‹ L'économie de l'effortChapitre 16 sur 31 · LEUR VALEUR RELATIVE · texte numérisé non relu

LEUR VALEUR RELATIVE

L Les capitaux fixes et les capitaux circulants. — Définition d*Adam Smitii. — IL La vraie définition. — Le capital fixe est V instrument de travail. — Le capital circulant est la matière première et le produit. — '• Énumération des capitaux fixes et des capitaux circulants. — La table, le morceau de sucre. — La monnaie. — III. Conséquences. — L'outil. — Économie de l'effort. — L'Iiomme, le cheval, le cheval-vapeur. — L'effet produit. — Veffort est productif d'utilité en raison de la puissance de l'outil. — L'outilf une fois produit^ peut être reproduit indéfiniment et serty lui-même^ soit directement^ soit indirectement, à sa reproduction. — La consommation des capitaux circulants est en raison inverse de la puissance de Voutil. — Les machines à vapeur. — La verrerie. — Le progrès économique consiste à obtenir le rapport inverse maximum entre la consommation des capitaux circulants et le rendement des capitaux fixes. — IV. Les capitaux circulants ont une tendance constante à se convertir en capitaux fixes. — V. Quea^ tion de J.-B. Say. — Le défi de Proudhon. — H. Passy. — Baàtiat. — On estime la richesse d'après la valeur. — Le capital fixe. — L'effort est productif d'utilité en raison de la puissance de l'outil. — Donc les capitaux circulants sont produits avec un moindre effort. — Par conséquent, à plus bas prix. — La valeur des capitaux circulants est en raison inverse de la puissance des capitaux fixes. — La conspiration universelle. — Le progrès économique consiste dans la diminution du prix des unités des capitaux circulants et dans l'augmentation de leur valeur glo^ hale,^ — La richesse d'une nation est en raison directe de lu valeur de ses capitaux fixes et en raison inverse de la valeur des unités de ses capitaux circulants. — VI. Objections. — Ce n'est pas le désir. de

consommer qui fait défaut, c'est le pouvoir de consommer. — La théprie des débouchés. — Les organisateurs de la surproduction. — VIL Conclusion. — VIII. L'homme, au point de vue économique, est un capital fixe. — La valeur de l'homme augmente avec la puissance de Voufil. — Diligences et chemins de fer. — Le métier d'Arkwright et les ouvriers du coton. — Explication de J.-B. Say. — La valeur de Vhomme est en raison de Vatondanee des capitaux circulants. — Causes de Telévation des salaires. — Conclusion.

Quelle différence y a-t-il entre les capitaux fixes et les capitaux circulants ?

Smith avait donné les définitions suivantes de ces deux sortes de capitaux; il avait dit :

«Le capital fixe, dont le caractère distinctif est de rapporter un revenu ou profit sans changer de maître, consiste principalement dans les quatre articles suivants. »

Je m'arrête immédiatement à ces mots : « Sans changer de maître», parce que le caractère que je vais donner au capital fixe est indépendant de cette formule : « Sans changer de maître. »

Et puis, il avait compris, parmi les capitaux fixes, toutes les machines utiles et instruments d'industrie qui facilitent et abrègent le travail.

« 2° Tous les bâtiments destinés à un objet utile, et qui sont des moyens de revenu, non seulement pour le propriétaire qui en tire un loyer en les

louant, mais même pour la personne quiles occupe et qui en paye le loyer, tels que les boutiques, les magasins, les ateliers, les bâtiments d'une ferme, avec toutes leurs dépendances nécessaires, étables,

granges, etc Ces bâtiments sont fort différents

des maisons purement d'habitation. »

Nous allons voir tout à l'heure qu'il n'y a pas de raison de faire cette distinction.

Ce sont des espèces d'instruments d'industrie.

Ici, nous rentrons dans la définition que j'en donne.

« 3** Les améliorations des terres... »

Mais nous voyons qu'il ne compte pas la terre dans les capitaux fixes.

« Tout ce qu'on a dépensé d'une manière profitable à les défricher, dessécher, enclore, marner, fumer et mettre dans l'état le plus propre à la culture et au labourage. Une ferme améliorée peut, avec grande raison, être considérée sous le même point de vue que ces machines utiles qui facilitent et abrègent le travail.

« 4® Les talents utiles acquis par les habitants ou membres de la Société. L'acquisition de ces talents coûte toujours une dépense réelle produite par l'entretien de celui qui les acquiert, pendant le temps de son éducation, de son apprentissage ou de ses études, et cette dépense est un capital fixé et réalisé dans sa personne ».

Ce quatrième paragraphe entre dans la définition que je vais donner du capital fixe.

L*KCOSOMIB DE L*BFFORT. 11

Puis, par une espèce de symétrie, il déclare que le capital circulant est aussi composé de quatre parties :

j° Vargent(rargent est pris ici comme monnaie);

2° Le fouds de vivres qui est dans la possession des bouchers, nourrisseurs de bestiaux, fermiers, marchands de blé, brasseurs, etc., et de la vente desquels ils espèrent tirer un profit ;

3° Le fonds de matières, ou encore tout à fait brutes, ou déjà plus ou moi^s manufacturées, destinées à Thabillement, à l'ameublement et à la bâtisse, qui ne sont séparées sous aucune de ces trois formes, mais qui sont encore dans les mains des producteurs, des manufacturiers, des merciers, des drapiers, etc.;

4** Enfin, l'ouvrage fait et parfait, mais qui est encore dans les mains du marchand ou du manufacturier et qui n'est pas encore débité ou distribué à celui qui doit en User ou le consommer

« Ainsi le capital circulant se compose des vivres, des matières et de l'ouvrage fait de toute espèce, tant qu'ils sont.dans les mains de leurs marchands respectifs, et enfin de l'argent qui est nécessaire pour la circulation de ces choses et pour leur distribution dans les mains de ceux qui doivent, en définitive, s'en servir ou les consommer.

« De ces quatre articles, ily enatrois: les vivres, les matières et l'ouvrage fait, qui sont régulièrement, soit dans le cours de l'année, soit dans une période plus longue ou plus courte, retirés par le

capital circulant, pour être placés ou bu capital fixe, ou en fonds de consommation. »

Je dois dire que les autres économistes, Jean- Baptiste Say, Stuart Mill, Mac-CuUoch, Molinari, Courcelle-Seneuil, Stanley- Je vons, se bornent à de simples commentaires sur cette distinction établie par Adam Smith. M. Courcelle-Seneuil même finit par dire : « Cette distinction, contestable en théorie, est souvent diflBcile à reconnaître en pratique. »

Je ne suis pas du tout de cet avis. M. Menier et moi nous avons donné une formule des capitaux fixes et .des capitaux circulants que j'ai la satisfaction de voir répéter couramment aujourd'hui dans les ouvrages d'Économie politique et que je considère feomme indispensable à toute étude économique. J'espère que je vais prouvei^ qu'elle donne la solution dé certains problèmes économiques, solution qui n'avait pas été trouvée jusqu'au moment où elle a été établie.

Examinons les faits les plus simples. Devant moi, voici une table ; cette table ne me rend de services qu'à la condition de rester table.

Voici un morceau de sucre, ce morceau de sucre ne me rendra d'utilité, qu'à la condition que je

puisse le consommer; et, par conséquent, tandis que nous avons la table qui ne me rend de service, qui n'a d'utilité pour moi qu'à la condition de rester table, ce morceau de sucre ne peut avoir d'utilité pour moi qu'à la condition de perdre son caractère de sucre et d'être assimilé par moi.

La maison, qui nous abrite, ne peut me rendre les services qu'elle est destinée à me rendre qu'à la condition de rester maison et de garder son identité.

Une machine à vapeur, une locomotive, par exemple, ne peut me rendre de service qu'à la condition de conserver ses organes, de développer la puissance qu'elle est appelée à développer, de garder, en un mot, son identité.

Là houille, au contraire, que je jette dans le foyer de cette machine, ne peut me rendre de service qu'à la condition de se transformer en^chaleur, et, en se transformant en chaleur, de transformer l'eau, que j'ai introduite dans la chaudière, en vapeur. Par conséquent, nous voyons, au point de vue de la machine à vapeur, deux choses extrêmement simples: d'un côté, la machine à vapeur qui ne peut rendre de services qu'à la condition de rester identique à elle-même, et, d'un autre côté, deux matières premières, la houille et l'eau, qui ne peuvent rendre de services qu'à la condition de perdre leur identité.

Voici des matières premières : du coton en laine qui arrive ; il est mis en contact avec une broche^

cette broche ne peut me rendre de services qu'à la condition de rester broche ; ce coton en laine ne peut me rendre de services, à moi filateur, qu'à la condition de devenir du fil de coton. Le voilà devenu fil de coton, mais je ne produis pas des milliers et des milliers de kilomètres de fils de coton pour mon usage personnel ; ce sont des marchandises. Ces fils de coton, que j'ai produits, ne peuvent me rendre de service qu'à la condition de perdre leur identité par rapport à moi, de disparaître relativement à moi et de se transformer en valeurs, en monnaie.

De même, pour le producteur ou le marchand, toutes marchandises. Quant aux animaux domestiques, je vais, par une comparaison, vous faire comprendre immédiatement la distinction. Voici un coq: ce coq ne peut me rendre de services, au milieu de ses poules, qu'à la condition de rester coq.

Voici un chapon : ce chapon ne peut me rendre de services qu'à la condition de disparaître, un jour ou l'autre, soit à la broche, soit sur le marché.

Le coq est un capital fixe et le chapon est un capital circulant.

De même pour un bœuf: un bœuf de travail est un capital fixe; un bœuf destiné à la boucherie est un capital circulant.

En un mol, le capital fixe est toute utilité dont le produit ne change pas l'identité ; ou, autrement, le capital fixe produit de rutilité sans se transfor-

mer; ou encore, pour réduire cette formule d'une manière plus simple, on peut dire que le capital fixe c'est l'outil, c'est l'instrument de travail y tandis que le capital circulant est toute utilité dont lé produit change l'identité, soit en le transformant complètement, — comme le morceau de suôre devenu un aliment, — soit en faisant de ce produit une marchandise qui, relativement à moi, producteur ou commerçant, ne peut me rendre d'utilité qu'à la condition de se transformer en monnaie. En un mot, le capital circulant ne peut produire de l'utilité qu'en se transformant, et on peut dire que le capital circulant, c'est la matière première et le produit.

D'après ces considérations, voici la liste des utilités qui composent le capital fixe et le capital circulant : le capital fixé, c'est le sol qui ne peut nous donner de produits qu'à la condition de rester sol. Si vous me dites: Mais vous allez cultiver ce champ, vous allez épuiser les phosphates qui se trouvent dans ce champ, et, par conséquent, vous allez être obligé d'y mettre des amendements et de l'engrais, je répondrai: Oui, mais ce que je fais, c'est pour conserver l'identité à ce champ, ou pour l'améliorer, mais le caractère du capital fixe se trouve parfaitement déterminé dans les conditions que je viens d'indiquer.

Les mines. On pourrait discuter davantage sur les mines, parce qu'il est évident que tout morceau de houille que vous arrachez à une mme

CAPITAUX FIXES Et CAPITAUX CIRCULANTS 127

détruit la mine ; mais, d*un autre côté, il faut considérer que les mines se composent d'un outillage considérable et qu'une mine ne peut exister que par cet outillage. Il y a un amortissement de la mine, qui se mange peu à peu, qui se détruit peu à peu, mais cependant on peut la considérer comme un capital fixe.

Les constructions, les machines, les outillages de tout genre, les voitures, les navires, qui ne sont qu'une des formes de l'outillage, les ustensiles de ménage, les meubles, les objets d'art, les animaux servant à l'exploitation.

Je viens d'établir la distinction entre les animaux servant à l'exploitation et les animaux servant à l'alimentation ou qui sont destinés uniquement à la vente.

Au contraire, sont capitaux circulants, les matières premières, les marchandises destinées au commerce, et j'ajoute la monnaie.

La monnaie, par elle-même, ne rend aucune espèce de service. Harpagon peut enfermer des louis dans sa cassette, ils peuvent lui donner beaucoup d'inquiétude ; il peut môme éprouver parfois un certain plaisir à les contempler; mais enfin ils ne lui rendent pas de service économique. La monnaie ne rend de service que lorsque vous la convertissez en un objet ou en un service. La monnaie est un capital circulant, car c'est le grand instrument de circulation. Par rapport à son possesseur, la monnaie ne rend de service, au point de vue

économique, qu'à la condition de perdre son identité.

Lorsqu'on parle, par exemple, du « taux de l'argent », ce n'est, en réalité, jamais de la monnaie que vous prêtez ; c'est une valeur. Si vous la prêtez, sous forme de monnaie, immédiatement l'emprunteur n'a qu'une seule préoccupation : c'est de faire perdre l'identité à la monnaie, soit pour la convertir en objets utiles, soit pour la convertir en fantaisies.

Donc, je vous prie de bien retenir cette distinction: sont capitaux fixes, tous les outils, tous les capitaux qui produisent de rutilité sans se trans-former;

Sont capitaux circulants, les matières premières qui ne produisent de l'utilité qu'à la condition de perdre leur identité; et enfin les marchandises destinées au commerce, parce que ces marchandises ne produisent d'utilité au marchand qu'à la condition de perdre leur identité.

Je parlais tout à l'heiu^e de la table qui est devant moi. Cette table, à celui qui Ta achetée pour son usage, ne peut produire de l'utilité qu'à la condition de rester table. Mais elle n'a produit de l'ulilité à l'ébéniste qui Ta fabriquée, qu'à la condition de se transformer en monnaie. Enfin la monnaie, capital circulant par essence, ne peut rendre de service économique qu'à la condition de perdre son identité relativement à son possesseur.

J'ai dit que révolution économique de rhomme se résumait en un mol : c'est l'économie de Teffort. Et qu'est-ce que l'outil? C'est l'économie de l'effort humain. L'homme ne perfectionne son outillage que dans le but de diminuer son effort. Je vais donner quelques indications que tout le monde connaît, mais enfin qui feront saisir d'une manière concrète cette définition abstraite.

La force d'un cheval, calculée d'après les expériences faites pour déterminer la force d'un chevalvapeur, équivaut à celle de sept hommes, et la force d'un cheval-vapeur, dans la pratique courante, est évaluée à celle de trois chevaux de trait, soit de 21 hommes. En France, sur 2,850,000 chevaux, il y a à peu près 2,200,000 chevaux de travail. Leur puissance équivaut donc à celle de 15,400,000 hommes. Lorsque quatre chevaux traînent une charrue, ces quatre chevaux font l'ouvrage que feraient 28 hommes. Pendant qu'ils tracent un sillon, ces 28 hommes peuvent ou ne rien faire, ou employer leur activité d'une autre manière. Ces quatre chevaux économisent l'effort de 28 hommes. Au point de vue des chevaux-vapeur, nous avons un chiffre brut ; nous avons à peu près en ce moment-ci, 6 millions de chevaux-va-

peur, qui représentent, par conséquent, la force musculaire de 426 millions d'hommes. Pendant que ces 6 millions de chevaux-vapeur travaillent, ils représentent la force de 126 millions d'hommes, qui n'existent pas. Au bout de leur journée de travail, ils ont produit un effet utile équivalant au travail de 126 millions d'hommes. Ces 6 millions de chevaux- vapeur, équivalant à 126 millions d'hommes, ont rendu des services, services de transport, services d'éclairage, services d'élévation d'eau, services de tout genre, ou bien ont donné des produits pour le plus grand bénéfice de chacun de nous. Nous pouvons donc formuler d'une manière extrêmement simple cette loi : Voutil a pour résultat de réduire V effort à son minimum, et lorsque se produit une invention, nous la considérons comme un progrès, parce qu'elle permet à l'homme de se procurer, avec un moindre efforl, des utilités, d'obtenir tel ou tel service dont il devait se priver ou pour lesquels il était obligé de dépenser des efforts considérables auparavant.

Nous allons voir immédiatement quelle est la conséquence. Si, avec un outil X, l'homme obtient, en un quart d'heure, un effet utile qu'il n'obtiendrait pas autrement en 24 heures, l'usage de l'outil X lui donne la disposition de tout le reste de ce temps. Nous pouvons dire que l'effort est productif d'utilité en raison de la puissance de F outil.

Mais, ici, intervient un nouveau facteur. Un outil est inventé, la hache de pierre primitive, de silex;

cette hache de pierre s'est reproduite indéfiniment, jusqu'à ce qu'elle ait fait place à un instrument plus perfectionné, quia été la hache de bronze, qui, à son tour, a fait place à la hache d'acier. Stephenson invente la première locomotive ; Marc Seguin y ajoute la chaudière tubulaire ; depuis que Stephenson et Marc Seguin ont fait cette première locomotive, cette locomotive a été reproduite indéfiniment, sans aucun effort ; d'autres efforts ont été faits, mais pour la perfectionner et pour obtenir de cet instrument plus qu'on n'obtenait auparavant. Nous pouvons donc dire que l'outil, une fois produit, peut être reproduit indéfiniment et que lui-même sert directement ou indirectement à sa reproduction.

Vous me direz : une locomotive ne sert pas à sa reproduction, etc., une broche à filer du coton ne sert pas à sa reproduction. Question de mots. La locomotive sert à sa reproduction, d'abord parce qu'elle sert de modèle à toutes les reproductions qui se feront plus tard. C'est un fait acquis, cette première locomotive. Il a fallu des milliers et des milliers d'années avant qu'on arrivât à l'inventer; mais cette locomotive est définitive. On n'y touchera que pour la perfectionner. De plus, cette locomotive nous donne des produits, en échange des services qu'elle rend. Cette broche à filer le coton donne des produits et, par conséquent, elle acquiert un pouvoir reproducteur, et c'est avec ce pouvoir reproducteur acquis par la locomotive, acquis par le filateur de coton que le directeur d'une compa-

gnie de chemin de fer, que le filateur de coton pourra commander d'autres locomotives et d'autres broches à filer le coton.

Chez rhomme de Tâge de la pierre, la dépense de matière première était considérable pour arriver à faire son outil, si imparfait qu'il fût. 11 fallait qu'il y passât des jours et des jours. Pendant ce temps, si mince que fût sa nourriture, il fallait qu'il s'alimentât. Les voyageurs nous racontent le temps considérable qu'il faut aux insulaires de la Polynésie pour creuser une pirogue, et, la pirogue une fois creusée, pour l'amener jusqu'à la mer. Au fur et à mesure que l'outillage se perfectionne, l'homme produit un effet utile beaucoup plus considérable, refait ou augmente son capital fixe en diminuant la consommation de capitaux circulants.

On peut dire que la consommation des capitaux circulants est en raison inverse de la puissance de routiL

Je viens de vous le montrer, au point de vue de l'alimentation relative de l'ouvrier actuel qui va faire ou des centaines de haches dans sa journée, ou, au contraire, du sauvage qui mettra des semaines pour obtenir une hache de pierre ou une hache de bronze.

Mais, de plus, tout l'effort de l'invention a pour but de diminuer la consommation de la matière première par l'outil.

La machine à vapeur de Newoomen consommait

CAPITAUX FIXES ET CAPITAUX CIRCULANTS 13a

par cheval et par heure 13 kilogrammes de houille, on est arrivé à la machine à vapeur des manufactures consommant 750 grammes de houille, 700 même pour les machines élévatoires de grande puissance se rapprochant d'une façon progressive du rendement indiqué par la théorie*.

La locomotive de Stephenson pesant 4 tonnes, en 1829, à une pression de 3 kilogrammes, remorquait à une vitesse de 14 kilomètres à Theure un train de 50 tonnes en consommant 10 kilogrammes par cheval effectif. Elle a été remplacée 60 ans, plus tard par la locomotive Compound du poids de 80 tonnes qui remorque facilement à la pression de 13 kilogrammes et avec une consommation de 1,20 kilogr. des trains de 200 tonnes.

Pour les machines à vapeur marines, celle de Fulton d'une puissance de 20 chevaux, imprimait au bateau le Clermont de 150 tonneaux une vitesse de 6 kilomètres à l'heure en dépensant 3,5 ^kilog. par cheval indiqué. En 1832, la machine marine ne dépensait plus que 2 kilog. 51 ; en 1862, qu'un kilogr. avec les machines Compound, et actuellement avec les machines à triple expansion, elle dépense moins de kilogr. 700. En service courant la consommation est de 900 grammes à 1 kilogramme.

Il y a vingt ans, il fallait 3 à 4 fois son poids de

1. M. Léon Appert. Discours à la Société des Ingénieurs civils, 4 janvier 1893.

houille pour fondre un poids donné de verre : maintenant la consommation de la houille est abaissée des 2/5. Le poids du charbon est inférieur au poids du verre fabriquée

Les mêmes économies de matières premières se sont réalisées pour la production du fer. D'après sir J. Lowthian Bell, en 1835, il fallait 6 tonnes de charbon pour produire une tonne de fer (pigiron) ; rintroduction des souflDieries à air chaud réduisit à 4 1/4 tonnes la consommation du charbon: en 1855 , on brûle le gaz ; la consommation est réduite à 3 tonnes. En 1865, nouveaux progrès dans l'aménagement des fourneaux. On ne brûle plus que deux tonnes. Maintenant on est au-dessous de ce chiffre.

Nous pourrions multiplier les exemples à l'infini; partout ils confirmeraient cette loi générale.

Toutes les nouvelles inventions ont pour but : diminuer l'effort. On peut dire que, plus Voutil est puissant^ moins, relativement à son effet utile, il consomme de capitaux circulants. En un mot, on peut déterminer de la manière suivante le caractère du progrès industriel : Le progrès indtistriel consiste à obtenir le rapport inverse maximum entre la consommation des capitaux circulants et le rendement des capitaux fixes.

La multiplication des capitaux circulants est en raison de lapuissaiice des capitaux fixes.

i. Revue des Sciences, février 1896,

J'ajoute que toua les capitaux circulants ont une tendance constante à se convertir en capitaux fixes. Des matières premières sont absorbées, des produits sont transformés en monnaie. Que va faire l'industriel qui absorbe ces matières premières et qui obtient, en échange, de la monnaie? S'il est attaché à son industrie, il va essayer de la développer. 11 va augmenter son outillage, et, par conséqiient, immédiatement ces capitaux circulants, matières premières et marchandises, se convertissent, pour une part, en nouveaux capitaux fixes qui sont Toutillage de cet industriel.

S'il n'applique pas les profits qu'il a retirés de cette conversion des matières premières en marchandises, à sa propre industrie, il achètera des propriétés; il convertira, par conséquent, ses bénéfices en capitaux fixes ; il achètera des actions ou des obligations.

Mais qu'est-ce que des actions? Des actions représentent, le plus souvent, une part de capitaux fixes. Les actions d'une compagnie de chemin de fer représentent, par exemple, tout l'outillage, toutes les propriétés, toutes les constructions, gares, magasins de la Compagnie ; ce sont des titres fraction-

nés qui représentent une quote-part de la propriété de capitaux fixes considérables. Des obligations ? qu'est-ce? Les obligations sont une hypothèque, et l'hypothèque est une copropriété de capitaux fixes. Par conséquent, s'il convertit une partie des bénéfices qu'il a retirés de ces matières premières et de ces produits, en actions ou en obligations, il convertit également les résultats de ses opérations avec des capitaux circulants, en capitaux fixes. Je crois que je n'ai pas besoin d'insister.

Nous allons voir immédiatement la conséquence de cette distinction entre les capitaux fixes et les capitaux circulants et, en même temps, par le jeu réciproque des capitaux fixes et des capitaux circulants, nous allons éclaircir un problème qui a été posé par Jean-Baptiste Say, dont la solution n'avait pas été donnée jusqu'à présent, et qui a motivé les deux gros volumes de Proudhon intitulés: les Contradictions économiques,

Jean-Baptiste Say avait posé la question suivante: « La richesse d'un pays étant composée de la valeur des choses possédées, comment se peutil qu'une nation soit d'autant plus riche que les choses y sont à plus bas prix? »

Alors Proudhon partait de là pour dire :

« La valeur décroît comme la production de Futilité augmente, et un producteur peut arriver à rindigence en s'enrichissant.

« Trois années de fertilité dans certaines provinces de la Russie sont une calamité publique; comme, dans nos vignobles, diverses années d'abondance sont une calamité pour le vigneron.

« Il résulte du rapport utile à valeur échangeable, que si, par accident ou par malveillance, réchange était interdit à l'un des producteurs, avec des magasins remplis il ne prélèverait rien...

« L'utilité est la condition nécessaire de l'échange ; mais ôtez l'échange, l'utilité devient nulle. (Cela n'est pas exact comme je vous l'ai démontré.)

« L'effet inévitable de la multiplication des valeurs est de les avilir.

« Il y a donc contradiction entre la nécessité du travail et ses résultats.

« Je somme donc tout économiste sérieux de me dire, autrement qu'en répétant ou traduisant la question, par quelle cause sa valeur décroît à mesure que la production augmente.

« En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable nécessaires l'une à l'autre sont en raison inverses l'une et de l'autre. »

Proudhon ajoutait: « Cette contradiction est nénessaire. » Donc, plus les peuples travaillent pour s'enrichir, plus ils deviennent pauvres. Et c'était de cette manière qu'il justifiait le sous-titre de son ouvrage : Philosophie de la misère,

La question n'est pas seulement captieuse; elle contient une certaine part de vérité, et je dois dire qu'on n'y avait pas répondu jusqu'au moment où j'ai publié la Science économique en 1881.

M. Hippolyte Passy avait essayé de la résoudre en disant ceci : « La richesse privée est en rapport avec la valeur des choses dont elle se compose, mais quant à la richesse générale, faute d'être échangeable, elle ne saurait être évaluée en aucune manière ; plus les choses abondent, plus la richesse est grande, et plus sa valeur relative diminue. »

D'après cette argumentation, plus un pays serait riche, moins il vaudrait. Chacun des particuliers pourrait dire : Je suis riche, car j'ai des choses d'une valeur de X; et puis, si l'on additionnait ce total de richesses particulières, qui fait la richesse générale, on arriverait à zéro !

Bastiat, de son côté, avait essayé de résoudre la question à l'aide d'une brillante et subtile théorie, en disant : « On peut donner et Ton donne légitimement deux sens au mot richesse :

« La richesse effective, ou la somme des utilités que le travail humain, aidé du concours de la nature, met à la portée des sociétés.

« La richesse relative, c'est-à-dire la juste part proportionnée de chacun à la richesse générale, quote-part qui se détermine par la valeur.

« Chacun prend à l'utilité générale une part à la valeur qu'il crée. »

Dans le chapitre : « Propriété, Communauté »

de ses Harmonies économiques y il essaie de donner une solution.

« 11 y a les dons naturels, dit-il, les matériaux gratuits, les forces gratuites ; c'est le domaine de la communauté.

« 11 y a, de plus, les efforts humains consacrés à recueillir ces matériaux, à dirigerces forces, efforts qui s'échangent, s'évaluent et se compensent: c'est le domaine de la propriété.

« En d'autres termes, à l'égard les uns des autres nous ne sommes pas propriétaires de l'utilité des choses, mais de telle valeur, et la valeur n'est que l'apprécialion des services réciproques.

« Propriété, communauté, sont des idées corrélatives à celles d'onérosité et de gratuité, d'où elles procèdent.

« Ce qui est gratuit est commun, car chacun en jouit et est admis à en jouir sans conditions.

« Ce qui est onéieux est approprié, parce qu'une peine à prendre est la condition de la satisfaction, comme la satisfaction est la raison de la peine prise. »

Bastiat ajoute :

« Nous gagnons d'autant plus que nous ne réussissons mieux à épargner notre travail et celui de nos capitaux (ce qui est juste) qui est nécessairement coûteux, et que nous parvenons à faire exécuter, au moyen des services gratuits de la nature, une plus grande part des produits.

« La richesse de l'homme, c'est l'abondance des choses. »

Et il conclut :

« 1° Que Tutilité tend à devenir de plus en plus gratuite, commune, en sortant progressivement du domaine de l'appropriation individuelle ;

« 2° Que la valeur, au contraire, seule appropriable, seule constituant la propriété de droit et de fait, tend à diminuer de plus en plus relativement à Futilité à laquelle elle est attachée. »

Immédiatement une question se pose :

Si la richesse est en raison inverse de la valeur, alors pourquoi les individus estiment-ils leur fortune d'après la valeur? Pourquoi un peuple est-il riche quand il possède plus de valeurs ?

Si le progrès consiste à faire prévaloir la quantité des utilités gratuites sur les utilités onéreuses, les nations les plus riches seront donc celles dont la valeur est la plus basse ?

On peut réfuter les arguments de Bastiat : Un individu estime sa fortune en disant ceci : J'ai des terres ou des valeurs estimées 100,000 francs et un Tel est plus riche que moi, parce qu'il a des terres ou des valeurs estimées 200,000 francs. M. un Toi est plus riche que moi, parce qu'il est propriétaire de plus de valeurs que moi.

Par conséquent, la fortune, la richesse d'un peuple, comme la richesse d'un individu, s'exprime par une valeur qui prend la monnaie comme commun dénominateur.

Et alors reste cette question : Comment, vous venez de dire tout à l'heure que le résultat de tout

le génie humain, de toute l'invention est de diminuer le prix du produit; mais, si vous diminuez le prix du produit, par cela même vous en abaissez la valeur, et, comme vous le faisait observer Proudhon , vous détruisez, par votre acte même, la richesse que vous prétendez augmenter. Votre œuvre est .donc la destruction de la valeur, et le progrès économique se manifesterait le jour où la valeur serait réduite à zéro.

En est-il de même, en fait? Et alors comment résoudre cette contradiction ?

La solution de cette contradiction résulte précisément des formules que j'ai données tout à l'heure. J'ai défini la valeur, si vous vous le rappelez, dans un précédent chapitre, le rapport d'une utilité 'possédée par un individu aux besoins d'un autre individu.

Je viens de constater que l'effort est productif d'utilité, en raison de la puissance d'outil.

Voici mon champ. Ce champ, autrefois, était loin des moyens de communication; il n'y avait pas de route pour y aborder : les produits devaient être consommés sur place ou ne pouvaient être transportés qu'à une très petite distance. De même je ne pouvais pas y apporter d'amendements ou d'engrais. Mon champ était en quelque sorte isolé. De plus j'avais des moyens d'action primitifs, le vieil araire gaulois. J'ignorais les découvertes faites depuis quarante ans par la chimie agricole, et j'arrivais à faire produire à mon champ, 10, 12, 14, 15 hecto-

litres de blé. Au contraire, grâce à la facilité d'adduction des amendements, à la facilité, en môme temps, de Técoulement des produits, au progrès de l'outillage, aux découvertes de la chimie agricole, je puis lui fair« produire 30, 40, et môme on est allé, dans le Nord, jusqu'à dépasser 50 quintaux de blé. Voilà, par conséquent, un champ, sur le même espace, le même nombre d'hectares, qui peut être transformé complètement et produire des utilités en quantités beaucoup plus abondantes que précédemment. Ces utilités perdront de valeur précisément parce qu'elles sont abondantes, mais mon champ, qui en aura produit beaucoup plus, doit augmenter de valeur relativement.

De même, voici une broche à filer le coton. L'ancienne broche à filer le coton faisait tant de mètres de coton à la journée. Actuellement, elle a quintuplé, sextuplé la production des fils de coton ; je puis vendre chacun de ces fils de coton beaucoup meilleur marché que je ne pouvais autrefois.

Cependant le bénéfice peut être plus considérable pour moi, puisque, par exemple, si j'ai produit 100 mètres de coton là où je ne pouvais en produire que 25, il me reste, môme en abaissant mon prix de 50 0/0, encore une différence considérable comme profit.

Je pourrais multiplier ces exemples. Voici une chute d'eau, qui fait tourner une ancienne roue de moulin à eau qui produit une force de 10 chevaux-vapeur ; on met une turbine, immédiate-

ment elle donne 40 chevaux-vapeur; elle livre, par conséquent, trois fois plus d'utilité : or, cette utilité s'échange avec d'autres et, par conséquent, mon pouvoir d'achat est augmenté.

. Je me borné à ces exemples.

La valeur est toujours relative. J*ai déjà dit, dans un précédent chapitre, que toutes les valeurs ne pouvaient pas baisser à la fois ni monter à la fois, parce qu'il n'y aurait pas de point de comparaison. On dit qu'une valeur monte quand une autre reste stationnaire ; une autre baisse relativement à une autre valeur. Mais il y a toujours la notion de relation qui s'établit, et ce n'est qu'à l'aide de cette notion de relation que vous pouvez apprécier les divers mouvements des valeurs, soit en hausse soit en baisse.

Comment peut-on mesurer la valeur des capitaux fixes ? On peut dire que la valeur des capitaux fixes est en raison directe de V abondance des capitaux circulants; et on peut ajouter, d'après MÉ exemples que je viens de vous citer, que la valeur des capitaux circulants est en raison inverse de la puissance des capitaux fixes. Plus l'outil peut produire de capitaux circulants, plus ces capitaux circulants baissent de prix. C'est là la crise normale contre laquelle on proteste en vain. Car tout le génie de l'invention a pour but de multiplier la production de l'outillage et, par conséquent, de diminuer le prix des produits obtenus par cet outillage ; et, comme il y a une conspiration générale.

conspiration de tous les inventeurs, conspiration des industriels qui cherchent à aménager leur outillage de manière à obtenir le maximum de rendement avec le minimum d'effort, c'est-à-dire avec le minimum de coût, parce que l'effort se traduit toujours par un prix de revient ; comme, d'un autre côté, le consommateur est le principal agent de cette conspiration puisqu'il demande toujours le meilleur marché, vous en arrivez à une diminution constante du prix des capitaux circulants ; mais si la. valeur de Tunité de ces capitaux circulants diminue, la valeur globale de ces capitaux circulants augmente et, dans le prochain chapitre, je montrerai, par des exemples que je n'ai pas voulu intercaler dans ma démonstration actuelle afin de ne pas l'interrompre par des faits isolés, je montrerai, par une série de chiffres, la vérification de cette loi ; le progrès économique consiste dans la diminution du prix des imités des capitaux circulâmts et dans r augmentation de leur valeur globale. Ainsi, par exemple, l'hectolitre de blé peut avoir diminué de prix, et cependant la valeur globale des hectolitres de blé peut être beaucoup plus considérable qu'il y a vingt ans.

Vous voyez que si, par unité de capital circulant, la valeur diminue, la valeur du capital fixe ne cesse pas d'aiigmenter, lorsque les capitaux circulants abondent.

Comment allez-vous apprécier la fortune d'un pays donné, d'une ville? Les terrains valaient 100, il

y a vingt ans ; aujourd'hui ils valent 125 ; alors vous dites : cette ville est prospère, puisque ses terrains valent 123, tandis qu'ils ne valaient que 100. Une des maisons de cette ville a été construite à cette époque ; elle valait 100, il y a vingt ans ; elle vaut 125 aujourd'hui ; vous dites que cette ville est en état de prospérité parce que cette maison a acquis une plus-value. Si, au contraire, la maison ne vaut plus que 75, vous dites que cette ville est en décadence, ou, du moins, que le quartier dans lequel est située cette maison est en décadence, puisque cette maison a baissé de valeur.

Vous voyez immédiatement la conséquence : on peut mesurer la richesse d'un pays, d'une localité, à l'augmentation de la valeur de ses capitaux fixes, et l'augmentation de valeur des capitaux fixes est d'autant plus grande que les capitaux circulants sont plus abondants.

Tel est le nœud de la difficulté qui avait été soulevée par Proudhon à la suite de la question posée par Jean-Baptiste Say, et qui n'avait pas été résolue avant que jene pusse montrer d'une manière claire le double jeu des capitaux circulants et des capitaux fixes.

En un mot, la richesse d'une nation est en raison directe de la valeur de ses capitaux fixes et en raison iîiverse de la valeur des unités de ses capitaux circulants.

Je sais que des objections peuvent être faites à cette formule, et je m'empresse immédiatement de les aborder. Je viens de dire que Fabondance des capitaux circulants est le baromètre de la valeur des capitaux fixes. Leur quantité augmente-t-elle, la valeur des capitaux fixes s'accroît. Leur quantité diminue, la valeur des capitaux fixes s'abaisse ; la dépression se produit.

— « Cependant, peut me dire un contradicteur, ce n'est pas par suite de la rareté du blé que la valeur du sol diminue en France et en Angleterre, mais par suite de son abondance. Si, non seulement mon champ, mais le champ du voisin, mais le champ de l'étranger produisent du blé toujours à plus bas prix, il en résulte que l'abondance du blé est une ruine pour moi. Si non seulement mou usine, mais l'usine du voisin, mais l'usine de l'étranger produisent du fer toujours à plus bas prix, il en résulte que l'abondance du fer est une ruine pour moi. Mon capital fixe, au lieu d'acquérir une plus-value, devient un poids mort; je n'ai plus d'autres ressources que de laisser mon champ en friche et de fermer mon usine. Dans ces conditions, l'abondance des capitaux circulants provoque la baisse des capitaux fixes. Ce fait est en contradic-

tîon avec la loi que vous avez formulée. Et ils ont raison, ceux qui disent : « Le bon marché, c'est la crise ! »

Voilà Tobjection. Je crois que je viens de la montrer dans lout son relief.

Cette objection est le point de départ du protectionnisme. D'abord cette objection suppose qu'il y a toujours surproduction. Or, il faut bien dire que ce n'est pas le désir de consommer qui fait défaut dans riiumanité; c'est le pouvoir de consommer. Il n'y a aucun homme qui ne dise, si riche qu'il soit : « Que je voudrais bien être riche ! » pour augmenter une de ses fantaisies quelconques, pour acquérir une chose plus ou moins utile, ou pour accroître sa fortune. Il n'y a pas de milliardaire qui ne se trouve, à un certain moment, en face de certains besoins ou de certains désirs qu'il ne peut contenter. Par conséquent, quand nous voyons que sur les 1,500 millions d'individus qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en a pas 300 millions qui mangent du pain ; qu'il y en a peut-être pas 200 millions qui se servent de mouchoirs de poche, qui ont des chemises de rechange ; quand on voit que la plupart s'en vont encore nu-pieds ou avec de mauvaises chaussures, il est évident qu'on ne peut pas dire que la production surabonde.

Qu'est-ce qui manque à ces individus-là ? Qu'estce qui manque pour faire écouler la production ? Naturellement je parle d'objets qui peuvent correspondre à des besoins. Si vous produisez des

objets qui ne correspondent pas à des besoins, il y a un des ternies de la valeur qui disparait. Vous produisez (je ne veux être désagréable à personne), vous produisez un poème épique, vous vous donnez beaucoup de mal pour aligner des milliers de vers ; il y a des chances que personne n'ait besoin de ce poème épique et, par conséquent, il est sans valeur. — Mais je parte des objets courants, ceux contre le bon marché desquels on récrimine. Eh bien, quand nous voyons la population, en France, ne manger encore que 90 grammes de viande par jour, il est évident qu'il n'y a pas abondance de viande pour la population française. Môme avec l'augmentation de la production du blé, nous savons qu'il y a encore dans notre pays des populations considérables qui ne mangent qu'un pain mal bluté, se rapprochant du pain complet, contenant du son qui n'est pas assimilé par l'organisme et même du pain mélangé de seigle, d'avoine ; qu'il y a encore des populations qui, pendant certaines parties de l'année, vivent de châtaignes. La consommation du pain, même en France, où on en mange beaucoup, la consommation de la viande sont encore loin de correspondre à nos besoins et, par conséquent, nous pouvons dire que ce n'est pas, même dans les pays les plus civilisés, même dans les pays qui sont à la tête du développement économique, que ce qui manque ce n'est pas le besoin de consommer les choses les plus usuelles, indispensables à un minimun de bien-être ; c'est

CAPITAUX FIXES ET CAPITAU}^ CIRCULANTS 149

le pouvoir de consommer. Et d'où vient ce défaut de pouvoir de consommer? C'est que celui qui a besoin de tel ou tel objet n'a pas d'équivalent à donner en échange. Pourquoi n'achète-t-on pas davantage?... parce que le consommateur, qui voudrait bien obtenir telle ou telle chose, tel ou tel service, n'a pas à sa disposition de capitaux circulants à échanger contre les capitaux circulants ou les services dont il aurait besoin. Ce n'est pas, par conséquent, Vahondance de capitaux circulants qui peut écraser la valeur du capital fixe ; c'est, au contraire, le défaut de capitaux circulants équivalents qui peut produire ce phénomène qu'on appelle la surproduction. Ce n'est pas parce que vous avez produit trop que vos capitaux circulants, s'ils correspondent à un besoin, ne s'écoulent pas ; c'est parce qu'il n'y a pas, correspondant à eux, d'équivalents que puissent donner des populations qui voudraient se les procurer, mais qui ne le peuvent pas. Elles ne peuvent pas se les procurer, parce qu'elles ne sont pas en état de produire. Vous avez encore des millions, et des centaines de millions de gens qui, soit par défaut du climat, soit par leur propre défaut, soit par défaut de leur propre industrie, soit par paresse, défaut de méthode, etc., ne peuvent pas faire d'échanges avec vous parce qu'ils n'ont rien à donner en compensation de ce que vous pouvez leur offrir. Ils ne demanderaient pas mieux que d'acheter, mais ils n'ont pas de quoi payer.

D'où ce résultat, c'est que la pléthore des capitaux circulants sur un point ne provient pas de leur surabondance, mais de la rareté des équivalents, et on peut ajouter que la valeur d'un capital circulant s'élève en raison de r abondance des capitaux dissemblables.

C'est là la question de la division du travail. Il est évident que, si nous ne produisons tous la même chose, nous ne pourrons pas l'absorber. Ce qu'il s'agit de produire, ce sont des capitaux qui correspondent à tel et tel besoin. Mais il faut produire, par conséquent, des capitaux dissemblables, et vous verrez, lorsque nous traiterons de la question des aberrations économiques qui dominent actuellement notre civilisation, quelle est la conséquence de cette loi et quelle est la grande erreur de ceux qui veulent protéger la production de capitaux semblables. Ils sont les véritables organisateurs de la surproduction.

J'ajoute encore une objection : — « 11 y a, sur le marché, tant de blé que je ne puis le vendre à un prix rémunérateur; tant de fer que je ne puis recouvrer mes frais de production ; les capitaux circulants que je produis sont au-dessous de leur prix de revient. 11 en résulte que mon capital fixe perd sa valeur du fait de l'abondance des capitaux •concurrents.»

La question est mal posée de cette manière. Je suppose, par exemple, une diligence ; si vous essayez de faire faire concurrence à un chemin de

fer pour aller de Paris à Marseille, vous êtes sûr de rinsuccès. Par conséquent, lorsque vous vous plaignez de Tinsuffisance de votre capital fixe à produire un équivalent, c'est parce que vous vous servez d'un capital fixe qui n'a plus de valeur par lui-même et qui, par conséquent, doit disparaître.

En un mot, nous pouvons dire que la valeur d'un capital circulant s'élève en raison de la rareté des capitaux similaires, et en raison de U abondance des capitaux dissemblables,

La valeur des capitaux fixes est en raison directe de F abondance des capitaux circulants; et la valeur des capitaux circulants est en raison inverse du pouvoir d'utilité des capitaux fixes.

La richesse consiste dans la réduction de la valeur des unités des capitaux circulants et dans P augmentation de leur valeur globale.

Ou autrement:

La richesse est en raison directe de la valeur absolue et relative des capitaux fixes, en raison directe de la valeur absolue des capitaux circulants et en raison inverse de la valeur relative de ces derniers,

La pléthore de certains capitaux circulants sur un pointue provient jms de leur surabondance, mais de la rareté de leurs équivalents, résultant soit du

coût de production de ceux-ci, soit des obstacles naturels, comme l'espace, comme le défaut de sécurité; artificiels, comme le protectionnisme et le fisc, qui s'opposent à leur échange.

Un capital fixe ne perd pas sa valeur par suite de l'abondance des capitaux circulants, similaires à ceux qu'il peut produire, mais parce qu'il ne peut les produire qu' à un trop haut prix de revient ; ou autrement, parce qu'il ne peut pas en produire en assez grande quantité.

Tous les procédés artificiels employés pour augmenter la valeur des capitaux circulants, en en diminuant la quantité, ont pour résultat de diminuer la valeur des capitaux fixes.

Je vais maintenant appliquer cette démonstration à rhomme.

Qu'est-ce que l'homme, au point de vue économique? L'homme est un capital fixe qui est capable de produire des utilités, exactement comme un champ, comme une machine, comme un outil quelconque. C'est un outil qui peut se perfectionner lui-même, et, par conséquent, il augmente de valeur. Mais, d'après ce que nous venons de dire du progrès industriel, plus l'outil est perfectionné.

plus il peut faire produire à Toutil, et plus il peut obtenir de lui.

Voici un mécanicien de chemin de fer et un manœuvre qui traîne une brouette. Ce manœuvre, avec sa brouette, déplacera difficilement un mètre cube de terre en plusieurs heures. Au contraire, voici le mécanicien qui traînera plusieurs centaines de tonnes avec sa locomotive. 11 est évident que cet homme, rendant un service beaucoup plus considérable, pourra être payé beaucoup plus largement que le manœuvre attaché à sa brouette. Et si, au lieu d'ôtre attaché à sa brouette, il portait, comme on fait encore en Italie, il portait la terre sur ses épaules dans un panier, il serait forcément moins payé encore qu'il ne Test avec sa brouette.

Par conséquent, nous pouvons dire que la valeur de Vhomme augmente avec la puissance de l'outily et, immédiatement, vous voyez la conséquence qui en résulte : c'est que le développement de l'outillage est le plus puissant moyen d'augmenter la valeur de rhomme, et la valeur de l'homine, au point de vue du travail, se traduit par le salaire.

Bien loin, par conséquent, que le développement de la machine ait pour but d'abaisser les salaires, le développement de la machine a pour résultat de les augmenter.

On prétend que le machinisme (c'est une des phrases qu'on répète encore) a pour résultat de supprimer le travail. En eft'et, l'introduction de machines dans une industrie peut provoquer

une crise momentanée. Si on économise une quantité de main-d'œuvre, si on la remplace par un outil, il est très possible que cet outil, pour le moment, mette un certain nombre d'ouvriers en dehors des ateliers. Mais il y a une compensation : c'est que, si l'outil répond à la fabrication d'un produit très demandé, la demande de ce produit devient telle que le nombre des ouvriers augmente dans des proportions considérables. Je vous citerai l'exemple des chemins de fer, par exemple. Actuellement, il y a à peu près 230,000 ouvriers et employés de chemins de fer. Les diligences n'employaient pas un personnel aussi nombreux. Nous avons un fait qui est très frappant : en 4760, quand Arkwright prit son premier brevet d'invention pour sa machine à filer, il y avait alors en Angleterre 5,200 fileuses au petit rouet et 2,700 tisseurs = 7,900 personnes qiii étaient employées à la fabrication des étoffes. On voulut naturellement briser le métier d' Arkwright et on voulut le tuer. En 1856, les personnes employées à la filature et au tissage du coton étaient au nombre de 379,000; en 1874, de 479,000; en 1885, de 504,000, et, maintenant, il dépasse 600,000 personnes. Vous voyez, par conséquent, que, bien loin que le métier d'Arkwright, qu'on voulait briser, ait diminué la main-d'œuvre, au point de vue de la filature et du tissage du coton, cette main-d'œuvre a augmenté dans des proportions d'autant plus considérables que la machine à

Capitaux fixes et capitaux circulants 155

vapeur est venue aider la machine d'Arkwright. De même on a voulu jeter Jacquard dans le Rhône, et cependant le métier de Jacquard a été le point de départ de la grande extension de l'industrie Ivonnaise.

Jean-Baptiste Say a très bien expliqué les motifs de ce phénomène : « Supposons, dit-il, que 300,000 francs soient employés dans une manufacture, un tiers en matières premières et les deux tiers en salaires. Le manufacturier trouve une machine qui économise les deux tiers. Laissera-t-il improductifs les 100,000 francs économisés? Non, il diminuera le prix de ses produits proportionnellement. Par conséquent il augmentera la consommation, et cette consommation provoquera l'agrandissement de son usine. S'il ne peut employer cette somme à son usine, il la déposera dans une banque, il l'emploiera en commandite et ce capital servira à provoquer de nouvelles entreprises qui réclameront une augmentation de l'effort humain ».

En un mot, la valeur de rhomme, comme celle de tous les capitaux fixes, est en raison de l'abondance des capitaux circulants, Ricardo avait basé toute sa théorie des profits sur le bas prix des salaires. Si sa thèse était justifiée, les profits seraient d'autant plus grands que les ouvriers seraient plus misérables, et les plus riches manufacturiers devraient se trouver dans les pays les plus pauvres. C'est là encore un préjugé qui existe. M. Kettcler, l'évoque socialiste de Mavence, s'est

écrié un jour: «Quel est l'effet de cette liberté commerciale entre les nations, si ce n'est de soumettre industriellement les diverses contrées aux pays où les salaires sont le plus bas ! »

Cette affirmation est en contradition avec tous les faits. Les pays dans lesquels les salaires sont le plus bas, ce sont les pays les moins industriels, et ce sont ceux qui font le moins de concurrence aux autres ; ce sont les pays, au contraire, dont les salaires sont élevés qui ont le plus grand développement industriel, et pour une excellente raison : c'est que leur outillage est plus prefectionné que partout ailleurs. Si, par exemple, Manchester reste encore le régulateur du prix du coton dans le monde, c'est qu'il a un outillage depuis longtemps établi, extrêmement puissant ; déplus, c'est que le marché des cotons est à Liverpool et que c'est là que se font les cours des matières premières et qu'il a la houille à ses portes ; en outre, c'est qu'il a des ouvriers extrêmement habiles, extrêmement appliqués pendant leurs heures de travail, qui peuvent faire donner à leur outil le maximum de rendement ; et grâce à toutes ces conditions combinées, l'Angleterre peut payer des salaires très élevés, et lutter avec d'autres pays dans lesquels les salaires sontbeaucoup plus bas. Il est vrai que ces avantages peuvent disparaître, si des ouvriers, par suite de coalitions, par suite de manœuvres diverses, arrivent à ce que les salaires ne soient plus en rapport avec le prix des produits. Mais, jusque-là, si Télé va lion du

salaire est pt'oportioîinée an développement de l'ontillage individuel et national, si elle est proportionnée an prix de revient de la matière première, le salaire peut être extrêmement élevé, alors que le prix du produit est extrêmement bas.

Relativement à cette question de la valeur de rhomme et des capitaux fixes, je donne les cinq formules suivantes :

L'homme est un capital fixe obéissant à la loi de la valeur relative des capitaux fixes et des capitaux circulants.

La valeur de l'homme est en raison de la puissance de l'outiL Sa valeur augmente en raison de P abondance des capitaux circulants et de la puissa7ice des capitaux fixes.

La valeur de l'homme est en raison directe de Habondance et du bon marché des capitaux circulants, de la valeur, de la puissance et du total du revenu des capitaux fixes, et en raison inverse du taux du revenu.

La richesse est en raison directe de la valeur de l'homme, du total de son salaire, et en raison inverse du taux de son salaire relativement à la valeur totale de son produit.

Le rapport du prix de la nourriture au salaire est en raison inverse de la quotité du salaire et du développement économique du pays.

l'»^conomie de l'effort. 14

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