‹ L'économie nouvelleChapitre 15 sur 59 · CARACTERE IDEOLOGIQUE DES LUTTES SOCIALES · texte numérisé non relu

CARACTERE IDEOLOGIQUE DES LUTTES SOCIALES

Les mouvements révolutionnaires de la fin du xviii' siècle, du xix* et du commencement de ce siècle, qu'ils soient politiques ou économiques et sociaux, sont commandés par une même métaphysique; les]mouvements qui leur sont opposés, par une autre. Il est d'une psychologie de primaire de dire que les révolutionnaires ne sont mus que par l'appétit de la violence, ou de la destruction, comme de dire que les défenseurs de l'ordre ne sont mus que par le souci de leurs intérêts matériels ou par leurs préjugés. Le vrai est que les uns et les autres veulent « l'ordre » dans le monde et la prospérité de l'humanité. Mais, ces deux biens, ils les veulent par des moyens différents, parce qu'ils ont deux conceptions différentes de l'homme et du monde. C'est ce qui fait que les uns et les autres apportent tant d'ardeur dans leurs luttes. Si l'on va jusqu'au risque de la vie, c'est que les partis en présence sont soulevés par une passion qui dépasse infiniment la chance d'une augmentation de salaire ou la conservation d'un titre de rente ou d'un livret de caisse d'épargne. Les deux partis ont conscience de participer à la génération des grands événements historiques. L'enjeu, c'est l'ordre du monde, que se disputent deux conceptions de l'homme.

Les révolutionnaires ont une vue optimiste sur l'homme ; ils croient au dogme de la perfectibilité humaine; ils croient que l'homme, l'individu, n'a pas besoin ou ne doit plus avoir besoin, dans l'avenir, d'être contraint, soutenu, encadré par les institutions politiques, économiques et sociales pour vivre, prospérer, travailler, assurer la continuité de la civilisation et de l'espèce. Ils croient que le mouvement historique est un mouvement par lequel l'homme se libère progressivement des contraintes, des soutiens, des cadres que lui ont donnés les prêtres, les princes, les castes et les classes. Une première grande révolution a permis à l'homme de conquérir la liberté politique qui a laissé subsister une domination économique, en même temps qu'elle conservait les cadres nationaux. Une deuxième grande révolution, internationale cellelà, embrassant le genre humain, abattra la dernière domination économique et, toutes contraintes étant désormais abolies, l'humanité entrera dans la période glorieuse de la liberté totale. C'est le roman de l'évolutionnisme, dont la trame est intellectuelle pour les rationalistes, économique et matérialiste pour les marxistes.

Les catholiques, les esprits réalistes et scien-

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tifiques ont, au contraire, une vue pessimiste sur l'homme. Ils conçoivent que l'homme, subissant les conséquences du péché originel, ou limité par l'imperfection de sa nature, ne peut vivre, prospérer, travailler, durer, que s'il est contraint, soutenu, encadré par les institutions religieuses, intellectuelles, politiques, économiques et sociales créées par l'expérience des siècles. Ils voient que le mouvement historique est plein des luttes que l'homme soutient contre lui-même pour conserver ses propres acquisitions; que l'ordre éternel mène contre l'éternelle anarchie pour maintenir l'humanité sous les voies de sa grandeur et empêcher les sociétés de sombrer dans la décadence, vers laquelle la faiblesse humaine les porte sans cesse.

Voilà les deux métaphysiques qui se combattent aujourd'hui dans les centres de la civilisation, au-dessus des partis, au-dessus des classes, audessus des nations, unissant des hommes de classes différentes dans de mêmes mouvements. C'est par leur présence que s'expliquent ces invraisemblables collaborations, ces invraisemblables sympathies entre certains chefs de la démocratie politique et les chefs de la révolution sociale. Quelle que soit leur horreur personnelle, physique, pour les dévastations accomplies par

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le bolchevisme, les chefs bourgeois de la démocratie politique reconnaissent dans les bolchevistes des hommes qui représentent la métaphysique du Progrès. Le président Wilson est plus près, par l'esprit, de la République des soviets que du Saint-Siège. M. Ernest Lavisse est plus près de Lénine que de Maurras ; il peut regarder avec inquiétude l'œuvre du bolchevisme : sa métaphysique, sa religion, lui commandent de découvrir, dans ce chaos, les manifestations tumultueuses du a progrès social ». Les bourgeois démocrates croyants de la religion du progrès, peuvent trembler devant les menaces du bolchevisme, ils ne sauront que lui opposer des arguments d'intérêt ou d'opportunité, car il y a identité profonde entre leur pensée et celle des doctrinaires de la révolution russe.

Contre l'erreur qui trouble le monde, dressons l'Intelligence et F Imagination créatrice,

C'est le fonds et le tréfonds des conflits sociaux que subit le monde civilisé. Quiconque ne voit pas cette vérité ne comprendra rien au caractère des. revendications révolutionnaires. De bons bourgeois démocrates entreprennent d'arrêter la révolution par des promesses de participation

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aux bénéfices. Quelle simplicité ! Offrir un pour cent sur les affaires du monde à des hommes qui croient gagner d'un seul coup tous les biens de l'univers et atteindre par là le dernier terme du progrès! 11 faut voir que ces mouvements viennent de l'esprit. Cette dictature du prolétariat, réalisée en Russie, et vers laquelle on tente d'entraîner de nouvelles troupes, ce n'est, en aucune manière, le couronnement d'un mouvement ouvrier, c'est le couronnement de V Encyclopédie, revue, corrigée et complétée par Karl Marx et ses disciples.

Voici l'expérience faite, et les preuves par le fait données. Cette révélation nouvelle, cette métaphysique de « l'ordre nouveau » sert-elle l'humanité ^ Dans le pays où elle règne, l'homme est redevenu un loup pour l'homme, la terre cesse de produire, l'homme cesse de travailler : la ruine et la mort s'étendent sur les steppes. Les institutions politiques et sociales détruites, aucune doctrine ne peut valoir contre la barbarie déchaînée. Que le bolchevisme se propage en Europe, et c'est la chute de la civilisation. Il s'agirait bien alors de progrès et de lutte des classes 1 Les institutions européennes écroulées, cette vision de Napoléon que rappelait Bainville, cette imagination de Daniel Halévy dans son

Histoire de quatre ans, deviendraient des réalités : toutes les barbaries asiatiques et africaines, contenues depuis des siècles, partant de nouveau au pillage de l'Europe !

En dernière analyse, c'est à découvrir la plus franche barbarie que nous conduit notre reconnaissance intellectuelle. Mais que l'on ne se méprenne pas sur les vrais fourriers des invasions barbares qui menacent sourdement l'Europe. L'ennemi immédiat, ce n'est pas cette fraction du prolétariat, organisée dans les syndicats révolutionnaires. L'ennemi, c'est l'esprit, c'est le mythe que l'on a répandu aussi bien dans les classes ouvrières que dans les classes bourgeoises. La plus lourde faute à commettre, la faute peut-être mortelle, ce serait aujourd'hui de nous opposer à la révolution par des formations de classes. A la folie de l'esprit, il faut opposer la sagesse de l'esprit. A la fausse science, la vraie. Aux images de la révolution, les images de la grandeur française, de la grandeur européenne. Aux efforts révolutionnaires, des efforts nationaux, unissant les bourgeois, les ouvriers et les intellectuels soumis à un même esprit.

Le problème posé dès que 1 on aborde 1 étude de l'économie moderne, c'est, avant tout, un problème d'ordre intellectuel. Une erreur de l'in-

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telligence, commise au milieu du xviii* siècle, conduit des masses humaines vers la décadence, La tâche la plus urgente, la plus féconde est de lutter contre cette erreur, et contre ses serviteurs. La vérité que V Action française enseigne depuis vingt ans pour la politique vaut intégralement pour l'économie. Au commencement de toutes choses est le verbe.

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