions, livres, fêtes, tout conspire à séparer l'enfant des croyances et des pratiques chrétiennes ou à l'y rendre complètement étranger.
Il naît : on lui interdit le baptême et l'on substitue au patronage de ceux que l'Église a canonisés comme serviteurs de Dieu et héros de l'humanité, celui de personnages fameux de Rome ou d'A-
i. Arch. mu, F 17, 1002, m 1338.
thènes, à moins que ron ne se rabatte sur le Pelletier ou Marat.
Il entre à l'école : au lieu du catéchisme et des évangiles, on lui offre le Catéchisme republicain^ la Civilité républicaine^ les Dix commandements de la République française et les Six commandements de la Liberté^ des Décaloffues, des Évangiles républicavis ; il n'est pas jusqu'au Pensez-y bien, ce petit livre familier aux âmes pieuses, que ne semblent avoir parodié les Pensées républicaines pour toits les jours de V année , à V usage des enfants (1). A Tabri de Tancien vocabulaire, le naturalisme et l'impiété se donnent carrière.
Hors de l'école, on le conduit au club, on l'enrôle dans la société populaire ; on le mène aux fêtes de la Raison; on lui donne tous les spectacles de la rue, sans en excepter celui de la guillotine. Dans une telle débauche, la Marseillaise serait innocente; on va plus loin: laCarmagnoUy le Ça ira^ pénètrent dans les classes et y remplacent les anciens cantiques. Sous prétexte de patriotisme, on inspire à ces jeunes âmes les sentiments les plus faux et les plus terribles; leurs jeux mêmes sont mêlés de politique,
d. Troyes, Sainton, in-d2. Cité par M. Albert Babeau^
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et l'on est confondu de voir de jeunes élèves, à des distributions de prix, figurer des scènes d'assemblées délibérantes et, qui le croirait ? jouer
AU TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE. — CitOUS qUOlqUëd^
exemples.
Jean Georges, maçon à Parly, canton deToucy* district d'Auxerre, est, depuis la veille, pèi:e d'une petite ûUe^ Membre (ie la Société populaire, \Ï.M rend à la maison commune avec plusieurs frères, et déclare donner à son enfant les prénoms de Vertu Constante. Pour lui, dégagé de superstir, tion, c'était assez; mais sa femme, moins avancée^ voulait qu'on baptisât sa fille. Le président 4e la Société lui conseille de céder, dans Tintérêt de sa tranquillité domestique, et € pour ne pas fournir depréteoUeà la malveillance dont la Société est déjà r objet.. » Le père se résigne ; un parrain et une marraine, choisis en dehors de la Société, conduisent l'enfant à l'église ; homme à principes inflexibles, le père reste dehors, coinine un radical de xms jQursXe parrain et la marraine a'en étaient pas moins bons patriotes, car ils refusent de donner à l'enfant, malgré Iqs observations du cur.éi d'autres j^rénoms que ceux deVertu constante (1).
\. Arch. nat.^ F 17, 1008^ — On veilla à ce que ce curé peu progressif « déguerpît à la fin du mois. « La Société
A Besançon, les prêtres démagogues conduisaient au club et y faisaient affilier les plus âgés de ces bambins. Parmi ces noms, on remarque Proudhon, âgé de douze ans, de la famille du prêtre terroriste, Melchior Proudhon ; on y voit aussi le fils du président du tribunal révolutionnaire de Besancon, Charles Nodier. L'un et Tau tre, le jour de la réception, prononcent un petit discours contre la féodalité, le fanatisme et la royauté, et le terminent invariablement par une réclame en faveur de leur professeur. « Messieurs, dit Charles Nodier, un instituteur sage, patriote, zélé, plein d'ardeur pour former de ses élèves autant de bons citoyens, M. Mathieu, maître de pension à Besançon, m'a pénétré des principes que vos leçons et vos exemples développeront (1). >
•A Mâcon, tous les jours, les enfants des deux 8«es venaient dans l'enceinte delà société populaire, y déclamaient les droits de l'homme et le catéchisme républicain et chantaient des hymnes
poj)ùlaire, après avoii} entendu le compte rendu par son président, arrête qu'il sera établi au procès-verbal que copie en sera adressée au Comité d'Instruction publique de la Convention nationale, avec des observations sur l'influence q}xe pourraient avQir sur l'existence morale des enfants des prénoms qui les rappelleraient aux vertus. » i. Jules Sauzay, Histoire de la perséùutimi révolution* mire dans ie Datibs. II, 553-4 •
à la patrie (du 23 nivôse au 30 pluviôse an II ; fin 93, commencement de 94). Et quel âge avaient ces enfants ? De cinq à dix ans. Le document donne leurs noms, leur âge, leurs maîtres (1).
A Privas, en pluviôse an II (janvier 1794), trente-cinq jeunes sans-culottes se rassemblent et envoient l'un d'eux à la municipalité pour demander la permission de se réunir en société populaire. Le maire consent ; on crie : vive la République! Le jeune club se tiendra dans la tribune des ci-devant Pénitents, à la ci-devant église pa^ roissiale, les jours où la grande société ne tiendra . passes séances. On y va de ce pas. Constitution du bureau. Le trésorier perçoit de chacun un assignat de cinqsols pour les frais de la société. Après un discours du président sur la politique extérieure et d'autres discours < qui ont été claqués de» mains et qu'on renvoie aux archives, » « il ar— ^ rive la municipalité. On l'a fait asseoir. » Disd&un^ du maire ; nouveaux applaudissements. Plusieurss^ jeunes citoyens se font inscrire ; mais on fait un^ scrutin puratoire. Puis, la fougue de l'âge et lei^ habitudes l'emportant sur la gravité parlemen-taire, voilà qu*un jeune sans-culotte fait du ta^ page. < Le censeur lui a été dire de se taire ; le^