‹ L'économie nouvelleChapitre 20 sur 55 · LA LOI DE L OFFRE ET DE LA DEMA>DE · texte numérisé non relu

LA LOI DE L OFFRE ET DE LA DEMA>DE

livrés par les producteurs jbourgeois. On pourrait dire que la « Science » économique est à la bourgeoisie ce que le socialisme « scientifique » est aux classes ouvrières ; le Manchester Guardian et le Temps, ces grands organes de la doctrine, jouent auprès des bourgeois le rôle du Vorwaerts et de l'Humanité auprès des ouvriers : au nom de l'économie libérale, les bourgeois sont livrés sans défense à l'agiotage et à la spéculation, non sans bénéfice pour quelques-uns de ces journalistes, hommes d'affaires que produit notre temps; de même, au nom du marxisme, les ouvriers sont livrés aux mastroquets, aux politiciens et aux ploutocrates, non sans bénéfice pour quelques représentants des électeurs socialistes. Quoi qu'il en soit des intérêts qui jouent dans cette affaire, la vérité ni la science ne gagneraient rien à ce que l'on se contentât de porter condamnation morale contre les flibustiers. Il faut traiter les doctrines de l'économie politique, produit de l'esprit, par l'esprit. Et, pour empêcher le jeu des flibustiers, il faut détruire l'erreur de l'esprit qui a créé un régime économique où la flibuste jouit d'une pleine liberté.

LA LOI Di; LOFFnE ET DE LA DEMANDE

Une des 'plus étonnantes inventions des économistes, c'est la loi de l'offre et de la demande. Cette loi, invoquée avec tant de respect par tous ceux qui ont bu le lait de l'économie politique, a la même valeur scientifique que la théorie de la valeur basée sut le désir dont, au surplus, elle procède. Le monde moderne est plein de vénération pour cette loi, qu'il suffit de faire intervenir dans les Parlements ou dans les assemblées professionnelles pour clore toutes les discussions. Or, c'est la plus creuse sottise qu'ait produite la science éco- . nomique, et c'est un vrai scandale que de la voir enseignée comme une vérité scientifique dans les écoles officielles et privées.

N'ai ois. Kcoiiomie. /.

On enseigne que la valeur d'un produit tend d'autant plus à la hausse que le produit est plus demandé, et tend d'autant plus à ta baisse qu'il est plus offert ; de la combinaison de l'offre et de la demande, la valeur d'échange, les cours s'établissent. On conçoit malaisément que des hommes rompus aux exercices de la raison n'aient pas soupçonné l'invraisemblance et l'insuffisance d'une doctrine qui fournissait des u lois » ainsi énoncées. La loi de l'offre et de la demande n'a guère plus de valeur scientifique que les vérités de M. de la Palice (mais elle est tnoins innocente). Elle apporte dans les phénomènes économiques autant de lumière qu'en apporterait, dans les phénomènes physiologiques, une loi qui dirait que l'institution de la famille est fondée sur le désir que l'homme éprouve à l'égard de la femme, et que le nombre des mariages est d'autant plus grand que les hommes recherchent plus l'éternel féminin. On s'explique que Paul Leroy- Beaulieu qui croyait que la loi de l'offre et de la demande est la loi souveraine, la loi ultime, qui détermine toutes les valeurs, ait reconnu qu'elle ne donne que « des indications générales, qui ne laissent pas que d'être un peu vagues ». La vérité est que la loi formulée n'explique rien, absolument rien, et que la loi elle-même n'existe pas.

Les économistes avaient nommé « loi » une simple constatation ; ils avaient remarqué que lorsqu'un produit est rare sur un marché, il est plus cher, s'il est autant demandé que lorsqu'il est plus abondant. Croyant à l'influence du désir, du besoin, sur la valeur, ils concluent que l'excès des demandes sur les offres a augmenté la valeur du produit. Leui explication se réduit au constat qu'est capable de faire, le surveillant du marché, ou à la notion que peut acquérir un marchand qui n'a besoin déjuger que sur les dernières apparences et pour qui l'investigation scientifique est un luxe. Si l'on considère que la demande, concernant les denrées de première et de seconde nécessité, est une constante (exception faite pour les cas de changement soudain des chiffres de population), ce qui n'est pas à démontrer, il ne reste que U

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eule constatation de la coïncidence des hauts prix et de la areté. Pourquoi la rareté fait-elle élever les prix? Nous ne ommes pas éclairés sur ce mystère.

Si, au lieu de raisonner en marchands, les économistes vaient raisonné en producteurs, ou s'ils avaient, comme la aison le conseille, poussé leur observation du marché jus- [u'à la production, ils auraient découvert sans grande difficulté que la valeur des produits étant influencée, non par le lésir du producteur, mais par le prix de revient, c'est-à-dire >ar les sommes d'efforts humains, d'emploi et d'usure de natériel incorporé au produit, il va de soi que la valeur les produits décroit en raison de leur abondance, croit en aison de leur rareté, quelle que soit la démande. La raison :st d'une évidence aveuglante : la demande diminue selon es prix. D'une manière générale, pour les produits du sol, ly a une constante, propre à la période de production, qui omprend le travail accompli, le loyer de la terre, l'usure lu matériel, les frais et bénéfices nécessaires, et une variable oumise au gel, à la pluie et au beau temps qui est le rendenent. La constante étant de cent francs pour un produit ionné, si le rendement est de cent unités, le prix de l'unité ;u marché sera de un franc ; si le rendement est de cinquante, e prix atteindra deux francs. Si les œufs sont plus chers au nois de décembre qu'au mois de juin, ce n'est pas parce m'ils sont plus demandés, c'est parce que, les poules ponlant moins et nécessitant autant de frais, sinon plus, le >rix de revient de l'œuf est plus élevé. Si le vin est moins ■her dans une année où la récolte est somptueuse, ce n'est >as parce qu'il est moins demandé, c'est parce que, le rendenent de la vigne ayant été plus élevé et les frais de récolte et le fabrication égaux à ceux de l'année précédente, le prix de •evient au tonneau est moins élevé. L'offre et la demande ne ouent aucun rôle dans les prix pratiqués, qui dépendent du ;oût de la production et de son rendement. Ce n'est pas la demande qui fait baisser ou hausser les prix ; ce sont les prix ■jui font augmenter ou diminuer la demande. Quand le vin est

trop cher, on boit de l'eau; faute de grives, on mange dee merles.

Plaisir, jouissance, goût, besoin, tout cela n'interviem que très accessoirement dans la détermination des valeurs Offres et demandes n'y sont pas moins étrangères et n'ont qu'une influence accidentelle sur les prix. Les économistes ont été victimes de leurs idées et d'une illusion : observant surtout les marchés de denrées et de valeurs financières, ils ont été aveuglés par ce fait que les prix paraissent s'établir au moment des ventes, c'est-à-dire au moment où se produisent l'offre et la demande, et ils ont pris ces signes pour des causes. S'ils n'avaient pas été soumis à leur théorie de la valeur, ils eussent découvert un autre mécanisme que celui de l'offre et de la demande :

i° Pour les marchés de denrées, les prix de vente ne peuvent être fixés à la ferme, d'après le prix de revient, parce que la rareté ou l'abondance dans une entreprise individuelle ne signifie pas nécessairement rareté ou abondance locale, ou régionale. C'est sur le marché seulement que l'on connaît le rendement moyen d'une localité ou d'une région, et c'est alors seulement que s'établissent les prix, d'après ce rendement moyen. Les prix peuvent être influencés par les prix de marchés voisins, régionaux ou nationaux, selon que le rendement des régions voisines est plus ou moins fort, et selon la rapidité et les prix des transports. Mais à la base du prix est toujours le prix de revient. 11 se peut que des produits soient néanmoins fortement influencés accidentellement par l'excès ou là réduction des demandes. L'excès des demandes porte le vendeur à exploiter les besoins pour tirer de ses produits un surbénéfice occasionnel. Mais un excès de demandes prolongé entraine une augmentation de la production et, par suite, l'abandon de ces pratiques. La réduction extrême le porte au contraire à vendre à perte ; ceci est vrai lorsqu'il s'agit de denrées périssables et que le vendeur calcule que, s'il ne vend point, il perdra tout ; mais le fait ne se produit point lorsque la marchandise peut être emmagasiner.

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3" Pour les marchés de valeurs financières, les prix ne peuvent être fixés avant l'ouverture des cours pour des raisons particulières, et dont certaines sont tout à fait étrangères aux phénomènes économiques. Les valeurs d'État comme les valeurs industrielles ont toutes une valeur réelle qui peut être déterminée en dehors de toute offre et de toute demande, les premières dépendant de la richesse et des ressources des États, les secondes du rendement et des garanties du remboursement des entreprises. Mais, en ce qui concerne les fonds d'État, richesses et ressources varient d'une heure à l'autre, puisqu'elles dépendent de la sécurité extérieure et intérieure des États, et du crédit qui leur est accordé. L'estimation ne peut être faite qu'au cours des séances quotidiennes. Si, à ce moment, on peut croire que les cours sont établis selon les offres et demandes, avec retentissement des fluctuations de valeur sur les unes et les mtres, il n'en reste pas moins que la vraie déterminante de a valeur, c'est le rendement et les chances de recouvrement les fonds d'État, c'est-à-dire en dernière analyse, le matériel ît le rendement de la production nationale. Toutes autres variations ont des causes étrangères à l'économie : c'est le jeu, la spéculation, la blagologie financière.

Les valeurs d'entreprises privées ont également une valeur "éelle qui peut être établie en dehors des offres et des lemandes, que leurs bilans, quand ils sont établis honnêtenent, indiquent d'une manière précise. Mais, outre qu'elles ;ubissent elles aussi, bien que dans une proportion moindre, es dépréciations ou les hausses dépendant des événements, lies sont, pour une grande partie du public, de nobles nconnues. Leur véritable valeur, représentée par le matériel les entreprises et leur rendement, est ignorée du public, non eulement parce que celui-ci est sans moyens d'information ibsolument sûrs, mais pai'ce que beaucoup d'entreprises mblient des bilans inintelligibles ou truqués et invériiables, et |parce que beaucoup de financiers fournissent sur :es valeurs des renseignements non moins truqués et non

moins incontrôlables. C'est surtout pour ces valeurs que la m loi » de l'offre et de la demande paraît être vrai. Ce n'est encore qu'une illusion : offres et demandes ne viennent ni du besoin d'acbeter, ni du besoin de vendre : elles sont provoquées par les campagnes de crédit ou de discrédit que font les financiers. Mais, au surplus, les cours ne s'élèvent ou ne s'abaissent que dans la mesure où les financiers font croire au public que les entreprises représentées par ces valeur:rendront ou ne rendront pas, ou ont leurs capitaux solidement garantis ou en position risquée. C'est encore l'estimation du matériel et du rendement de la production qui déter mine l'établissement des prix.

Pour toutes ces valeurs, le jeu de l'offre et de la demande est une pure fiction. Offres et demandes ne sont même pas des signes, car elles sont artificiellement provoquées sur un^ large échelle. Enfin, il convient de remarquer que les cours de valeurs ne sont pas du même ordre que les cours des produits. Les cours des denrées et produits valent entre producteurs et consommateurs, c'est-à-dire entre gens qui sont dans la nécessité de vendre et gens qui sont dans la nécessité d'acheter ; en dehors des émissions, les cours de titres ne valent qu'entre capitalistes ou épargnants, pour qui la chose mise au marché est de même usage. On peut acheter et vendre en dehors du cas de nécessité : c'est ce qui donne une telle importance apparente dans les transactions à la « loi » de l'offre et de la demande, dont on pourrait dire qu'elle a été inventée pour légitimer les opérations de bourse. Les spéculateurs ont le plus grand intérêt à bien convaincre le public de la valeur scientifique de cette loi : cela légitime les variations des titres en dehors de toute variation de la valeur des affaires, qu'ils sont seuls à connaître et sur quoi sont basés leurs calculs. Il ne serait pas exagéré de dire que les jeux de la Bourse, l'agiotage, la spéculation reposent sur l'exploitation, par des hommes qui possèdent une vraie théorie de la valeur, du travail et des biens de ceux qui ont une vue fausse sur la valeur et qui croient aux jeux de l'offre

et de la demande. Je ne dirai pas que ces théories, à l'origine desquelles on trouve une erreur de l'esprit, ont été inventées pour servir les intérêts de la « classe » des spéculateurs ; mais c'est un fait que, depuis un siècle et demi, ils en ont tiré un parti très profitable. Les théories économiques que Marx croyait avoir été inventées pour les intérêts de la classe bourgeoise ont servi à la détrousser. Les spéculateurs n'avaient évidemment pas attendu que la loi de l'offre et de la demande fût formulée pour tenter et réussir leurs opérations. Mais ils ont eu les coudées franches du jour où elle eut conquis les tètes pensantes. Du temps que l'État ne croyait pas à la valeur scientifique de cette loi et des théories qui la soutiennent, il savait intervenir pour protéger le public. Entravé par ses doctrines, il laisse aujourd'hui toute liberté au spéculateur. Et chacun peut constater à l'issue de la guerre, que, devant les graves problèmes que pose la vie chère, l'État moderne hésite, ne sait comment agir, comment intervenir, tant il craint de déchaîner des désastres, s'il porte une main sacrilège sur les libres mouvements de l'offre et de la demande et des autres déesses de l'Économie politique.

Je consens que les économistes ont été mus par le souci du bien public, bien social, bien national, bien humain. Mais les idées qu'ils ont données au monde moderne constituent des poisons sociaux d'une rare violence. L'idée de la concurrence est un de ces poisons qui, administrés à haute dose, conduiraient un peuple à sa perte par des voies assez rapides. Paul Leroy-Beaulieu, à qui il faut toujours demander des définitions précises des doctrines de l'économie libérale, dit de la concurrence qu'elle « s'entend d'un milieu absolument libre, où producteurs et consommateurs sont en face les uns des autres, armés de droits juridiques absolument égaux, et

où toutes les transactions résultent uniquement ae l'accord final des volontés des parties en présence ».

La concurrence serait en outre le phénomène économique par excellence, et l'on a pu dire que, sans elle, l'économie politique n'existerait pas en tant que science.

Soulignons tout de suite l'étrangeté de cette vue ; le phénomène économique par excellence, c'est la production, et non un de ses modes. L'économie politique, en tant que science, existerait hien sans la concurrence ainsi entendue. L'existence de cette science n'est en aucune manière subordonnée à l'existence de tel ou tel mode de production ; elle ne sera pas supprimée le jour où cessera d'exister le système économique dominé par la libre concurrence. Mais la pensée des économistes, dégagée de ces affirmations, est que la libre concurrence est le seul moyen, pour les peuples, de parvenir à un très haut degré, le plus haut, de l'activité économique. C'est précisément ce qui est très contestable.

La concurrence, en somme, c'est le phénomène économique propre à un régime où la liberté du travail, la liberté du commerce et de l'industrie s'exercent sans entraves, sans limitations, sans intervention d'aucune sorte. Nous disons qu'une nation qui subit un pareil régime, intégralement, produit dans de très mauvaises conditions et se décompose rapidement.

Il est certain que la concurrence entre les hommes est un des moteurs les plus puissants de l'activité humaine. Mais seulement lorsqu'elle est tournée vers le mieux, lorsqu'elle est comprimée de telle manière, par une contrainte extérieure, qu'elle tend au plus grand effort . La concurrence entre les enfants, sous la férule du maître, aboutit à l'acquisition voulue, désirée, de plus de science; retirez la férule, elle conduit à la plus grande paresse et à la prise d'ascendant, sur la classe, par les plus bruyants, les plus pillards, les plus batailleurs. La concurrence entre producteurs, quand elle est maintenue par l'Etat dans le cadre du bien social et national, conduit les producteurs à créer de meilleurs pro-

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duits à meilleur marché, plus utiles à l'homme. La concurrence jouissant d'une liberté sans limite, conduit les producteurs à chercher leur plus grand profit, non dans la fabrication et la vente des choses les plus utiles à l'homme, mais dans la fabrication et le commerce de ce qui sert le plus les appétits de jouissance et de plaisir. C'est ce que les économistes n'ont pas vu. Fils de Rousseau aussi bien que de Turgot et d'Adam Smith, croyant à la bonté originelle de l'homme, croyant à la spontanéité de l'homme vers le bien, — ou, catholiques dévoyés, croyant à la possibilité de la restriction individuelle dans la liberté sociale, ils ont considéré que la liberté absolue ne pouvait entraîner aucun mal individuel ni social. La raison et la tradition enseignaient le contraire : l'expérience en a fourni d'innombrables preuves.

La libre concurrence a donné d'heureux résultats tant que les nations modernes, vivant sur le trésor de mœurs, d'usages et d'habitudes dont elles ont hérité des grands siècles, en ont limité mécaniquement les effets. Le goût du beau travail, l'amour du métier, l'honneur professionnel, les vertus d'ordre, de discipline, d'abstinence, de « bonnes vie et mœurs », que les régimes à liberté limitée avaient cultivées chez les Européens et surtout chez les Français, ont été à la fois les moteurs et les freins de la libre concurrence. Mais ce frein a fini par être entamé par la libre concurrence, qui appelait au jour l'éternelle anarchie des passions jusque-là comprimée. La désorganisation latente est alors apparue au grand jour.

Dans le travail proprement dit, le chef d'entreprise a été amené à rechercher son plus grand profit, moins dans l'invention et la meilleure organisation (où il avait toute liberté, mais où il trouvait le plus grand effort) que dans la compression des salaires. Il est vrai que la compression des salaires a été compensée par une diminution du prix des produits, la concurrence ayant une influence évidente dans la recherche des bas prix. Mais ce fut. aux dépens de la qualité

de la production, et parfois par fraude sur la nature même des produits. Chaussures à semelles de carton, confitures d'abricots fabriquées avec des citrouilles, camelote et produits truqués sont, avec les salaires de famine, d'authentiques créations de la libre concurrence.

En ce qui concerne les règles générales de la production, autre désorganisation. Les règlements corporatifs où d'État avant disparu, toute règle étant considérée comme une entrave, la règle devient extérieure à la production. On la trouve dans le désir, le choix, la satisfaction du « demandeur » . On ne se contente pas de fournir aux consommateurs des objets qui lui sont utiles ; on subordonne leur fabrication à son plaisir, à son goût, même quand les procédés de production en souffrent. La multiplicité des désirs et des goûts entraîne la multiplicité des types de fabrication, qui ne sont plus régis que par la fantaisie du consommateur. On cherche à créer des différences extérieures entre les types, non pour appuyer une fabrication sur des nécessités nouvelles, mais pour la faire soutenir par quelque fantaisie du goût public. Conséquences : gaspillage de temps, d'efforts, de matériaux, de frais d'études, de travail, de transport, sans aucun profit pour la collectivité ni pour la production ; oubli des règles et des connaissances professionnelles. Le goût du public, dont les effets étaient limités auparavant au choix entre les productions, vint régir la manière de produire : on peut juger de cette substitution lorsque l'on voit la chute des arts graphiques et de l'architecture au xix* siècle.

Il faut ajouter que la course aux bas prix de vente a eu une autre répercussion sur la valeur des producteurs : elle a abaissé la valeur professionnelle et a tué l'apprentissage. Les entrepreneurs, baissant leurs prix, étaient toujours obligés de courir au plus pressé pour rétablir une juste proportion entre leurs prix de revient et leurs prix de vente : le plus pressé, l'immédiat, ce n'était pas de chercher une amélioration technique, trop longue et trop coûteuse, c'était d'employer une main-d'œuvre peu qualifiée et moins exi-

géante ; par la même voie, ils ont été conduits à transformer les apprentis en manœuvres, rendant des services immédiats. On a ainsi introduit dans toutes les corporations des nonvaleurs professionnelles. Ceci est vrai pour la main-d'œuvre. C'est également vrai pour la direction, pour d'autres raisons. La liberté industrielle et commerciale a ouvert n'importe quelle profession à n'importe qui, sans autres garanties qu'une honorabilité mal définie et une solvabilité limitée. Le résultat a été le développement de l'incompétence et de l'irresponsabilité. Les libéraux affirment que la liberté a créé la responsabilité du producteur. Elle n'a créé, ou plutôt elle n'a développé que la responsabilité capitaliste du capitaliste. Mais elle a rendu le producteur irresponsable de la qualité, de la valeur de sa production ; elle lui a enlevé toute la responsabilité sociale. L'entrepreneur a été libre de « gâcher le métier » par les baisses de prix, les fabrications mauvaises, l'exploitation des travailleurs et des consommateurs. Nul n'était qualifié pour lui demander raison et justice de ses actes ; l'esprit public était d'ailleurs entraîné à considérer qu'il ne pouvait exister aucune responsabilité à cet égard. L'entrepreneur n'a été jugé que sur le paiement de ses échéances et sur ses bilans. Les entreprises sont devenues exclusivement des entreprises capitalistes. Toute hiérarchie de la production, ;basée sur les différentes valeurs des métiers, a disparu. Les entreprises n'ont été jugées que sur le rendement capitaliste de l'entreprise. [Socialement, dans ce régime, un tenancier d'assommoirs, qui « gagne » cent mille francs par an à empoisonner le pays, a le même rang et la même valeur que l'éditeur ou le fabricant de draps qui réalisent des bénéfices égaux.

Les effets de cette loi capitaliste des entreprises, joints à la liberté d'exploiter également les besoins vrais, les besoins factices, les plaisirs et les vices de l'homme, ont été profonds dans l'économie générale. Une part importante, tout à fait excessive, a été faite à l'exploitation de la vie factice et de la pourriture sociale; le régime de la liberté économique y

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portait naturellement; il devait se produire appel des capitalistes vers les métiers où Ton gagne l'argent aisément, ceci en vertu de la loi qui régit toutes les actions humaines, celle du moindre effort. Or, il est bien connu que les métiers qui exploitent les besoins humains de plaisir, de jouissance, voire de vice, sont ceux qui sont les plus rémunérateurs. La ménagère marchande une botte de poireaux : la mère de famille discute les prix des vêtements de ses enfants ; l'ivrogne, le débauché, la coquette, la fille de joie ne marchandent ni le petit verre, ni les fanfreluches, ni les bijoux. Tout ce qui vit en marge de la vie normale paie sans compter. Toute passion déréglée se paie au prix fort. Dans cet ordre les gains sont faciles. Le régime de la liberté économique nous a valu une fameuse exploitation des faiblesses humaines qui ont absorbé les efforts d'un nombre énorme de travailleurs. C'est une perte sèche pour la production. Les malheureux crétins qui croient que cela fait marcher le commerce, ne se rendent pas compte que cela nous fait payer le beurre plus cher. Ne citons qu'un de ces commerces : celui de la boisson ; le régime de la libre concurrence est responsable du nombre invraisemblable de mastroquets qui deviennent de respectables rentiers après avoir empoisonné la nation.

Mais ce sont là les moindres maux de la concurrence : le pire, c'est qu'elle apporte dans tous les pays qui la subissent de redoutables ferments de guerre civile. C'est à elle que nous devons les menaces de révolution sociale qui pèsent sur la civilisation contemporaine. Le socialisme est le fils ingrat de l'économie libérale, car, bien qu'il ait fait la critique de l'économie politique, il a utilisé ses méthodes intellectuelles et n'a fait que prolonger le roman de l'évolutionnisme politico-économique que ses prédécesseurs arrêtaient à l'avènement du capitalisme. Et ce sont les maux déchaînés dans le monde par la libre concurrence qui ont provoqué, chez les ouvriers surmenés et mal payés par des patrons subissant eux-mêmes la pression de la concurrence sans frein, l'explosion des sentiments de colère, de haine, que les théoriciens

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et les politiciens du socialisme ont exploités. Les mouvements ouvriers de notre siècle sont une réaction contre un système économique qui brisait et dominait la vie ouvrière, et, s'ils ont pris une direction révolutionnaire, tendant à la destruction des conditions de toute vie politique et sociale, c'est parce que la pensée socialiste n'a fait que prolonger la courbe intellectuelle de l'économie politique. L'impuissance de l'économie libérale à faire la critique décisive du socialisme vient du fait qu'elle ne pourrait pousser sa critique à fond sans nier ses premiers principes. Economistes libéraux et socialistes sont d'accord sur le caractère de l'évolution économique : mais les premiers disent l'évolution arrêtée, les seconds affirment qu'elle continue et qu'elle n'atteindra son dernier terme qu'au moment où le prolétariat prendra possession des moyens de production. Ici seulement commence la querelle : c'est une querelle entre aînés et puînés. Au surplus, ce n'est pas seulement par le moyen indirect de Faction intellectuelle que l'économie libérale nous pousse vers la guerre civile ou la guerre sociale. Directement, par le simple jeu de ses prétendues lois, elle organise la guerre entre citoyens. La guerre ; je ne dis pas : la lutte économique, mais la guerre, avec armes. En effet, si, en période d'abondance, la libre concurrence ne nous empoisonne, ne nous dissout que lentement, en période de disette, elle nous accule à la guerre. Si vous voulez vous en rendre compte, observez le temps où vous vivez, le temps où nous sommes, depuis l'an iqi4 jusqu'à l'an 1920 ou 1921, et imaginez ce qui se passerait si nous étions replongés dans le régime de la liberté commerciale absolue : nous manquons de ebarbon, nous manquons de blé, nous manquons de bien d'autres choses ; supprimez la répartition ; laissez jouer la vraie et authentique liberté commerciale : alors, ou bien le charbon et le blé seront bloqués dans certaines régions, et ce serait la guerre entre régions pour le pain et le charbon : ou bien les marchands de charbon et de blé, spéculant sur les demandes, les désirs, les besoins, feraient monter les prix à de tels taux

que le charbon ne pourrait plus être acheté que par les riches, et que le pain manquerait à la table du pauvre : conséquence : guerre civile et guerre sociale.

11 suffit de faire ces hypothèses, qui n'ont pas été seulement des hypothèses dans quelques pays et à certains moments de la guerre, pour se rendre compte que les dogmes de l'économie politique sont propres à briser les liens sociaux des pays qui les respecteraient rigoureusement. C'est alors que l'on voit combien il est sot de dire qu'ils ont été inventés pour servir les intérêts de la bourgeoisie. Ils desservent aussi bien les intérêts populaires que les intérêts bourgeois. Ils ne servent que les intérêts des marchands et des spéculateurs. Si les théories n'étaient que la transposition des intérêts en figures intellectuelles, on pourrait même dire que les théories de l'économie libérale traduisent les intérêts de ces marchands orientaux qui, dans les bazars, dans les soukhs, fixent leurs prix, non sur leur prix d'achat, mais selon la tète du client. Psychologiquement, il ne serait pas hasardeux de voir dans les formules et les « lois » de l'économie politique, l'influence des habitudes intellectuelles d'un groupe ethnique qui. depuis des siècles, trafique sur les marchés de l'Orient et de l'Occident. Mais quelle qu'ait pu être la valeur d'influences de cette nature sur la constitution des doctrines économiques, il faut voir surtout que leurs erreurs sont des erreurs de l'esprit. Il faut leur opposer la raison, la science, la vérité.

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