‹ L'économie nouvelleChapitre 39 sur 59 · LA LIBBKATION DE LA PRODUCTION · texte numérisé non relu

LA LIBBKATION DE LA PRODUCTION

tement conscience, si nous voulons abréger le travail d'organisation où nous sommes engagés, selon les anciens principes d'association rajeunis et renouvelés sous le nom de syndicalisme.

Ceci posé, analysons.

Premièrement, l'Etat. L'Etat, monarchique, républicain ou socialiste, est intéressé à jouir d'une bonne économie nationale. Mais il est absolument impuissant et incompétent à l'organiser et à l'exploiter directement. Son économie propre étant basée sur le rendement des impôts qui constituent ses ressources, il est toujours détaché, dans ses entreprises, des préoccupations qu'impose, au chef d'entreprise privée, le souci du prix de revient et de la réussite commerciale. Il sait qu'il peut combler ses déficits par un appel constant aux réserves que constitue le rendement annuel des impôts. 11 est dans la situation du gérant d'une société anonyme à capital illimité qui, ne subissant aucun contrôle, investi du pouvoir d'appeler de nouveaux capitaux, n'aurait à aucun moment de sa gestion la crainte d'avoir à déposer son bilan. En outre, les entreprises que crée l'Etat, nécessairement confiées à des fonctionnaires, ont toutes le même vice congénital : nul n'y est intéressé pécuniairement à la réussite.

La crainte de la faillite, l'intérêt personnel.

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ces deux grands moteurs de l'économie privée, n'y agissent point pour pousser les chefs dans la voie de la meilleure utilisation des hommes, du temps et des matériaux. Conséquences : production très coûteuse, gaspillage des matériaux et du temps, mauvaise utilisation des forces humaines. Ceux qui ont vu de près le travail aux armées, où s'est trouvée réalisée une véritable organisation de socialisme étatiste, sont maintenant éclairés, par l'expérience, sur l'énorme infériorité de ce système de production.

L'Etat n'est pas moins incompétent et impuissant lorsqu'il prétend intervenir dans l'économie pour la régenter ou lui imposer des formes ou des moyens d'action. Ses intentions peuvent être pures ; ses interventions sont désastreuses. Sans organe d'information sûre, sans organe possible de contrôle efficace, il ne peut agir sans léser les intérêts les plus légitimes, sans causer de troubles aux répercussions infinies. Toute action de sa part comportant une contrainte, il est obligé de créer un contrôle. Le raisonnement et l'expérience montrent que les organes de contrôle deviennent rapidement une très lourde charge pour le pays et sont, pratiquement, inefficaces, tant à cause de la nature humaine, qui oppose une résistance molle à la corruption, qu à

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cause de l'habileté des contioles à échapper aux contrôleurs quand ils ne peuvent s'entendre avec eux. L'impuissance de l'Etat à l'intervention ou au contrôle direct tient à sa nature, qu'il soit républicain ou monarchique. Mais il est évident que les maux du contrôle ou de l'intervention sont plus grands dans l'état démocratique où des groupements économiques peuvent utiliser le jeu des partis pour faire agir l'Etat dans un sens favorable à des intérêts privés ou même contraire à l'intérêt national. Ceci ne veut pas dire que nous ne reconnaissions à l'Etat aucun droit en ce qui concerne l'économie. Loin de nous une telle pensée. Mais nous y reviendrons.

L'action de l'Etat dans l'économie nationale étant inefficace ou désastreuse, il faut en libérer la production pour le bien commun. Il appartient aux producteurs d'organiser eux-mêmes l'économie du pays. Dans quelle forme? La plupart des Français sont d'accord pour organiser le pays sous le régime de l'association professionnelle et corporative. Il faut bien voir que ce régime exclut ce que l'on appelait la liberté du commerce et de l'industrie. Dans l'ancien régime (nous parlons de l'ancien régime de la démocratie et du libéralisme), il était entendu que la production et le commerce étaient libres, c'est-à-

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dire que chacun pouvait organiser sa production et son commerce comme il l'entendait, qu'il était libre d'exploiter le consommateur et le travailleur à sa guise, et que les prix de vente des produits et d'achat du travail ne pouvaient être réglés que par le libre jeu de la libre concurrence et de la prétendue loi de l'offre et de la demande. C'est ce régime qui nous a valu, au temps de l'abondance, l'exploitation et la désorganisation des classes ouvrières sous la pression d'une folle concurrence dans la baisse des prix de fabrication, et, au temps de la disette, l'exploitation des consommateurs par les intermédiaires, les commerçants ou même les producteurs qui ont spéculé sur la rareté des produits, sous le couvert de l'offre et de la demande. Chacun sait comment l'offre, diminuée par la guerre, a été raréfiée artificiellement par les rafles des citoyens âpres au gain qui se servaient précisément de la liberté du commerce là où l'État n'avait pas cru pouvoir l'atteindre.

Dans le nouveau régime économique, il est reconnu que la production et le commerce sont soumis à des obligations sociales et nationales ; que chacun trouve dans sa corporation des règles à l'élaboration desquelles il participe, mais auxquelles il doit se soumettre ; que les prix — et

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ceci est capital - que les prix des produits sont établis par des accords entre syndiqués d'un même corps, ou entre syndicats vendeurs et syndicats acheteurs ; que la rémunération du travail enfin est fixée par des ententes entre syndicats patronaux et syndicats ouvriers. Ces principes utiles, nécessaires, indispensables, qui président et présideront à l'organisation économique de la France, excluent totalement ce que l'on nommait liberté du travail et liberté du commerce. Mais ils^ exigent la liberté des associations devant l'État.

Liberté absolue.^ Non. Liberté limitée. Liberté limitée par les intérêts sociaux et nationaux que l'Etat doit représenter, et au nom desquels il a le droit d'intervenir pour interdire les abus des individus et des collectivités. L'État responsable de la paix civile est obligé d'agir contre toute action économique qui tend à briser cette paix. Il reste à voir comment son action peut s'exercer sans devenir une cause de trouble pour la vie économique.

Et d'abord, comment et par qui, dans les faits économiques, la paix civile peut-elle être troublée.3 Les vues de nos contemporains ne sont pas très claires sur ce point. Prenons un exemple sous trois aspects :

i" Le marchand d'œufs arrive sur le marché, ayant fait ses calculs et prévu un prix honnête ; il installe ses paniers d'œufs et constate qu'il est seul vendeur, ses concurrents ayant été arrêtés en cours de route par un accident : il spécule sur le besoin d'œufs et double ou triple ses prix ;

2" Le marchand d'œufs a raflé les œufs de sa région et arrive sur le marché seul vendeur ; il double ou triple ses prix ;

3° Les marchands d'œufs concluent une entente secrète pour doubler ou tripler leurs

prix.

Dans les trois cas, devant les prix, les ménagères se fâchent, renversent les paniers d'œufs et tentent d'assommer le marchand.

Qui rompt la paix.? Si l'on en juge selon les procédés de l'économie libérale, on accuse les ménagères qui n'ont pas le respect de la loi de l'offre et de la demande. Si l'on en juge en réaliste, on voit aisément que. dans les trois cas, c'est le marchand d'œufs qui, comptant sur la protection du gendarme, tente d'abuser du besoin où il sait son prochain. En bonne justice, rÉtat devrait retirer sa protection au marchand d'œufs qui en abuse et laisser toute liberté de protestation active aux ménagères. Mais l'Etat doit faire mieux; il doit prévenir ces conflits.

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Par quels moyens? Dans l'étal d'individualisme où nous étions et sommes encore à demi, il n'y en a aucun qui soit efficace. La taxation, qu'il est impossible de faire respecter, développe la vente clandestine, et les produits vont aux riches ou aux gens aisés, la réquisition met les produits entre les mains des fonctionnaires qui, n'étant pas pécuniairement intéressés à la vente, ne savent pas organiser la répartition et gaspillent les marchandises, quand ils ne se font pas à leur tour marchands déloyaux ; le syndicat obligatoire, le consortium organisé, contrôlé par l'État, amène l'Etal lui-même à faire hausser les prix', quand il ne livre pas le contrôle de la production à ceux-là mêmes qui devraient être contrôlés. Notre système économique ne permet aucune action efficace de l'État pour le maintien de la paix publique par le contrôle de la vie économique.

Mais l'État n'est pas sans moyens s'il veut se servir des organes que constituent les producteurs dans la vie économique. H y a des syn-

I. Le chef d'une très grande entreprise disait à l'auteur de ce livre : « INous sommes honteux des bénéfices que nous réalisons. L'État, Dieu merci ! nous en"prend 80 p. 100. Cela décharge notre conscience. » C'est l'impôt sur le consommateur masqué p;ir l'impôt sur les bénéfices de guerre. Mais quelle singulière politique économique !

dicats librement constitués. Que l'Etat, dans les moments de crise, comme celle oii nous sommes, s'adresse à eux et leur demande, en échange de la protection qu'il leur donne, la réglementation des prix par leurs propres moyens. Qu'il oblige les syndicats à se contrôler les uns les autres ; qu'il les rende responsables de leurs prix, en même temps qu'il les invitera à faire leur police eux-mêmes. Que toute hausse artificielle des prix, dénoncée par le syndicat qui en souffre, soit punie par de grosses amendes syndicales imposées au syndicat qui la provoque. Que l'on aille jusqu'à la prison, surtout lorsqu'il s agit de l'alimentation. Organisez ce système, le moins coûteux qui puisse être, car tous les frais en seront faits par les intéressés; — le plus efficace, car il sera fait par les mêmes intéressés, et il est probable que vous donnerez à l'Etat le moyen d'agir sur l'économie sans apporter d'entraves à la production. Encore une fois l'heureuse solution est fournie par le syndicalisme.

Conclusion : qu'il s'agisse de défendre les producteurs contre F Etat ou qu'il s'agisse de collaborer à la tâche de police nationale que l'Etat doit exercer sur la production, nous avons à réclamer, non la liberté du commerce, non la liberté du travail, mais la liberté syndicale. L'Etat

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limitera notre liberté 014 il le doit pour le bien social et national : il contrôlera les résultats de notre action publique: mais il ne pénétrera pas dans le domaine du travail même oij il est incompétent. Il fera son métier; nous ferons le nôtre. Revendiquons pour nos syndicats le droit et le devoir d'organiser et de réglementer la production. C'est la loi de la nouvelle économie.

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