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RAPPORT

DES DBOX VALEURS

L'énorme production de l'or de 1831-1870 aurait dû provoquer une forte baisse. Il n'en a rien été. Ainsi, de 18S1 à 1860, d'après les tables de M. Sœtbeer, le rapport des deux valeurs a

été de 15,86, c'est-à-dire qu'avec un gramme d'or on pouvait acheter d5 grammes 86 centièmes d'argent. Nous voyons que, par conséquent, la valeur de l'argent, même au moment de cette grande production de l'or, était inférieure à la valeur constatée après la Révolution, en l'an III et en Fan XI, puisque le gramme d'or ne pouvait acheter alors que IS grammes 1/2 d'argent. De 1861 à 1870, il y a eu une petite baisse: un gramme d'or pouvait acheter IS grammes 48 : la baisse a été deux centièmes au-dessous de la valeur de l'an III et de l'an XI. Cette diminution a été insignifiante : tandis que de, 1871 à 1875,1e rapport est de 15,98. De 1871 à 1883,lavaleur nominale de la production des deux métaux est la môme à 616 millions près : c'est celle de For qui représente les 616 millions d'excédent. Les bimétallistes parlent beaucoup de l'effet qu'aurait produit sur la baisse de l'argent, l'adoption par l'Allemagne de l'étalon unique d'or en 1873. Ils répètent sur tous les Ions: C'est la démonétisation des 600 millions de marcs faite par l'Allemagne en 1873 qui est la cause du grand abaissement de la valeur de l'argent. Or l'excédent de la production de For aurait compensé ce chiffre. De plus, d'après des documents officiels, les 600millions démonétisés- ont été absorbés très rapidement ; en 1880 ils avaient trouvé leur emploi, ils n'existaient plus, et c'est depuis 1880 surtout que s'est produite la grande baisse de l'argent. Cette grande baisse de la valeur de l'argent s'est produite parce que l'argent

est un métal dont personne ne veut plus comme monnaie ; elle s'est produite parce que les bimétallistes eux-mêmes, s'ils vont à une banque pour toucher seulement une somme de mille francs, n'accepteraient pas de se charger de mille francs d'écus de 5 francs qui représentent 5 kilogrammes. J'ai fortement engagé M. Méline, qui est à la tête du bimétallisme , à toucher son indemnité de député en pièces de S francs. Je suis convaincu que, si le trésorier de la Chambre la lui offrait, il refuserait énergiquement. 11 en est de même pour tous les bimétallistes. Nous avons vu, d'après l'histoire du troc, qu'on a commencé par des objets presque sans valeur pour nous, des coquillages, des morceaux d'étoffes, du fer, du cuivre, des métaux de beaucoup de poids et de très peu de valeur; et puis on est passé à l'argent. A Athènes, c'était l'argent qui était l'étalon. Xénophon représente l'argent d'Athènes comme ayant une grande influence dans le monde. 11 dit dans son Traité des Finances :

(( Dans la plupart des autres villes, un marchand est obligé de prendre des marchandises en retour de celles qu'il y apporte, parce que la monnaie dont on y fait usage n'a pas grand crédit au dehors. Chez nous, au contraire, le commerce étranger a l'avantage de trouver une multitude d'objets qui sont partout en demande et, de plus, s'il ne veut pas encombrer son vaisseau de marchandises, il se fait solder en argent comptant qui, de tous les articles commerçables, est le plus sûr et le plus commode. »

Athènes, qui était à la tête de la civilisation économique aussi bien qu'artistique du v® et du iv® siècle avant notre ère, avait pris pour sa monnaie un métal ayant une valeur par lui-môme, très divisible, toujours identique à lui-môme, durable, l'argent; mais Tor a ces qualités, il contient une plus grande valeur sous un plus petit poids : il remplace donc Targent au point de vue monétaire, comme Targent avait remplacé le fer. L'Angleterre a adopté l'étalon d'or en 1816. Nous en arrivons toujours à la même constatation : c'est que rhomme, au fur et à mesure qu'il se perfectionne, cherchant à diminuer son effort, a recours à des instiniments plus commodes.

Les partisans eux-mêmes du bimétallisme, qui voudraient qu'on reprît la frappe illimitée de l'argent, ne dissimulent pas que l'argent n'est plus une monnaie conciliable- avec les besoins actuels.

Il serait difficile de soutenir le contraire, car l'argent est si bien réduit à n'être qu'une monnaie d'appoint que depuis la convention de l'union latine de 1865, nos pièces de 1 franc et de 2 francs sont de la fausse monnaie : ce sont des pièces aux 835 millièmes de fin au lieu d'être aux 900 millièmes de fin. Personne n'y fait attention, parce que ces pièces n'ont un pouvoir libératoire que jusqu'à concurrence de 50 francs. Les bimétallistes vous disent, lorsqu'ils demandent le retour à la frappe illimitée de l'argent: « Mais l'argent restera dans les caisses des banques. Il est bien entendu que de

cet argent, vous n'en encombrerez pas vos poches. Nous ne vous demandons pas d'acheter des sacs pour transporter de l'argent au lieu de transporter de For. Les lingots d'argent resteraient dans les caves des banques, seulement ils pourraient toujours être frappés par la Monnaie ». Comment ne s'aperçoivent-ils pas que cet argument est la condamnation de leur thèse, puisqu'ils proposent de prendre comme monnaie une matière qu'ils reconnaissent eux-mêmes comme hors d'usage?

En vertu des considérations que je viens d'exposer, l'argent n'a pas cessé de baisser de valeur et, actuellement, l'argent, dont le pair à 15 1/2 représente 60— deniers l'once, est tombé jusqu'à 27 deniers. Tous les efforts, les campagnes bimétallistes qui ont eu lieu depuis un an, l'emprunt chinois (le Japon a demandé à être payé en or), toutes les agitations qui se sont produites, la propagande des Silvermende l'Amérique, les interpellations concertées dans les divers parlements, n'ont pas pu faire remonter l'argent au delà de 30 deniers, 30 deniers d/4, 30 deniers 3/4, de sorte que, en réalité, l'argent perd actuellement, relativement à la valeur conventionnelle de 15 1/2, 50 0/0.

On parle souvent de la baisse de For ou de la baisse de l'argent, et on a l'air de supposer que,

relativement à ces métaux, il y a des baisses de toutes les marchandises et de toutes les valeurs ou, au contraire, des augmentations de toutes les valeurs et de toutes les marchandises. Ce n'est pas exact ; c'est là un préjugé. Ainsi le prix du blé peut être parfaitement indépendant de l'abondance de l'or ou de l'abondance de l'argent. Qu'il y ait des gelées tardives, une grande sécheresse, que la récolte manque, il pourra y avoir une très grande abondance d'or, le prix du blé n'en augmentera pas

moins V

La France et l'Angleterre sont les deux pays qui ont absorbé le plus d'or. Si le prix du blé avait donc dépendu de l'abondance de l'or, il aurait dû y augmenter dans des proportions considérables. Pas du tout, il n'a pas cessé de baisser, pour une excellente raison : c'est que l'agriculture a fait des progrès, que Jes moyens de transport en ont fait, et que, par conséquent, on s'est procuré du blé beaucoup plus facilement. Une hausse et une baisse de toutes les valeurs, relativement à une autre valeur unique, sont un non-sens.

On a une tendance à considérer que c'est le prix

(1) J^avais soutenu cette thèse dans la Science Économique (1'® édit., 1881). M. de Fo ville, rémineut directeur de la Monnaie,

de la production des métaux précieux qui fixe leur valeur. Non, ce n'est pas du tout le prix de la production des métaux précieux, ce n'est pas* Tabondance des métaux précieux qui fixe leur valeur, pas plus que celle de n'importe quelle marchandise : c'est leur consommation qui fixe leur valeur. Si un métal précieux n'est pas demandé, il baisse de valeur : c'est ce qui arrive pour l'argent; si, au contraire, un métal précieux est demandé, il augmente de valeur ou il conserve sa valeur.

Relativement à la question du bimétallisme, je me bornerai à appeler l'attention sur ce préjugé* que nous trouvons dans toutes les excursions que nous faisons dans le domaine économique : c'est le vieux préjugé que la loi, la loi positive, la loi provenant de la volonté ou d'un autocrate ou d'une majorité, peut changer la nature des choses. A l'égard de deux valeurs variables, de deux marchandises qui sont l'or et l'argent, des gens affirment qu'il suflît de deux lignes écrites dans le Bulletin des lois, dans un Code, pour qu'immédiatement ce rapport variable devienne un rapport

vient de la démontrer aussi lui dans VÉconomisle français, ,25 avril, 2, 9 mai 1896.

fixe. Voilà l'hypothèse sur laquelle est établi le système du bimétallisme.

Enfin il y a un autre préjugé : que la loi peut fixer la valeur des marchandises et que ce ne sont pas les marchandises qui fixent la valeur des lingots certifiés, qu'on appelle de la monnaie.

C'est sur ces deux préjugés que reposent toutes les aberrations monétaires : ils sont extrêmement tenaces, puisque nous les voyons servir de plateforme à des campagnes comme celles du bimétallisme, plus de quatre siècles après Nicole Oresme. Si cette agitation pouvait réussir, nous arriverions au bon temps des assignats de la Convention et du Directoire. On avait frappé des morceaux de papier, on avait inscrit des chiffres sur ces morceaux de papier, et le législateur s'était imaginé qu'en y inscrivants francs, 10 francs, 20 francs, SO francs, 1 ,000 francs, il leur donnerait une valeur de 1,000 francs, de 50 francs, de 20 francs. En l'an III, le sac de farine revient à 13,000 livres. Le louis d'or successivement vaut 71,74, 120, 220, 577,893, 1,200 francs; en pluviôse an IV, il est à 5,300 francs en papier; Guy-Vernon proposa d'émettre 3 milliards d'assignats au pair : ceux qui les refuseraient (( seraient punis comme traîtres à la patrie ». Dubois-Crancé demandait que le commerce de l'or et de Targcnt fût interdit. Le gouvernement avait été obligé de fournir à la consommation du pain.

Je ne cite ici que l'expérience des assignats.

Elle suffit pour prouver qu'il n'appartient pas au législateur de donner une valeur factice à un morceau de papier. Mais il ne lui appartient pas davantage de donner une valeur factice à un morceau de métal, que ce morceau de métal soit du billon ou qu'il soit de l'argent. Si un gouvernement donnait à l'argent le pouvoir libératoire indéfini réclamé par les bimétallistes, il frapperait tout simplement des assignats d'argent; en vertu de la loi de Nicole Oresme et de Gresham, il perdrait sa monnaie d'or et la remplacerait par des assignats d'argent.

Est-ce une hypothèse de l'avenir ? Mais l'expérience a été tentée aux Etats-Unis. Il y a eu le Blank-bill, qui, en 1878, a essayé de relever la valeur de l'argent. On ne l'a pas trouvé suffisant. Il y a trois ans, il y a eu le Sherman-act qui a forcé le Trésor à acheter pour 200 millions de dollars d'argent par an ; à la place on donnait des greenbacks. Qu'est-il arrivé? L'or a émigré des Etats- Unis et le Trésor a été péniblement obligé de racheter de l'or pour se libérer.

Cette expérience récente prouve combien est illusoire tout essai de donner une valeur factice soit à du papier, soit à un métal.

La campagne bimétalliste ne devait pas nous effrayer en France. Oh! ce n'est pas parce que l'opinion, en France, n'est pas capable d'être entraînée par cette campagne. Chose merveilleuse, ce sont les Congres des Agriculteurs du mois de

février 1893 qui ont fondé la ligue bimétalliste. On leur a dit que, si on faisait venir de l'argent en France, si on rouvrait la Monnaie à la libre frappe de l'argent, immédiatement ils verraient leur blé, leur bétail doubler de prix et qu'ils vendraient tout cher et achèteraient tout bon marché. Naturellement, ils l'ont cru, ils se sont payés de ces illusions, sans examiner la réalité des faits, et, par conséquent, s'il n'y avait que notre Parlement pour décider qu'on reprendra la libre frappe de l'argent, nous aurions de grandes chances de courir à ce désastre. Mais on veut bien reconnaître que nous ne pouvons pas nous livrer à cette aventure tout seuls, qu'il faut que l'Allemagne consente à renoncer à l'étalon d'or adopté en 1873, que l'Angleterre veuille bien renoncer à l'étalon d'or qu'elle a adopté en 1816, et enfin que le Président des Etats-Unis, M. Cleveland, qui a supporté le poids de la crise du Sherman-act, veuille bien consentir à augmenter les difficultés de la crise monétaire. Je dois dire qu'aux Etats-Unis, au Texas, dans une assemblée électorale qui a eu lieu il y a quelque temps, les silvermen eux-mêmes ont demandé qu'on ne mît pas dans le programme la reprise de la frappe de l'argent ; ils ont considéré que c'était une plate-forme usée pour les Etats- Unis. Les bimétallistes déclaraient sur tous les tons que, lorsqu'il y aurait, en Angleterre, un ministère conservateur, si M. Balfour revenait au pouvoir, le ministère serait bimétalliste. M. Bal-

106 l'économie de L*JEFFORT

four est devenu premier lord de la trésorerie, on Ta interrogé à la Chambre des communes et il s'est empressé de répondre que, comme homme, il était bimétalliste, mais que, comme lord de la trésorerie, il ne l'était pas.

Le 26 février 1895, sir William Harcourt avait été interrogé à la Chambre des communes et il avait répondu également que, si les autres pays voulaient reprendre la libre frappe de l'argent, l'Angleterre considérerait quelles seraient les conséquences qui en résulteraient pour elle, mais que, quant au Gouvernement anglais, il n'en prendrait pas l'initiative. Cependant, comme les bimétallistes français faisaient grand tapage de la ligue bimétalliste anglaise, qui est surtout composée d'agrariens, je m'adressai à un homme qui mérite toute confiance: c'est M. A.-J. Wilson, le directeur de VInvestor's Review. Je lui demandai de m'écrire une lettre confidentielle dans laquelle il me dirait très exactement quelle était la situation du bimétallisme en Angleterre. Il me répondit aussitôt par une lettre très détaillée : « La question est bien simple : nous sommes les plus grands créanciers du monde, et, si nous adoptions actuellement la frappe illimitée de l'argent, nous jetterions 50 ou 60 0/0 de nos créances dans l'Océan. Nous n'avons pas la moindre tentation de faire cette opération, et jamais aucun homme d'Etat anglais n'osera essayer de la faire. » Après avoir reçu cette lettre, qui n'était pas écrite pour la galerie, je lui demandai

Tautorisation de la publier. Je la publiai et j'ajournai M. Méline à un an. Il n'a pas réussi, jusqu'à présent, à obtenir l'adhésion des gouvernements étrangers au bimétallisme ^

Voici, en deux mots, la conclusion que nous pouvons tirer des détails que je viens de donner:

1° La valeur relative des métaux en lingots fixe la valeur de la monnaie : et ce n'est pas la valeur légale de la monnaie qui fixe la valeur des métaux en lingots ;

2° Le législateur ne peut établir un rapport fixe entre deux valeurs variables. S'il pouvait donner une valeur d'autorité à un métal, il pourrait la donner à tous les objets, le papier compris, et l'expérience universelle a prouvé son impuissance à cet égard.

vm.

L'humanité, pour alléger et garantir ses moyens d'échange, a eu recours non seulement à la monnaie, mais aussi à la banque. Je dois dire que, sous le nom de banque, on désigne des opérations très diverses. Tout d'abord, la banque était destinée à garantir la bonne monnaie. J'ai indiqué com-

1. La déclaration de sir M. Ilicks Beach, chancelier de TÉchiquier, a été, le H mars 1896, d'une netteté telle que les bimétallistcs ont été obligés d'avouer leur déroute définitive.

i08 l'économie de l'effort

bien la monnaie était variable ; de tous les côtés, il y avait des seigneurs qui frappaient de la monnaie; le droit de monnayage était dispersé, on rognait la. monnaie partout, et alors, surtout dans de petits pays, dans des villes commerçantes comme Hambourg, comme Amsterdam, comme Gênes, dans de petites républiques faisant grand commerce, la bonne monnaie était extrêmement difficile à se procurer, au point qu'à Amsterdam, la valeur des monnaies ayant cours était réduite de 9 0/0. Adam Smith a admirablement décrit les fonctions des banques au xvn® siècle.

Dès qu'une bonne pièce paraissait, elle était fondue et exportée ; il en résultait que, la bonne monnaie manquant pour payer les lettres de change, celles-ci avaient une valeur variable, fort nuisible pour les intérêts du commerce. Pour remédier à ces inconvénients, on établit une banque à Amsterdam, en 1609, avec la garantie de la ville. Cette banque recevait les monnaies étrangères et les monnaies usées et légères du pays, pour leur valeur intrinsèque en argent type du pays, déduction faite d'un tant pour cent extrêmement faible pour les dépenses de monnayage et les autres dépenses de manipulation. La banque ouvrait alors un crédit sur ses livres pour ce qui restait après celte déduction. Ce crédit s'appelait « monnaie de banque » et, comme il représentait exactement de l'argent tel qu'il sortait de l'Hôtel de la Monnaie, il avait toujours exactement la même valeur, et avait plus

de valeur intrinsèque que la monnaie courante du pays.

Vous voyez, par conséquent, que la banque a tout d'abord été un instrument de sécurité garantissant que le paiement aurait lieu pour la valeur mentionnée.

Puis la banque a eu à faire d'autres opérations. La banque a été un véhicule de valeurs. Voiturer des monnaies lourdes comme l'argent, c'est une grosse affaire. Ainsi on vient d'emporter à Marseille 4 millions en piastres d'argent destinés au Tonkin; il n'a pas fallu moins de quatre wagons. Jugez par là combien un transport d'argent était difficile autrefois. On suppléa au transport de la monnaie par la lettre de change. La lettre de change est évidemment très ancienne. La lettre de change s'est perfectionnée au moyen âge, soit avec les Lombards, soit avec les Juifs. Les Juifs avaient de bons motifs pour essayer de dissimuler et de transporter facilement leurs valeurs. Toujours sous la menace de confiscation et de spoliation, ils s'ingénièrent pour trouver le véhicule le plus facile, le plus rapide et le plus discret des valeurs. Ils ont rendu un très grand service au commerce en développant l'usage de la lettre de change. La lettre de change a servi à transporter des valeurs de place en place : les banques ont été des institutions qui se sont chargées de faire des virements entre les dettes d'une place et les créances d'une autre place sur cette même place.

l'kgonomie de l'effoet. 10

llOf L ECONOMIE DE LEFFORT

Le mot de crédit qui vient de credere: croire, s'applique à beaucoup de choses diverses.

. La lettre de change est une opération de crédit. La garde des métaux précieux ou des valeurs est également une opération de crédit. Mais je vais envisager le crédit sous une autre forme.

Dans le chapitre III, lorsque j'ai parlé du rôle des capitaux, je me suis surtout attaché à démontrer que le rôle du capital dans la production était une avance. L'ingéniosité du crédit a été d'augmenter encore cette avance du capital. — Le crédit augmente-t-il les capitaux existants? — Oui, dans une certaine mesure, il peut les augmenter, car, quelquefois, il n'est pas nécessaii^e de mettre en avant des capitaux pour faire telle ou telle opération : il suffit souvent d'une simple caution, d'une garantie, et c'est sur la foi de cette caution et de cette garantie que peut être engagée telle ou telle entreprise.

- Mais surtout le crédit augmente le pouvoir productif des capitaux.

Un marchand achète aujourd'hui à terme des marchandises pour les revendre demain. Il fait une série d'opérations en avance sur le temps. Le crédit est une opération qui consiste à gagner sur le temps, comme le transport consiste à gagner sur l'espace. Macleod a donné cette formule: « Le taux du profit est en raison directe de la différence de la valeur du produit au-dessus du coût, et en raison inverse du temps dans lequel il est obtenu. »

LES INSTRUMENTS D*ÉCHANGE tîl

Le grand rôle du crédit c'est d'abréger le temps, exactement comme les moyens de transport ont pour but d'abréger la dislance.

Les grandes maisons de nouveautés se sont fondées avec des capitaux relativement minimes : elles vendent au comptant, elles achètent à terme, ou plutôt elles achetaient à terme. Par cette vente au comptant et cet achat à terme et par la différence résultant de cette vente au comptant et de cet achat à terme, elles ont pu faire des opérations colossales qu'elles n'auraient pas pu faire avec leurs capitaux. M. Bagehot, dans « Lombard street », a expliqué très bien le rôle du crédit, au point de vue du développement des affaires. Il disait : « Il a surgi, dans toutes les parties de l'Angleterre, une foule de petits commerçants qui escomptent des quantités considérables de papier, et qui, au moyen de ce capital emprunté, circonviennent et terrassent le vieux capitaliste, en admettant même qu'ils ne parviennent à le chasser. Le nouveau commerçant a évidemment d'immenses avantages pour soutenir la lutte. Admettons qu'un négociant ait un capital à lui, capital de 1 ,230,000 francs : pourque ce capital lui rapporte 10 0/0, il lui faudrait faire 123,000 francs de bénéfices annuels, et il doit vendre ses marchandises en conséquence ; si un autre marchand, au contraire, n'a que 250,000 francs à lui, et qu'au moyen de l'escompte il emprunte un million, il se trouve à la tête d'un capital semblable de 1 ,250,000 francs et peut vendre à beaucoup meilleur

marché. S'il a emprunté au taux de 5 0/0, il devrait, chaque année, payer 50,000 francs d'intérêts : et si, comme le vieux commerçant, il réalise 123,000 francs de profits par an, il lui restera encore, après avoir déduit les intérêts qu'il doit, une somme annuelle de 75,000 francs, c'est-à-dire que son capital de 250,000 francs lui rapportera 30 0/0.

« La certitude de pouvoir se procurer de l'argent en escomptant du papier ou autreinent, et cela à un taux d'intérêt modéré, fait que, dans le commerce moderne, il y a une sorte de prime à travailler avec un capital d'emprunt et une sorte de défaveur constante à se borner uniquement à son propre capital ou à s'appuyer principalement sur lui. »

Toutefois certaines maisons étant arrivées à augmenter leur capital, paient comptant et peuvent obtenir un bénéfice considérable, rien que par l'économie de l'escompte. Ainsi le Bon Marché fait pour 150 millions d'affaires par an ; ses bénéfices sont de 7 millions. Que représentent ces 7 millions? le taux de l'escompte.

On peut dire que le crédit est le capital de r avenir. C'est une anticipation sur le capital.

Macaulây raconte l'embarras qu'un individu du xvn* siècle ayant des économies avait pour les placer. Il dit que le père de Pope, qui était un négociant de la Cité, s'était retiré des affaires avec une très grande fortune, puisqu'elle se montait à 20,000 livres sterling. Il les avait mises dans la cave et, au fur

et à mesure des besoins de la maison, il puisait dans son coffre. Il n'avait trouvé aucune institution qui pût lui présenter assez de garanties pour les placer. La banque est devenue un instrument de placement.

On médit beaucoup des financiers. Le rôle des fir nanciers est de réunir des capitaux qui, autrement, ne sauraient comment s'employer. M. Slanley Jevons, dans son livre sur IsiMonnaiey a fait un graphique extrêmement curieux et intéressant qui représente des capitaux qui dorment à droite ou à gauche, qui ne sauraient comment s'utiliser, et qui viennent, de divers réservoirs, se concentrer et se réunir pour faire de grandes affaires. Il y en a qui sont mauvaises, et il y en a d'autres qui sont bonnes. Pour toutes les grandes opérations, pour tous les grands travaux qui ont transformé la surface du monde depuis cinquante ans, il a fallu réunir et concentrer des capitaux, faire des avances qui ne peuvent être remboursées qu'au bout de longues années.

Quelle est cette opération? Des capitaux auraient dormi dans des bas de laine ; des capitaux n'auraient pas su s'utiliser ou auraient été gaspillés; les financiers les ont appelés, concentrés. Certes il y a eu des échecs, il y a eu des krachs formidables ; mais, il faut voir les grandes œuvres qui ont été accomplies et, à coup sûr, il est impossible de dire qu'elles n'ont pas influé sur les progrès de la civilisation humaine dans la dernière partie du xix® siècle.

Je parlais tout à l'heure de rallégement de la circulation d'un pays et je montrais que Tor ren^plaçait l'argent. On peut dire que la circulation d'uri pays est d'autant plus développée que l'usage des monnaies y est plus restreint relativement au chiffre de ses affaires. En France, par exemple, nous avons à peu près le double de métaux précieux de l'Angleterre.

Si on considère le rôle de la monnaie dans les affaires, on trouve qu'il diminue de plus en plus. Ainsi, M. W. Fowler, un très grand banquier de Londres, qui a fait une étude très remarquable sur la monnaie, M. W. Fowler calcule que 99 0/0 des affaires qui se font en Angleterre ne se font qu'avec des instruments de crédit. Sur l'ensemble du commerce extérieur de l'Angleterre et de la France, on à calculé que les métaux précieux ne jouent pas un rôle dépassant 3 0/0.

Aussi, à tout instant, quand vous voyez que la balance du commerce n'est pas à notre avantage (et elle ne l'est jamais parce que nous sommes un peuple riche), les protectionnistes supposent immédiatement que nous payons les échanges avec des métaux précieux. Cependant il y a un fait qui est bien frappant; c'est que, si un peuple payait des échanges avec des métaux précieux, il y a très longtemps que l'Angleterre, qui a importé, depuis 1854, quelque chose comme 130 milliards de francs de plus qu'elle n'a exporté, devrait être complètement ruinée. La France aussi, qui a importé beau-

LES INSTRUMENTS d'ÊCHÀNGE 115

coup plus qu'elle n'a exporté, devrait être complètement ruinée. Il n'en est rien. Le rôle des métaux précieux, je Tai dit, est insignifiant. Dans une enquête faite aux États-Unis, le 30 juin 1881, auprès de 2,106 banques, 1,966 ont répondu; et, d'après ces banques, voici le rôle que jouent les divers instruments d'échange dans le règlement des affaires. L'or y entre pour 0,6S 0/0 ; l'argent pour 0,16 0/0 ; les billets pour 4,06 et puis les chèques, les traites et les virements y entrent pour 95,13 0/0, et encore cette proportion de l'or, 0,65 0/0, n'existe que parce que ce sont les Etats de l'Ouest qui sont obligés d'y avoir recours, les moyens de crédit y étant moins perfectionnés que dans les Etats de l'Est. D'après une enquête faite aux Etats-Unis en 1890, sur un total de près de 6 millions de dollars de paiements faits dans le commerce de détail (épiciers, bouchers, drapiers, etc.), on trouve que 58,9 0/0 furent réglés par chèques ou par ordres sur les commerçants et que 4 J ,1 0/0 furent réglés en monnaie. En un mot, nous voyons, lorsque nous examinons le développement des instruments de crédit, toujours se vérifier la même loi : Thomme cherche à obtenir le maximun d'effet utile avec le minimum d'effort. Plus il va, plus il allège ses moyens de circulation, plus il simplifie ses moyens d'échange, plus, en même temps, il leur donne de sécurité. Nous avons commencé par la grossière monnaie de plomb ou de fer, et nous en arrivons à régler des comptes qui s'élèvent à des milliards avec deux chiffres sur le

papier. Le compte rendu de la Banque de France pour 1895 établit que les opérations de virements de compte à compte, faites gratuitement, atteignent, à Paris, le chiffre de 51 milliards 611 millions. Comme chaque payement représente un payement et une recette, c'est un mouvement de fonds de 103 milliards 222 millions, effectué sans déplacement de billets ou d'espèces. C'est le rôle du clearing house. En 1895, le clearing house de Londres a fait des opérations se montant à 7,592,886,000 1. st. (près de 200 milliards de francs*).

Je ne veux ajouter qu'un mot relativement à (# qu'on appelle improprement « l'intérêt de l'argent ». Il y a cinquante ans, Proudhon écrivait: « Ma pierre philosophale, c'est la gratuité du crédit ; si je me trompe là-dessus, le socialisme est un vain rêve. »

La gratuité du crédit, elle se fait peu à peu d'une manière relative. Au moment où Proudhon écrivait, un intérêt de 5 0/0 était considéré comme modéré; maintenant nous tombons de

1. Voir pour plus de détails la communication de M. Pierre des Essars, à la Société de statistique, journal de la Société, mai 1896.

beaucoup au-dessous. Le taux moyen de Tescompte a été en 189S de 2 0/0 en Angleterre, 2,i0 en France ; le crédit arrive à une gratuité relative sans mesures révolutionnaires, qui n'auraient pas manqué de produire TefFet contraire. Quant à supprimer le taux de l'intérêt, le prix du crédit, c'est là une pure chimère.

Le taux de l'intérêt se compose de trois éléments : d'abord, si vous venez me demander de vous confier de la monnaie ou des valeurs, il est tout à fait naturel qu'en échange du service que je vous rends, je prélève quelque chose. Cet argent que je vous confie, je pourrais le garder disponible pour en faire tel ou tel usage.* Par exemple, à la Banque de France, il y a beaucoup de capitaux placés là sans intérêt parce que leurs propriétaires veulent 4 les avoir toujours à leur disposition. Si, par conséquent, je vous les confie à terme, parce que vous en avez besoin, je me prive, par cela même, de l'usage que je voulais ou que je pourrais faire de ces capitaux ; si je trouvais une bonne occasion pour acheter ou un objet d'art, ou une fantaisie, ou un terrain, ou une chose utile, ou une chose inutile, je n'aurais pas ce capital. Par conséquent, je ne vous le prête pas, si vous ne me donnez une compensation. C'est en vain que la Sorborine défendit le prêt â intérêt: si elle put intimider des prêteurs, elle ne supprima pas les emprunteurs.

Puis le taux de l'intérêt représente le prix du temps. Vous me demandez aujourd'hui une avance,

parce que vous voulez utiliser ces capitaux pour tel où tel objet ; vous rémunérez cette avance.

Enfin il y a l'assurance du risque qui est comprise dans le taux de l'intérêt. Plus la sécurité augmente, plus le taux a une tendance abaisser. Dans les pays où la sécurité est précaire, le taux de l'intérêt est toujours beaucoup plus élevé que dans les pays où le créancier est à peu près sûr de se faire payer.

On entend même des personnes en gémir. Il est certain que la baisse du taux de l'intérêt n'est pas favorable aux créanciers, aux prêteurs sur hypothèques, aux rentiers sur l'Etat ou les villes, dont les conversions réduisent les intérêts. Mais, sur une population de 38 millions, il n'y en a qu'un million qui vivent exclusivement de leurs revenus, y compris les vieillards retraités. Il est certain que la baisse du taux n'est pas une prime à ceux dont l'idéal est de vivre de leurs rentes. Mais c'est une prime à tous ceux qui ont besoin de commandites industrielles ; c'est une prime à tous ceux qui ont recours à l'escompte ; c'est une prime qui permet, pour une opération, de payer des salaires plus élevés et de vendre les produits à meilleur marché ; et la baisse du taux de l'intérêt ne cessera pas s'il n'y a pas de gaspillages de capitaux en quelque gigantesque catastrophe, comme une guerre européenne. Quel est le prêteur, quel est le rentier qui oserait lever la main et dire : — Je l'appelle pour élever le taux de l'intérêt?

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