‹ L'Economie sociale au point de vue chrétien [microform]Chapitre 13 sur 57 · RÎT · texte numérisé non relu

RÎT

slalfcs jiar l'opinion cominum!? Pnis-je donnpr nii ma, son Sans conO-ed,,. Pnis-je la vendre an pi,': Z pi'ix o,-d,nan-e’Ce n’esi pas donlenx. P„is-je fixer nn pi'ix an-dessus on an-dessons cln prix courant? On me lepoml ([ne la conscienec me le défend. Esl-ee nu’il peu! y .avon- injustice enve.s celui (|ui accepte librement les conditions d’un marclié? Sdenfi et voient; non pt injuria.

Continuons nos exemples. Jean ne veut pas t[ue l'on chasse sur ses terres. Son voisin, grand amateur de cet exercice, lu, offre, pour le déterminer à lui accorder cette permission , un prix dix fois plus grand ,,u’elle ne vau, en réalité. Paul sera-t-il absous par sa con! science s il accepte cette somme? Si on le nie le dns seur dira à ces rigoristes : le sacrifice de deux ou trois' cents francs est k^ger pour moi. La chasse me procure des jijuissances que je mets bien au-dessus du prix auquel je es obtiens. D’ailleurs, le gibier dont je serai privx. par 1 interdiction de chasser sur le bien d’autrui me ferait rentrer dans mes déboursés. Si vous défendez a mon voisin d’accepter mes offres comme excessives . me réinséra son autorisation. Ne pourriez-vous pas du moins I obliger à m’accorder la faculté que je ré- .'laiiie pour vingt ou trente francs jugés suffisants pour paye, le service que j’attends de lui? J.es rigoristes se fouveront contraints d’avouer que Jean es, parfaitemen, libre d interdire la chasse surses propriétés. Ainsi

la vertu de justice, dont l’objet es, de veiller aux interets de tons, aurait pour résulta, de léser ici ceux du chasseur et ceux du pro[iriélaire

J’ai une propriédé magnifique, et je suis millionnaire [ilusienrs lois. .Jlon voisin possède une mélairie près de

I)L LÉGALllL n.\NS LES COXT15ATS. Ho

mon cliâteaii (jne, pour des molit's peut-être mêlés d’un peu de jalousie, il ne \ eut pas me vendre. Toutefois il est probable qu’il me la céderait si son intérêt était mis notablement en jeu. Avec ce terrain je ferais un beau parc, je planterais de longues allées, j’améliorerais même ma propriété de tout l’excédant de prix dont je btis l’abandon. Nous interdii-ez-vous ce contrat sous prétexte que nous dépassons le prix évalué par l’opinion (..ommune ? hist-ce donc que je suis un idiot ou un inteiditpoui que quelqu un vienne in empêcher de vendre ou d’acheter au prix qui me convient? Cette alfaire est également avantageuse à nos intérêts réciprotpies. La somme dont je fais le sacrifice est pour moi inférieure en utilités aux jouissances que j’achète. Sans doute, me répondra-t-on; mais le prix étant exagéré, le vendeur commet une injustice en l’acceptant. A quelle mesure jugez-vous que ce prix est exagéré et illégitime ? C’est parce que telle est l’opinion commune. Hé! qui nous fait un devoii de prendre 1 opinion commune pour arbitre de nos conventions? Elle peut bien m’apprendre à ({uel prix on trouve ordinairement à vendre ou à acheter; je la remercie des renseignements qu’elle me procure. Mais je ne vois pas comment, pour être l’indicatrice des prix courants, elle aurait aussi la mission de les inqjoser. Qu’elle fasse des expertises, à la bonne heuie; mais elle na pas le droit de réglementer les prix. Ce qui montre qu’elle n’a guère d’autre attribution que celle d’un bureau de renseignements, c’est qu’elle s’accommode à toutes les fluctuations dii marché, de la mode, du luxe, de la frivolité. Elle prise haut des futilités, des raretés, des riens; tandis qu’elle ne donne qu une valeur dérisoire aux services les plus

DE LA MORALE

uliles. Les travaux d'un grand homme le laissent dans la misere; le feuilleton frivole enrichit l’écrivain sans génie, preuve manifeste que l’opinion commune ne juge rien du tout. C’est même ce qui sauve son honneur, car autrement elle mériterait des reproches sévères. Au fond, elle n est que comme la quatrième paee du Moniteur, nous indiquant, chaque jour, les prïx des divers titres négociés à la Bourse.

Au conseil dËtat, lorsqu’on discuta l’article 1674 relatif à la rescision pour cause de lésion dans les ventes on ne contesta point qu’il ne fût permis au vendeur dé faire payer a l’acquéreur un excédant pour la convenance de la chose. Il fut question, à la vérité, de donner à l’acquéreur lésé une action contre le vendeur (pii aurait surfait des sept douzièmes ; mais on la lui refusa, non-seulement pour éviter les procès et parce qu’il est rare qu’on soit obligé d’acheter, mais parce que, ajouta ÛI. Ironchet, « il arrive souvent qu’un » propriétaire qui désire s’agrandir sollicite le propriétaire voisin de lui céder une partie de sa chose.

» Celui-ci se détermine avec peine. L’acheteur le dé- » cide en lui offrant des conditions très-avantageuses.

» Il ne serait pas juste (jue dans ees circonstances il pût se » faire restituer. » {Fenet, t. XIV, p. 76.)

Je dois prévenir ici une objection. J’ai parlé plus haut de deux individus payant, à un prix jugé excessif par ropmion commune, l’un le droit de chasser sur le teirain d autrui, l’autre l’acquisition d’un champ indispensable à l’agrandissement de son parc. Est-ce qu’ils ne subissent pas une contrainte? Ne doivent-ils pas être mis au nombre de ceux qui achètent, malgré eux, à un taux exorbitant, et, à ce point de vue,

DE L’ÉGALITÉ DANS LES CONTRATS. 117

ne sont-ils pas recevables, au for de la conscience, à revendiquer les sommes qu’ils ont payées en surplus de la valeur courante?

La réponse n’est pas difficile : ceux dont il est ici question ne sauraient être considérés, en aucune manière, comme ayant agi sans la liberté retpiise pour la légitimité des conventions. Sans doute, ils ont subi, en un sens malgré eux, la surélévation du prix; ils eussent préféré d’acheter moins cher. .Mais il en est toujours ainsi dans les contrats intéressés. Tout le monde sait que les vendeurs visent aux gros bénéfices, et que s’ils se bornent à de moindres, c’est parce qu’ils ne trouveraient point d’acquéreurs à de jilus onéreux. De même tous les acquéreurs cherchent les prix les plus bas, et et quand ils acceptent ceux du vendeur, c’est par l’impossibilité de traiter d’une manière qui leur soit plus avantageuse. Telle est l’origine des débats sur les prix ; tel est le but des luttes entre l’oflre et la demande. Mais ces luttes entre des intérêts opposés n’enlèvent rien à la sincérité des traités, à l’intention positive qu’ont les parties de les conclure sérieusement. Ainsi la détermination des prix est fatale, dépendante d’une loi inflexible d’économie politique; mais les contractants sont libres de ne pas s’engager. Quand ils tombent d accoid sans subir la pression de la violence ou de la détresse, quand ils agissent avec connaissance de cause

et selon toutes les conditions d’une convention normale, passée entre gens probes et honorables, ils donnent le consentement requis pour Invalidité des contrats, quoique la quotité du prix n’ait point dépendu absolument de la volonté de chacun. Autrement il n’existerait pas de contrat valable.

de la morale.

L’opinion du cardinal Goiissef vient à l’appui de ma théorie. Ce docte théologien, examinant s’il est permis de \endie une chose au delà de son prix courant, à raison de l’utilité particulière cpi’en retirera l’acquéreur, se prononce pour l’affirmative. Voici comment il s exprime : « Il est, dit-il, généralement reçu, du moins » parmi nous, que la convenance particulière d’une «chose, d’un domaine, pour tel acheteur, en fait « hausser le prix;, ce qui fait dire : celte chose, cette pro- » priété vaut tant pour un tel, mais elle vaut moins pour » tout autre. Ainsi, nous pensons qu’on ne doit nulle- » ment inquiéter celui qui vend une chose au-dessus du » prix commun, à raison de la convenance. L’acheteur « lui-même s’attend à payer cette convenance, et il » ne s en plaint pas. Le prix des choses dépend prin- » cipalement de la commune estimation des hommes.

)) Mais il ne faut pas confondre la convenance d’une w chose avec la nécessité de l’acheieur, dont le ven- « (leur ne peut se prévaloir pour vendre une chose

» plus cpi’elle ne vaut sans commettre une injustice. » (T. I, p. 410.)

Le Lode civil respecte la volonté des contractants dans la fixation des prix, toujours lorsque ce sont des biens meuliles qui ont été l’objet de la vente. Mais s’il s agit d immeubles, il faut distinguer entre le vendeur et 1 acheteur. Le premier peut demander la rescision du contrat, s il a été lésé de plus des sept douzièmes; la loi pi'ésiune (pi’il ne se dépouillerait pas de son immeuble a^ec une si grande perle s’il n’y était contraint par la détresse : elle vient à son secours en l’autorisant à réclamer la rescision de la vente. Mais elle n’accorde point la même faculté à l’acquéreur, parce qu’il était

libre de ne point acheter, inmdia penes emplorem^ inopia penes vendiiorem.

ARTICLE QUATRIÈME

Modifications au principe que la légitimité des prix ne dépend que

de la volonté des contractants.

La théorie qui donne pour fondement à la légitimité des prix la volonté des parties doit être sainement interprétée. Elle suppose non-seulement qu’aucune loi positive, émanée de l’autorité publique, ne règle les prix, mais en outre, comme je l’ai dit plusieurs fois incidemment, qu’il n’y a dans les conventions ni fraude, ni violence, ni erreur, ni détresse de la part d aucun contractant. Comme c’est le consentement qui fait les traités, son action est nécessaire et pour déterminer l’objet du contrat et pour fixer les prix. Supposons qu’il y ait eu erreur sur la valeur d’une chose mise en vente, il n’y aura pas évidemment le consentement requis pour rendre le traité obligatoire, et le négociant qui profiterait de l’ignorance dans laquelle se trouverait l’acquéreur pour surfaire sa marchandise manquerait a la probité. Cette considération servira suitout de guide dans le débit des articles qui ont un prix courant bien caractérisé. Dans de tels marchés, les acheteurs sont toujours réputés avoir l’intention de ne pas payer au delà du prix généralement accepté. Comme ils trouveraient ailleurs les mêmes objets, s’ils se soumettent a des conditions plus onéreuses, c’est uniquement pour une raison qui rend leur consentement nul. Dès lors, il y a lieu à rescinder le contrat ou à réclamer la dilférence qui existe entre le prix ac-

quitté et le prix courant. Donnons un exemple ; Ne connaissant pas la valeur du drap, je me présente chez un marchand, qui profile de mon ignorance pour me faire payer vingt francs une qualité qui n’en vaut que quinze. Il est clair que Je suis ’s ictime d’une tromperie. Mon intention était d’acheler aux conditions ordinaires du commerce. En me faisant un prix supélieur, le vendeur a employé une espèce de fraude à mon égard; il a réellement abusé de ma confiance. Vainement il soutiendrait que j’ai accepté son prix, que je l’ai même discuté. Il est évident qu’en marchandant je comptais demeurer dans les limites du prix courant. Je n’ai consenti à donner davantage que par suite d’une erreur imputable au marchand. Il est donc tenu en conscience à me restituer ce qu’il m’a pris injustement, dans la proportion de cinif francs par mètre.

Paul trouve dans une succession qui lui est échue une pierre fine dont il ignore la valeur. Comme il ne tient pas a la garder, il va la vendre à un joaillier. Celuici en olfre un prix très-inférieur à ce (pfelle vaut, mais dont Paul est enchanté, parce qu’il ne s’attendait pas à une pareille somme. Je dirai encore ici que le vendeur a été victime de son erreur et de la mauvaise foi du joaillier; il a donc droit à ce que ce dernier lui paye le bijou selon sa valeur réelle et lui remette le supplément du prix qu’il a injustement retenu.

frappé dune maladie douloureuse et qui s’est prolongée, vous aviez appelé un médecin capable, mais d une léputation ordinaire et se faisant payer scs visites au taux généralement reçu dans la localité. Quand, apiès \otre guérison, vous lui demandez son mémoire, au lieu de trois francs généralement exigés, il vous en

DE L’ÉGALITÉ DANS LES CONTRATS. L2t

réclame vingt par visite. Il colore cette augmentation du prétexte que votre maladie était d’un traitement difticile, que vous possédez une grande fortune. Il n’est pas douteux (jue vous n’ayiez le droit de réduire ses honoraires au taux auparavant accepté par lui et dont se contentent ses confrères.

Il y aurait également injustice si l’un des contractants profitait de la détresse de l’autre, soit pour lui imposer des conditions onéreuses, soit pour exagérer le prix des services qu’il lui rend. Je citerai parmi les cas de cette dernière espèce celui où un homme poursuivi par un ennemi se trouverait tout à coup arrêté dans sa fuite par la rencontre d’une rivière. Le batelier qui pour le transporter sur l’autre rive exigerait de lui un salaire excessif se rendrait coupable contre la justice; et le fugitif, une fois hors de danger, ne serait pas tenu d’accomplir une promesse arrachée par la pression d’un danger qui lui était la possibilité de débattre le prix fixé pour le passage.

Enfin, je raisonnerais de même à l’égard de celui qui, profitant du besoin extrême dans lecpiel serait réduit un malheureux de vendre un objet, pour éviter la poursuite d’un créancier inflexible ou pour donner du pain à ses enfants, lui achèterait une chose au-dessous de la valeur que lui reconnaissent les hommes capal)les de l’apprécier. Il est manifeste qu’en abusant de la situation dans laquelle se trouve le débiteur il se rend coupable envers lui, et que la stipulation relative au prix moyennant lequel le marché est conclu oflense la

justice. L’acquéreur serait donc obligé, i)Our désintéresser sa conscience, de parfaire la somme que l’équité lui imposait le devoir de payer.

1)1^ LA -MORALE

Je ne dois pas quitter ce sujet sans explit|uer pouiquo. es théologiens ont adopté le principe d’après equel la legitinnlé des prix a pour critérium l’estimation commune des hommes. Voici à peu près le résumé

tante” question impor-

ü’abord tous reconnaissent que si les prix sont exageres ou avilis à tel point q„’il v ait L à obtenl dotant les trdmnaux la rescision du contrat, la conscience fait un devoir de les ramener à leur quotité legale. Celte décision n’est pas contestable; elle fait

une juste application du principe évangélique qui nous 01 don ne d obéir aux lois de l’État.

Mais lorsque les contractants se conformeiit aux prescriptions de la loi et aux tarifs de radministralion, sonl-ils libres, dans ces limites qui leur sont assignées,

I e ixer a leur gré la valeur des objets, ou bien soiit-

ib tenus en conscience de s’en réfé'rer à l’estimation coin ni 11 ne ?

Parmi les anciens théologiens. Durand, de l’ordre des Mineurs, croyait que les parties sont autorisées à profiter de la tolérame ijiie les lois accordent pour la lixatioii lies prix, pourvu <|ue la convention soit exempte de dol, de pression, de fraude et de toute circonstance de nature à vicier le coiisoiitemeiit. Il assiniilail le cas à celui de la prescription dont rien ne dclend de recueillir le bénéfice, ipiand elle s’est accoiii|d,e de bonne foi et coiiforiiiémeiit aux autres

conditions énumérées par le droit civil et par le droit canonique.

Cerson a suivi partiellement la meme opinion : il a enseigne que si l’on n’est pas exempt de faute en s’é-

DE L’LGALITÉ dans LES CONTRATS.

cartant des prix déterminés par l’opinion commune, on ne viole pas du moins la justice commutative. Il se fonde sur ce qu’il n’y a pas d’injustice là où il y a libre acquiescement des contractants.

Voici en quels termes Molina rapporte l’opinion de ces deux auteurs. Après s’être fait la question de savoir s’il est permis de vendre ou d’acheter une chose plus ou moins qu’elle ne vaut lorsque le prix n’est ni audessus ni au-dessous de la moitié de la juste valeur, il dit :

« Circa disputationem propositam conveniunt doctores, quando dolus in conlractu non intervenit, in exteriori foro, tam seculari, quam ecclesiastico, non dari actionem, juxta jura canonica et civilia disputatione præcedente citata, qua' solum illam concedunt, ) quando læsio est ultra, aut infra, dimidium justi pretii.

1 Controvertunt tamen an niliilominus interveniat pec-

catum cum restituendi onere in foro conscientise, usque ad limites justi pretii.

»Durandus, ordinis Minorum , ut Conradus, De conf tractihiis, Q. 57, et D. Antoni, II part., tit. I, cap. xvi,

§ ult., referunt, asseveravit, ementes aut vendentes, illo modo, neque peccare ; neque ad restitutionem teneri : in eademque sententia fuere quidam jurisperiti, quos Covarruvias, II, Yar. res., c. iv, n. 11, citât.

» Gerson, De coïUractihus et in suis Fl ori bus, asseruit ita ementem aut vendentem peccare quidein, sed restituere non teneri. Id sibi persuasit, qiioniam non pec- 'ÿ? cat contra justitiam; eo quod voleuti ac consentienti

injuria non fiat. Præterea, quoniam ejusmodi contractas irritas non est civili aut canouico jure , sicut est,

I^E LA xM ORALE.

qiiando aliquid emitur infra dimidium justi pretii, aiit \enditiir ultra dimidium justi pretii. » (Molina, De juütitia et jure. De contract.j tract. (I, disput. 330.) Layman ne renonce point à la théorie d’après laj quelle l’opinion commune est la régulatrice des prix;

I mais, en homme pratique, comprenant l’impossibilité

; de ne pas laisser les contractants maîtres de leurs sti-

; pulations, il leur permet, d’accord avec Navarre et

Molina, de traiter aux conditions qui leur conviennent. |j Pour expliquer pourquoi, en acceptant le principe qui

soumet 1 appréciation des valeurs au tribunal de 1 opinion, il autorise néanmoins les parties à les déterminer elles-mêmes , il fait inter^ enir une donation consentie par le vendeur ou l’acquéreur auquel la convention est défavorable; de telle sorte que, dans l’espèce, un acte de libéralité se joint à un contrat à titre onéreux. Cette manière de justifier l’exagération et la vileté des prix me semble peu fondée en raison : elle est presque inadmissible quand la vente s’opère entre étrangers. Mais toujours est-il que Layman, dont 1 autorité est grande, n interdit pas aux contractants de tixer à leur gré les sommes moyennant lesquelles se réalise la transmission de la propiLdé, pourvu toutefois qu ils agissent librement et avec connaissance de cause. (( Non displicet tamen, dit-il, quod Navarrus annotavit in citato capite, novit notai). 6, n° CI ; et Molina, toni. II, disp. 331 : Si contrahentes sciant justum mercis valorem, atque sine cogente necessitate, nulla item vi aul fraude interveniente , supra aut infra pretii limites contractum emptionis et venditionis célèbrent, donationem præsumendam esse, idemque sen-

liendum de locatione, aliisque contractibus onerosis.

DE L’ÉGALITÉ DANS LES CONTRATS

Nam universim , si quis sciens se non debere , aliquid solvat, donare censetur; quare tanquam indebitum repetere non potest. » (Layman, lib. III, De justitia, tract. IV, cap. xvii, § 1 .)

Parmi les modernes, peut-être le cardinal Gousset admet-il la théorie que je soutiens, comme semble l’indiquer un passage que j’ai cité, page 1 1 8. Je dois toutefois reconnaître qu’il n’a pas formulé de proposition expresse à cet égard. Si je suppose que telle est son opinion, ce n’est qu’en employant la voie de conséquence, ce qui est une manière de raisonner toujours fort délicate.

Mais, je dois le reconnaître, les théologiens anciens et modernes, sauf un petit nombre d’exceptions, admettent ou supposent que la légitimité des prix est subordonnée à l’estimation commune. Ils reconnaissent bien, comme je l’ai dit plus haut, que ce principe est soumis à une foule d’exceptions, parce que son application rigoureuse et constante rendrait le commerce impossible , mais enfin ils l’adoptent en thèse générale. Voici les raisons qui semblent les avoir déterminés.

D’abord, ils se sont conformés, à cet égard, à l’opinion suivie par presque tous les jurisconsultes de leur temps. Or, on sait, pour peu que l’on soit initié à l’histoire des législations, que les anciens auteurs donnaient au consentement mutuel des contractants une part beaucoup moins large que ne le font les modernes. Le droit était alors moins spiritualisé : quoique modifié par l’influence chrétienne, il n’était pas encore entièrement affranchi des formes matérielles dans lesquelles les Ro-

plus absolu à la volonté des contractants, il n’est arrivé

à cette éniancipation que par les progrès de la civilisation. Autrefois, cette volonté était assujettie à line foule d’entraves dont le Code civil l’a délivrée. Ainsi, sous l’empire des dispositions romaines, la vente n existait pas parle seul accord des parties; il fallait en outre une tradition quelconque de la chose, une remise réelle ou symbolique. De nos jours, cette tradition n’est plus reiiuise; le consentement des parties siifiit.

Lerieur des moralistes a eu une autre cause; elle est provenue de l’importance non contestée qu’a l’opinion commune pour résoudre une foule de difficultés dans les questions de justice. Ainsi, c’est d’après ses évaluations que les tribunaux décident s’il y a lieu de rescinder la vente d’un immeuble lorsque la lésion a été de plus des sept douzièmes. Étant chargés de réformer la convention des parties, ils ne sauraient l’accepter comme règle de leur jugement. Comme, d’un autre côte, il ne leur est pas permis de prononcer arbitrairement et qu’ils doivent agir d’après des données dont la siirete soit à l’abri de toute critique sérieuse, ils déterminent le véritable prix de l’immeuble en prenant pour guide les cours acceptés dans le pays. L’opinion commune doit également servir de régi, 3 toutes les fois que les parties sont censées l’avoir prisii pour arbitre dans leurs conventions. Tel serait le cas où vous me prêteriez un cheval sans que nous fixassions le prix auquel serait faite cette location : à défaut de toute stipulation formelle, nous serions réputés avoir voulu nous en rapporter aux conditions ordinaires de ces sortes de contl ats. Enfin , c est a l’opinion commune qu’il appartient d’apprécier à quelle quotité doivent s’élever les

DE L'ÉGALITÉ DANS LES GOXTRATS. 127

dommages-intérêts destinés à compenser les préjudices dont la partie lésée demande la réparation.

3Iais ces cas diffèrent essentiellement de celui qui fait l’objet de la dissertation actuelle. On ne saurait évidemment les mettre sur la même ligne. Dans les hypothèses précédentes, les parties étant en discussion, il est nécessaire, pour terminer leur différend, de faire appel soit aux tribunaux, soit au jugement du public. Au contraire, dans l’hypothèse que j’ai examinée en traitant de l’égalité dont les conventions à titre onéreux réclament la présence, les contractants sont pleinement d’accord entre eux, et pour eux la chose vaut le prix et le prix vaut la chose.

C’est surtout la crainte de voir l’ignorance et la faiblesse sacrifiées à la ruse et à la dureté qui a suggéré la pensée de leur venir en aide ; c’est au sentiment qu’elle inspire qu’il faut attribuer l’origine du droit de rescision accordé par les lois au vendeur lésé dans la transmission de ses immeubles. De même que le législateur protégeait le mineur et la femme , de même il avait cru devoir, dans certains cas, couvrir de sa tutelle les vendeurs trompés ou contraints par le malheur à se dépouiller de leurs biens. Un tel sentiment était trop louable pour que les moralistes chrétiens négligeassent d’en tenir compte dans l’examen des causes qui servent à déterminer la légitimité des prix. Aussi les voit-oii sans cesse attentifs à prévenir le danger que l’un des contractants ne soit victime de l’autre. Afin de le mieux garantir contre l’erreur et les fraudes, ils ont jilacé le droit de fixer les prix en dehors de l’appréciation intéressée des parties ; l’opinion commune a été désignée pour faire l’expertise de la valeur respective qu’ont les

DE LA MORALE

objets soumis à l’échange, et elle a fonctionné comme un tribunal auquel on a reconnu le droit de décider à quel taux il est permis d’acheter ou de vendre.

Les théologiens , en assignant comme régulatrice des prix l’opinion commune, avaient agi avec la plus grande sagesse. Ils avaient montré qu’ils avaient une connaissance égale des véritables conditions auxquelles la valeur est soumise et des besoins éprouvés par la société au milieu de laquelle ils vivaient. Une étude approfondie des causes qui élèvent et diminuent les prix ne leur permettait point d’évaluer les choses d’après leur dignité, leur mérite absolu, leur utilité. Ils avaient parfaitement reconnu, comme je l’ai dit plus haut, page 28, que les prix n’ont aucun fondement philosophique ; qu’ils dépendent des temps, des lieux, de la mode, de la rareté, des goiits de chacun. Dès lors, il leur était impossible d’en faire reposer l’équité sur la natuie et 1 utilité des marchandistis ou des services rendus. Fallait-il admettre que les contractants sont autorisés en conscience à traiter selon les conditions dont il leur plaît de convenir ? A c(ïs époques d’ignorance et où la pression sur les malheureux était si commune et si criante, comme le montrent les lois sur l’usure, l’application de cette règle eût été dangereuse. Quant a faii e fixer les prix par la loi et parles tribunaux, c’était impraticable. Le mouvement commercial eut été forcément paralysé si dans le nombre infini d’achats qui se faisaient journellement on se fût trouvé contraint à s en référer aux juges civils pour déterminer le taux auquel il est permis de traiter.

Après avoir successivement éliminé, comme régulateurs des prix , le mérite et l’utilité intrinsèque" des

DE L’ÉGALITÉ DANS LES CONTRATS

choses, le consentement libre des* parties, l’intervention des tribunaux, à quel critérium était-il possible de s’en rapporter? Il n’en existait pas d’autre que la conformité du prix aux appréciations de l’opinion commune. Cette règle, encore suivie.au for extérieur pour juger s’il y a lieu à rescision dans la vente d’un immeuble, la seule applicable, soit qu’il s’agisse d’évaluer la quotité des réparations exigibles pour cause de dommages, soit qu’on ait à déterminer les prix dans le cas où les contractants ne les ont pas fixés par avance , fut donc acceptée comme obligatoire pour les contractants.

Elle avait, au reste, l’avantage de modérer les écarts excessifs entre les hauts et les bas prix, dont la fréquence et la soudaineté amènent une foule de catastrophes commerciales. Son fonctionnement presque uniforme établissait des prix courants peu variables, et prévenait ainsi les renversements subits de fortune dont la cause se trouve dans l’instabilité des valeurs. Ce n’était pas un médiocre avantage ; car autant les désastres qui atteignent les maisons par la banqueroute sont funestes au crédit général et à la marche des affaires, autant une prospérité continue développe la confiance et accélère le mouvement industriel.

Je dois dire en finissant qu’on m’aurait mal compris si l’on m’accusait de changer, en matière de justice, la doctrine des théologiens. Je suis loin de vouloir innover dans des questions d’une telle importance. Indépendamment que le principe dont je propose l’adoption a été soutenu par un petit nombre de docteurs, il ne change rien aux décisions indiscutables des casuistes : il les résume d’une manière plus claire et

DE LA MORALE

plus précise ; il ne les altère pas. Comme la règle de conduite qui en découle interdit aux contractants d’abuser de leur ignorance et de leur détresse respectives ; qu’elle a pour conséquence d’imposer aux parties le devoir de traiter au prix courant, quand il s’agit d’articles ayant une valeur généralement acceptée, tels que ceux dont la fabrication est abondant e et la consommation usuelle , elle n’est, à vrai dire, surtout après l’exception reconnue légitime par le cardinal Gousset, qu une formule plus simple, plus facile à retenir, dont 1 application ne contredit pas l’enseignement prali([iie et obligatoire des docteurs ecclésiastiques, tout en lui donnant, d’un autre côté, un caractère plus scientifique.

— Voyez plus haut, page 17, le titre relatif à la théorie de la valeur.

SECTION TROISIÈME

DU MALTHUSIANISME

Le malthusianisme est un système d’économie politique, formulé par Maltlius, économiste anglais et ministre protestant. Il a pour objet de combattre l’accroissement de la population , au moyen de la limitation préventive et volontaire des enfants. Dans la pensée que l’obstacle principal à la prospérité des nations et la misère de la plupart des ouvriers proviennent d une population exubérante , Maltlius conseille la prudence dans le mariage, et il l’assigne comme le remède unique a 1 indigence des familles , aux maladies engendrées par les privations de toute espèce , à la mort prématurée dont les enfants appartenant aux classes

pauvres sont si souvent victimes. Il blâme en conséquence le mariage de ceux qui manquent des ressources ' suffisantes pour en soutenir les changes, et l’excessive

fécondité que les époux lui donnent. Afin de prévenir ces deux sources de besoins extrêmes, il fait appel à 1 empire que l’homme doit exercer sur lui -même, et il propose comme préservatif l’emploi de ce qu’il appelle la contrainte morale.

, Pour donner à son opinion le caractère d’une dé-

I monstration, il a consacré un grand ouvrage à s’etforcer

I de prouver que la population se multiplie beaucoup

plus rapidement que ne le font les subsistances. Il suppose que ces dernières n’augmentent que selon i une progression arithmétique , tandis que la première

I s’accroîtrait selon une progression géométrique. Ainsi,

f tandis que la série des progrès dans le développement

des subsistances ne serait, par exemple, que 1, 2, 3, 4, O, fi, 7, 8, celle qui exprimerait le mouvement de la population s’élèverait à 1 , 4, 8, i G, 32, (U, 128, 25fi. En admettant la réalité de ces deux progressions, il s’ensuivrait que les subsistances aujourd’hui suffisantes pour nourrir en France les trente-huit millions d’individus qui y demeurent cesseraient bientôt de 1 etre , a moins que quelque cause ne vint arrêter 1 augmentation progressive de la population. Dans le cas où les Français ne borneraient pas leur multiplication par esprit de prévoyance, ils finiraient par » manquer d’aliments et même d’espace. Sans doute il

n’arrivera jamais (jue la place sur le globe fasse dé- ^ buit aux habitants, car la force des choses les ra-

mènera au nombre restreint (]ue la terre peut porter et nourrir. Ce rapport entre les subsistances et le

DE LA MORALE

nombre des habitants, s’il n’est maintenu par la sagesse des individus, sera rétabli violemment par les fléaux du Ciel. La famine, les maladies, la guerre seront chargées de remplir cette mission exterminatrice , et de réduire la population au chiffre que la prudence ne permettait pas de franchir. Mais c’est un devoir pour l’homme de prévenir de tels malheurs, en ' domptant ses instincts : la conscience ne lui permet pas de mettre au monde des enfants destinés à de si

grandes souffrances, et dont les jours seront courts et malheureux.

Ce système de Malthus a été vivement combattu par les moralistes honnêtes, qui en ont dénoncé les conséquences comme fatales aux mœurs. Il a également subi les rudes attaques des socialistes, qui 1 accusent, à juste titre, d’être aristo<îratique. Comme il ne s applique point aux riches qui ont les moyens de nourrir leurs enfants, mais seulement aux prolétaires, on lui reproclie d’enlever à ces derniers les joies de la famille et de ne leur laisser que les rigueurs du travail.

Le malthusianisme primitif n’existe plus. Au point de vue scientifique, même sous le rapport moral, il a subi des modifications profondes. Quelques-uns de ses partisans en ont poussé les conséquences jusqu’au mépris de toute retenue. Ils ne se bornent point à engager l’ouvrier à attendre, pour contracter mariage, d’être en mesure de nourrir sa famille, et à donner des conseils de prudence aux époux surchargés d’enfants : s’ils s’en étaient tenus là, malgré le danger d’entretenir le public de tels sujets, ces écrivains auraient pu sembler excusables à raison du but qu’ils poursuivaient. Mais ce qu’il y a de profondément affligeant, c’est qu’ils se

DU MALTHUSIANISME

sont efforcés, pour diminuer le nombre des naissances, de justifier des pratiques condamnées par les livres saints et par les moralistes les moins scrupuleux.

D’autres partisans du malthusianisme, ou plutôt de la contrainte morale, ne l’admettent qu’en faisant leurs reserves en faveur des mœurs. Ils ne permettent pas que la chasteté soit jamais violée. Pour déterminer les hommes à la prudence, ils font appel à l’empire que l’ame doit exercer sur les sens. Ils condamnent également et 1 imprévoyance dans le mariage, et les excès qui le souillent. Tous reconnaissent enfin aujourd’hui que les progressions arithmétiques et géométriques de Malthus n’ont rien de rigoureux, qu’elles ne se réalisent pas en fait, qu’elles n’expriment que des tendances. Ainsi, le système primitif du célèbre économiste est tellement modifié qu’il n’en reste rien de vraiment scientifique. La plupart de ses partisans ne semblent l’adopter que pour saisir l’occasion de donner des conseils de ménage, sans action, au reste, sur la conduite de ceux auxquels on les adresse, et sans portée réelle pour ralentir le mouvement de la population considérée à un point de vue général.

Au fond, il n’est point vrai que la population augmente plus rapidement que ne le font les subsistances ; consequemment il n est pas a craindre que la famine et les maladies soient chargées, comme des fléaux instructifs, de la réduire aux limites dont elle n’aurait pas du s écarter. La terre est loin de manquer aux hommes, et ce serait prétendre les effrayer au moyen d’épouvantails chimériques, que de leur montrer en perspective un accroissement de population tel qu’ils no tiouvcront plus ni place au soleil, ni nourriture, si.

DE LA MORALE

étant célibataires, ils contractent mariage prématurément; et si, devenus époux, ils ne restreignent^ selon la mesure de leurs revenus et de leurs salaires, le nombre de leurs enfants.

Ce f[ue je viens de dire n’est qu’un abrégé rapide ' \ a bu.. 1 e n • L’importance d’un tel sujet ne

me permet pas de m’en tenir à cette simple et succincte analyse; elle exige de moi que j’entre dans de plus grands développements. Afin d’offrir aux lecteurs tous les éclaircissements nécessaires, je traiterai du principe auquel obéit le mouvement progressif de la population, de la fausseté pratique des progressions arithmétiques et géométriques signalées par Maltlms, enfin de l’immoralité de ce svstème.

Par cela seul que nos premiers parents, seulement au nombre de deux, ont donné naissance à leur nombreuse postérité répandue sur tout le globe, il s’ensuit nécessairement qu’il existe dans la race humaine un principe d’accroissement. Mais l’excédant des naissances sur les décès est-il régulier et soumis ;i des lois ? Dans la supposition que ces lois existent , est-il possible de les déterminer mathématiquement ?

Maltlms a cru trouver la solution de ces problèmes. Voici comment il formule la proposition relative à 1 augmentation de l’espèce humaine : la population , si aucun obstacle ne s’y opposait , se développerait indétiniment, suivant une progression géométrique, et sans limites assignables. Ainsi, à supposer qu’un mariage donne en moyenne quatre enfants, ces quatre enfants londeront deux nouvelles familles qui seront la souche de quatre autres, et ainsi de suite.

Je ne conteste ])oint la puissance de la vie accordée

DU MALTHUSIANISME. -1 3o

à l’humanité ; je l’admets telle que Maltlms l’indique , et plus énergique encore si l’on veut. Que s’ensuivrat-il? Rien de favorable au système que je combats. En effet , Inen qu’il soit vrai théoriquement que les hommes sont doués d’une fécondité progressant selon un rapport géométrique, ce n’est pas un motif d’en admettre pratiquement l’existence. Il faut ici plus que des [lossibilités, il faut des faits. Oui, cette énergie de vitalité dont le Créateur a doué l’espèce humaine pour servir à réparer les désastres amenés par les fléaux n’est pas douteuse; elle existe dans l’homme comme dans tous les autres êtres organisés, c’est incontestable. Mais n’y a-t-il pas des causes qui en paralysent les effets? Ses I résultats peuvent-ils être exprimés par une formule

géométrique? C’est ce que Maltlms n’a pas établi, c’est Ç ce qui est impossible à établir.

Sans doute, si rien ne s’opposait à son accroissement, j la race humaine se multiplierait selon une progression

I extrêmement rapide; mais cette tendance n’est pas

' exclusivement propre à l’homme : il la partage avec

les animaux et avec les végétaux, et, comme eux, il est arrêté dans sa multiplication par des circonstances dont la Providence a mesuré les effets.

Afin de fortifier leurs observations sur l’énergie de fécondité dont les êtres organisés sont pourvus, les malthusiens nous citent divers exemples. Ils ont calculé qu un grain de mais en produit jusqu’à deux mille, qu’un pavot renferme plus de trente mille graines. Une . carpe porte six cent mille œufs. Une jusquiame cou- V'’ vrirait le globe en quatre ans, et doux hàreims rem-

pliraient la mer en dix ans. 3Iais qii’esl-ce (pie cela 1 ^ ^ t (y malthusien ? Ces exemples

DE LA MORALE

montrent-ils qu’en fait les plantes et les animaux s’accroissent selon la proportion géomf'trique qui lui sert de base? Au lieu de lui être favorables, ils ne peuvent que lui nuire; ils montrent que l’équilibre entre la fécondité des êtres organisés et leur développement réel a des causes générales, providentielles et sans rapport avec la contrainte morale et la limitation préventive indiquée par Malthus.

Les plantes ne se multiplient pas outre mesure parce qu’elles se disputent entre elles le sol et que les animaux s’en nourrissent; les insectes qui mangent les fruits sont dévorés par les oiseaux; les herbivores sont la proie des carnivores; enfin les plantes et les animaux sont sous l’empire de l’homme, qui les détruit ou les emploie à son usage. Notre race n’est pas elle-même à 1 abri des causes qui arrêtent son développement. Elle est soumise non-seulement à une foule d’accidents dont les êtres des étages inférieurs ont à souffrir, mais encore à un grand nombre d’autres exclusivement attachés à notre nature et à notre condition sociale. Elle a à supporter les conséquences des fléaux qui viennent du Ciel et celles qui naissent de nos vices. D’autres causes ralentissent le mouvement de la population (et celles-là relèvent la dignité humaine) : ce sont celles qui agissent sous l’influence de notre libre arbitre. Des motifs puisés dans l’ordre religieux ou moral peuvent, en effet, engager les hommes à vivre dans le célibat et à ne se charger d’une famille qu’ autant qu’ils se reconnaissent capables de l’élever décemment.

Ainsi, on voit que l’exubérance de la vie répandue dans tous les êtres organisés trouve un contre-poids dans l’ensemble des forces dont nous pouvons opérer

DU MALTHUSIANISME. 137

l’analyse. Dieu, en douant d’une si énergique vitalité les plantes, les animaux et les hommes, a voulu pourvoir avec surabondance à leur perpétuité. Quand ils éprouvent de grandes pertes, ils les réparent par la fécondité inhérente à leur espèce; et lorsqu’ils tendent à se multiplier outre mesure, alors augmentent les obstacles destinés à maintenir en équilibre l’effet de leur fécondité. Les êtres sans raison rencontrent ces causes limitatives dans la fatalité et dans la volonté de l’homme, à l’empire duquel ils sont assujettis. L’homme est arrêté dans son accroissement par des causes indépendantes de lui et par l’empire qu’il exerce sur ses instincts. Mais qu’on le remarque bien : la vitalité répandue dans l’espèce humaine ne saurait être un motif de nous faire craindre que l’espace et la nourriture puissent nous manquer un jour. Cette appréhension serait puérile. Les obstacles physiques, et moraux arrêteront cet accroissement effrayant. Au reste, si l’on juge de l’avenir par le passé, il n’y a pas lieu de s’émouvoir. Quoique le monde existe depuis six mille ans, il est loin d’être habité dans toutes ses parties. « La population de l’ancien monde, dit M. Duc- » pétiaux, pourrait être décuplée et celle de l’Amérique » centuplée qu’elles n’atteindraient pas encore propor- » tionnellement le taux de la population en Belgique. » Pour s’en approcher, les États-Unis devraient avoir » cinquante fois plus d’habitants qu’ils n’en ont au- » jourd’hui. Il faudrait des siècles pour que le surcroît » donné annuellement par la population du centre de » l’Europe suffît pour peupler et cultiver la partie ha- » bitable de la terre. » (Mémoire sur le paupérisme dans les Flandres, p. 225.^

DE LA MORALE

Les faits donc ne sont pas plus favorables au système de Maltlius que les raisonnements. ()r, c’est surtout sur les faits que réconomie politique doit se fonder, comme le fait judicieusement observer Léon Faucher. « L’éco- » nomie politique, dit cet écrivain, est une science » d’observation ou elle n’est rien. l.es principes qu’elle » proclame, elle les déduit des faits dont ils sont l’ex- )) pression la plus générale, et, pour tout dire, la loi. » Eh bien , voilà ce qui manque à la doctrine de Mal- » thus : son système repose bien moins sur les faits que » sur des hypothèses. Dans quel temps, en effet, et » dans quel pays trouverait-on que la population s’ac- » croît dans une proportion géométrique, tandis que la » progression arithmétique règle le mouvement des » subsistances? En fait, il n’est pas vrai que l’accrois- » sement de la population marche plus vite que celui » des subsistances, puisque les hommes sont aujour- » d’hui beaucoup mieux nourris, mieux vêtus et mieux » logés qu’ils ne l’étaient parle passé. En tenant compte » de la puissance de production, il faut mesurer éga- » lement celle des obstacles. Si Malthus a voulu parler » d’une tendance abstraite, d’un pouvoir de multipli- » cation qui existe dans l’espèce humaine sans se ma- » nifester, cela ne mérite pas d’occuper la science. S’il » a prétendu saisir dans les faits la tendance qu’il pro- » clame, je dis que les faits sont contre lui. Ce n’est » donc pas dans son livre qu’il faut chercher la véri- » table loi de la population, et, sous ce rapport, je me » réunis aux observations très-judicieuses que M. Passy

» a présentées. » [St^ances de l’ Académie des sciences morales, année 1853, page 45G.)

Le tort de Malthus, en fondant son système, a été

DU MALTHUSIANISME

de ne pas tenir compte de tous les éléments qui entrent ^ J dans l’étude des questions relatives à la population. 11

a été surtout frappé de la fécondité naturelle de l’homme , et n’a pas assez vu les lois qui en régularisent les résultats. C’est là la source de son erreur. 11 en est des phénomènes sociaux comme des phénomènes physiques. Pour les bien juger, il ne suffit pas d’en considérer une seule loi ; il faut les examiner toutes , d abord en particulier, puis dans leur ensemble et dans leurs oppositions. Si l’on néglige ce soin, on tombera dans des erreurs grossières. Je suppose que vous vouliez déterminer quel serait le mouvement d’un boulet de canon si rien ne s’opposait à sa marche; vous trouveriez qu’une fois lancé dans l’espace, il irait en ligne droite et ne s’arrêterait jamais. En est-il ainsi? " ; il décrit une espèce de courbe et il s’amortit en

quelques instants, \oyez où l’on arrive lorsqu’on néglige de tenir compte des obstacles. Si donc un élève en mécanique venait nous dire : Prenez garde, ne bâtissez point de maisons dans la direction du tir, ne vous placez jamais , quelle que soit la distance , en face du canon, parce que si rien ne mettait obstacle à sa I force et à sa direction , votre maison serait démolie et

vous seriez tué; cet élève ne serait pas moins bon . logicien que ne le sont les malthusiens prêchant sans

cesse la contrainte morale, parce que si rien n’affaiblissait la fécondité des mariages, les hommes seraient empilés les uns sur les autres en moins de quelques siècles.

La théorie de Malthus est donc fausse en principe, reste, fût-elle vraie, qu’elle n’aurait aucune action j sur les classes ouvrières, et son inefficacité suffirait pour

la faire reléguer parmi les inutilités dont sont prodigues

DE LA MORALE

les idéologues. En effet, l’avénement de l’époque où l’insuffisance d’espace et de nourriture se ferait sentir aux classes imprévoyantes, ne devant avoir lieu qu’après des siècles, ne saurait agir sur la conduite actuelle des époux. Ln mal, quelque grave qu’il soit, n’effraye point lorsqu’il est si lointain, alors surtout qu’il ne doit pas atteindre ceux que l’on en menace. De bonne foi, est-il présumable que des jeunes gens sans fortune renonceront au mariage par l’appréhension que leurs arrièrepetits-enfants, dans trois ou quatre siècles, ne trouveront plus d’espace ni de nourriture? C’est à grand’peine si les souffrances dont ils auraient à craindre d’être personnellement victimes seraient capables de les arrêter. Que voulez-vous que leur fasse la perspective , à leur sens, chimérique, de ne pas laisser de place au soleil aux générations futures ou de les exposer à manquer de vivres ? Ils vous diraient que chacun se privera quand il en éprouvera la nécessité , que leurs enfants seront peut-etre les financiers , les riches de leur temps.

Remarquons encore une contradiction flagrante entre les raisonnements de Malthus et la tolérance qu’il accorde aux riches d’avoir une famille aussi nombreuse qu’ils peuvent l’entretenir. Il montre dans l’avenir la terre partout envahie et devenue insuffisante pour nourrir tous les hommes qui seraient nés par l’impré- \oyance des parents. Cependant, il ne prescrit la prudence qu aux classes ouvrières , à celles qui sont réputées les moins intelligentes. Est-ce que la nature sera pour ces dernières plus avare d’espace et de fertilité? Est-ce qu’elles seront tenues de reculer respectueusement devant les descendants des industriels et des entrepreneurs qui sont nos contemporains ? Si les riches

tfj

DU MALTHUSIANISME. 144

acceptent comme vraie la doctrine de Malthus, ils doivent aussi s’imposer la contrainte morale dans l’intérêt de la postérité et même avec une plus grande rigueur; car ceux qui ont plus de lumières sont plus redevables à la prudence et à l’intérêt public.

J’ai montré que la première progression de Malthus touchant l’accroissement de la population est fausse; il n’est point vrai qu’en fait ce mouvement s’accomplisse en raison géométrique. Il me reste à examiner la seconde proposition, à savoir, si les subsistances ne suivent qu’une proportion arithmétique , et ne répondent point aux tendances manifestées par la fécondité humaine.

Nous avons vu que, d’après Malthus, la fécondité du sol n’égale point celle de l’homme ; qu’elle se développe seulement comme 1, 2, 3, 4, tandis que la population s’accroît comme 1, 4, 8, 16, etc. Or, cette seconde proposition n’est pas plus exacte que la première, et elle ne résiste point à l’examen des faits.

L’exemple seul de la France suffirait pour en démontrer la fausseté. C’est aujourd’hui une vérité constante, reconnue par tous les économistes et les publicistes, que les produits agricoles ont doublé depuis cinquante ans, tandis que la population ne s’est accrue que de cinquante pour cent. Certes , voilà un démenti bien formel. La contrainte morale, si elle avait été acceptée par les ouvriers ruraux, n’aurait eu d’autre résultat que d’enrayer les progrès agricoles et de réduire le pain des ouvriers urbains.

Le fait est avéré : toutes les classes inférieures de la société sont mieux nourries, mieux logées, mieux habillées qu’elles ne l’étaient autrefois." La viande et le vin entrent dans leurs aliments pour une plus

de la morale.

grande proportion; les logements sont mieux aérés, plus sains, plus propres, mieux clos; les habits sont plus appropriés aux saisons : les cotonnades surtout y ont apporté d’immenses améliorations. Ces résultats n ont d’explication possible qm; dans les progrès accomplis en agriculture et en industrie. Loin donc que le nombre des hommes s’accroisse plus rapidement que la quantité des subsistances, ce sont au contraire ces dernières qui ont devancé les besoins des habitants.

\oici comment s’exprime 31. liéchard sur le progrès des améliorations physiques dont profitent les classes les plus nombreuses de la société :

« Les statistiques comparées du nombre des indigents , du nombre des mendiants , du taux des salaires et du prix des moyens de subsistance, achèvent de prouver que l’état matériel des classes ouvrières s’est amélioré depuis le commencement de ce siècle. L’état des populations au seizième siècle était déplorable. » «Les paysans, disait Fontescue, qui avait parcouru »la France au temps de la réiormation, boivent de » l’eau, mangent des pommes, se font avec du seigle » un pain de couleur noire , et ne savent pas même ce » que c’est que la viande. » « Notre France, disait » Loyseau , est à présent toute remplie de mendiants «valides, à cause de l’excès des tailles qui contraint «les gens de besogne d’aimer mieux tout quitter et se » rendre vagabonds et gueux pour vivre en oisiveté et «sans souci aux dépens d’autrui, que de travailler « continuellement sans rien profiter et amasser que «pour payer leur taille. « « Le pays, disait Fromen- « teau, est mangé non-seulement parla gendarmerie et

DU MALTHUSIANISME

I «par les gabeleurs, mais d’heure à heure sortent des

« citadelles les soldats qui vont à la picorée avec des ^ « insolences et des excès tels et si grands, qu’il n’y a

« village ou maison qui, une , deux et trois fois la se- « maine, ne soit contrainte de contribuer à l’appétit de « ces canailles, quand le soldat, soit le sergent y entre ; » et d’ordinaire les maisons sont remplies de gens « d armes , soldats, collecteurs de tailles, sergents et » gabeleurs, tellement que c’est bien à merveille quand

« l’heure du jour a passé sans être visité de telles « gens. »

» Dans son projet de dîme royale, publié en 1G98, le maréchal Vauban attestait que, par toutes les recherches qu’il avait faites depuis quarante ans, il s’était ^ convaincu que près de la dixième partie du peuple était

réduite à la mendicité et mendiait effectivement; que des neuf autres parties, il y en avait cinq qui n’étaient pas en état de faire l’aumone à celle-là, parce qu’ellesmêmes étaient réduites, à très-peu de chose près, à cette malheureuse condition, et que dans une élection, notamment celle de Yezelay, les habitants étaient réduits au pain d orge et d’avoine , et à n’avoir pas pour un écu d’habits sur le corps. « Le même peuple , disait-il, » est si misérable, qu’il ne sale son pot qu’à demi et

« souvent pas du tout, à cause de la cherté du sel

» Il est beaucoup diminué dans ces derniers temps « par la guerre, par les maladies, par la misère qui en a « fait mourir de faim un grand nombre et réduit beau- « coup d’autres à la mendicité. « [De l'étal du paupé- ^ risme en France ^ page 4.)

En quoi consistent principalement ces améliorations ?

« Dans le développement de l’instruction primaire, qui

DE LA MORALE

il préparé l’ouvrier à de plus hautes destinées, et dans l’accroissement général du taux des salaires dans les industries non agglomérées. L’ouvrier français est aujourd’hui mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri qu’il ne l’était il y a vingt-cinq ans. Il prend part à une foule de perfectionnements sociaux qui contribuent à son bien-être , et il reçoit dans le malheur plus d’assistance que par le passé. Outre le capital dont elle est propriétaire dans les caisses d’épargne, et la masse énorme de secours qu’elle s’est assurée à elle-même par les sociétés dont nous avons parlé, la population ouvrière dispose dans ses jours d’infortune d’une masse de ressources dont l’injustice de nos contemporains ne sait aucun gré à ceux qui les ont préparées. La classe ouvrière de France est aujourd’hui la plus aisée de l’Europe. Il n’y en a pas une qui jouisse à un plus haut degré des droits qui n’ont jamais appartenu dans les pays civilisés qu’à la portion la plus éclairée du peuple. » (Rapport à V Académie des sciences morales et politiques.)

Au reste, le raisonnement explique aisément ces faits. Quelles sont, en effet, les causes productrices des subsistances destinées à faire vivre l’homme? On peut les rapporter à la fertilité du sol, au travail, à l’acclimatation et à la multiplication des diverses espèces de végétaux et d’animaux.

Le premier élément de notre nourriture est incontestablement la fertilité du sol dans lequel les plantes prennent racine et puisent le suc qui les fait vivre. La fécondité primitive de la terre, à la considérer indépendamment de toute culture, s’accroît journellement, quoique lentement, par l’action des agents atmosphé-

Dü MALTHUSIANISME. I45

riques, tels que l’air, la pluie, l’électricité, qui décomposent les roches et les transforment de manière à recevoir les façons du travail; par l’accumulation des détiitus végétaux et animaux qui forment les terreaux et les engrais; par 1 influence des rayons solaires et par

le mélange de 1 azote et d’autres principes fertilisants répandus dans l’air.

Ces causes et plusieurs autres dont l’étude appartient surtout à la science agronomique sont plus fécondes qu on ne pourrait le penser au premier coup d’œil. En fait, ce sont elles qui ont rendu labourables des terres qui étaient des roches dures comme celles de nos carrières. Le même phénomène se reproduit chaque jour : on peut l’étudier dans tous les pays par 1 inspection des terrains qui se dénudent annuellement à raison de leur pente ; les champs ainsi dépouillés léparent continuellement leurs pertes par la décomposiüon des grès, des calcaires et des marnes compactes. Ainsi, telle contrée , comme la Sologne, qui est à peine recouverte de quelques pouces de terre, le sera de plusieurs , et celle qui ne peut être labourée qu’à la profondeur d’un pied sera perméable à deux pieds et au delà. Ce ne sont pas là de vaines conjectures : telle a été jadis la marche de la nature, et ce n’est pas d une autre manière que les géologues exiiliquent la

formation des terrains modernes et des couches véiîételles.

Le second élément qui contribue à la production est le travail, dont tout le monde connaît la puissance, mais dont on n’évalue guère l’énergie. Une considération nous en donnera une idée : c’est que le sol , en le suppo.sant même doué de la plus grande fertilité, ne

lit)

DE LA MORALE

produit à l’état inculte que des résultats insignifiants. En se rendant compte des fruits spontanés que l’on recueille dans les teirains non cultivés de l’xVmérique, on est arrivé à cette conséquence , qu’une lieue carrée de terrain suffirait à peine à la nourriture d’une misérable famille composée de quatre membres; tandis que, dans les mêmes contrées, la même contenance de terre

peut nourrir plusieurs milliers d’habitants.

Or, deux éléments principaux constituent le travail : l’intelligence et la force.

L’intelligence est la cause principale qui développe et accroît sans cesse la fertilité du sol. Il semble que si

l’esprit ne se mêle à la matière, il n’y a point de fécondité. C’est lui qui manie la bêche, utilise la force des animaux, profite des saisons, choisit les plantes, détourne les eaux nuisibles et dirige les irrigations. Supposez vos terres couvertes de bœufs et de chevaux, vous n’aurez pas, pour cela, un sillon de tracé; vous aurez des animaux pour dévorer vos pâturages; vous n’aurez pas d'instruments de travail. Mais paraissez en maître dans vos champs; usez, pour les rendre productifs, de votre intelligence, et aussitôt ils se couvriront de moissons. C’est donc l’intelligence qui rend les terres fécondes, c[ui en centuple plusieurs fois les produits. Diminuer le nombre des êtres qui en sont doués, c’est réduire les revenus, c’est anéantir un des éléments nécessaires de la richesse. Un petit nombre des grands inventeurs dans l’agriculture et l’industrie ont plus fait pour le bonheur des hommes, que n’ont pu leur nuire tous les mariages que l’on traite d’imprudents.

d’outefois, l’intelligence ne saurait agir seule; il lui faut des instruments à l’aide desquels elle brise les

DU MALTHUSIANISME

mottes de terre, arrache les mauvaises herbes, dessèche les marais, détruise les animaux malfaisants, 1 recueille et conserve les récoltes. Dieu les lui a donnés!

ce sont ses membres, qui agissent seuls ou au moyen des outils et des machines.

11 existe un lien mystérieux entre l’âme et le corps. Lame, par une influence dont la raison ne saurait se lendie compte, mais incontestable en fait, communique par la volonté le mouvement au corps. Là est la cause de la plupart des forces au moyen desquelles on laboure les champs, on transporte les marchandises, on transforme les matières premières en pain, vin, toiles, draps, etc. La est exclusivement le principe dirigeant des outils, qui les fait servir à un résultat utile. Donc limiter le nombre des hommes , dans la crainte d’avoir ‘ exceptionnellement la charge d’en nourrir quelques-

uns, c’est borner le nombre de ces instruments primitifs et intelligents; c est supprimer les bras, les inventeurs des outils et des machines, dont la puissance nous émerveille et s’accroît sans cesse pour diminuer le travail mécanique et animal de l’homme. Aujourd’hui Mayhew porte, pour l’xVngleterre , la puissance des machines à celle de six cents millions d’êtres humains. (Peshine Smith, Mamiel iV économie politique, page 82.) Or, comme a chaque degré de force bien utilisée correspond une augmentation de revenus , il en résulte qu’une plus

glande population produira des subsistances en plus grande quantité.

11 ne faut pas croire néanmoins que l’invention des

DE LA MORALE

les hommes avec plus d’énergie; qu’elle leur demandera plus de temps. Seulement leurs occupations seront plus en rapport avec leur nature intelligente. Le passé nous donne une idée de ce que l’avenir promet. Autrefois, les femmes broyaient le blé entre deux pierres, aujourd’hui, c’est l’eau ou la vapeur qui nous fournit la farine. Nous avons vu l’époque'où les riches se faisaient amener en chaise à porteurs par deux domestiques ; la voiture a succédé à ce véhicule humiliant pour les serviteurs, et les wagons ont remplacé ces deux moyens de locomotion. Mais remarquez que les machines demandent une augmentation de science, de travail, de surveillance. Il faut un grand nombre d’ouvriers pour les construire, les diriger, les entretenir. La facilité et l’économie des transports augmentent les voyages et le mouvement des marchandises. Aussi les peuples civilisés sont-ils ceux qui travaillent davantage, de telle sorte que le propre de l’industrie n’est pas de donner plus de repos aux nations qui s’y livrent, mais d’augmenter, au contraire, leur travail, en compensation duquel elles trouvent plus de bien-être et des occupations plus conformes à la dignité humaine.

Qui pourrait assigner les limites que la production est capable d’atteindre au moyen des forces dirigées par l’intelligence de l’homme ? La théorie des labours , des engrais, de l’ensemencement est à son enfance. A peine procède-t-on aux grands arrosements à l’aide de prises d’eau pratiquées dans les ileuves et dans les rivières. Malthus n’avait certainement pas réfléchi sur la fertilité du sol et la puissance inventive de l’homme, lorsqu’il a énoncé sa proposition aritlimétique.

Au reste, la crainte chimérique de voir les subsis-

DU MALTHUSIANISME. 149

tances se développer moins vite que la population est loin d’être partagée par les hommes pratiques, aux yeux desquels la Providence a des calculs plus surs que ceux des économistes. \ oici comment s’exprime, page 34, Peshine Smith, déjà cité :

« Si l’économie politique avait pris naissance dans les régions tropicales, il y a lieu de croire que les appréhensions des philosophes auraient été d’un caractère tout opposé. Les habitants de la zone torride voient les ouvrages les plus gigantesques de l’homme ensevelis si rapidement sous une végétation riche et puissante, que ]\r. Stevvens a trouvé, dans l’Amérique centrale, les mines de grandes villes et de temples immenses environnées de forêts tellement épaisses, qu’un petit nombre de générations avait suffi pour effacer de la mémoire des Indiens du voisinage jusqu’au souvenir de ces monuments ! Dans les régions équatoriales de l’Amérique du Sud et aux Indes occidentales, dit M. de Humboldt, un terrain de cent mètres carrés, planté de trente ou quarante bananiers, produit plus de 2,000 kilogrammes de substance nourrissante, et la quantité de matière nutritive obtenue d’une plantation de bananiers, comparée à celle produite par le même espace semé en blé , est dans la proportion de 133 à 1 , et de 44 à 1 , si, au lieu de blé, on y plante des pommes de terre. Dans l’ancienne présidence espagnole de Quito, réunie à celle de l’Ecuador, la végétation ne s’arrête jamais ; l’Européen y voit avec surprise la charrue et la faucille en pleine activité à la même époque ; des plantes de la meme espèce se flétrissent ici de vieillesse tandis que là elles commencent à fleurir. Il en est de même dans le 4 enezuela et dans les vallées du Pérou : presque

DE LA MORALE

tonies les plantes cultivées, depuis l’orge juscpi’aii riz et à la canne à sucre, y viennent en perfection, et le climat permet qu’on y plante et ({ii’on y récolte chaque jour de l’année. Le bassin de l’Orénoque est capable

DE NOL RBIR TOUTE LA RACE HUMAINE ACTl ELLEMENT ARRIVÉE

A l’existence. »

A cet accroissement de subsistances provenant du travail, des engrais, des découvertes chimiques, il faut joindre l’acclimatation et le perfectionnement de nouvelles espèces de végétaux et d’animaux. On sait que le blé, la vigne, le maïs, la pomme de terre, le cheval , le dindon, etc., nous viennent des pays étrangers.

• Les Anglais surtout sont arrivés à des résultats étonnants par le croisement des races.

Qui pourrait dire enfin les richesses que le sein des mers nous réserve pour le moment où nous serons parvenus à l’exploiter? La pêche n’est qu’à sa première enfance. On vient de découvrir l’art de peupler les fleuves et les rivières de milliards de poissons qui leur étaient inconnus. Comptons sur la Providence : elle avait préparé au sein de la terre des bancs immenses de charbon pour le siècle où seraient construits les chemins de fer et où la vapeur serait appliquée à la navigation ; elle a révélé à ce siècle industriel l’art de transmettre les nouvelles d’un pôle à l’autre en une seconde ; elle a recélé dans la goutte d’eau la vapeur (|ui multiplie la force, la lumière qui éclaire et le feu (|ui nous réchauffe. Qui sait les découvertes qu’elle nous réserve ? Mais le passé nous gai antit l’avenir ; et l’homme laborieux, économe, moral et religieux ne l’invoquera pas en vain pour ses enfants. Car si elle a soin du lis de la vallée et de l’oiseau qui fend les airs.

DU MALTHUSIANISME

Il peut cependant se faire que dans un pays les habitants deviennent trop nombreux, si ce n’est relativement à l’espace dont ils ont besoin, du moins par rapport à la nourriture. Les familles se multiplient de telle sorte que non-seulement l’héritage paternel est insuffisant pour leur fournir le nécessaire, mais (|u’ elles sont obligées, à cause de leur accroissement, de chercher leurs approvisionnements hors de leur province et de leur royaume.

Remarquez toutefois qu’alors il n’y a pas surabondance de population sur la terre , mais mauvaise distribution. Qu’indique alors le bon sens? Qu’il faut aller demander à d’autres régions les choses dont on manque. On a recours au commerce et à l’expatriation. On achète le froment à la Turquie, le coton et le sucre à l’Amérique, le café aux colonies, les aromates à l’Afrique. Enfin, lorsque le commerce est insuffisant, on abandonne le sol natal et l’on va se fixer là où f on croit pouvoir fonder une famille ou une colonie prospère.

Certes, je connais les douleurs et les déceptions réservées à un grand nombre d’émigrants, les regrets éprouvés au souvenir de la patrie absente; mais qu’y faire? Depuis Adam, l’homme mange son pain à la sueur de son front ; il ne réalise de conquêtes sur les ronces et les épines qu’en ensanglantant ses mains. La lutte ne finira jamais; ce n’est qu’en l’accejitant qu’il nous sera possible de vivre et d’augmenter le bien-être. Aussi bien, ce n’est pas en France (pie la population est excessive et qu’il faut songer à la réduire. On entend partout l’agriculture se plaindre de manquer d’ou-

DE EA MORALE

vriers; presque un quart de notre territoire est en landes, pâturages, bruyères et bois; on voit que les cultivateurs pourront s’occuper longtemps à planter, défricher et améliorer. Comme supplément, la fertile Algérie nous tend les bras.

Le système de Mallhus manque donc de base; les deux progressions sur lesquelles il est établi sont fausses. Il n’est pas vrai que les familles se multiplient plus rapidement que les subsistances dont elles ont besoin pour vivre. Au contraire, les faits prouvent que le bienêtre et la civilisation devancent le mouvement de la population.

Il me reste à examiner le malthusianisme sous le rapport moral, en tant qu’il conseille la limitation préventive des enfants.

Ceux qui en soutiennent la théorie et en adoptent les conséquences disent, pour amener la jeunesse à ne pas contracter des mariages prématurés, et les époux à restreindre le nombre de leurs enfants, que la prévoyance et le discernement ne pennettent pas de se charger d’une famille sans être assuré d’avoir les movens de l’élever. Ils font remarquer qu’en se soumettant à des obligations dont l’accomplissement est au-dessus de leurs forces, les parents se préparent des jours pleins de tristesse et de soutfrancc, qu’ils se seraient épargnés en se conformant aux prescriptions de la contrainte morale.

La prudence est sans doute une vertu, et elle est tellement nécessaire, tellement générale qu’elle entre comme élément dans l’exercice de toutes les autres. Il faut qu’elle règle le travail, le repos, la bravoure, l’épargne; qu’elle dicte le choix des professions. La

DU MALTHUSIANISME

modération , l’activité , la charité doivent être excitées et retenues parla sagesse, la circonspection. J’ajoute, comme je le dirai plus au long sur la fin de cette discussion, que la prudence doit présider au mariage et à toutes les situations de sa durée. C’est incontestable. Là n’est pas la difficulté; elle est toute dans la question de savoir si le système malthusien sauvegarde les de-

voirs de la prudence ou provoque à les violer. N’y aurait-il donc à ménager que les intérêts du bien-être? Regardera-t-on comme d’une importance secondaire le respect dont les époux sont tenus d’être pénétrés l’un envers l’autre? Est- ce que la prudence, dont 1 effet propre est de tout examiner, de tout peser, de procéder avec mesure, n’est pas effrayée, sous le rapport des mœurs, en entendant les conseils donnés aux jeunes gens et aux époux? Ne redoute-t-elle point d’irriter les classes ouvrières, en leur montrant te mariage comme le privilège des riches? Les malthusiens oublient-ils que la tendresse paternelle est un stimulant au travail et à l’économie? Pourquoi n’ont-ils pas fait remarquer que si les enfants sont onéreux pour les jeunes époux, ils sont une ressource pour les parents âgés? Dans l’étude d’une question il faut en étudier toutes les faces. L’agriculteur qui plante un arbre ne se borne point à considérer les dépenses actuelles; il songe en même temps à l’ombre dont il aura un jour la jouissance et aux fruits qu’il recueillera. De même, après avoir énuméré les charges du mariage , il faut tenir compte des avantages que les époux retirent de leur union.

Que l’on jette un regard sur la vie des célibataires de l’un et de l’autre sexe, et l’on verra combien est

triste l’existence du vieux garçon et de la vieille 1111e.

liii DK LA MORAL K.

Fant-il tracer le tableau qu’otîre l’intérieur de cet ouvrier qui n’a personne pour lui pré[)arer la nourriture , le soigner dans ses maladies, maintenir la propreté dans sa pauvre chambre ? Ses regards ne sont pas seulement froissés à la vue de sa misère comparée à la fortune du patron, ils sont encore désolés de ne pas rencontrer une épouse dont les soins lui seraient si doux, et des enfants qui l’encourageraient au travail. Le sort de la tille célibataire est plus malheureux encore; car la nature l’a faite pour les soins de la famille, et lorsque les occupations de celte sorte lui manquent, elle se trouve en dehors de sa vocation. Aces privations, dont le siège est au cœur, se joignent celles qui tiennent à la vie physique. Le travail de la femme le plus pénible et qui demande le plus d’adresse ne lui fournit qu’un salaire disproportionné à ses besoins; de manière que sa position isolée, en lui enlevant les jouissances de la maternité , devient en même temps un danger pour sa vertu; car on sait que le dénùment est un mauvais conseiller, et qu’arrivé à son point extrême, il peut conduire à la débauche. Elle n’aura donc pas d’époux pour la protéger, de salaire suffisant pour la faire vivre et la mettre à l’abri des suggestionsinspiréespar l’indigence, d’enfants pour la consoler et lui donner des secours à l’époque de sa vieillesse.

Sans doute, pour l’ordinaire, tant que dure la vigueur de l’âge, les célibataires et les époux, délivrés des soins (pie donnent les enfants, vivent dans une plus grande abondance, ou du moins sont à l’abri de plusieurs privations. Mais voici un autre danger; les ouvriers, n’étant pas stimulés au travail et à l’épargne par le devoir d’élever leur famille, se livrent à la paresse, à

fî

DU MALTHUSIANISME

la débauche et à la crapule. C’est là un fait constaté par l’expérience. Il en résulte qu’ils mènent une mauvaise conduite, et qu’arrivés aux années de la vieillesse, ils n’ont ni des économies réalisées, ni des enfants pour venir à leur secours.

Je dois, au reste, faire observer que les malthusiens se fondent moins sur l’intérêt des époux que sur ceux des enfants pour établir leur système. Ils nous montrent CCS derniers en proie à la faim, à la nudité et à toutes les suites de la misère. Ils les dépeignent chétifs, étiolés, rachitiques, moissonnés par les maladies qui sont la conséquence des privations auxquelles la pauvreté de leurs parents les a soumis.

Il y a sans doute des faits de cette nature, mais on en exagère le nombre; le tableau est manifestement rembruni. Il est faux que les populations présentent généralement le spectacle de celte indigence excessive; et lorsqu’elles sont décimées par la famine, leur situation tient à d’autres causes : par exemple, en Irlande, les soutfrances du peuple doivent être moins attribuées a la multitude des enfants dont les parents sont surchargés qu à la haine des propriétaires et des fermiers et à la législation qui régit cette contrée malheureuse. Le pays n’est pas trop limité pour le nombre des habitants qu’il renferme, et il serait assez fertile pour en nourrir une bien plus grande quantité. La misère à laquelle il est en proie ne vient donc pas des causes que Malthus assigne; elle a sa vraie source dans les persécutions religieuses, dans l’absentéisme des propriétaires et dans la criante injustice dont les Anglais se rendent coupables en refusant à des sujets opprimés le bénéfice des lois qui les gouvernent eux-mêmes.

DK LA MORALE.

Ce ne sont là d’ailleurs que des exceptions dont 1 existence ne prouve rien en faveur des malthusiens. Ne perdons pas de vue le fond et le but de leur système. Ils ne SC bornent point à constater que, dans des cas ,, donnés, la multitude des enfants est une cause d’indi-

gence; mais ils établissent en principe que le mouvement de la population précède naturellement celui des subsistances.

Sans doute on rencontre des cas trop nombreux dune hideuse misère, mais ils sont infiniment rares dans les pays soumis à une législation équitable et humaine, du moins lorsque le vice ne les amène point. Supposez, sous le régime d’un gouvernement sage et se dirigeant d après les vrais principes de l’Évangile, des parents laborieux, économes, chrétiens, se faisant estimer par leur bonne conduite : vous ne les verrez pas réduits a cet état de dénûment extrême qui abrège les jours des chefs de famille, qui amène la dégénérescence des enfants. Où est donc le remède à l’indigence qui provoque les épidémies et l’étiolement des races? Dans la vertu, dans les principes chrétiens. Combattez les vices des ouvriers, apprenez-leur à être religieux, donnez -leur l’exemple de la pureté des mœurs : avec la foi, le travail, la probité, apparaîtront et s accroîtront les moyens de vivre : ces maximes sont d une efficacité plus sûre pour prévenir l’indigence que les conseils de Malthus.

C’est sur l’instruction des ouvriers, sur leur bonne conduite qu’il faut insister. Si vous parvenez à extirper l’ivrognerie, la débauche, la fainéantise; si vous rendez le travailleur ennemi des commotions politiques; si, en lui montrant le devoir sous la garantie de la foi, vous

DU MALTHUSIANISME

obtenez qu’il soit bon époux, bon père, bon fils, honnête homme, votre problème sera résolu; mais la solution n’est que là.

Au demeurant, il ne faut pas croire que les besoins réels de 1 homme soient fort nombreux et difficiles à satisfaire. Ceux qu’il éprouve sont presque tous relatifs et tiennent à l’habitude et à la comparaison qu’il établit entre sa situation et celle des autres membres de la société. Parmi les ouvriers dont le salaire est le moins élevé, il en est bien peu pour qui la vie ne paraisse point un bienfait. S ils ont des jours durs à traverser, ils rencontrent aussi des joies pures. Nous, prêtres, qui touchons à toutes les extrémités sociales, nous savons que les plus grandes angoisses ne sont pas pour l’homme qui gagne péniblement , mais honorablement son pain; elles sont réservées à ceux dont

les vices sont insatiables et dont la vie est en proie aux remords.

Puis quand de grandes catastrophes, les maladies prolongées, la vieillesse, vont heurter à la porte de ces ouvriers qui ont fidèlement accompli leur tache, ta charité se hâte de leur donner assistance. Chacun rend justice à leur amour pour le travail, à leur probité, à leur \ie d ordre et d’économie, et s’empresse de pourvoir à leurs besoins. Ce n’est pas seulement la charité privée qui leur apporte ses soulagements, l’État leur ouvre ses asdes et leur offre ses secours. Les fonds alloués

sur le budget en faveur de tels pauvres sont sagement employés, et les citoyens imbus de l’esprit évangélique ne manqueront jamais d’applaudir à une telle destination d’une partie des revenus publics, tant que la charité libre ne sera pas en mesure de soulager eftica-

DE LA .MORALE

cernent toutes les misères au moyen de ses propres ressources.

Les malthusiens appellent imprudents ceux qui repoussent leur système. Gomment les qualifierons-nous, eux qui ont jeté des ferments de discorde entre les prolétaires et les riches, en réservant à ces derniers, a\ec les jouissances du bien-être et du luxe, celles que donne une famille? Leur chef s’est montré sans entrailles à cet égard; il n’a pas pris la peine de demander avec ménagement ce sacrifice aux ouvriers; il a formulé sa pensée de la manière la plus brutk. Il est aussi cruel dans les expressions dont il se sert qu’impitoyable dans son système. L’inhumanité ne saurait allti plus loin, le dédain, la froide inditférence pour les malheureux n’avaient jamais rencontré un pareil langage. « Lu homme, dit Malthus, qui naît dans le » monde déjà occupé, si sa famille ne peut plus le nourrir ou si la société ne peut plus utiliser son tra- » vail, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion » quelconque de nourriture, et il est réellement de trop -) sur la terre. — Au grand banquet de la nature il n’y » a point de couvert mis pour lui. — La nature lui » commande de s’en aller, et elle ne tarde pas à mettre » elle-même cet ordre à exécution. >, Ces paroles atroces, souvent répétées et commentées par les socia- ■ listes, furent supprimées dans la deuxième édition.

A force de recommander la contrainte morale, les malthusiens sont parvenus à faire suivre leurs conseils. Le nombre des mariages a diminué. Mais qu’en est-il résulté? M. Legoyt, dont les savants connaissent les travaux de statistique, va nous l’apprendre. « Nous » ne saurions dissimuler, dit-il, qu’il est fâcheux que

DU MALTHUSIANISME

» les avantages résultant de la diminution des mariages » prématurés soient compensés par une augmentation » progressive des naissances illégitimes, v (Dictionnaire de l'économie politique, t. II, p, 412.)

Je ne commettrai certes pas l’injustice de confondre les malthusiens qui réprouvent, dans la limitation préventive des enfants, les excès dont la pudeur s’effarouche avec ceux qui proclament licites les pratiques les plus détestables. Néanmoins les uns et les autres, afin de justifier la contrainte qu’ils conseillent, invoquent des exemples dont la justesse est plus que discutable.

L’assimilant à la continence religieuse, ils s’imaginent trouver une contradiction entre la censure dont plusieurs écrivains la frappent et l’apologie du célibat observé par des motifs ascétiques. Ils ne comprennent point qu’il y ait une ditférence entre la condition d’un prêtre ou d’un l eligieux et celle d’un ouvrier vivant au milieu du monde. Ce que l’un, disent-ils, peut exécuter est également facile à l’autre. Pourquoi l’empire de la volonté ne serait-il pas aussi fort chez le séculier que

chez l’homme lié par des engagements approuvés par l’Église ?

Ce ne sont pas ceux qui connaissent les dispositions exigées pour la profession monastique ou pour l’entrée dans les ordres sacrés qui donneront une valeur à cette assimilation. Les différences sont radicales et nombreuses. Le but que se proposent ceux qui pratiquent ces deux sortes de continences, les principes qui les guident, les moyens dont ils usent pour demeurer fidèles aux lois de la morale, n’ont aucun rapport entre eux et ne sauraient produire les mêmes résultats.

UO DE LA MORALE

D’abord il n’existe point de parité entre celui qui choisit librement le célibat et l’ouvrier à qui celte condition est imposée. Le prêtre , que rien ne force à cet isolement, mesure ses forces : pour les évaluer, il examine de quel empire il est doué sur lui-même et quelle confiance il lui est permis d’avoir dans la persévérance de ses résolutions. Il se rend compte de l’énergie dont sa volonté est capable pour dominer les situations difficiles et résister aux séductions. Il s’étudie pendant de longues années; il ne s’engage définitivement qu’après avoir traversé les phases des années les plus orageuses. Il en est tout autrement dans le système deMalthus. Le travailleur ne choisit pas le célibat; il le subit comme une fatalité. Il faut qu’il s’y résigne sans égard pour son tempérament et la mollesse de son caractère. Il ne l’embrasse point pour obéir à une conviction profonde, à une vocation particulière; il l’accepte comme une chaîne. C’est au nom de la nécessité, malgré les dispositions de son cœur, qu’il est réduit à vivre isolé.

On comprend donc l’espace immense qui sépare le célibat forcé, aveugle, du célibat volontaire, réfléchi, embrassé avec maturité et par une inspiration religieuse. Outre que ce dernier, dans lequel la contrainte n’a pas eu de part , offre des garanties à la moralité , parce qu’il n’a pas le caractère d’un assujettissement contre lequel l’indépendance humaine se révolte, il a, sur celui dont les malthusiens se font les propagateurs, l’immense avantage de n’être qu’une exception et de n’avoir été adopté qu’après un examen sérieux, fait en partie dans la retraite et en partie au milieu du monde.

DU MALTHUSIANISME

D un autre côté, il ne laisse pas le cœur vide d’affections : son but est moins de faire pratiquer rune des formes sous lesquelles se présente la mortification chrétienne que de favoriser la contemplation, l’exercice * des œuvres charitables et les travaux de l’intelligencè ayant pour objet soit les sciences humaines, soit les letties sacrées. Le pretre, détaché des jouissances dont le mariage lui offrait la perspective, rencontre celles de l’ascétisme, surtout celles d’une existence dévouée à l’éducation des enfants, au soin des malades, à l’instruction des ignorants, au ministère pastoral. Il trouve un aliment dans l’application de l’esprit aux recherches scientifiques, dans le sacrifice perpétuel des satisfactions terrestres aux prescriptions et aux conseils de l’Evangile. Ce qui l’affermit surtout, c’est l’attente des biens que la foi lui montre dans l’éternité. La pensée que Dieu récompensera un jour sa charité, son zèle, ses travaux soutient son courage et ranime ses efforts. Son cœur anticipe sur l’avenir, et l’espérance d’une félicité sans mélange, que la religion promet, lui procure déjà des joies sûres et vives qu’il ne rencontrerait pas dans la possession incomplète et fugitive des plaisirs temporels auxquels il pourrait se livrer.

Le prêtre et le religieux ne se croient pas suffisamment garantis contre le danger de leur situation exceptionnelle par leurs dispositions pieuses et par la nature de leurs occupations journalières, qui les ramènent cependant sans cesse vers les choses de la foi ; ils se prémunissent contre les faiblesses humaines par tous les moyens dont l’expérience a montré l’efficacité ou la nécessité. La vie retirée diminue leurs périls; une vie laborieuse fait diversion au tumulte des

162 DE LA MORALE

idées mondaines qni se réveilleraient en eux ; la mortification accroît l’empire de leur volonté sur leurs instincts ; la méditation des fins dernières leur montre le néant des attachements éphémères; enfin la prière et les sacrements élèvent leurs pensées et purifient leur cœur, en les mettant en des relations ineffables avec Dieu, principe de toute sainteté.

A ces ressources, que le clergé et les membres des corporations monastiques trouvent dans le fond de leur cœur et dans les exercices de la vie chrétienne, se joignent les moyens de discipline fournis par la hiérarchie. Les lois ecclésiastiques, les avertissements de la charité, l’œil du supérieur complètent le système d’encouragement et de répression , dont l’effet est de soustraire le prêtre et le religieux aux dangers de leur vocation ou de les ramener au bien s’ils s’en sont écartés. Les règlements qui leur interdisent certains divertissements et certaines sociéb's, les conseils qu’ils reçoivent de l’évêque, même les rigueurs d’une censure publique imméritée, les empêchent de dévoyer. Leurs amis et leurs ennemis contribuent également à les maintenir dans les devoirs de leur vocation.

Mais les hommes du monde, particulièrement les ouvriers, ne jouissent d’aucune de ces ressources. Ils sont livrés à la tentation sans movens de défense.

Loin d’être prémunis contre le mal par l’opinion, ils y sont excités par les séductions au milieu desquelles ils vivent et par les railleries de leurs compagnons. Personne n’exerce sur leurs écarts un droit de censure: s’il se trouve quelqu’un pour les blâmer, ce n’est guère que pour les suites matérielles de leur inconduite, mais c’est rarement dans l’intérêt de la moralité.

DU MALTHUSIANISME. 163

Il n’existe donc aucun rapport entre la chasteté religieuse et la contrainte morale, et les raisons qui justifient le célibat ecclésiastique ne sont pas applicables à celui que les malthusiens conseillent.

Il ne sera pas hors de propos d’exposer quelquesunes des considérations qui ont déterminé l’Église à imposer le célibat aux prêtres catholiques. Pour donner une preuve de mon impartialité à cet égard, je ne prendiai point ces motifs dans les ouvrages ecclésiastiques. Je m’adresserai à un écrivain séculier, profondément versé dans les matières économiques et dans la connaissance de la religion : à ce double titre, son autorité est d’un grand poids, car il a parlé d’un sujet qu il avait sérieusement médité comme savant et comme chrétien sincère.

(( Les motifs religieux, dit de Villeneuve Bargemont, qui ont porté à exiger du prêtre chrétien le sacrifice perpétuel de ses passions terrestres et de tous les liens de famille sont trop évidents pour qu’il ne soit pas superflu de les énumérer; mais indépendamment des considéi ations toutes spirituelles, on aperçoit dans le célibat ecclésiastique des avantages politiques et sociaux qui seuls auraient suffi pour le rendre nécessaire. Nous trouvons, à cet égard, dans un journal de province qui comptait d’illustres coopérateurs, et dont la disparition prématurée doit exciter de justes regrets, des

1 eflexions aussi remarquables par leur vœrité fjue par leur énergie.

« Le célibat, dit M. Guizot, a empêché que le clergé » chrétien ne devînt une caste. »

» Ajoutons ([U il a conservé dans l’Eglise catholique »le double élément de l’indépendance et du progrès:

))di V indépendance, en épargnant à ses pasteurs la )) P us forte moitié des tentations de mutisme , de » c mrtisanerie et de subjection aveugle au pouvoir, »bissesses (pie l’homme repousse encore assez pour » lui-même, mais auxquelles succombe aisément, dans » l’intérêt des siens, la tendresse paternelle; du pro- » grés, en lui faisant recruter ses chefs, ça et là, dans )) t )us les rangs de la société, à la ditîérence du clergé ), s ationnaire\le l’Égypte et de l’Inde. Il a paré à ces )) s îandaleuses transmissions de bénéfice de père à fils » et de beau-père à gendre qui déshonorent l’anghca- )) 1 isme. C’est ainsi, grâce au célibat, que s’est main- )) tsnue chez les seules nations catholiques la dignité )) ( U sacerdoce , sentiment auguste et d(3licat qui se » manifeste moins encore par la vénération du prêtre » ([lie par une impitoyable sévérité pour les fautes » 1 emarquées à l’instant même et signalées de cent pas » 1 An , comme doit ressortir en effet la moindre tache » iur la neige ou sur l’hermine; tandis cpi’on y prend » i peine garde et qu’on a perdu jusqu’à Vidée typique » de la perfection sacerdotale dans ces malheureux » lays où l’on fait d’une cure une dot; où l’on s’habitue » I voir la honte d’une fille de ministre retomber sur son )) )ère et lui fermer la bouche sur les désordres de sa » jaroisse; où les tribunaux retentissent fréquemment )) le procès en adultère intentés contre un prêtre; où )) ’homme des autels , fût-ce le plus honnête, voit la » gravité de son ministère à chaque instant compromise )) lans des commérages de femmes, ne peut jamais )) tonner à Dieu que les restes d’un temps absorbé par » les minuties domestiques, et sent avec regretta fécon- » dite d’une épouse tarir l’aumône entre ses propres

DU ^lALTHUSlAMSME.

«mains! Qui ne connaît, d’après M. J. de Maistre et » lord Biron, la profonde abjection, la servilité ram- )) pante où sont tombés les popes et les papas grecs?

)) Et le professeur Marheicke n’a-t-il pas hautement » avoué que, dans les États allemands, la plupart luthé- « riens , ses confrères ne sont plus que des officiers de )) police ?

» La seule confession pénitentielle , cette immuable » loi si bien gravée dans FÉcriture sainte et dans la » tradition, serait assez d’ailleurs pour interdire au )) clergé toute autre union qu’avec Dieu et l’humanité )) souffrante , assez pour lier, pour marier le prêtre à )) l’autel par une chaîne de diamants. La rompre, c’est, » quoi qu’on en dise, attenter aux mœurs nationales, » aux consciences, à toute la sécurité domestique.

)) Suffirait-il donc, dit Ferrère (un laïque, un avocat"), «suffirait-il, pour épouser nos filles, de préparer la )) séduction dans ces entretiens justement révérés, dont » la religion elle-même est l’œil et l’oreille d un père ? » Ahl s’il en était ainsi, hâtons-nous, fermons à cette « religion l’entrée de nos demeures! » [Économie politique chrétienne, t. I, p. 240.)

L’exemple du célibat ecclésiasticpie n’est pas le seul que les malthusiens présentent afin de justifier leur svstème. Ils en donnent un autre tiré de la conduite (jue les parents tiennent envers leurs enfants, lis disent que les pères et les mères, même les plus pieux, n’hésitent pas à attendre, pour les établir, de leur trouver un parti sortable. Poiinpioi , déterminés par des motifs analogues, les ouvriers ne différeraient-ils pas leur mariage et n’attendraient-ils pas, pour le contracter, jusqu’au moment où ils seront à même de nourrir leur

DE LA MORALE

famille ? Certes, ajoute-t-on, personne n’accuse ces parents d’exposer la vertu de leurs enfants en retardant l'époque où ils pourront les marier convenablement. Ce que la sagesse prescrit dans ces circonstances, le défendrait-elle à l’égard des ouvriers ([ui ne sont pas en mesure de remplir tous les devoirs île la paternité ? Les mœurs ne sont pas plus exposées dans le second cas que dans le premier. Les prêtres, mûris par l’expérience, se gardent bien de conseilb'r des mariages prématurés ou mal assortis; pourquoi élèveraient-ils la voix contre le système de Malthus, qui a pour objet de prévenir les mêmes malheurs ?

Cette assimilation entre la situatiou de toute une classe de citoyens condamnés à un célibat indéfini et celle d’une jeune fille ou d'un jeune homme dont le mariage est différé de quelques mois ou au plus de quelques années est presque aussi inexacte que celle dont je viens de faire la réfutation. Les jeunes filles surtout, dont on nous oppose le célibat, sont abritées contre les séductions. Au premier réveil de leur cœur, la pudeur est dans toute sa force et contre-balance les dangers dont elles ignorent la gravité. Les parents les surveillent; la religion les soutient. Elles sentent qu elles ont besoin de toute l’estime dont la vertu les entoure pour se marier avantageusement. Elles savent d’ailleurs que des parents pleins de sollicitude s’occupent de leur bonheur. Mais qu’a de commun cette condition transitoire avec celle des filles plus ou moins jeunes que les parents absents ou morts ne peuvent surveiller? Quels motifs soutiendront leur vertu défaillante? Leur vie, nécessairement plus libre, les expose à un plus grand nombre d’écueils : la Heur de la pudeur

DU MALTHUSIANISME

se fane; l’espérance de s’établir qui leur fait défaut leur arrache leurs dernières armes : elles succombent par la durée de l’épreuve.

Quant aux jeunes gens d’un âge encore troj) peu avancé pour contracter mariage, s'ils sont moins retenus dans le devoir par la surveillance des parents, ils ne laissent pas cependant d’en éprouver la salutaire influence ; leurs écarts ne dépassent pas certaines limites; leur conduite, quand elle est irrégulière, n’otfre pas ce caractère d’abaissement qui atteint les catégories d’ouvriers destinés à un célibat indéfini. On ne se forme pas une idée de l’abjection dans laquelle vivent ces derniers. Sans estime pour la femme avec laquelle ils ont des relations, et ne pouvant la produire dans le cercle de leurs amis, ils font descendre leurs autres sentiments à son égard au niveau du mépris qu’ils ont pour elle. Ils la maltraitent, et lui refusent les subsistances nécessaires. Pourront-ils lui donner des conseils? lisse sentent trop indignes de considération pour prétendre à ce droit. Que dis-je? Ils n’oseront pas même réclamer le respect de leurs enfants, tant la conscience leur dira haut qu’ils ne le méritent pas. Vous aurez donc de mauvais ménages, des enfants vicieux, des familles perverties. Sous prétexte d’épargner des charges trop lourdes aux ouvriers , vous préparez leur dégradation, vous brisez leur cœur, vous les rendez plus misérables en leur enlevant le stiimdant du travail et de l’économie. Vous aurez moins de mariages et d’enfants élevés chez leurs parents; mais le nombre des unions irrégulières et des enfants illégitimes et abandonnés s’en sera accru.

Que dirai-je maintenant des malthusiens qui, pour

DE LA MORALE

concilier ce qu’ils appellent des nécessités physiologiques avec la limitation préventive des enfants, déclarent permises les pratiques coupables que Dieu punit autrefois de mort dans la personne d’Onan ?

D’abord quelle a été la pensée de Malthus sur cette

matière délicate ? Deux citations permettront peut-être

de le juger. Parmi les obstacles privatifs, l’abstinence

»du mariage jointe à la chasteté est, dit-il, ce que

» j’appelle contrainte morale. Le libertinage des pas-

» sions contraires au vœu de la nature, la violation du

» ht nuptial, en y joignant tous les artiûces employés

« pour cacher les suites des liaisons criminelles ^ou

)) irrégulières , sont des obstacles privatifs qui appar-

» tiennent manifestement à la classe des vices ft l »p. Id). ’

» Je serais inconsolable, dit-il plus loin, de dire quoi » que ce soit qui pût, directement ou indirectement,

» être interprété dans un sens défavorable à la cause de » la vertu. Mais je ne pense pas que les fautes dont il » s agit doivent, dans les questions morales, être envi- » sagées seules, ni même qu’elles soient les plus graves » que 1 on puisse concevoir. Elles ne manquent jamais,

» il est \rai, ou du moins elles manquent rarement » d’entraîner après elles des mallumrs, et par celte » raison, elles doivent être fortement réprimées; mais » il y a d’autres vices dont les elfets sont encore plus » pernicieux, et il y a des situations dont on doit être plus alarmé. L’extrême pauvreté expose à plus de )) tentations encore. Plusieurs individus de l’un et de » 1 autre sexe ont passé honorablement une vie chaste » et vertueuse hors des liens du mariage. Je ne crois pas qu’on en trouve beaucoup cpii, soumis à l’épreuve

DU malthusianisme. ,69

)) de la dernière misère ou même d’une vie continuel- » lement traversée, n’aient rien perdu de leur délica- » tesse, et dont le caractère ne se soit point insensi- » blement dégradé. » (L. IV, chap. iv.)

Les traducteurs, MM. Prévost de Genève, n’étaient pas convaincus que Malthus voulût exclure de sa contrainte morale tout acte condamné par les mœurs. « Ce mot, dit-il, est pris ici dans une acception un peu générale et comprend, à ce qu’il semble, la contrainte de pure prudence, c’est-à-dire celle qui n’est pas accompagnée d’une rigoureuse chasteté, et qui est par conséquent mêlée de vices, sans être elle-même vicieuse. » (Note des traducteurs, MM. Prévost de Genève, sur le livre F'’, chap. xiv.)

Toutefois, M. Joseph Garnier semble prendre, sous

ce point de vue, la défense de Malthus, quoiqu’il avoue

que le public ait dû s’y tromper. « C’est, dit-il, le sens

que le public attache aux mots : contrainte morale. C’est

cette signification que l’on a reprochée à Malthus; mais

rien ne prouve d abord que l’illustre écrivain ait entendu

ce mot comme semble l’indiquer la note de MM. les

tiaducteurs. Au contraire, on a dù remarquer qu’il

a affecté de dire jusqu’à présent; contrainte morale et

vertueuse. En second lieu, il n’est pas encore prouvé

(jue cette variété d abstinence, qui prévient la misère

sans méconnaître les lois de la physiologie, soit immorale. »

On voit par quel doute outrageant pour la chasteté clirôlienne M. Garnier finit son apolotrie. Au reste, cet économiste n'est ici (|ue fédio de M.'ciiarles Diinovcr, dont voici les paroles : « Il est incroyable, dit-il , '(|ue l’action d’appeler les hommes à la \ie‘, celle, sans con-

de la morale.

tredit, des actions humaines qui tire le plus à conséquence, soit précisément celle qn’on a le moins senti le besoin de régler ou qu’on a réglée le plus mal. On y a mis, il est vrai, la façon de l’acte civil et du sacrement; mais le mariage une fois contracté, on a voulu que ses suites fussent laissées, pour amsi dire, à la volonté de Dieu. La seule règle ])rescrite a été qu’il fallait ou s abstenir de tout rapprochement, ou ne rien omettre de ce qui pourrait rendre l’union féconde. Tant que les époux peuvent croire qu’ils ne font pas une œuvre vaine , la morale des casuistes ne trouve rien a leur reprocher; qu’ils se manquent à eux-mêmes, qu’ils abusent l’un de l’autre, qu’ils se dispensent surtout de songer au tiers absent et peut-être infortuné qu’ils vont appeler à la vie sans s’inquiéter du sort qui 1 attend, peu importe : l’essentiid n’est pas qu’ils s’abstiennent d’un acte triplement nuisible, l’essentiel est (ju’ils évitent de faire un acte vain. Telle est la morale des casuistes , morale à rebours de toute morale et de tout bon sens; car ce que veulent le bon sens et la morale, ce n’est sûrement pas tant qu’on s’abstienne de faire des actes vains que de faire des actes nuisibles. » {Lettre deM. Dunoyer, dans le livre de M. Garnier, sur le principe de la population, page 95.)

M. Proudhon a flétri une pareille morale avec l’énergie de style que les lecteurs lui connaissent. Il serait difficile de dire mieux, et de déduire avec plus de logique les conséquences du malthusianisme. Tout le monde sait combien il est hostile au christianisme; mais ce n’est pas une raison pour refuser l’appui de ses raisonnements quand ils viennent en aide à la vérité. En le citant, je me suis épargné d’ailleurs de

DU MALTHUSIANISME

parler en mon nom propre; les lecteurs n’ignorent pas que si nous gardons le silence, nos adversaires nous disent étrangers aux questions sociales, et que si nous élevons la voix , elle est étouffée sous un amas de paroles injurieuses.

« S il est vrai, dit cet écrivain, que la contrainte morale, subitement devenue contrainte phvsique, et résolvant à sa manière le problème de la population , soit d’une pratique utile aux gens mariés, cette utilité n’est pas moindre aux gens non mariés. Or, c’est ici le côté immoral de la chose , non prévu par les économistes. Le plaisir étant voulu et recherché pour luimeme, sans la conséquence de progéniture, le mariage devdent une institution superflue; la vie des jeunes gens une fornication stérile; la famille s’éteint , et avec la famille la propriété. Le mouvement économique reste sans solution , et la société retourne à l’état barbare. Malthus et les économistes moraux rendent le mariaee inaccessible; les économistes physiciens le rendent inutile ; les uns et les autres ajoutent au manque de pain le manque d affections, pi’ov’oquent la dissolution du lien social. Et voilà ce qu on appelle prévenir le paupérisme, voila ce qn on entend par répression de la misère! Profonds moralistes! Profonds politiques! Profonds philanthropes! » [Contradictions écono)niques, tome II, page 447.)

Quelques malthusiens accusent les prêtres de favoriser les mariages prématurés, et de pousser à un accroissement dangereux de la population.

M. Joseph Garnier , marchant sur les traces de M. Dunoyer, s’est surtout distingué dans cette atteqiie, aussi amère que dépourvue de fondement. 11 suppose

^”2 DE LA MOR.\LE

que les casiiistes, faisant une absurde interprétation des bénédictions répandues par le Tout-Puissant sur nos premiers parents, au moment de la création , imposent l’obligation de multiplier les enfants sans mesure. Ge qu’il y a de singulier, c’est qu’il s’évertue à les réfuter. 11 a pris les mauvaises plaisanteries de quelque bel esprit pour la doctrine des théologiens qui ont parfaitement expliqué ce passage de la Genèse. Ayant à justifier le célibat religieux, les apologistes chrétiens ont fait observer que les paroles sacrées ne renferment pas un précepte qui atteigne tous les hommes sans exception. A la vérité, la propagation et l’accroissement de l’espèce humaine sont dans les destinées des enfants d’Adam; mais, pour atteindre ce but. Dieu n’avait pas besoin de prescrire à tous et à chacun d’y contribuer. Il se trouvera toujours assez d’individus pour contracter mariage, sans qu un ordre du Ciel en fasse un devoir ; et le mouvement progressif de la [)opulation ne saurait être arrêté parce que quelques personnes demeureront dans le célibat, par raison de santé, par goût, par amour de la chasteté, de l’étude ou de l’indépendance. Je n’insiste pas sur cette interprétation , admise d’ailleurs par mon contradicteur; et je reconnais avec lui et avec tous les interprètes catholiques que, dans le passage de la Genèse, croissez et mullipUez, Dieu ne fait pas à chaque individu un précepte de se marier, mais qu’il se borne à bénir les mariages et à leur promettre la fécondité.

Ce n’est pas seulement dans l’interprétation du passage biblique dont je viens de {>arler que 31. Garnier montre un esprit imentif. C’est encore dans l’exposé

DU MALTHUSIANISME. 173

de la doctrine qu’il attribue aux casuistes. Il les accuse d’exciter à un accroissement inintelligent de la population, et d’amener les chefs de famille à ne tenir compte ni du sort des enfants ni de la santé de la femme.

Ses preuves ? Il n’en a pas. Ses citations ? Absence complète. Son livre contient avec abondance des paroles blessantes pour le clergé, mais pas un extrait, même des auteurs qu’il maltraite nommément , venant à l’appui des accusations les plus absurdes. Il allègue des noms propres; il est impuissant à produire des textes. Il a reçu un démenti formel de M. Lequeux. Qu’est-ce qu une telle polémique? Comment, au reste, aurait-il pu justifier ses inculpations contre l’enseignement théologique? Non-seulement les docteurs de l’Église n’ont pas donné les décisions que leur détracteur leur prête , mais ils ont parlé dans un sens tout opposé.

Ainsi, ils admettent que les époux, pour un motif quelconque , pourvu qu’il soit moral , et que d’ailleurs la cessation de leurs rapports ordinaires n’expose pas leur vertu à faillir, peuvent vivre comme frères et sœurs : Possunt conjiiges mutuo consensu separari quoad thorum. (Sanchez, De matrimonio , lib. IX, disp. 4.j Or, s’il est permis, dans le but d’obéir à des goûts particuliers ou à des inspirations ascétiques, de vivre dans la continence, il doit l’être, à plus forte raison, quand il s’agit de sauver de la misère et des maladies

les enfants qui naîtraient de parents réduits à une extrême pauvreté.

Remarquez bien que ce n’est pas une opinion que je leur suppose gratuitement, ou que je déduis lomquement de leur morale : elle est formellement écrite dans

leurs traités. Dico, dit l’écrivain déjà cité, tiullam esse

I If

DE LA MORALE

culpüui cibstuiere coujuges ci copula,^ ne proleni niultipliccnt quam alendo non sunt (pares). (Disp. 25.)

Les théologiens vont encore plus loin : ils disent que la crainte de diminuer considérablement la fortune acquise , et l’espoir de l’accroître notablement permettent à l’un des conjoints de soumettre l’autre aux conditions d’une limitation préventive des enfants. Dico fas esse dehitum negare ad vitandiim magnum in bonis fortunæ aut famæ detrimentum, vel ad magnam in illis utilitatem comparandam. (Id.)

Il est facile, d après l’ensemble des décisions précédentes, de prévoir ce qu ont dû dire les docteurs ecclésiasti(|ues touchant le cas où la santé des époux demande des ménagements sérieux. Si le seul désir d’être libre pour se rendre utile au prochain, si le seul but d’augmenter considérablement les richesses dont on jouit, rendent légitime l’abstinence conjugale, il n’en saurait être autrement lorsqu’il s’agit de prévenir de graves maladies. Aussi, les casuistes, dont mon contradicteur a si profondément dénaturé la doctrine, n’ont-ils pas eu d’autre opinion. Voici en quels termes Dominique Soto s’exprime à cet égard; il achève de mettre à néant les imputations dont on a voulu les charger ; Secunda conclusio respondet, nempe quod conjux non habet in alterum potestatem nisi integra ejus sospitate et mcolumitate. Et ideo quando cvm detrimento salutis altenus id petit, alter reddere non tenetur, ut si febri, aut alio mof'bo, aut dolore ad tempus tenealur . (In ([uartum sentent., distinct. 32, art. 1.)

Layman suit la même opinion et explique pour quels motifs il l’adopte. Ratio est quia eonjuges in rnatrimonii contractu eorporum potestatem inter se dant , salva sua-

rum personarum ineolumitate ; sive, nt aliis verbis dicam, propagatwni speciei inservire promittunt, salva ineolumitate individuorum. Quin imo, cum eorporum suorum dominium non habeant, ideo nec possunt eorum usuni eum tanto periculo mortis , aut gravis infirmitatis , alteri permittere. (Layman, lib. V, tract. X, pars III, cap. i.)

L’auteur cite à l’appui de sa décision saint Thomas, Durand, Cajetan, Pierre Ledesma, Pierre Soto, Sylvestre, Sa, etc., etc.

Je n ai rien a cacher sur la doctrine des casuistes : aussi bien, y en eût-il qui se fussent trompés, je n’hésiterais pas à reconnaître leur erreur, comme je l’ai fait en traitant de l’égalité dans les contrats, de la propriété et du prêt. Mais, au fond, ils n’ont pas soutenu les opinions absurdes que M. Garnier leur attribue. Je dois néanmoins reconnaître que quelques-uns ont admis que si le mari ou la femme réclame l’usage de ses droits , l’autre est tenu d’obtempérer à ses désirs, bien que l’accroissement des enfants soit de nature à amener de la gene ; toutefois, Sporer, en donnant cette décision, la restreint au cas où les enfants ne seraient pas réduits à une extrême indigence. Afin de ne pas jeter des germes de désaccord entre les époux, et de ne pas exposer leurverlu, les auteurs dont je parle ont cru préférable d’autoriser la procréation d’enfants condamnés à une vie d’épreuves, plutôt que de favoriser des sujets de querelles dans le ménage conjugal, et d’offrir à l’im des conjoints un prétexte d’infidélité. Mais il y a loin de là au système cruel et stupide que leur prête M. Garnier, qui consisterait à obliger les parents de lendre leur mariage fécond sans se préoccuper de leur santé respective et du sort de leurs enfants.

176 DK LA MORALE

Si l’on me demandait comment il est possible de concilier la limitation volontaire des enfants avec le devoir I ■ de se prémunir contre le danger de violer les règles de

la chasteté chrétienne, je répondrais: I/homme est libre. Certes, je n’immilierai pas notre espèce jusqu’au point de la supposer soumise aux nécessités physiologiques dont parle M. Garnier; non, elle n’est pas esclave des sens; chacun a le pouvoir de les maîtriser. Que les époux placés dans une situation périlleuse vivent sobrement; qu’ils s’occupent d’une manière utile ; qu’ils méditent sur les grandes vérités du christianisme; en un mot, qu’ils fassent usage des préservatifs dont la religion nous offre le secours, et ils se maintiendront certainement dans le respect de soimême et de leur conjoint.

Je suis donc d’accord avec M. Garnier sur ce point, que la prudence doit diriger les jeunes gens sur le choix de leur conjoint et sur l’époque de leur mariage. Je conviens également (pi’il est permis aux époux de vivre dans la continence ; mais quant aux actes qu’il prétend innocenter au nom de la physiologie, je les condamne, avec la Genèse , comme détestables, comme contraires à la morale et aux préceptes que l’apôtre saint Paul donne en ces termes : « Unusquisque suam uxorem » habeat, et unaquæque suum virum habeat. Uxori vir » debitum reddat : similiter autem et uxor viro. Mulier » sui corporis potestatem non habet, sed vir; similiter » autem et vir sui corporis potestatem non habet, sed » mulier. Nolite fraudare invicem, nisi forte ex con-

L)) sensu ad tempus, ut vacetisorationi; et iterum rercrt?-

» mini in idipsum^ ne tentet vos Satanas propter incon- » tinrniiani vestram. » (lad Corinthios j, cap. vu.)

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