CHAPITRE XIII
Ni l'une ni l'autre, car l'une et l'autre sont des fantaisies de l'imagination qui ne correspondent en aucune manière aux réalités, quand on considère la production. L'une et l'autre supposent l'existence, dans l'économie, de groupements qui n'y existent pas. Il y a des classes sociales, aux limites fort incertaines, mais que l'on peut distinguer. Il y a non pas une mais des classes ouvrières, et des classes rurales, des classes bourgeoises, à l'intérieur desquelles il y a similitude de mœurs et d'usages. Mais il n'y a pas de classes économiques. Dans la production, il y a des ouvriers, des chefs d'équipe, des commis, des contremaîtres, des chefs de service, des ingénieurs, des directeurs, des patrons, des administrateurs. Les uns et les autres ont des intérêts propres, ou semblables, ou divergents, ou anta-
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gonistes, ou communs. Sont-ce des intérêts de classe? Jamais. On peut les nommer ainsi. Mais la vérité est que ces intérêts sont propres à la fonction de chacun dans la production. Ce sont des intérêts de producteurs définis par les fonctions. Si l'on veut les reconnaître par des caractéristiques de classe, on échoue, ou l'on aboutit à des vues de la plus haute fantaisie. Des intellectuels ont pu répandre dans le monde la notion de deux classes distinctes : celle des possédants et celle des non-possédants ; celle des ouvriers et celle des patrons ; celle des prolétaires et celle des capitalistes. C'était pour se donner le gouvernement politique des uns et des autres. La distinction du monde social en deux classes est une vue d'intellectuel et de politicien, qui peut servir les intérêts politiques d'un clan ou d'un parti. Elle est absolument fausse pour qui veut organiser la production.
Nous ferons bien d'éliminer de notre langage et de notre pensée ces termes inexacts et ces fausses notions qui entravent considérablement notre œuvre de réorganisation économique. Nous demandons aux personnes qui souhaitent la collaboration des classes dans le travail, de bien se rendre compte que leur désir est sans aboutissement. Oii sont ces classes que l'on
invite à collaborer? où sont leurs organes de coordination et de direction? Y a-t-il une classe ou des classes qui aient une mission spéciale dans la production? Cherchez, et vous ne trouverez rien. Vous verrez des syndicats de toutes professions dont l'utilité est évidente quand il s'agit d'exercer une action dans une profession donnée, et que l'on ne peut, quels que soient les efforts que l'on fait dans ce sens, unir dans une organisation de classe.
S'il a été créé une sorte d'institution de classe pour un certain nombre de syndicats ouvriers, c'est uniquement par l'eiTet d'un trompe-l'œil idéologique. Essayez de donner une organisation de même nature aux syndicats patronaux, vous verrez immédiatement que l'unité de classe est un mythe : contre elle se dressent les intérêts économiques différents, intérêts industriels contre intérêts commerciaux, intérêts agricoles contre intérêts industriels et commerciaux, divisés en outre selon les régions ou même selon les lieux. Si l'on se mettait en tête d'organiser ce que l'on appelle la collaboration des classes, il faudrait l'instituer entre les organismes centraux que se donneraient les prétendues classes.
La production serait alors organisée par un conseil réunissant les chefs ou les délégués de
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ces classes, donnant des ordres ou des instructions à leurs commettants respectifs. Je ne crois pas qu'il se trouve un homme de bon sens pour désirer une institution où les hommes, patrons et ouvriers, seraient écrasés par l'énormité de leur tâche et seraient impuissants aussi bien à organiser le travail qu'à répartir les produits.
L'idée de collaboration des classes est évidemment née du désir d opposer une idée à ce que les marxistes ont nommé la lutte des classes. Mais qui ne voit que parler de collaboration de classes, c'est reconnaître la possibilité de la lutte de classes, c'est en somme accepter la philosophie marxiste, c'est employer le jargon des marxistes.^ Qu'il y ait lutte de classes quand des intellectuels parviennent à faire croire à certains groupes que la lutte de classes existe, c'est une illusion qui a la valeur d'un fait, encore qu'il soit limité à quelques groupements. Mais que la lutte des classes soit un fait économique authentique, qu'elle explique les transformations économiques, voilà qui est faux. Que ce que les marxistes appellent lutte de classes puisse aboutir à la révolution prolétarienne, à l'organisation de la production par le prolétariat, c'est le plus grand « bourrage de crânes » que l'on puisse inventer. Voyez la Russie : il y a là-bas une die-
tature qui n'est pas du tout celle du prolétariat, mais qui est bel et bien une dictature intellectuelle et militaire qui a recréé, pour la production, les organes de direction et de commandement qui sont indispensables au travail humain. Ni collaboration, ni lutte de classes, mais accord technique entre les divers éléments de la production, c'est la loi de demain. La production n'est pas divisée en classes ; elle est répartie entre des groupes économiques. Les uns vivent du charbon, les autres des tissus, les autres du livre. Qu'ils soient patrons, ingénieurs, contremaîtres ou ouvriers, les membres du groupe ont pour premier intérêt la prospérité du livre, du tissu, du charbon. Si leur production tombe, c'est la ruine pour le patron, c'est le chômage pour l'ouvrier. L'intérêt premier, fondamental, est économique, et propre à une catégorie donnée de la production. Ensuite, mais ensuite seulement, les intérêts se différencient : il y a des intérêts propres aux ouvriers du tissu comme il y a des intérêts propres aux ingénieurs, aux patrons du tissu. Voilà les faits qu il s agit de reconnaître si l'on veut donner à ce pays une organisation qui tienne. Nier les divergences d^intérêts à l'intérieur d'une profession, ou nier l'intérêt commun des
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membres d'une même profession, c est nier l'évidence.
Il est vrai que, dans le temps où nous sommes, la conscience des intérêts divergents est beaucoup plus forte, dans certains groupes ouvriers, que la conscience de l'intérêt général de la profession. C'est, au reste, assez humain, et il ne manque pas de patrons à qui échappe la conscience de cet intérêt général. Est-ce à cause d'un vice de l'esprit? Nullement. Mais il manque, dans toute l'économie française, les organes où les membres de la profession puissent, pratiquement, prendre conscience des intérêts généraux de la profession. Le syndicat patronal, le syndicat ouvrier sont des institutions à objectif limité, qui ne peuvent entretenir que la seule connaissance des intérêts particuliers de chaque groupe.
C'est dans une institution supérieure à ces deux groupements que les membres de la profession peuvent parvenir à une vue presque totale de leurs intérêts communs et c'est là que viennent se résoudre les antagonismes, dans la soumission à l'intérêt général de la profession. Que la création de ces organes soit sortie du pays de lutopie, c'est un fait. Les comités permanents qui se fondent dans le pays en sont la
COLLABORATION OU LUTTE DE CLASSES. 9.)i
preuve. Dans la Métallurgie, dans le Bâtiment, ont été fondés des comités permanents réunissant les délégués des Fédérations ouvrières et ceux des Fédérations patronales. Les uns et les autres traitent au nom de leurs mandants, prennent des décisions communes et donnent respectivement à leurs commettants l'obligation de les exécuter. Le premier objet entrevu a été la conciliation, le règlement amiable des difficultés qui naissent dans le travail. Mais il y a beaucoup plus. On a compris immédiatement que ces comités auront un rôle plus étendu. Un rédacteur du Moniteur des travaux publics l'a indiqué très nettement : « Le comité permanent, écrit-il, ne doit pas être un simple organe de conciliation; il doit être un centre de création. C'est de lui que doivent partir les directions pour l'organisation rationnelle du travail; c'est lui qui doit donner aux constructeurs les indications nécessaires pour le développement du machinisme. »
Voilà l'institution où naîtra et se fortifiera la conscience des intérêts généraux des professions. On voit qu'elle a été rapidement conçue comme un organe supérieur aux organisations patronales et ouvrières. C'est là que seront représentés les différents éléments de la production, appuyés chacun sur les groupements particuliers
et agissant de concert, non pour faire de la collaboration ou de la lutte de classes, mais pour organiser la production au profit du groupe économique tout entier et à la satisfaction des groupes particuliers qui y confronteront sans cesse leurs intérêts propres à l'intérêt général. Etendez ces institutions, imaginez leur liaison par groupes économiques, par régions, et enfin sur toute l'étendue du pays, et vous apercevrez le dessin de l'organisation économique de demain.