SITUATION ACTUELLE. LES ÉLÉMENTS DE LA HAUSSE
Le plus gros élément de hausse, je l'ai indiqué plus haut, c'est raugmentation des frais généraux nationaux. Pour vous en rendre compte, voyez bien que, à toute époque, les frais généraux de la nation, c'est-à-dire toutes les dépenses publiques, sont supportés par la production. Où qu'ils soient placés, sur les terrains, sur les produits, sur les revenus, impôts et droits viennent s'incorporer aux prix des choses. Or, en 19 14, les frais généraux de la France étaient de cinq milliards. En 1919, ils atteignent ou dépassent 25 milliards. L'écart entre les deux chillres ne représente pas, nous le savons assez, des travaux publics dont bénéficierait la production immédiatement, mais du travail entièrement consommé pendant la guerre et dont nous ne bénéficierons, par le prestige, l'élan, la confiance (et les biens matériels aussi) que nous avons acquis, que dans quelques années. Ces vingt-cinq milliards sont incorporés aux prix des choses. Ce quef cela produit, des chitlrcs arrondis le montrent clairement.
Étant admis que, avant la guerre, la production française représentait une quarantaine de milliards, les frais généraux nationaux, c'est-à-dire les charges de l'Etat, y étaient incorporés pour un huitième ; les salaires, appointements, pour tous travaux d'extraction, de production, de transformation, de répartition, de transports, de vente et les bénéfices et dividendes des entreprises, pour sept huitièmes ou 35 milliards.
Le chiffre de 19 x4 devant nous servir de base, nous dirons que les 4o milliards de production de cette époque
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représentaient 4o milliards d'objets ou de quantités de denrées du prix de i franc, Un homme salarié ou appointé à 5oo francs par mois pouvait acheter 5oo de ces unités de la production. Or, combien coûtent aujourd'hui l'ensemble des unités de la production française? En considérant que les salaires et appointements ont en moyenne doublé, que les bénéfices et dividendes ont également doublé (ce qui dépasse la vérité), ce qui coulait 35 milliards en iQi/j en vaut 70 aujourd'hui, et il faut y ajouter les 25 milliards que l'Etat nous oblige à incorporer à tous les prix. La valeur nominale de la production serait donc de 70 + 20 = 95 milliards. Mais la quantité de notre production ayant baissé, ce n'est pas par quarante, mais par trente-cinq au plus que nous pourrons diviser le chiffre total pour connaître le prix de l'unité qui nous sert de base. A l'aide de ces chiffres simplifiés, on découvre que l'unité (objet, fraction d'objet ou quantité de denrée) qui valait i franc en 1914, vaut plus de 2 fr. 5o en 19 19 et que les frais généraux nationaux, au lieu d'y être pour 1/8, y sont maintenant pour i 4-
Dans ces conditions nouvelles, que peut acheter l'homme qui gagnait 5oo francs par mois en 191 4 et qui en gagne 1000 aujourd'hui? Alors qu'il pouvait acheter 5oo unités de production en 191 4, il n'en peut plus acheter aujourd'hui que i 000 divisés par 2 fr. 5o, soit 4oo. Ce qui revient à dire que le pouvoir d'achat de son salaire a baissé de 20 p. 106. En fait (les chiffres que nous donnons ici ne valant qu'à titre d'indication, et il n'y est pas tenu compte des causes secondaires de diminution du pouvoir d'achat), la baisse du pouvoir d'achat est plus forte : d'après les indications du change, elle dépasse 3o p. 100 '. Qui ne voit maintenant que, désormais, les
I. Le taux du change indique ici autre chose que ce qu'il indique en temps de paix entre nations débitrices et créditrices.
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augmentations de salaires ne peuvent absolument rien changer à cette proportion, que les baraques Vilgrain et les prix normaux ne pourront avoir aucune action sur les causes essentielles de la cherté de la vie, et que le rétablissement de la liberté commerciale aura autant d'efficacité quun cautère sur une jambe de bois?
I n'y a pas de solution immédiate au problème de la vie :hère. Que l'on pourchasse les accapareurs et les spéculateurs, cela apportera un léger adoucissement à notre conlition. Mais c'est tout à fait insuffisant. Les mesures à prendre doivent avoir un objectif beaucoup plus importan.. Nous avons à prendre quatre sortes de mesures :
Privées, qui tendront à la restriction de notre consommation ;
Économiques, qui tendront à l'augmentation do notre production ;
Financières, qui tendront à la réduction des charges de l'État ;
Politiques, qui tendront à faire passer le plus tôt possible à la charge de l'Allemagne une partie des charges que nous payons aujourd'hui.
Si, dans les deux années qui vont suivre, les charges de l'État pouvaient être réduites de moitié, la production doublée, nos ventes à l'étranger accrues tant par notre
Il indique que, aux yeux d'une nation dont les charges d'Etat sont payées avec les ressources normales de llilal (c'est le cas des Etats-Unis), il n'y a pas égalité entre le produit marqué un dollar et le produit marqué 5 francs ; le premier représente sensiblement uu dollar de frais de travail, le second représente seulement 3 fr. 5o de frais de travail et t fr. 5o de charges d'Etat découlant de la Rucrre.
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production que par nos restrictions, le problème de la vie chère serait résolu et nous pourrions résumer la situation ainsi :
Charges de l'Etat lo
Tous frais de la production 70
Total "80"
Ces 80 milliards représentant non plus les 4o milliards d'objets, de fractions d'objets ou de quantités de déniées de 1914. ni les 35 milliards de 1919, mais les 80 nilliards d'unités d'une production doublée, l'unité ^ui nous a servi de base pour 191 4 coûterait sensiblement I franc. Ce serait une situation extraordinairement brillante, puisque, les salaires demeurant doublés, l'homme qui avait 5oo francs par mois en 1914 et qui en auiait 1000 à cette époque pourrait acheter i.ooo objets, friction d'objets ou quantités de denrées contre 5oo en 1914- Son pouvoir d'achat aurait doublé. iSous ne pouvo.is espérer une pareille situation ; mais, en travaillant avec énergie, et en augmentant notre production actuelle de 3o à bo p. 100, nous serions bien près de toucher le port avant deux ans d'ici. Après quoi nous partirions pour la prospérité.
Moyens et conditions de la réalisation.
Dans l'économie privée, c'est relativement facile. Restrictions volontaires. Les Français les feront. Encore, faut-il le leur demander, leur expliquer quel sera le résultat de ces restrictions. Il faut que chacun comprenne que, présentement, à quelque rang social qu'il vive, son train de vie ne peut être celui de 1914- H faut le réduire d'au moins 25 p. 100. Naturellement, que les restrictions portent plus sur les objets manufacturés que sur les
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denrées. Vous achetiez six paires de chaussures par an : vous n'en achèterez que quatre. Les chaussures que vous n'achèterez pas seront vendues à l'étranger. Il faut que nous consommions moins et que nous vendions plus, beaucoup plus à l'étranger. Chaque objet que nous exportons améliore notre change et fait payer à l'étranger une partie de nos frais de guerre. C'est justice, puisque nous avons sauvé le monde. Restrictions. Restrictions. Il faut le dire, le répéter, et en démontrer la nécessité. On a trop cru que, au jour même de la paix, ce serait l'abondance. Pas d'illusions : c'est la gêne. Supportons la gène. Si nous voulons vivre cette année sur le pied de 19 14) il est inutile d'essayer : c'est impossible. L'objet de notre effort, ce n'est pas la recherche de la majoration de salaires par cherté de vie, c'est le travail pour faire baisser le prix de la vie.
Dans l'économie des entreprises, c'est plus difficile. Mais il faut que les chefs d'entreprise, les patrons se mettent au travail avec acharnement. Secoués comme ils viennent de l'être par la loi de huit heures, ils sont dans d'excellentes dispositions d'esprit pour rénover matériel et méthodes, afin de produire deux où ils produisaient un en 19 14- Les méthodes, c'est l'affaire d'un an d'études et de mise au point. Le matériel, ce sera plus long. Dans deux ans, il est probable qu'un large renouvellement aura été fait. Mais il faut aussi enseigner les patrons, les arracher à la paresse d'esprit qui les enlise dans les conceptions de l'économie libérale. 11 faut les amener à renoncer définitivement à l'individualisme qui les condamnerait à èlre battus à plate couture par l'Allemagne et par nos alliés et associés. Syndicats d'achat, de vente, d'exportation, de publicité, d'assurances, unification des types de fabrication, des types de macliine, donc règle et discipline corporatives, voilà ce qui s'impose à eux. S'ils veulent produire.
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mettre en valeur toutes nos ressources, il faut qu'ils renoncent au domne mortel de la liberté.
Financièrement, un des premiers moyens, que M. Jacques Bainville a suggéré, c'est celui auquel pense le gouvernement italien. L'emprunt forcé à 2 1/3, ce n'est pas une mauvaise chose. C'est même une heureuse combinaison. Encore faut-il y préparer les Français. Nous souscrirons tous avec entrain dès que nous saurons que c'est une bonne mesure pour la France et une excellente pour notre économie privée. 11 faut expliquer à la France qu'une des conséquences d'un emprunt fait dans ces conditions signifie l'augmentation de notre pouvoir d'achat.
Il y a lieu également de réduire par d'autres moyens la circulation des billets de banque. Il faut développer le mouvement des chèques. C'est, dit-on, une question d'usage et de mœurs. Si vous voulez. Mais comme nous n'avons pas le temps de changer les usages par la propagande, nous pouvons en faire une question de gouvernement. Que l'Etat, au nom de l'intérêt public, invite les corporations à organiser les règlements par chèques dans le délai de trois ou six mois ; que les salaires seuls soient payés en espèces. Plus de garçons de recettes ; des comptables pour les chambres de compensation.
Politiquement? Politiquement, il faut agir de telle manière que l'Allemagne paie le plus possible et le plus vite possible, et, s'il se peut, que le traité de paix, pourvu d'un ou plusieurs avenants, diminue les charges de l'État français. iNotre pouvoir d'achat s'en ressentira fortement.
Evidemment, il y a plus. Le programme que nous indiquons suppose l'ordre en France, une vie politique sans heurts, sans à-coups, tout autre chose que le chaos que veut recréer chez nous M. Aristide Briand. Ce n'est pas chose aisée dans le régime des partis où nous sommes.
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Si, comme le demande M. Fayol, l'État était administré comme une bonne ComjDagnie privée, la remise en ordre serait rapide. Mais nous sommes en société anonyme, et chacun sait que les sociétés anonymes ne marchent bien que lorsqu'elles sont entre les mains d'un homme. Quand les conseils dirigent, c'est médiocre. Soviets de patrons et soviets d'ouvriers, cela se vaut. Or, la société anonyme où nous sommes est de la forme la plus détestable : elle est perpétuelle et elle est gérée par une assemblée de mandataires dont les intérêts sont opposés à ceux des actionnaires que nous sommes tous. Société anonyme perpétuelle gérée par des hommes qui changent sans cesse et qui touchent de gros jetons de présence, que la Société soit prospère ou non. Mauvaises conditions pour liquider la situation difficile où nous sommes. Il est hors de doute que notre pouvoir d'achat augmenterait plus rapidement si nous avions une autre forme de Société nationale. Nous avons gagné la guerre dès que nous avons eu un seul chef des armées. Nous gagnerons la paix dès que nous aurons un seul patron pour les affaires du pays. Politique d'abord. C'est aussi vrai pour le problème de la vie chère que pour le problème militaire et tout autre problème national.