LA PRÉTENDUE LUTTE DES CLASSES
A l'issue de la première partie de la Grande Guerre, le monde est secoué par des mouvements économiques et sociaux d'une fréquence et d'une profondeur telles que certains y voient les signes d'une grande guerre sociale succédant à la guerre des nations. L'internationale ouvrière déclarerait la guerre à l'internationale capitaliste et particulièrement au capitalisme anglo-saxon auquel serait subordonné le capitalisme français. Ce serait l'aboutissement de la lutte des classes que Karl Marx a dit être la grande loi du mouvement historique.
Devant l'annonce d'une telle nouvelle, les uns sont saisis par la peur, les autres par l'enthousiasme messianique. La peur conduit les premiers à céder devant toute menace révolutionnaire ou à réclamer les plus violentes répressions. Les moins tremblants et ceux qui se croient habiles pensent que des concessions faites en temps utile retarderont l'échéance de la révolution, qui viendrait ainsi après eux ; tous ces malheureux esprits croient au caractère fatal de l'évolution du monde vers le socialisme. Il est heureusement d'autre s hommes qui conservent leur liberté d'esprit devant ces
sursauts de l'Europe et qui ne les regardent pas comme les signes précurseurs de la venue d'un Dieu nouveau. Ayons la tête froide pour faire le travail de reconnaissance nécessaire. Nous nous échaufferons plus tard, au moment de l'assaut. Mais il est essentiel que nous examinions la situation avec sérénité, si nous voulons nous donner des directions utiles et d'heureuses formations. Toute notre action sera subordonnée aux résultats de notre reconnaissance. Y a-t-il lutte de classes? Il faut nous former en classes, et en classes internationales. La lutte des classes est-elle une fable? Nous renforçons nos formations nationales et nous nous donnons, à l'intérieur, l'organisation économique et sociale qui découle de la solidarité nationale entre les groupes de la nation. Uneerreur de jugement peut nous entraîner au désastre, si elle nous fait prendre les armes contre qui nous ne devons pas les lever. Terreur panique des uns, espérance délirante des autres aux bruits qui viennent des steppes, folies égales! Que ce mouvement venu du Nord se propage, et ce pourrait être la chute de l'Europe dans une nouvelle nuit barbare. Mais ce n'est point là ni le déclenchement de la guerre sociale, ni l'aube de la révolution prolétarienne. Que le bolchevisme ait été déchaîné au nom de la lutte des classes, vérité! Qu'il soit un mouvement prolétarien, issu de la lutte des classes, mensonge! Qu'il se soit répandu en Europe sous le couvert de la solidarité ouvrière, évidence. Qu'il soit l'expression des mouvements ouvriers, erreur. Qu'il gouverne au nom du prolétariat international, vérité de fait. Mais qu'il soit une dictature ouvrière, gouvernant au profit d'une classe ouvrière, mensonge, duperie, artifice de carnaval.
Que cette expérience pioche de nous, contemporaine, nous serve de premier enseignement. Ce mouvement que l'on nous présente comme un mouvement de classe, reposant sur la lutte des classes, établissant sur tout un pays la dictature du prolétariat, ce n'est qu'une aventure politique de même nature que les aventures politiques qui ont ensanglanté l'Europe. Conduit par des hommes issus de toutes les classes
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sociales, soulevé et soutenu par des passions ethmiques, il aboutit à une dictature strictement militaire, appuyée sur des éléments non-nationaux (Lettons et Chinois) mêlés à des éléments nationaux (gardes rouges russes) formés avec des hommes à haute paye, exactement comme les troupes d'hommes soldés des aventuriers de toute époque. Cette guerre dite sociale n'est qu'une guerre civile, mais dont les proclamations sont faites au nom des dogmes sociaux marxistes, et qui utilise pour sa réussite les passions sociales, comme, au surplus, tous les conducteurs de guerre civile l'ont fait, sincèrement ou par calcul ; comme tout chef de bande le faisait auprès des paysans soumis au seigneur qu'il attaquait.
Que les chefs du bolchevisme russe aient voulu faire la révolution sociale, ou qu'ils n'aient été que des aventuriers, le sens des mouvements russes demeure le même. Sous le couvert de la dictature du prolétariat, il n'y a qu'un gouvernement de guerre civile, où doctrinaires et aventuriers sont confondus, et qui, ayant gagné une certaine force, gouverne aussi bien contre la classe au nom de laquelle il prétend régner que contre celle qu'il a prétendu déposséder. Plus il dure, et plus ses actes deviennent de simples actes de gouvernement, semblables, bien que plus féroces, à ceux du tsarisme qu'il a renversé, et avec cette différence qu'il les applique dans un pays qu'il a ruiné lui-même.
Ce sont là les résultats les plus visibles de la révolution russe, ceux qui sont connus de tous. Si l'on observe les faits moins connus, on distingue dans l'explosion, l'établissement et la propagation du bolchevisme, une série de faits auxquels la volonté du prolétariat russe est étrangère, mais que la volonté de certains capitalismes étrangers a singulièrement servis. Que l'Allemagne, comme puissance belligérante, ait soutenu le bolchevisme pendant ses trois phases, ceci est incontestable et incontesté. Qu'elle le soutienne encore, la paix étant signée, alors qu'elle-même écrase chez elle son bolchevisme, le spartakisme, ceci révèle quel intérêt, comme
puissance économique capitaliste, elie trouve à un régime qui anéantit l'économie industrielle de sa voisine. Que le groupe capitaliste judéo-américain qui a si fortement agi sur la politique Avilsonienne ait pour Je bolchevismc des égards évidents et qu'il prenne des hypothèques sur les richesses de la terre russe, cela révèle comment les groupes capitalistes voient le bolchevismc comme un moyen de faire régresser une nation à l'état politico-économique qui en fait une terre de colonisation ou une colonie d'exploitation.
En résumé, doctrines et visions d'intellectuels, appétits d'aventuriers, action politique et économique d'Etats ou de groupes capitalistes, voici les moteurs et les ressorts qui font jouer les ouvriers et les paysans russes. Où sont, dans cet aflreux mélange, la lutte des classes, le mouvement de classes, la dictature du prolétariat? Exclusivement dans le vocabulaire de la révolution accomplie. Lénine, s'il est l'authentique marxiste que l'on dit, voit sa révolution conduire le peuple russe ou à la ruine ou à la servitude, sous le capitalisme germano-judéo-américain.
Aussi bien la lutte de classes est-elle une des plus lourdes erreurs de la sociologie marxiste; toute action basée sur ce dogme historique ne peut que conduire ù la catastrophe, non point à la catastrophe qui transforme une société bourgeoise en une société prolétarienne, mais à la catastrophe qui transforme une nation prospère en une nation misérable. Je me garderai d'opposer à l'idée de la lutte de classes les arguments sentimentaux qui lui sont communément opposés. Que l'on dise de la lutte de classes qu'elle est odieuse, fratricide, monstrueuse, cela ne fait guère qu'une accumulation d'épilhcles. Que l'on condamne la lutte de classscs au nom des « crimes abominables » de la Révolution russe, je demande ce qu'y gagnerait la vérité historique et la science politique, surtout lorsque cette condamnation est faite par les héritiers des (irands Ancêtres. Ce romantisme antisocialiste est sans efficacité. 11 est préférable, il est plus juste de condamner la révolution russe parce que faite, au nom