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LA THÉORIE DE LA VALEUR

On peut considérer que l'on possède la clef de tout système économique lorsque l'on a saisi l'idée du système sur la valeur. Une théorie de la valeur était la pièce maîtresse de toute doctrine économique, ce qui provient d'une première erreur, car la valeur ne vient qu'au second rang de l'économie, après le travail qui la crée. Ceci échappe aux économistes qui, sous l'influence du romantisme du xix* siècle, du subjectivisme individualiste de l'époque, sont hors d'état de poursuivre une analyse scientifique rigoureuse et ne conçoivent la valeur qu'à travers les sentiments humains. C'est par là qu'ils ont créé le désordre. De ïurgot à Paul Lerov-Beaulieu, la valeur des choses réside dans l'importance que nous attachons à leur possession ou à leur acquisition ; les choses valent dans la mesure où elles sont regardées comme propres à nos jouissances, à la satisfaction de nos désirs (Turgot). Si des économistes postérieurs ont lié la notion de valeur à la notion d'utilité , c'est en ramenant la notion de l'utile à l'appréciation du besoin, et le besoin au sentiment que l'homme en a. Au xix" siècle, aussi bien qu'au commencement du xxe, la notion subjective de la valeur persiste : le germe de la valeur est dans le désir de l'homme. On retrouve cette notion dans la plupart des innombrables articles et études économiques qui ont été écrits sur la cherté de la vie, et dans les journaux et revues de la démocratie.

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La valeur conditionnée par l'aptitude des choses à servir à nos jouissances, à satisfaire nos désirs, voilà donc le fondement de l'économie politique « orthodoxe » ! C'est sur ce sable mouvant que sont fondées toutes les institutions économiques du xix* siècle. Plus exactement, c'est cette notion, aussi confuse, aussi incertaine que la forme des nuées, qui interdit au xixe siècle toute institution économique autre que celles qui sont propres à exploiter la jouissance et le désir des individus. Le - propre de l'institution économique du xix* siècle, c'est de n'en pas créer dans les sociétés humaines, c'est même de s'opposer à ce que s'élèvent des institutions spontanées. Si la vérité scientifique est que la valeur repose essentiellement sur nos jouissances et sur nos désirs, la seule politique sage et rationnelle sera d'organiser la société de telle sorte que rien, dans l'économie, ne vienne s'opposer à la satisfaction de nos jouissances et de nos désirs. Si le désir de l'homme est le créateur de la valeur, et, par conséquent, le régulateur de la production, des échanges et de la consommation, il faut que rien n'entrave la manifestation du désir. Aussi bien, la science économique du xviii* siècle ne peutelle aboutir qu'au fameux « laissez-faire, laissez-passer ». Il est radicalement impossible d'asseoir une institution sociale ou nationale quelconque sur une science dont le fondement est une notion aussi fuyante, et qui met sur le même pied la boulangerie, la maison de tolérance, l'atelier de l'artiste et celui du forgeron. La seule fondation qui se puisse légitimer sera la propriété individuelle, parce que c'est sur elle que s'appuiera le désir de l'homme. Hors de la propriété, à laquelle on ne pourra donner aucune responsabilité sociale, aucune obligation sociale, liberté, liberté, et tout est dit, et tout sera pour le mieux.

Il est radicalement impossible, si l'on ne possède que cette prétendue connaissance scientifique, de trouver une règle quelconque pour l'art économique, pour une politique économique. Si le souci d'un intérêt social ou national s'impose ,:i i'espii! el suggère quelque mesure qui retentisse dans

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l'économie, il ne faut pas compter passer à l'application sans violer les principes, et comme les principes sontvigoureux, on se condamne à l'inaction, à l'impuissance devant tous les maux. L'État, quand il est tenu par les fils spirituels des économistes orthodoxes, l'État n'est conçu par ceux qui le tiennent que comme un organe dont une des principales attributions est de faire respecter la liberté, la libre concurrence entre les désirs et entre ceux qui les satisfont, le libre jeu de l'offre de l'objet désiré et de la demande du désir.

Car tous ces solennels principes et ces lois solennelles de l'économie politique, liberté du commerce, liberté du travail, libre concurrence, loi de l'offre et de la demande sont inclus dans la singulière théorie de la valeur que nous tenons du xvme siècle. Besoins, jouissances, désirs, ces prétendues bases de la valeur, bases sans limites, ne postulent que la liberté illimitée et conduisent à cette étonnante trouvaille de l'offre et de la demande, qui n'est à aucun titre une loi, qui n'est rien qu'une interprétation incomplète de la réalité, faite par des hommes qui ne pouvaient admettre que la science les conduisît à nier la liberté du jeu entre la proie et le désir. Les hommes d'ordre qui ont défendu ces lois et ces principes n'ont pas eu l'occasion de constater que leur science et leur doctrine conduisait tout droit les sociétés humaines à la guerre civile.

Si le désir est la règle de la valeur, il est inévitable que, dans certaines conditions, il donne aux choses une telle valeur, un tel prix, que les moyens dont l'homme dispose pour le satisfaire soient tout à fait inférieurs à ceux qu'ii faut tenir pour entrer en possession de l'objet qu'il désire. Alors, l'homme recourt à la violence, à la guerre, au nom de son désir. En période d'abondance de tous produits et de toutes denrées, c'est peu sensible. Mais en période de rareté ou de disette, si l'État est soumis aux doctrines de l'économie libérale, c'est la guerre inévitable entre producteurs et consommateurs. Si, dans ces conditions, on laisse l'offrant régler ses prix sur l'intensité du désir de pain, de viande et de vin du

demandant, les prix passeront au-dessus de toutes les limites que respecte l'homme aisé, honnête et pacifique, et les halles et marchés seront transformés en lieux de troubles et d'émeutes. Au nom de quoi, au nom de quelle science, de quels principes, l'État pourra-t-il intervenir s'il n'a dans son statut que la doctrine des économistes libéraux? Exactement au nom de rien, au nom du néant. C'est ce que l'on peut voir en l'an 191 9, dans la crise qui suit la guerre. L'Etat français, enlisé dans les principes de l'École libérale, agit, intervient, parce que les menaces contre l'ordre l'obligent à remplir sa fonction de gendarme, mais il agit, il intervient comme un chien qu'on fouette, tardivement, maladroitement, sans direction, sans vue d'ensemble, et peu conscient de ses droits ni de ses devoirs.

C'est à cette incohérence génératrice de trouble et de guerre civile que conduisent les premiers principes des fondateurs de l'économie politique. Leur science a fortement besoin d'être revisée d'alpha à oméga, mais par des hommes ayant un autre sens scientifique que les socialistes marxistes, et qui ne prendront pas des erreurs de l'esprit humain pour des canailleries inventées par une classe sociale pour justifier l'exploitation qu'elle fait des autres classes. Les doctrines de l'économie politique que Marx disait être celles de la classe bourgeoise sont aussi désastreuses pour les bourgeois que pour les ouvriers. Elles sont propres à faire craquer tout édifice social. Mais on peut dire que, si elles recouvrent des intérêts, si elles sont soutenues par des intérêts, ce sont ceux des agioteurs et des spéculateurs qu'elles favorisent. Ces intéressants personnages ont beau jeu dans un régime économique où sévit la liberté et où l'on a tant de facilités pour exploiter sans vergogne les désirs et les besoins du consommateur. Si la science économique a été faite pour exprimer des intérêts, c'est pour l'agiotage et la spéculation qu'elle a été codifiée. Elle offre de singuliers avantages à ceux qui se donnent pour profession de faire des prélèvements sur la fortune bourgeoise et de jouer sur les prix des produits et des denrées

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