CHAPITRE XV
Indications sur une organisation économique de la France.
Quelles que soient les difficultés de l'heure présente, nous prions les Français de dépasser les événements du jour et de considérer ceux de demain. Nous ne leur demandons pas de les oublier, mais nous les invitons à se mettre en tête une autre pensée que celle de la résistance à la révolution; il faut savoir quelle organisation économique nous nous donnerons, patrons et ouvriers, en parfait accord, et en vue de notre bien commun. Si quelques personnes croient que le moment est mal choisi, dans un temps oii le plus vif antagonisme parait se manifester, nous nous permettrons de leur faire observer que, s'il est prudent de veiller à ce que cet anta-
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gonisme ne brise pas l'armature de la civilisation, il est plus sage encore de veiller avec une pensée d'avenir, et non avec la mort dans l'âme. Quiconque, au moment oii sa maison paraît menacer ruine, pense à l'aménagement nouveau qu'il fera, est beaucoup plus fort que celui qui, devant le même spectacle, ne pense qu'à se garantir de la chute des pierres. Et, au surplus, soyons sérieux : si le mouvement révolutionnaire aboutit, il détermine la chute de la civilisation en Europe, et, dans cette hypothèse, il est indifférent que nous ayons une pensée ou une autre avant l'événement. S'il échoue, et il échouera parce que les Français veulent vivre, il faut être prêt à organiser dès que la crise sera surmontée. Tenons-nous prêts à l'organisation et, quelles que puissent être les erreurs, les fautes que commettent les syndicalistes révolutionnaires au cours de la crise, ne perdons pas de vue l'excellence du principe syndicaliste. Répétons-le : la révolution dite sociale, c'est la mort; le syndicalisme, c'est la vie et c'est l'ordre.
Faillite du « vieux système de travail ».
^ious nommons « vieux système de travail » le système libéral du xix* siècle, et nous disons, nous répétons depuis des années que ce système
est absurde, contraire à la tradition française, contraire à l'enseignement chrétien ; irrationnel et inhumain. Il est responsable de la crise où nous sommes. Il fait faillite. La crise d'aujourd'hui le proclame. En quoi a-t-il été impuissant? En ceci qu'il n'a pas su créer un régime économique oii les producteurs, chefs et exécutants, possèdent une haute conscience de l'intérêt général de la production. Le « vieux système de travail » avait tué la conscience du producteur, aussi bien chez le patron que chez l'ouvrier; il avait livré la production aux appétits et aux passions individuelles. Il a fait du producteur un être qui ne cherche que les gros bénéfices ou les gros salaires, sans frein, ni en ce qui concerne les bénéfices ni en ce qui concerne les salaires, et il a opposé brutalement les uns aux autres, en dehors de la connaissance de l'intérêt général. C'est lui qui nous a donné ce patron, qui se f. .. de l'intérêt général, qui veut être le maître absolu chez lui, et qui exploite à la fois le consommateur, le fournisseur et l'ouvrier; c'est lui qui nous a donné cet ouvrier qui se f. . . non moins que son patron de l'intérêt général, et qui ne cherche qu'à le rouler et à tirer de lui tout ce que l'on peut en tirer, par la ruse ou par la force. Dans ce système, l'antagonisme naturel devient
l'hostilité, décuplée par la puissance des idées lancées dans le monde, du parti des bénéfices et Ju parti des salaires, l'un et l'autre tirant sur la
orde, jvi^qu'au moment où elle casse, provo-
juant la chute de l'un et de l'autre.
f.f jeu de la corde.
C est ainsi qu'un Anglais définit le système de travail du xix* siècle Pourquoi et comment? C'est ce qu'a dit cet Anglais réaliste, Mr Whitley, M. P., industriel, dans un rapport remis à Lloyd Geoij:;e au printemps de 191 9, au moment où l'Angleterre était secouée par les grèves. Nous citons une page de ce rapport, d'une force etd'une netteté remarquables, afin qu'il apparaisse au lecteur comment, dans le pays classique de l'individualisme économique, on prend conscience des erreurs du siècle passé.
Le vieux système du travail, écrit M. Whitley, le vieux système du travail a fait laillilc, et il est aisé de découvrir les raisons de cet échec. Depuis la révolution industrielle, on peut dire, en eflet, que les relations entre « employeurs et employés » ont toujours eu comme base : l'antagonisme, la résistance et la contrainte.
Le même fait s'est produit dans toutes les nations civilisées. Le développement parallèle des « trades unions » et des associations d'employeurs, toujours
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en opposition, a atteint un tel point que nous pouvons dire sans exagérer que l'état du monde de l'industrie est un état de guerre latent.
Dans de telles conditions, il est à remarquer d'une part que les associations patronales considèrent de leur devoir de s'opposer à toute tendance, à toute proposition formulée par les associations ouvrières en vue d'un progrès ou d'une amélioration quelconque, et, d'autre part, que les associations ouvrières croient rester fidèles aux principes du travail, en s'opposant à toute proposition formulée parles associations patronales pour le développement de la production.
Les deux partis ne se rencontrent donc que pour se soumettre mutuellement leurs exigences et leurs revendications qui sont les raisons d'un conflit sans fin. En vérité, les négociations entre employeurs et ouvriers sont des négociations entre ennemis et c'est ainsi que les forces et les moyens des directeurs et des employés (ouvriers), se perdent et s'usent en de vaines et inutiles controverses.
Les deux partis sont, en réalité, les victimes d'un système d'antagonisme qui a fait de l'industrie un véritable tug of war {jeu de la corde) et qui a entravé l'activité nationale en créant une pensée et des habitudes de classes. Toutes les fois, en outre, que la contrainte a été exercée, elle a soulevé automatiquement la résistance dont les conséquences ont toujours été : stérilité et gâchis.
Nous ne pensons pas qu'il soit possible de faire disparaître définitivement le conflit, mais nous estimons que la solution de l'avenir repose sur l'asso-
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ciation étroite et ininterrompue de la direction et du travail, non point dans le seul but, que nous pourrions appeler négatif, de régler les différences de point de vue, mais dans le but positif d'encourager le progrès industriel, source de la prospérité nationale.
La paix industrielle doit être signée, une paix qui ne doit pas être basée sur la puissance d'un parti, soutenu par des tribunaux, mais une paix qui devra être l'inévitable conséquence de la confiance mutuelle, de la justice, de la bonne volonté créatrice. L'industrie ne doit connaître ni trêves, ni arbitrages obligatoires. Ce qu'elle veut, au contraire, c'est la confiance. . . Ce qu'elle veut aussi, c'est un courageux mouvement soutenu par le génie créateur des deux partis réunis. Tout individu qu'intéressera celte besogne ne pourra manquer de répondre à cet appel, car la tâche que nous devons affronter aujourd'hui est le plus grand problème de reconstruction sociale que le monde ait jamais connu.
Nous croyons enfin que les intérêts communs de l'industrie sont beaucoup plus importants que ces intérêts que l'on veut aujourd'hui mettre en opposition, et c'est sur la base de ces intérêts communs que pourra être établie en pleine confiance la charpente du nouveau système industriel.
Je ne crois pas que la situation ait souvent été exposée avec tant de clarté, ni le but montré avec tant de précision. Toutefois, il ne serait pas inutile, au moins de ce côté de la Manche, de montrer comment a disparu de l'industrie la
conscience des intérêts généraux delà production.
Avant la révolution industrielle (et avant la révolution politique), la production était assurée par le petit atelier où maître, compagnons et apprentis vivaient en contact étroit, sans grandes différences de situation ni de puissance économique. Par le contact permanent, par les entretiens fréquents sur leur travail, les uns et les autres vivaient dans la connaissance de leur métier, de ses besoins et de ses intérêts généraux. Tout ce qui modifiait ou troublait l'exercice du métier était immédiatement connu des uns et des autres, qui acquéraient ainsi la conscience des intérêts communs que venaient soutenir des coutumes et des institutions communes.
Après la révolution industrielle, maîtres et compagnons se séparent, s'éloignent les uns des autres, perdent le contact, cessent d'échanger leurs vues et leurs connaissances. Leur situation respective est profondément modifiée. Le maître devient peu à peu un employeur dont la force économique individuelle est hors de proportion avec celle du compagnon devenu employé, ouvrier ou prolétaire. De l'un à l'autre, les communications se réduisent, et d'un côté, le maître devient un chef qui ne connaît guère que l'intérêt de son entreprise, tandis que le compagnon,
spécialisé dans une partie du travail, et très éloigné par sa vie, par sa situation, par son instruction, du lieu 011 l'on voit la production dans son ensemble, ne connaît plus que son intérêt quotidien. Au cours du xix.' siècle, la séparation s'accentue. Au commencement du xx% elle est quasi complète : le maître est un homme qui vit dans une des branches de la production, sans autre vive préoccupation que celle des bénéfices que l'on y peut réaliser : le compagnon est un homme qui exéculeune des pensées, un des ordres du maître, sans savoir (et sans moyens de savoir) la place qu'il tient dans le travail, sans connaissance de l'intérêt général de la profession. Pour ces deux hommes, les notions les plus précises que leur donne le travail ne sont plus que celles du salaire et du bénéfice. C'est par là que l'on arrive à la situation qu'expose Mr Whitley.
A nous, maintenant, d'en sortir. Il faut que nous cessions le jeu de la corde, et que nous redevenions des producteurs conscients des intérêts de la production. 11 ne s'agit pas de revenir à un état industriel périmé. Mais il s'agit de recréer, dans une situation économique nouvelle, une conscience des intérêts communs égale à celle qui a soutenu le système antérieur à la révolution industrielle.
Or, veuillez regarder autour de vous : où et comment le patron ou l'ouvrier peuvent-ils acquérir cette conscience? Il n'y a ni lieu ni moyens. Au syndicat patronal, le patron apprend à connaître quelques aspects des intérêts généraux de sa profession, mais vus presque exclusivement sous l'angle patronal ; au syndicat ouvrier l'ouvrier ne prend conscience que de son intérêt de salarié. On se plaint que, dans la plupart des corporations, les ouvriers ignorent l'intérêt général de leur propre production. Mais oîi l'auraientil connu ? S'il y a quelques écoles, quelques livres, quelques journaux professionnels pour les patrons et les ouvriers d'élite, il n'y a, pour l'immense majorité, ni école, ni cours, ni livre, ni journal, ni institution qui enseigne ou représente ces intérêts généraux. Au xix" siècle, l'horizon intellectuel de l'ouvrier a été rétréci à l'établi ou à l'étau, et les démagogues de la fin du siècle n'y ont fait briller que la lueur des torches. 11 faut changer cela. Il nous faut créer les institutions qui rendront à tous les producteurs la conscience de leurs intérêts communs dans le cadre de leurs différents métiers.
EBAUCHE D UNE OKCiANlSATION. ^69