DÉCADENCE DU SOCIALISME
Depuis dix ans bientôt, nous annonçons la décadence du socialisme, nous montrons la pensée socialiste anémiée, impuissante, vidée de toute faculté créatrice. On ne \oit plus aucune grande figure socialiste. Le nombre des adhérents aux divers partis socialistes s'est accru ; mais l'àme du mouvement est en agonie depuis longtemps. Le Congrès socialiste national tenu en France en avril 19 19 en a apporté une nouvelle preuve. Ce Congrès, où étaient réunis les plénipotentiaires des groupes qui prétendent transformer la vie économique, a été fermé à toute discussion sur l'économie. Il a été plein de discussions sur les élections, la politique générale, la politique extérieure, les rapports des groupes socialistes entre eux, la deuxième et la troisième Internationale, etc. Mais sur l'économie, sur la production, néant, vide sonore. Ce qui ressort des comptes rendus du Congrès, c'est que les socialistes actuels vivent sur un petit nombre d'idées vieillies, qu'ils ne pensent ni à confronter avec les événements nia rajeunir, et que, au surplus, ils sont devenus presque complètement étrangers à la vie des producteurs. On peut lire et relire les travaux du Congrès : on y trouve ce <|ui peut intéresser les elients d'un parti politique ou les amateurs de l'internationalisation du monde, mais rien de ce qui touche un homme qui travaille et qui pense avec Proudhon que, dans toute civilisation, il faut que l'homme travaille.
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Comment un parti, fondé sur une doctrine économique, a-t-il pu devenir à ce point étranger à sa propre histoire? Cela s'explique par la corruption qu'engendre la vie parlementaire dans tout parti politique ; cela s'explique aussi, et plus sûrement, par une extrême faiblesse de la pensée socialiste, devenue impuissante à « repenser » ses doctrines, impuissante à les exposer, impuissante à s'en servir pour tirer les leçons des expériences humaines. Il ne faut pas être grand clerc pour conclure, de ces constatations, qu'un groupe idéologique tombé à cette faiblesse intellectuelle est oondamné à la décrépitude. Il n'est pas hors d'état de nuire : mais il est radicalement incapable d'organiser.
Que, devant une situation économique sans précédent, un congrès socialiste demeure muet sur les moyens que sa doctrine peut fournir pour résoudre les problèmes qui se posent, c'est un spectacle d'un haut prix. Rien ne montre mieux que le mouvement socialiste ne se produit pas sur le plan de la production. Les syndicalistes ont apporté leurs solutions, dont quelques-unes, comme celles qui ont été formulées par M. Joubaux, au Congrès de 19 18, étaient rationnelles. Les bourgeois, les chefs de l'industrie ont donné les leurs, et elles sont fortes. Les socialistes n'apportent rien, sinon des déclarations sur l'Internationale.
La guerre, la paix proche offraient pourtant une ample matière à un congrès socialiste qui eût été dominé par une philosophie de producteurs. De 1914 a 191g, le monde européen a mis en pratique presque tous les systèmes économiques. Puis il s'agissait de choisir, à la fin de la guerre, — afin de proposer aux producteurs les moyens propres à la réfection du matériel détruit, à la reconstitution des stocks épuisés, à l'organisation du travail et à la répartition des richesses de la terre pour les peuples diminués et inégalement frappés par les misères de la guerre, — c'était bien le moment, pour un congrès socialiste, de montrer aux travailleurs quelles méthodes, quel mode de production l'emportent sur les autres. Les exemples ont été ou sont sous nos
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yeux : industrie d'État, consortiums nationaux, mise en régie, coopératisme, municipalisation, nationalisation, socialisation autoritaire et libertaire, on a tout vu pendant la guerre. Les expériences que les théoriciens souhaitaient autrefois, elles ont toutes été faites. Les socialistes avaient une occasion unique de donner une grande leçon au monde et de faire apparaître l'excellence de leur doctrine pour l'aménagement de la planète et l'exploitation des biens de ce monde par des travailleurs libérés. Ils n'en ont rien fait.
Il est vrai qu'il n'était pas sans difficultés de démontrer la précelience du socialisme par les résultats de la révolution russe. On peut montrer que la l'évolution russe a atteint un des buts du socialisme, qui est la dépossession de la bourgeoisie, accompagnée de la suppression d'un certain nombre de bourgeois. Mais montrer que ce phénomène a été suivi d'une augmentation de la production agricole ou industrielle, d'une amélioration dans le sort des travailleurs, ou d'une accélération dans les services des transports collectifs, c'est évidemment une entreprise vouée à l'échec. Est-il seulement possible de dire que la ruine économique des peuples russes est purement transitoire, que, demain le socialisme fera surgir de ces ruines une économie nouvelle, apportant la prospérité? Entreprise non moins condamnée, au moment où l'on apprenait que les bolchevistes, pour faire vivre leur révolution, étaient obligés de lui donner des cadres qui restituent à l'économie, sous des noms nouveaux, les chefs de l'économie capitaliste.
Il est encore vrai qu'il eût été difficile de tirer des conclusions favorables au socialisme des différentes expériences qui ont été faites par les États, les armées, les villes, de méthodes d'organisation et de production apparentées au socialisme ; industrie d'État, régies, municipalisation, collectivisme militaire, ont rendu des services, mais à un prix beaucoup plus élevé que tous les systèmes capitalistes connus, et avec le secours d'une autorité matérielle, que le socialisme repousse au moins dans sa doctrine.
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Il est encore vrai qu'il eût éié imprudent de tirer argument, en faveur du socialisme, de la socialisation des pays allemands, lorsque l'on voyait la république socialiste de l'Empire allemand choisir les délégués techniques qui accompagnent ses plénipotentiaires, non point dans le personnel socialiste, mais dans Je plus haut personnel des grandes entreprises capitalistes de l'Empire.
Il est donc vrai que, contre la critique que nous faisons de ce congrès socialiste, vaut le fait que des conclusions tirées des expériences du temps de guerre eussent été singulièrement troublantes pour les cotisants et les adhérents du Parti qui ne pouvaient y trouver la justification de la politique socialiste. Mais nous ne croyons pas que cette crainte ait empoché les socialistes de commenter les faits de guerre au point de vue économique. Le vrai, c'est que la pensée socialiste est épuisée depuis longtemps; le vrai, c'est que les parlemen iaires qui dirigent le parti sont complètement étrangers au monde du travail. Us continuent d'employer les formules marxistes, sur lesquelles le parti s'est organisé depuis trente ans, et avec lesquelles ils avaient gagné autrefois et les jeunes intellectuels, et une élite ouvrière. Mais ces formules qui représentaient alors des principes d'action économique ne sont plus que des moyens électoraux, à l'intérieur et à l'extérieur du parti.
Les travailleurs, les producteurs, les syndicats savent ce qu'il faut penser de la transformation et de la décomposition du socialisme. Comment certains d'entre eux demeurent-il attachés au socialisme, alors qu'ils en connaissent la faiblesse ? Par le lien de la seule idée qui demeure vivante dans le socialisme, l'internationalisme, dont l'apparence généreus séduit encore les esprits formés sous le commandement de la parole de Marx : Travailleurs de tous les pays, unissez-vous. Les syndicalistes révolutionnaires croient encore à la réalisation simultanée d'une nouvelle organisation de la production et de l'internationalisme : ils demeurent en liaison avec les socialistes pour la seconde partie du programme. Le parti