‹ L'économie nouvelleChapitre 16 sur 55 · CARACTÈRE IDÉOLOGIQUE DES LUTTES SOCIALES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE IDÉOLOGIQUE DES LUTTES SOCIALES

Marx ne pouvait la soupçonner, lui qui subordonnait tous les événements historiques aux luttes économiques. Marx manquait d'imagination : il ne connaissait des choses que les aspects extérieurs; l'essence spirituelle des événements lui était inaccessible. De même que, dans sa théorie de la valeur, il ne tient compte que des quantités et des temps, ignorant la qualité, de même, dans les mouvements sociaux, il ne voit que les nombres et les choses. Comment aurait-il pu expliquer cette alliance constante, constatée au cours de tout le xixe siècle, entre des fractions de classes dites par lui antagonistes? Comment expliquer, par la lutte des classes, l'alliance consciente, entre ploutocrates, bourgeois de toutes sortes, intellectuels de toute origine, ouvriers et paysans contre une coalition formée des mêmes éléments, mais fondée sous un autre signe? Toutes les campagnes démocratiques du siècle dernier, toutes les grandes affaires politicosociales, boulangisme, affaire Dreyfus, affaire Ferrer, défaitisme pendant la grande guerre, sont conduites en dehors de toute idée de classe, et réunissent des fractions de toutes classes, formant un bloc, contre d'autres fractions de toutes classes, formant un autre bloc. Coalitions conscientes, affirmées avec éclat périodiquement, coalitions tacites permanentes, que ne brisent jamais les prétendus antagonismes de classes. De nos jours, comment expliquer, par la lutte des classes, la coalition Caillaux où entrent, consciemment, des syndicalistes révolutionnaires théoriciens de la -lutte des classes, des intellectuels et politiciens socialistes et radicaux, des grands bourgeois de la grosse métallurgie, des représentants de la grande presse, de grands financiers et, par surcroît, des représentants de la canaille boueuse et de la canaille dorée? Coalition inexplicable par la lutte de classes, et que Ion ne peut expliquer par les seules luttes de partis. Que ces groupes s'assemblent avec l'arrière-pensée de se servir les uns des autres, cela n'est pas douteux. Mais qu'ils puissent même s'assembler un instant, quelle impossibilité, si l'on ne voit que la lutte des classes!

38 l'économie nouv» llf

Le vrai caractère des luttes politico-sociales est idéologique.

— Choc de deux métaphysiques, de deux conceptions du monde.

— La vérité, la grande vérité, c'est que la lutte des classes est une illusion, et que la vraie lutte, profonde, ardente, qui dépasse tous les intérêts de classe et de parti, est une lutte idéologique, disons même : religieuse. Depuis un siècle et demi, c'est elle qui secoue la France, l'Europe et maintenant le monde.

Deux conceptions du monde sont opposées, sans conciliation possible. Les conflits politiques et sociaux du monde moderne sont causés par le choc de deux métaphysiques, de deux religions ennemies.

Les mouvements révolutionnaires de la fin du xviii" siècle, du xixe et du commencement de ce siècle, qu'ils soient politiques ou économiques et sociaux, sont commandés par une même métaphysique; les mouvements qui leur sont opposés, par une autre. Il est d'une psychologie de primaire de dire que les révolutionnaires ne sont mus que par l'appétit de la violence, ou de la destruction, comme de dire que les défenseurs de l'ordre ne sont mus que par le souci de leurs intérêts matériels ou par leurs préjugés. Le vrai est que les uns et les autres veulent « Tordre » dans le monde et la prospérité de l'humanité. Mais, ces deux biens, ils les veulent par des moyens différents, parce qu'ils ont deux conceptions différentes de l'homme et du monde. C'est ce qui fait que les uns et les autres apportent tant d'ardeur dans leurs luttes. Si l'on va jusqu'au risque de la vie, c'est que les partis en présence sont soulevés par une passion qui dépasse infiniment la chance d'une augmentation de salaire ou la conservation d'un titre de rente ou d'un livret de caisse d'épargne. Les deux partis ont conscience de participer à la génération des grands événements historiques. L'enjeu, c'est l'ordre du monde, que se disputent deux conceptions de l'homme.

Les révolutionnaires ont une vue optimiste sur l'homme ; ils croient au dogme de la perfectibilité humaine; ils croient que l'homme, l'individu, n'a pas besoin ou ne doit plus avoir

CAKACTERE IDEOLOGIQUE DES LUTTES SOCIALES. 3g

besoin, dans l'avenir, d'être contraint, soutenu, encadré par les institutions politiques, économiques et sociales pour vivre, prospérer, travailler, assurer la continuité de la civilisation et de l'espèce. Ils croient que le mouvement historique est un mouvement par lequel l'homme se libère progressivement des contraintes, des soutiens, des cadres que lui ont donnés les prêtres, les princes, les castes et les classes. Une première grande révolution a permis à l'homme de conquérir la liberté politique qui a laissé subsister une domination économique, en même temps qu'elle conservait les cadres nationaux. Une deuxième grande révolution, internationale celle-là, embrassant le genre humain, abattra la dernière domination économique et. toutes contraintes étant désormais abolies, l'humanité entrera dans la période glorieuse de la liberté totale. C'est le roman de l'évolutionnisme, dont la trame est intellectuelle pour les rationalistes, économique et matérialiste pour les marxistes.

Les catholiques, les esprits réalistes et scientifiques ont, au contraire, une vue pessimiste sur l'homme. Ils conçoivent que l'homme, subissant les conséquences du péché originel, ou limité par l'imperfection de sa nature, ne peut vivre, prospérer, travailler, durer, que s'il est contraint, soutenu, encadré par les institutions religieuses, intellectuelles, politiques, économiques et sociales créées par l'expérience des siècles. Ils voient que le mouvement historique est plein des luttes que l'homme soutient contre lui-même pour conserver --es propres acquisitions ; que l'ordre éternel mène contre l'éternelle anarchie pour maintenir l'humanité sous les voies de sa grandeur et empêcher les sociétés de sombrer dans la décadence, vers laquelle la faiblesse humaine les porte sans cesse.

Voilà les deux métaphysiques qui se combattent aujourd'hui dans les centres de la civilisation, au-dessus des partis, au-dessus des classes, au-dessus des nations, unissant des hommes de classes différentes dans de mêmes mouvements. C'est par leur présence que s'expliquent ces invraisemblables collaborations, ces invraisemblables sympathies entre certains

':" L ISCONOMLE NOUVELLE.

chefs de la démocratie politique et les cliefs de la révolution sociale. Quelle que soit leur horreur personnelle, physique, pour les dévastations accomplies par le holchevisme, les chefs bourgeois de la démocratie politique reconnaissent dans les bolchevisles des hommes qui représentent la métaphysique du Progrès. Le président Wilson est plus près, par l'esprit, de la République des soviets que du Saint-Siège. M. Ernest Lavisse est plus près de Lénine que de Maurras : il peut regarder avec inquiétude l'œuvre du holchevisme : sa métaphysique, sa religion, lui commandent de découvrir, dans ce chaos,, les manifestations tumultueuses du « progrès social ». Les bourgeois démocrates croyants de la religion du progrès, peuvent trembler devant les menaces du holchevisme, ils ne sauront que lui opposer des arguments d'intérêt ou d'opportunité, car il y a identité profonde entre leur pensée et celle des doctrinaires de la révolution russe.

Contre l'erreur qui trouble le monde, dressons i Intelligence et l'Imagination créatrice. — C'est le fonds et le tréfonds des conflits sociaux que subit le monde civilisé. Quiconque ne voit pas cette vérité ne comprendra rien au caractère des revendications révolutionnaires. De bons bourgeois démocrates entreprennent d'arrêter la révolution par des promesses de participation aux bénéfices. Quelle simplicité! Offrir un pour cent sur les affaires du monde à des hommes qui croient gagner d'un seul coup tous les biens de l'univers et atteindre par là le dernier terme du progrès ! Il faut voir que ces mouvements viennent de l'esprit. Cette dictature du prolétariat, réalisée en Russie, et vers laquelle on tente d'entraîner de nouvelles troupes, n'est pas le couronnement d'un mouvement ouvrier, c'est le couronnement de l'Encyclopédie, revue, corrigée et complétée par Rarl Marx et ses disciples.

Voici l'expérience faite, et les preuves par le fait données. Cette révélation nouvelle, cette métaphysique de « l'ordre nouveau » sert-elle l'humanité? Dans le pays où elle règne, l'homme est redevenu un loup pour l'homme, la terre cesse

CARACTÈRE IDÉOLOGIQUE DES LUTTES SOCIALES. il

do produire, l'homme cesse de travailler : la ruine et la mort s'étendent sur les steppes. Les institutions politiques et sociales détruites, aucune doctrine ne peut valoir contre la barbarie déchaînée. Que le bolchevisme se propage en Europe, et c'est la chute de la civilisation. Il s'agirait bien alors de progrès et de lutte des classes! Les institutions européennes écroulées, cette vision de Napoléon que rappelait Bainville, cette imagination de Daniel Halévy dans son Histoire de quatre ans, deviendraient des réalités : toutes les barbaries asiatiques et africaines, contenues depuis des siècles, partant de nouveau au pillage de l'Europe !

En dernière analyse, c'est à découvrir la plus franche barbarie que nous conduit notre reconnaissance intellectuelle. Mais que l'on ne se méprenne pas sur les vrais fourriers des invasions barbares qui menacent sourdement l'Europe. L'ennemi immédiat, ce n'est pas cette fraction du prolétariat, organisée dans les syndicats révolutionnaires. L'ennemi, c'est l'esprit, c'est le mythe que l'on a répandu aussi bien dans les classes ouvrières que dans les classes bourgeoises. La plus lourde faute à commettre, la faute peut-être mortelle, ce serait aujourd'hui de nous opposer à la révolution par des formations de classes. A la folie de l'esprit, il faut opposer la sagesse de l'esprit. A la fausse science, la vraie. Aux images de la révolution, les images de la grandeur française, de la grandeur européenne. Aux efforts révolutionnaires, des efforts nationaux, unissant les bourgeois, les ouvriers et les intellectuels soumis à un même esprit.

Le problème posé dès que l'on aborde l'étude de l'économie moderne, c'est, avant tout, un problème d'ordre intellectuel. \Jnç erreur de l'intelligence, commise au milieu du xvm* siècle, conduit des masses humaines vers la décadence. La tâche la plus urgente, la plus féconde est de lutter contre cette erreur, et contre ses serviteurs. La vérité que l'Action française enseigne depuis vingt ans pour la politique vaut intégralement pour l'économie. Au commencement de toutes choses est le verbe.

Page 1