SES CONCEPTIONS ET SES ERREURS FONDAMENTALES
On se demande comment il a pu se l'aire que les économistes libéraux qui sont, à tant d'égards, beaucoup plus les théoriciens du capitalisme que les représentants intellectuels de la bourgeoisie productrice ou des hommes de science, aient été impuissants à faire une critique vigoureuse et serrée des pauvres doctrines socialistes. L'étonnement cesse lorsque l'on a compris que les conceptions fondamentales des économistes manchestériens ou libéraux sont sensiblement les mêmes que celles des économistes socialistes. Le socialisme théorique sort de l'économie libérale comme le fruit sort de la fleur. L'étonnement des économistes libéraux devant le socialisme est celui d'hommes qui ne peuvent admettre que la fleur devienne fruit. Ils se trouvaient pourtant devant un simple phénomène de développement de leur pensée. Encyclopédistes, économistes, libéraux, socialistes, ont travaillé, dans le même esprit, à ruiner les institutions politiques, économiques et sociales de la civilisation. Et chose remarquable, tandis que les socialistes accusent les encyclopédistes et les économistes d'avoir créé la doctrine de l'État et de la classe bourgeoise, on constate que ces trois groupes successifs ont été les bons jardiniers de la ploutocratie, à qui les encyclopédistes ont livré la nation, les économistes libéraux la bourgeoisie, et les socialistes, les classes ouvrières.
L'erreur fondamentale des uns et des autres est de croire que la liberté est la condition nécessaire du travail, de (a
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production et du progrès. Les uns et les autres croient que le mouvement historique n'est que la manifestation des progrès de la liberté; que l'humanité est allée progressivement, au cours des siècles, de la contrainte à la servitude ou au servage, et de là au régime de la pleine liberté. A cet égard, aucune différence essentielle entre Condorcet, M. Paul Leroy-Beaulieu et Karl Marx. De plus, il n'y a pas de sensibles différences entre les conceptions de Marx et de Paul Leroy-Beaulieu quant aux modes de substitution des groupes sociaux les uns aux autres; Leroy-Beaulieu regarde les féodaux à peu près comme Marx, sans voir à quelle situation politique générale répondait la féodalité, sans voir les conditions politiques qui ont rendu inutile le rôle des féodaux, et l'on s'explique mieux ici l'impuissance des libéraux à faire la critique de la lutte des classes, dont le célèbre traité de M. Paul Leroy-Beaulieu ne fait même pas mention. Même parenté intellectuelle en ce qui concerne l'État qui, chez les libéraux comme chez les socialistes, n'apparaît guère que comme un organe simplement superposé à l'économie et dont la disparition ne paraît devoir entraîner que des désordres de surface et non de fonds.
Évolutionnistes de même espèce, libéraux et socialistes ne diffèrent que sur une question secondaire : les libéraux considèrent que l'évolution économique se termine au régime de la liberté individuelle politique, de l'égalité juridique, de la liberté économique et de la propriété privée et individuelle perpétuelle. Les socialistes croient que l'évolution se poursuit, que le monde va changer de base, que la liberté politique et l'égalité juridique doivent être conditionnées par l'égalité économique, que la liberté économiste capitaliste doit être continuée ou remplacée par l'organisation économique réglementée par le libre accord des producteurs disposant également des moyens de production, et que la propriété sociale doit remplacer la propriété privée.
Les socialistes sont dans la logique des {principes posés par les économistes libéraux. S'il y a « évolution », on ne voit
hit . T. ÉCONOMIE NOUVELLE.
aucune raison pour qu'elle s'arrête avant que la pleine liberté et la stricte égalité soient atteintes, et la liberté politique n'est qu'une plaisanterie si elle n'est appuyée sur l'égalité économique. Et puisque la liberté politique, qui conditionne la liberté économique, nous a rendus co-propriétaires de l'État et de ses biens propres, pourquoi arrêterait-elle là ses effets, pourquoi ne nous rendrait-elle pas co-propriétaires de tous les biens de ce monde? Les économistes libéraux, devant ces prolongements idéologiques de leur pensée faits par les socialistes, ne peuvent que rester aussi muets que les élèves des classes moyennes devant la science des classes supérieures. L'énorme effort scientifique fait par les économistes libéraux, à côté de leurs principes, les laisse impuissants devant ces développements de leurs propres principes faits par les socialistes ; quelques postulats plus respectés que des dieux ont empêché des esprits de premier ordre de découvrir les vérités élémentaires que l'on aperçoit aisément dès que l'on ne subit plus les préjugés libéraux.
De nos jours, on qualifie volontiers d'anarchique, au grand scandale des économistes libéraux, le régime économique que nous ont valu les principes de ces messieurs de Manchester et de Genève. Si l'on veut comprendre comment des hommes d'ordre, et qui voulaient le bien de ce monde, ont fait une œuvre telle, il faut voir les idées qui ont présidé à l'agencement économique du xix* siècle. Marx dit que ce sont les intérêts bourgeois qui ont agi. Il faut dire que ce sont les idées de bourgeois, ou d'intellectuels libéraux qui ont créé le mal. A l'origine du désordre économique du xixe siècle, il y a des idées ; en premier lieu, l'idée de liberté totale, qui n'est pas spécifiquement bourgeoise, qui est humaine, et qui, produit naturel et constant de l'esprit, n'acquiert de force que dans la mesure où une doctrine lui confère une haute autorité sociale. Que son expansion ait été servie par la coalition des intérêts, désireux de briser les entraves du siècle, c'est évident. Mais le mouvement initial est intellectuel, et l'idée de liberté n'est pas propre aux économistes; ils l'ont