CHAPITRE IX
LES PATRONS
Dans l'économie nouvelle, et surtout dans la période de transformation où nous sommes, les patrons ont un rôle de premier ordre à remplir. C'est particulièrement sur eux que pèse la lourde responsabilité d'inventer et de réaliser les transformations nécessaires de l'outillage de la civilisation et des méthodes de travail. Ils nous doivent de réussir dans leurs entreprises. Les socialistes qui se proposent de supprimer le patronat sont de tristes ânes. Notre intérêt est d'organiser une judicieuse et énergique exploitation des patrons, c'est-à-dire de les obliger à ne pas se contenter des situations acquises; notre intérêt est de mettre en valeur, pour le bien commun, toutes les facultés des patrons. Par exemple, il y a des patrons qui se contentent du chiffre d'affaires qu'ils faisaient hier et qu'ils font
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aujourd'hui et qui, manquant d'ambition, déclarent que les bénéfices qu'ils réalisent leur suffisent. Ce sont des paresseux qui ne font pas du tout notre affaire. Pour doubler notre production nationale, il nous faut des patrons qui veuillent doubler leur propre production, donc doubler, et tripler s'il se peut leur cliiffre d'affaires; s'ils doublent If.urs bénéfices, tant mieux. Nous avms besoin d'hommes qui ne sont pas satisfaits ie ce qu'ils ont.
Ce ne sera pas sans que les patrons se rendent exactement compte de leur fonction économique. Nais proposons à ceux qui l'ignorent quelques réflexions sur ce point. Les patrons ne sont ni de.', bourgeois ni des capitalistes. Les bourgeois, (e sont les rentiers, ce sont les patrons retraités; les capitalistes ce sont ceux qui vivent eu placement des capitaux. Les patrons sont (es travailleurs, des producteurs ; ce sont des houmes qui, à cause de leurs qualités dans l'organisation du travail, dans la distribution des tâches, dans la répao-tition des produits, sont place à la tête des services de la production, en qulque sorte par une délégation tacite de la coUectrité; ce sont des hommes qui, par position, par ii^érêt personnel, parce qu'ils sont ou se considèent propriétaires ou bénéfi-
claires de leurs entreprises, utilisent au mieux les efforts humains, le temps de travail, les matières qu'ils traitent et les produits qu'ils fabriquent. Ce sont eux qui, grâce au fait qu'ils sont intéressés par leurs bénéfices, nous donnent le système de production le moins coûteux et le système de répartition le plus économique et le plus sûr.
Supprimez les patrons, la production baisse, augmente de prix, et l'on entre dans le gaspillage et la mauvaise répartition. L'intérêt sjcial commande de conserver l'intérêt du pitron ; cela coûte infiniment moins cher que toute espèce d'étatisation, de nationalisation ou ie socialisation. Mais il faut organiser le pays de telle manière que, par des institutions qui exercent sur lui une forte influence, le patron ioit obligé de fournir le maximum d'efforts, et qu'il y trouve son plaisir.
Le vice essentiel de la natioialisation ou de la socialisation, c'est de suppimer, pour les organisateurs du travail, l'intéêt à la bonne et rapide exécution des tâches. în patron, obsédé par la crainte constante de pertes ou de la faillite, est porté, par intérê'personnel, à servir rapidement le consommâtes; à cause du souci qu'il a de sa réputation, qui ntretient ses affaires,
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il est conduit, par le même intérêt, à chercher la bonne qualité et le prix de vente le plus réduit ; son intérêt propre le guide dans la bonne répartition des produits; enfin, tous ses frais accessoires sont réduits au minimum ; s'il y a des sous-produits, il en lire parti; il économise les bouts de bougie et les bouts de ficelle, par souci de son bénéfice personnel. Résultat : en cherchant son bénéfice, il réalise une économie considérable pour la production générale, il ne gaspille aucun des biens matériels dont il a la charge. Remplacez le patron par un fonctionnaire de l'Etat, par un délégué au travail, et vous verrez s'élever rapidement le coût de la production. Ce fonctionnaire, ce délégué appointé, gagnant sensiblement moins que le patron qu'il remplacerait, nous coûterait deux et trois fois plus, nous servirait deux et trois fois moins vite, et laisserait perdre deux et trois fois plus de temps et de matériaux. Pourquoi? L'intérêt personnel ne le fouette plus. yVssuré de son traitement, ne craignant pas la faillite, n'espérant pas les bénéfices, il suit ietran-tran de son existence, désintéressé du prix de revient et du prix de vente, réglant la répartition des produits sans souci des frais de transport ni des besoins locaux. Production et répartition deviennent ainsi des
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opérations beaucoup plus coûteuses que si elles étaient dirigées par un patron.
Et il y a un autre vice dans la production nationalisée ou socialisée. C'est l'incompétence ou l'impossibilité de déterminer les limites de la compétence. A ce point de vue, le régime patronal est bien au-dessus de tout régime socialiste. En effet, dans le régime patronal, un incompétent ne peut pas demeurer longtemps à la tête d'une entreprise ou, si l'on veut, d'un service de la production ; s'il est patron, son incompétence le conduit à la faillite et il est éliminé ; s'il est subordonné, il est rapidement jugé à sa valeur par un chef intéressé à son vrai rendement. En outre, les limites de la compétence sont déterminées par le jeu naturel des facultés humaines; un patron n'administre, n'organise que ce qu'il est capable d'organiser, d'administrer avec profit. S'il va au delà de ses moyens d'action, encore une fois, la faillite l'arrête. Il n'en est pas de même pour le fonctionnaire, dans un régime de nationalisation, pour le délégué au travail dans un régime socialisé. La preuve de la compétence ou de l'incompétence n'apparaît qu'au bout d'un très long temps, et quand elle apparaît, la lenteur administrative empêche les sanctions rapides quand l'intrigue politique ne les interdit pas complètement.
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En résumé, au point de vue de la production, le plus médiocre régime patronal présente une supériorité incontestable sur le meilleur régime dénationalisation ou de socialisation. Les patrons sont, en somme, les meilleurs délégués au travail qu'un peuple puisse se donner. Gardonsnous de les supprimer si nous voulons résoudre, en vue delà prospérité générale, le problème économique de l'après-guerre. Répétons-le : mieux vaut organiser le pays pour exploiter leurs capacités techniques, pour les obliger à fournir un travail plus intense.
La difficulté, c'est qu'il n'y a pas de patrons au-dessus des patrons. La solution, c'est d'organiser la vie économique de telle manière qu'une contrainte soit exercée sur les patrons dans le sens du perfectionnement technique, de l'expansion économique, de l'application des nouvelles méthodes. Il faut organiser une action contre trois tendances patronales, ou contre trois types de patrons : celui qui subit les changements économiques en acceptant tout simplement une réduction de ses bénéfices ; celui qui essaie de maintenir ses bénéfices en diminuant la rémunération de la main-d'œuvre; celui qui tente la même opération par une simple majoration des prix de vente compensant toute augmentation du prix de
la main-d'œuvre. Ces trois types de patrons devront chercher de nouvelles solutions ou disparaître.
Les moyens de contrainte, nous l'avons déjà montré, le syndicalisme les fournit : du côté ouvrier, par la pression ouvrière pour les plus hauts salaires et la réduction de la durée du travail; du côté patronal, par une discipline qui permettra d'imposer de mêmes transformations à tout un groupe industriel. Les contraintes fonctionnant, il ne reste à résoudre que des problèmes techniques qui ne sont pas au-dessus de l'intelligence française. Les patrons ont à rechercher par quels moyens humains on peut obtenir la même somme de travail avec deux millions de producteurs en moins, dans un temps de travail réduit, et par quels moyens mécaniques, avec ce personnel diminué, on peut porter au double les résultats de la production, et réduire les prix, malgré des charges nouvelles. Nous n'avons à demander aux patrons ni sacrifices, ni concessions; nous leur demandons de travailler à transformer notre économie industrielle, commerciale, agricole; leur activité technique, voilà le plus grand de leurs devoirs sociaux dans les dix années que nous allons vivre.