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CHAPITRE VI

I. La statistique. -— Les chiffres ne présentent pas une vérité absolue. — Approximation^s successives. — Les grands nombres. — IL La valeur de l'hectare de terre en France. — 1789. — 1883. — Augmentation absolue du capital, augmentation absolue et diminution relative du revenu. — Propriétés bâties. — Augmentation absolue du capital et du revenu. — La richesse d'un pays se mesure à la valeur de ses capitaux fixes, — Augmentation de la valeur des immeubles constatée par les imitations par décès. — Danger des impôts qui penveat en abaisser la valeur. — m. Les immeubles ont augmenté de valeur depuis la démonétisation de l'argent en Allemagne. — IV. Diminution de prix des capitaux circulants. — Motifs. — Fer et acier. — Une des causes de l'augmentation de valeur des capitattx fixes résulte de la diminution du prix de revient des capitaux circulants et de Vaugmentation de leur quotité. — Économie de l'effort. — Produits chimiques. — Valeurs provisoires et valeurs de douanes. — Baisse depuis 1885 diaprés l'administration des douanes. — V. Angleterre. — Revenus des immeubles constatés par Vincome tax. — Propriété non bâtie et bâtie. — Les indexîjuniber de V Economist. — Les prix 1845-50 comparés à ceux du l'** janvier 1896. — Objets dont les prix ont augmenté et objets dont les prix ont baissé. — La production des métaux précieux n'a pas eu d'influence. — Les index-numbers de M, Sauerbreck. — Prix moyen de chaque année et moyennes décennales. — Arbitraire des moyennes décennales. — Causes des variations des prix. — Révolutions, guerres, papiermonnaie. — Développement des moyens de production. — Diminution de l'influence des métaux précieux sur les prix. — VI. États-Unis. — Opinion analogue de M. Schoenhof. — La mauvaise monnaie ne produit pas une augmentation des prix, mais elle a un moindre pouvoir

d*achat. — Augmentation de la valeur des capitaux fixes. — Diminution de prix des capitaux circulants. — VIL Baisse fatale des prix des produits. — Le seul remède : la guerre. — VIIL Nivellement des prix. — IX. Im richesse d'un pays est en raison de la baisse des prix des capitaux circulants et de V augmentât ion de la valeur des capitaux fixes.

J'ai montré, dans le chapitre précédent, que le progrès industriel consiste à obtenir le rapport inverse le plus grand possible entre la consommation des capitaux circulants et le rendement des capitaux fixes ; que la richesse est en liaison directe de la valeur relative et absolue des capitaux fixes, en raison directe de la valeur absolue des capitaux circulants et en raison inverse de la valeur des unités de ces capitaux circulants.

Il suffit de voir les chiffres de notre évolution économique pour se rendre compte des progrès qui ont été accomplis et des régressions qui ont pu se produire.

Mais, avant de parler de chiffres, je dois faire une petite parenthèse et une petite digression. Il est bien entendu qu'aucun des chiffres que je vais donner ne représente une valeur absolue. C'est une grave erreur de croire que des chiffres sur un

papier soient Texacte expression de la réalité. Ceux qui n'invoquent qu'avec les scrupules de la probité scientifique les chiffres de la statistique cherchent, par des approximations successives, à serrer de plus en plus près la réalité. Mais, quant à dire que ces chiffres sont absolus, jamais, et par une excellente raison: je vais citer des prix, je vais citer des valeurs, mais ces prix sont variables, ces valeurs sont variables, et lorsqu'on fait une moyenne, soit à l'égard de certaines quantités, soit à l'égard de certaines périodes, lorsqu'on choisit, comme je le montrerai tout à l'heure, pour les (( Index number, » qui sont employés en Angleterre, une certaine quantité de capitaux fixes et de capitaux circulants, forcément il y a toujours une certaine part d'arbitraire.

En science, il y a des approximations; Newton, par exemple, quand il découvrit la loi de la gravitation, avait commis un certain nombre d'erreurs qui se compensèrent par des erreurs équivalentes.

Quctelet, l'auteur de la Physique sociale^ avait fait l'expérience suivante: il avait mis des boules blanches et desboules noires dans une urne, en égale quantité; il tirait des boules noires et des boules blanches. Quand il tirait peu de boules noires et peu de boules blanches, il y avait entre elles des différences considérables. Quand il en tirait un très grand nombre, la différence s'atténuait, lia fondé sur cette expérience la théorie des grands nombres.

i62 l'économie de l effort

En France, pour estimer la valeur de l'hectare de terre, en 4789, nous avons l'enquête de Lavoisicr sur la situation agricole ; puis des études, faites ensuite, corroborées par divers contrôles en 1815. Ce sont des calculs qui sont établis sur les essais de cadastre qui avaient déjà été faits à ce moment-là.

En 1 854 , il y a eu une grande enquête des contributions directes et, de 1879 à 1883, une autre grande enquête qui a été faite avec plus de soin que toutes les précédentes. Mais cette enquête de 1879-1883 n'a pu se faire que sur des types à l'aide desquels on a établi la valeur de telles ou telles terres, dans telle ou telle contrée, pour tel ou tel genre de culture. Les chiffres que je présente ne sont que des chiffres relatifs. Je tenais, avant de faire un peu de statistique, à faire cette réserve. Mais, précisément parce que je la fais et que j'avertis de ne pas considérer les chiffres que je vais donner comme d'une réalité absolue, je demande qu'on ait confiance dans la manière dont j'ai établi les rapports entre eux. Je les cite d'après les documents les plus officiels que je connaisse. Je ne les ai pas groupés, je ne les ai pas arrangés pour soutenir ma thèse. Je cherche tout simplement à en

dégager les lois que j'ai indiquées, dans un intérêt purement scientifique.

En 1789, la valeur de l'hectare de terre était de 500 francs, en France. Il est possible même que ce chiffre soit exagéré, car, si vous lisez les voyages d'Arthur Young, à ce moment, vous voyez des terres en friche dans des proportions considérables.

En 181S, elle est de 700 francs.

En 1851, elle est de 1,276 francs. .

Elle a donc augmenté de 158 0/0. Ce chiffre est établi d'après l'enquête très sérieuse faite par les contributions directes.

Et enfin, d'après la grande enquête de 1879-1883, la valeur moyenne de l'hectare de terre est de 1830, francs, représentant, par conséquent, une augmentation pour cent de 260.

Cette augmentation de 260 0/0 est un critérium certain, car, si vous prenez un individu à part et s'il compare son hectare de terre valant 1 ,276 francs avec un hectare de terre valant 1,830 francs, il est évident qu'il considère cette plus-value comme un accroissement de richesse.

Cependant vous avez des propriétaires qui ne sont pas satisfaits, parce qu'ils comparent autre chose que la valeur de la terre : ils capitalisent leurs terres au taux de 1 ,830 francs, ils comparent le revenu relativement au taux de 1,830 francs, avec lé revenu au taux de 1,276 francs, et alors ils constatent ce que constatent les contributions directes, que le rapport du revenu à la valeur de l'hectare en.l851 *

et en 1880, est, dans le premier cas, de 2,98 0/0, dans le second cas, de 2,89, et alors ils disent : (( Notre revenu a diminué». Oui leur revenu a diminué de 3 0/0, mais leur capital a augmenté de 43 0/0.

Leur revenu a diminué, pafce qu'ils se placent au taux de la capitalisation, au lieu de se placer au taux de la valeur. Mais non, leur revenu a diminué relativement, il n'a pas diminué réellement, car leur revenu était , par hectare, de 38 fr. 04 en 1851, tandis que, en 1880, il était de 52 fr. 87; donc diminution relative de 3 0/0, mais augmentation absolue de 36 0/0.

C^est parce qu'on ne tient pas compte de cette augmentation réelle que tant de préjugés ont cours.

Je ferai remarquer que je ne dis pas qu'il n'y ait jamais eu de baisse sur telle ou telle propriété. Au moment du phylloxéra, les propriétaires de vignobles subissaient une perte considérable et se considéraient comme ruinés, leurs terres ne rapportaient aucun produit. Il peut se faire que, dans un certain nombre de régions où la culture a gardé d'anciennes pratiques, incompatibles avec les concurrences actuelles, il y ait des propriétaires qui soient dans une situation fâcheuse; le revenu global a pu revenir en arrière, mais alors la capitalisation de leur terre rétrograde aussi ; s'ils veulent la maintenir, ils ne trouvent pas d'acheteurs.

Si nous faisons le même travail pour les propriétés bâties, nous voyons la progression suivante :

En 182B, il y a 6,484,000 maisons et châteaux... etc. On n'avait pas distingué les usines et moulins.

En 1847, il y a 6,999,000 maisons et châteaux et 120,000 usines et moulins.

En 1851 , il y a 7,439,000 maisons et châteaux et 138,000 usines et moulins.

En 1872, 8,231,000 maisons et châteaux, et 147,000 usines et moulins.

En 1879, il y a 8,309,000 maisons et châteaux, et 151,000 usines et moulins.

En 1885, 8,729,000 maisons et châteaux,, et 153,000 usines et moulins.

Les maisons ordinaires représentaient, en 1851- 1853, une valeur de 17,474 millions de francs ;

En 1879-1889, elles ont représenté une valeur de 43,501 millions.

Par conséquent, la différence en plus a été de 26,027 millions.

Le taux de l'augmentation a donc été de 149 0/0.

Ici le taux de l'intérêt a augmenté aussi :

Il était de 3,65 en 1851-1853 ;

Il était de 4,27 d'après l'enquête de 1887 à 1889.

Les usines représentent, en 1 851 , 1 ,276 millions ;

En 1889, 3,152 millions.

La différence en plus était de 1 ,875 millions ;

Le taux de l'augmentation est de 147 0/0;

Et le taux de l'intérêt reste le même, 4,46.

Mais il est évident que le taux de l'intérêt, relativement aux usines, est absolument insignifiant. Il est établi pour la commodité des contributions

directes, mais une usine rapporte ou ne rapporte pas, non pas d'après la valeur qu'elle peut avoir comme immeuble et comme terrains occupés, mais d'après la valeur de ses produits.

Les propriétés bâties de toute nature sont donc passées par les chiffres suivants: 19,279 millions de francs en 1851, 48,563 millions en 1889; la différence en plus est de 29,282 millions, soit 152 0/0 ; le revenu est passé de 3,69 à 4,24.

11 est entendu que, dans cette enquête, on a fait abstraction des territoires qui ont été cédés, en 1 871 , à l'Allemagne et qui représentaient 7,325,000 propriétés bâties.

Pour avoir des points exacts de comparaison il faut déduire aussi les propriétés de la Corse où le travail n'avait pas eu lieu et Nice et la Savoie. Ces déductions faites, nous voyons que, de 1851-1853 à 1887- 1889, le nombre des propriétés bâties s'est accru de 1,500,000, soit de 21 0/0 ou de 41,760 par an. Le revenu net constaté respectivement à ces deux époques, pour les immeubles bâtis, s'est élevé de 700,800,000 à 2,058,900,000 francs, soit 1,358 millions ou 190 0/0, correspondant à une augmentation annuelle de 37,400,000 francs.

D'après l'enquête de 1851-1853, le revenu moyen annuel était de 97 francs, et il est actuellement de 233 francs ; en plus 136 francs par propriété.

La propriété bâtie avait en 1851-1853, un revenu net de 3,69 ; en 1887-1889, un revenu de 4,24. Le revenu relatif a augmenté.

Valeur dès Capitaux fîxês W

Qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve qu'il n'y a pas encore assez d'habitations, que les maisons ne répondent pas aux besoins.

S'il est bien constaté que la richesse d'un pays se reconnaît à l'augmentation de valeur des capitaux fixes, il faut donc bien prendre garde, par une mesure quelconque, de diminuer la valeur de ces capitaux fixes. Dans ces études, je ne traite que d'une manière très accessoire les questions actuelles. Mais elles perdraient de leur utilité si, en exposant les questions théoriques, je n'arrivais pas à indiquer certaines conséquences pratiques. Lorsque, par exemple, vous augmentez les droits sur les successions, par cela môme, vous frappez d'une moins-value les immeubles: les personnes qui en sont menacées savent que, si elles ont des immeubles, elles les dissimuleront beaucoup moins facilement que si elles ont des valeurs mobilières, et, par conséquent, les personnes prudentes, au lieu de placer leurs capitaux en immeubles, ont une tendance, par cela même, à les placer en valeurs mobilières. Si elles se sentent menacées d'impôts sur le revenu, comme elles savent qu'elles ne pourront pas dissimuler leurs revenus en possédant des immeubles, il est évident que le même effet se produira et, par conséquent, elles les placeront autrement. Je dois dire que ce f^it se produira non seulement pour les petits propriétaires, mais qu'il se produira surtout chez les gros capitalistes, qui, étant obli-

gés d'être en relations avec des banquiers, scf serviront de tous les moyens que la banque met à leur disposition pour placer à Tétranger, au besoin, une partie de leurs valeurs, et, par conséquent, vous voyez immédiatement la grave atteinte qui est portée à l'augmentation de la valeur immobilière de la France par des menaces fiscales, et toute diminution, au moins tout arrêt dans V augmentation de la valeur vénale, à plus forte raison toute diminution de la valeur vénale de la propriété immobilière, est une cause de ruine pour le pays qui la subit.

Je prends la valeur des immeubles, d'après les niutations par décès. De 1876 à i878, la valeur était de 2,487 millions; en 1879, elle monte à 2,610 millions; en 1883, elle monte à 2,693 millions ; en 1884, il y a une régression qui, évidemment, était due au krach de 1882 et à ses conséquences, à la crise économique qui a eu lieu à ce moment-là. La valeur baisse à 2,651 millions; en 188S, elle se relève à 2,784 millions; en 1893, à 2,844 millions et, en 1894, à 2,886 millions.

Ces chiffres ne sont pas en conformité avec les doléances des propriétaires qui ne cessent de répéter qu'ils sont ruinés. Mais, à coup sûr, si les lois fiscales dont je vous parlais tout à Theure venaient à être appliquées, vous pouvez être certains qu'il y aurait sinon une régression immédiate, parce qu'un pays comme la France peut supporter pendant longtemps des impedimenta de ce genre sans

s'en apercevoir, mais qu'il y aurait au moins un arrêt qui se traduirait, tôt ou tard, par un recul.

Je viens d'indiquer la progression de la valeur des immeubles ; c'est une réponse immédiate aux personnes qui prétendent que la démonétisation de l'argent par l'Allemagne, en 1873, sur laquelle je me suis expliqué, a provoqué une baisse des prix. Si la démonétisation de l'argent avait eu pour résultat de faire baisser les prix, elle aurait • dû exercer son influence sur les capitaux fixes. Or, nous voyons que la valeur des capitaux fixes a augmenté dans des proportions considérables, et justement pendant la période qui a suivi la démonétisation de l'argent.

J'ai pris ces derniers chifi'res des valeurs successorales à partir de 1876-1878, précisément parce que les protectionnistes et les bimétallistes ont l'habitude de faire partir de 1873 et des années suivantes la baisse des prix. Vous voyez que cette baisse des prix ne s'est pas fait sentir sur la valeur des immeubles en France, puisque l'enregistrement constate le contraire, à propos des mutations par décès.

l'économie de l'effort. là

J'emprunte à un travail de M. Eu verte, la Métallurgie du fer et de l'acier (juin 1895), le tableau suivant :

Prix des fontes :

Fers en barre 300 161

Rails en fer 262.50 190

Tôles en fer 433 224

La fabrication des rails en fer a disparu en 1894. Un rail d'acier résiste à l'usure trois fois plus qu'un rail de fer.

Trois tonnes de rails en fer à 190 francs. . . = 570 fr. » 2,700 kil. rails usés à reprendre à 175 francs. . = 202 50

La dépense pour 3,000 kil. de fer est de. . 367 fr. 50

1,000 kil. d'acier à 150 fr.. 150 fr. »

900 kil. à reprendre à 75 fr 67 50

La dépense pour 1,000 kil. d'acier est de. . 82 fr. 50

Économie 285 fr. »

Si on multiplie ce chiffre par les 4,640,000 tonnes livrées de 1868 à 1894 on arrive h une économie représentant en chiffres ronds 1,323 millions en 26 ans, ou plus de 50 millions par an.

Il faut ajouter à ce chiffre les frais de réfection des voies qu'on évalué à 13,000 francs par kilomètre, ce qui ajouterait encore une somme de 25 millions à l'économie occasionnée par l'emploi des rails d'acier.

Quelle est la somme que représentent les progrès de la fabrication entre 1833 et 1894 ?

Sur 843,000 tonnes de fers produits en 1894, la réduction moyenne dans les prix de revient comparativement à 1853 est de 150 fr. par tonne, soit 126.000.000 fr.

La fabrication des rails d'acier donne aux compagnies de chemins de fer un avantage minimum de 75.000,000

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