NOTIONS PRÉLIMINAIRES
I.es mots pauvreté, indigence, misère, expriment des degrés différents dans le besoin.
La pauvreté est l’état de ceux qui, dans la société, sont soumis à plus de privations. Il y aura toujours des hommes dans cette catégorie, parce (pie les biens ne seront jamais également l'épartis.
L’indigence impliipie l’idée d’une privation plus grande; elle suppose l’absence des choses nécessaires à la vie.
La misère est une indigence permanente; à la rigueur des besoins elle ajoute leur durée.
Le paupérisme a un sens plus complexe. Il ne signifie pas seulement cette situation dans laquelle un individu manque, d’une manière permanente, des choses indispensables à la nourriture, à l’entretien et au logement;
DH HA C()XSO.^fMATD)N.
il suj)[JOsc , en oiilre, une dégéiiéreseence dans les habitudes j^/(/y.s?Vyue.s et morales.
I.a eliarHé est privée on publique La première dépend de la libre volonté des indi\ idus; la seconde est exercée en vertu de la loi. L’autorité gouvernementale intervient, soit pour former les fonds de secours, soit pour en opérer la distribution; lesdi\ers actes de bienfaisance dont elle est seule la source ou auxquels elle concourt constituent ce (ju’on a])j)elle Vassista?)ce publique. On donne également cette dfu'nière dénomination à l’ensemble des membres (jui composent la commission chargée de recueillir les oiVrandes et les revenus destinés aux pauvres, de les administrer, d’en faire la répartition et d’en surveiller rem])loi.
La bienfaisance est appelée charité légale .lorsque les délégués de l’autorité publi(]ue distribuent des secours en vertu de lois ([ui prescrivent d’assister les pauvres en général ou certaines classes de malheureux, par
exemple, les incurables, les aveugles, les aliénés.
Elle est désignée sous le nom de charité ofjicielle, lorsque les secours, sans être dus en \ertu d’une loi, sont répartis par des délégui’s nnuimés par le gouvernement.
Je dois faire observer que l’Éiai ])eut subNoidionne]' des institutions et des onivres charitables sans v être obligé par une loi , surtout sans que les pauvres aient un droit rigoureux à obtenir des aumônes et à actionner les administrateurs devant les tribunaux. Alors les fonds qu’il accorde ne sont pas l’objet de la charité légale. Ces sortes d’allocations n’ont pas reçu de nom spécial; elles conservent en conséquence celui de secours, de subvention, ou toute autre dénomination équivalente.
t)U HAUPKRISME.
• On appelle ta.re éles paurres h's fonds obteiiu> au moyen d’un impôt formellement établi pour subvenir aux besoins des nécessiteux. A raison de cette destination spéciale, ils confèrent aux indigents le droit positif d’être assistés et d’actionner devant les juges les distributeurs ({ui refuseraient d’accorder les secours. Cette taxe n’existe point en France, mais elle est étaldie en Angleterre, où elle produit les etièts les plus désastreux, comme nous le verrons plus bas.
SECTION DEUXIEME
1)U l’AVPKlUSMi;.
Le mot paupérisme est d’origine anglaise. Il a une signification différente de celle que nous attachons aux mois pauvreté, indigence et misère. Dans la langue scientifique, il n’exprime pas seulement cei état de privations oii l’on manque des choses nécessaires à la vie : il a un sens plus restreint ; il sert à caractériser une [lermanence dans le besoin jointe à la dégradation dont se trouvent atteintes quehpies catégories d’indigents. On parle donc improprement lors(|u’on se sert du mot paupérisme pour désigner la misère à laquelle sont réduites certaines jiersonnes, certaines familles ou certaines contrées, par suite d’un besoin passager, et qui n’a point pour résultat de les constituer dans un état d’abaissement moral. Pour caractériser ces diverses situations, il faut se servir des mots pauvreté, misère, indigence, anciennement mis en usage. L’exjiression de jiaupérisme est nouvelle, parce que le Iléau (ju’elle désigne est nouveau. Toujours il \ à eu des pamres, toujours il y a eu des époques d’extrême indigence,
r)E LA CONSOMMATION.
mais un tel état n’était pas permanent. Les crises alimentaires prenaient fin au retour des récoltes abondantes, à la cessation de la guerre, à la suppression «les causes transitoires qui les avaient amenées. Ce terme prévu de la misère la rendait moins redoutable et 1 empêchait de passer à 1 état de paupérisme, dont sont effrayés les économistes et les hommes d’État. Alors elle ne constituait pas une situation héréditaire pour certaines classes d’individus; les membres de plusieurs familles n’étaient pas inscrits de père en fils sur les listes des secours publics. Mais il en est autrement sous 1 influence du paupérisme : le mal se jierpétue dans la descendance ; il agit comme la lèpre; il séquestre par milliers des ouvriers valides et les tire de la société aisée et laborieuse pour les jeter dans celle des paresseux, des vagabonds vivant dans la crapule, ayant des mœurs à part, habitant dans des bouges infects, et demandant leur pain ou à la révolution ou à la commisération publique.
C’est en Angleterre que le paupérisme a fait sa première apparition à la suite de la réforme protestante et des progrès industriels; mais il n’y a point circonscrit ses ra\ages. De là, il s’est répandu sur le continent, surtout dans les cités où les travaux manufacturiers se sont développés sur une grande échelle. Comme les vices s engendrent et siî propagent avec
. . agglomérations nombreuses, l’in-
digence dont ils sont le principe s’y est montrée avec le cortege hideux de sa crapule, de ses souffrances, de son abrutissement et de ses menaces contre la société.
Quelles seront les suites du paujKU'isme si l’on ne parvient a l’extirper? Il serait bien difficile de le dire.
Les écrivains sont loin d’être d’accord sur la gravité et
l’étendue de ce fléau. Les uns, comme de Yilleneuve- Bargemont, le regardent comme devant mettre en péril la société moderne; les autres, comme de Gérando, lui donnent des proportions moins redoutables et n’en conçoivent pas de très-vives alarmes. Écoutons d'abord le premier de ces auteurs.
« Tant que la pauvreté se montre isolée, circonscrite et passagère, il est facile de l’expliquer comme de lui porter remède ; on trouve aisément dans la nature môme de l’homme, dans l’infériorité relative de ses forces physiques et de son intelligence, dans l’inégalité nécessaire des conditions sociales, dans l’impuissance ou le refus du travail, et surtout dans les maux inévitables attachés à l’espèce humaine, la raison de ces affligeantes disparates qui blessent l’harmonie de la société sans néanmoins la détruire ; on comprend aussi que peu d’efforts doivent suffire pour réparer ces imperfections de l’ordre social.
» Mais si l'indigence, sous le nom nouveau et tristement énergique de paupérisme envahit des classes entières de la population ; si elle tend à s’accroître progressivement en raison même de l’accroissement de la production industrielle; si elle n’est plus un accident, mais la condition forcée d’une grande partie des membres de la société; alors on ne peut méconnaître, dans de tels syiiq)tomes de souffrance généralisée , un vice profond survenu dans l’état de la constitution sociale et l’indice prochain des plus graves et des plus funestes perturbations.
» Or, cette situation nouvelle se dévoile en ce moment même à nos regards. Le développement de l’ex-
iU- LA COASO.MM \T;()X.
tiéijio indigence au sein des populations les plus jioin- <)reiises et des Etats les plus avancés dans les voies de
I industrie et de la civilisation moderne et l’inquiétude qui tourmente les classes ouvrières sont des faits qu’il
II est plus possible de contester. Et s’ils sont la plaie la l>lus dangereuse de la grande famille européenne, ils sont egalement les phénomènes les plus remarquables (le l’époque actuelle, car leur apparition remonte à l’ère des progrès que la philosoi)hie , la politique et l’économie publique se vantent d'avoir obtenus au jirolit de la civilisation. Depuis un quart de siècle seulement on avait commencé à soupçonner leur existence; aujourd’hui le paupérisme moniie à nu ses colossales et hideuses proportions. Aussi l’ordre social, longtemps contenu en Europe dans une sorte d'équilibre entre les divers éléments de la population, semblet-il a la veille d’une commotion générale. De toutes parts des avertissements sinistres indiquent que nous touchons au moment d’une transition violente, résultat inévitable d’une situation forcée. La lutte est même engagée ^iir (pielques points du globe entre la portion de la soci.'lé (lid possède les richesses et celle qui ne vit (pie de son travail. Cet antagonisme, aussi vieux que la société même, toujours vivaci', mais comprimé par les institutions, adouci par la religion et les mœurs, et apaisé jiar la charité, n’avait éclaté pendant des siècles (pi’a de rares et courts intervalles. Aujourd’hui complètement révélé par de grandes révolutions politupies, il se fortifie de l’anarchie (]iii règne dans les doctrines morales, philosophiques et ('conomiques. La misère des classes ouvrières est devenue la (piestion de l'époipie actueile: elle c-st immense, mais elle est
brnlanîe. pourpiiœi dire, et les gon\ ernements paraissent hésiter à l’aliorder complètement. » {tronomic
chrétienne , 1. I, introduction.)
M. de Gérando ne partage pas ces craintes excessives. D’accord en cela avec la plupart des économistes, tout en reconnaissant la gravité du mal, il ne croit pas la société en péril.
(( Un cri d’alarme, dit-d, a 'Ctend en Europe et y a répandu une terreur universelle. 11 a signalé l’invasion d’un lléau (pii menacerait la prospérité sociale, le repos du monde et la civilisation elle-même ; une dénomination nouvelle a même été imaginée pour désigner ce nouveau péril. De toutes parts on a craint devoii surgit une nuée d’indigents; déjà ([uelques jiersonnes ont cru la voir se montrer ; on a supposé que son extension n’aurait plus de bornes. Le pt'ril a été admis comme constant , quoique dénué de preuves; dès lors on s est à l’envi elTorcé de découvrir les causes, d’indiquer les remèdes. Cependant cette épouvante, quehpie générale qu’elle soit, est-elle justifiée par les faits? Le seul exemple (pi’on cite, celui qu’on allègue toujours, est l’Angleterre, mi pluti^t la taxe des pauvres en Angleterre, que l’on confond avec la misère, dont on la considère comme un symbole. On ne fait pas attention que l’accroissement de la taxe est la suite non d une multiplication dans le nombre réel des nécessiteux, mais des erreurs commises depuis le milieu du siècle dernier dans l’application des lois anglaises sur les pauvres; que la taxe est devenue, pour lieaucoup de ceux (pii V participent , un supplément aux salaiies, au lieu d’être un secours pour les nécessites. Si 1 on ne peut justifier par aucun document positif le prétendu
LA CONSOMxMATION.
accroissement du paupérisme, on peut donner des preuves certaines qui attestent une tendance contraire dans les pays l)ien administrés. Ainsi le nombre des indiüients inscrits aux secours publics a diminué à Paris de près de moitié en quarante-sept ans, quoique la population de cette grande cité ait presque doublé pendant le même intervalle de temps; et cependant toutes les causes auxipielles on attribue l’augmentation progressive du fléau conspirent à la fois dans la capitale de la f ranco. La mendicité a dis[)aru entièrement dans plusieurs États; elle est fort diminuée dans quelques autres. Les pauvres eux-mêmes sont en général mieux vêtus et mieux nourris. Mais ce c{ui établit de la manière la plus éclatante une réduction progressive et generale en Europe de la masse de la misère, c’est 1 abaissement progressif et général de la mortalité, la piolongation de la vie moyenne. Voilà une démonstration qui lepo^e sur des laits reconnus, dont les résultats sont hors de toute contestation et (pii atteste une amé- Ijoralion considérable dans le sort des classes les plus nombreuses. Si l’Angleterre en particulier est le pays où la mortalité s’est réduite de la manière la plus sensible, l’Angleterre elle-même ne saurait donc fournir l’exemple qu’on a cru voir, et qui seul, d’après les apparences trompeuses, constaterait l’extension de la misère. Amis de riiumanité , rassurez-vous ! la société humaine ne marche point vers cet abîme de maux dont on l’a un instant menacée. Les alarmes dont quelques esprits sont saisis ne sont qu’une terreur panique. )> (De la bienfaisance publique, t. 1, p. 337.)
Admettons avec i\L de Gérando que les craintes conçues par les disciples de l’école philanthropique soient
exagérées, que le cataclysme prédit par eux soit un pur éqiouvantail , une chimère enfantee pai des imagi- .
nations troublées; il n eu est pas moins incontestable que le fléau du paupérisme existe, et qu’il importe d’en
connaître les causes pour les combattre.
Il est manifeste que toutes les causes qui engendrent la misère peuvent contribuer à engendrer le paupérisme, ou servir à le maintenir et à l’étendre. Mais l’énumération des diverses sources d’où procède l’indigence ne va pas assez directement à mon dessein pour que je m’attache à la rendre complète. Ne me proposant pas ici d’étudier précisément la pauvreté, mais cet état permanent de paresse et de dégradation qui met à la charge du public des individus capables de travailler, je laisserai de côté les causes de l’indigence ordinaire et anciennement connues, pour fixer l’attention du lecteur sur le vrai paupérisme, sur celui dans lequel vivent des catégories d’individus préférant recourir à la charité pour leur subsistance et restei dans la crapule (jiie de surmonter leur dégoût pour le travail. Je passerai donc sous silence la stérilité de la terre, les guerres, les chômages forcés, les épidémies, rabaissement des salaires, l’introduction des machines, ^
les coalitions, les lois inintelligentes; car ces causes ne sont pas permanentes; elles n’amènent point la dégradation de l’ouvrier; elles ne lui ôtent point le sentiment de sa dignité personnelle. Sans doute, elles jieiivent lui fournir l’occasion de s’engager dans une voie fu- |
neste où il demeurera peut-etre une lois (pi il \ seia 1
entré; mais une maladie, un re\eis de loi tune, poni- |
raient produire les mêmes résultats. t
Je ne reconnais donc comme causes spéciales du i
! LA CONSOMMATION
pan|)(‘iTsme ({ue l’inoiisei vation des lois dont reiiseinbie constitue la morale, et (jne l’absence des principes et
<1gs pratiques dont le christianisiin' prescrit et assui’e l’accomplissement.
larrsque les ouvriei-s cessent d’assister aux réunions paroissiales, ils ne sont pas instruits des devoirs (jue Dieu commande. N’entendant plus la parole du pi-ètre, ils ne i-éflécliissent ni sur la ^ïravité de leui-s vices, ni sur les promesses et les menaces de la vie future. L’alen secret de leurs écarts, la participation au sacrement qui unit 1 ame a un Dieu bon, juste, patient, protecteur de 1 ordre, leur eut inspir’é de l’amour pour la vertu; mais ils s éloignent des autels chrétiens, et apres les avoir désertés, ils linissent par ne plus songer à leurs obligations et à leur éternité : aloi's toutes leurs pensées se concenti'ent à jouir du présent. Aussi ({u’arrive-t-iP Ils se considèr-ent comme campés au milieu d’un peuple ennemi , dont les dépouilles excitent leur envie et dont ils méditent la cori(|tiête Iructueuse,
L histoire, me dira-t-on peut-etr'e, ne confirme jias la nécessité d’une l'eligion pour pi'évenir l’existence et les suites du paupérisme. Ce lléau ne s’est jamais montré chez les peuples de rantiiprité, bien (ju’ils fussent livrés au culte le plus absui'de et que leur morale méconnût plusieurs devoirs les plus sacrés, Puisijue son apparition est moderne, il ne saurait avoir sa source dans l’oubli des principes religieux, surtout dans 1 inexécution des lois évangéliques. Il faut en chercher la cause ailleurs. 11 en est peut-être de cette maladie morale comme des épidémies du choléra et de la petite vérole. Elle est nouvelle, et elle demande une science nouvelle pour être guérie.
r.ii-,
Sans doute, le paupérisme n’existait point dans l’antiipiité. Il était prévenu, non par l’amour <!u travail et par la pratique des vertus morales, mais pai un autre fléau, l’esclavage. L’esclave, livré à la \olonté du maître, était nourri par lui, vêtu, logé. Dès lors, il n’avait pas à se prémunir contre la faim et contre les suites de l’imprévoyance. Comment le paupérisme aurait-il existé lorsque l’homme était la chose de son semblable ? Les animaux domestiques ne sont pas exposés à manquer de nourriture; le maître a soin de la leur fournilpour les conserver et en tirer un profit. C’était un sentiment d’intérêt personnel qui inspirait au possesseur d’esclaves la pensée de pourvoir à leur subsistance. Dès ({u’un individu venait à manquer de pain, il trouvait un acquéreur (jui lui en donnait pour prix de la liberté. Aujourd’hui il en est autrement; chacun demeure maître de soi-même; mais, en conservant l’indépendance naturelle, on devient soumis aux suites qu’elle entraîne. L’ouvrier est libre dans son travail comme le patron dans ses commandes. Le premier qui est alîVanchi de toute entrave pour le choix de sa profession, les heures de son travail et le prix qu'il met à l’ouvrage dont on lui demande l’exécution, subit toutes les conséquences de cette situation qui l’honore, mais dont la responsabilité égale la grandeur. Il ne saurait être contraint d’embrasser un métier plutôt qu’un antre, ni d’accepter le salaire (pii lui est offert , ni d’acconqilir une tache ([uelconque, ni de faire des économies j)our les jours de chômage et de maladie et pour l’époque de sa vieillesse; mais aussi, s’il est paresseux et imjmévoyant , il l’est à ses risques et périls. Les esclaves, à qui le maître fixait la nature et la quantité du tra\ail à
DE LA CONSOMMATION
rr*'
exécuter, avaient le droit de se reposer sur lui pour subvenir à tous leurs besoins; il était dès lors naturel qu ils vécussent dans l’imprévoyance; mais il n’en saurait être ainsi des prolétaires, qui, étant émancipés ou ayant reconquis leur liberté native, sont forcés d’en acceptei les inconvénients avec les avantages.
Le paupérisme est donc attaché comme un parasite au liane de nos sociétés purgées de l’esclavage. Né avec l’atlranchissement des peuples, il demeure à l’état latent '
quand il est comprimé par l’influem-e du christianisme;
mais il sévit avec fureur dès que les vices ne sont pas contenus par la religion. Il est comme le produit de la liberté du tiavail. Ce n est pas cependant une raison pour régi etter 1 horrible institution de l’esclavage. Comme nous ne lenonçons pas a nos libertés politiques, qui sont une dépendance et la sauvegarde de la dignité humaine, poui obvier aux dangers dont elles sont accompagnées, ainsi nous maintenons la liberté des personnes et du Iravad, bien qu’elle devienne pour plusieurs une cause de paresse, d’imprévoyance et de dégradation.
Le paupérisme n’a pas été seulement l’objet d’une analyse stérile; les hommes d’État, les économistes, les philanthropes, ont fait de louables (dforts pour l’extirper. Ont -ils trouvé le véritable remède? Nous allons le voir par un examen rapide de leurs svstèmes. Après quoi j’exposerai les moyens ipie le catholicisme propose pour prévenir et pour taire disparaitre ce fléau redoutable.
Rk-mèdes préventifs. — C’est nue conduite pleine de sagesse de prévenir le mal pour ne pas avoir à le guérir ou à le châtier. La maxime qui l’inspire, sainement comprise, est d’une haute moralité; elle n’est pas
seulement destinée à seixir de règle dans l’éducation des enfants, elle doit aussi diriger le gouvernement des peuples. Appliquée au païqiérisme , elle tend à soustraire des catégories d’individus aux étreintes de l’indigence et à la dégradation morale. On ne peut donc qu’applaudir à sa mise en pratique, puisqu’elle est un élément de vertu, qu’elle a pour effet d’épargner bien des douleurs à des familles nombiVuses, et que du même coup elle contribue à la prospérité publique. ' ‘
Or, quels sont ces moyens que l’on a signalés comme propres à prévenir le paupérisme? Ce sont principalement les caisses d’épargnes, la caisse des retraites pour la vieillesse, les associations de secours mutuels, les écoles, les sociétés de tempérance, les patronages de diverses espèces.
Certainement ces institutions sont d’une grande importance. Soit qu’elles détournent les ouvriers de dissiper au jour le jour leurs gains présents, soit qu’elles Jeur assurent des remèdes et un secours médical pour les temps de maladie, soit qu’elles leur fournissent des ressources pour vivre quand le travail leur fait défaut, soit enfin qu’elles exercent une salutaire influence sur les mœurs, à l’aide d’une instruction bien dirigée et donnée par des maîtres que leurs vertus recommandent, elles méritent d’être vivement encouragées; et les ecclésiastiques rempliront une mission utile lorsqu’ils en faciliteront l’établissement et qu’ils en propageront l’usage.
Mais si ces divers systèmes ont une valeur incontestable, on s’en exagérerait toutefois les effets si on les croyait suffisants pour atteindre le paupérisme dans ses
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racines. Leur application peut jusqu’à un certain point empêcher quelques cas de misère; mais elle ne saurait neutraliser les germes vicieux qui engendrent la dégradation morale, et elle n’olïre pas de stimulant assez universel pour faire impression surl’ensemble des classes vouées aux travaux mécaniques. Ils sont surtout incapables de donner du ressort au prolétaire affaissé dans le mal, et de guérir l’indigent dégénéré par la crapule. N’oublions pas, en effet, que le paupérisme n’est pas seulement l’état d’une misère extrême; il est accompagné de paresse et d’abaissement moral; son malheur et son danger sont moins la pauvreté que la dégradation. Or, les caisses tontinières et celles des divers secours sont des institutions d’un effet médiocre sur ces catégories d’hommes dont le caractère distinctif est l’imprévoyance.
Système répressif. — J’entends par système répressif celui qui prétend détruire et prévenir le paupérisme au moyen des pénalités et des interdictions décrétées ou autorisées par la loi. Non-seulement le paupérisme a été soumis à la vindicte des tribunaux, mais la mendicité simple en a subi toutes les rigueurs. En France, depuis le milieu du quatorzième siècle, on a essayé successivement contre elle de l’emprisonnement, tie la réclusion dans des maisons de travail, du caican, du bannissement, même des galères, sans que jamais on ait pu l’extirper.
Plusieurs des pénalités que je viens d’énumérer ont disparu sous l’influence d’idées plus humaines; mais il n’en reste encore que trop dans les divers pays de l’Europe, contre lesquelles la religion et le bon sens élèvent énergiquement la voix.
« A Inspruck, dit ^1. Naville , on exige, sous peine de châtiment, des pauvres qui réclament des secours, qu’ils déclarent s’ils n’en reçoivent point ou n’ont point à en attendre de quelque autre part. A (Copenhague, on contraint les assistés à envoyer leurs enfants dans des écoles spéciales, nommées écoles des pauvres. A Manheim, on retranche rassistance aux jiarents qui ne sont pas réguliers à envoyer leurs enfants aux écoles d’industrie, et on se réserve même de les punir plus sévèrement. En Argovie, on punit aussi par le retranchement de l’assistance les pères dont les enfants ne fréquentent pas l’école. A Donau-Eschingen , si un mendiant est surpris mendiant pendant le cours de la semaine , le samedi on prive sa famille des secours accoutumés. A Appenzell, à Berne, en Argovie, à L'nterwald-Nidwald , on épie les circonstances qui pourraient mettre le pauvre en possession de quelque bien pour reprendre ce qu’on lui avait donné, et même après sa mort on le réclame de ses héritiers. Dans diverses paroisses de ce même canton d’ Appenzell , on publie à l’église les noms des assistés. A Fribourg, on les affiche dans les auberges, et on les lit dans l’assemblée générale de l’arrondissement. En Argovie, on les lit tous les trois mois au petit conseil. Dans plusieurs villes du comté de Lancaster, on les imprime et on les publie annuellement. A Liverpool , on les affiche dans les rues; à Michinampton , dans les cabarets. A côté du nom de l’indigent, on place, dans quelques paroisses d’Appenzell et dans les villes du comté de Lancaster, le montant de la somme qu’il a reçue. A Trieste, dans les cantons d’Underwaldet de Thurgovie, on stigmatise les pauvres en leur imposant des vêtements particuliers
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OU des marques distinctives sur leurs habits. Dans ces derniers cantons, ainsi que dans ceux de Berne et de Fribourg, on leur interdit l’entrée des cabarets. A Underwald, on va jusqu’à leur défendre les jeux et la danse, et a les faire conduire à l’église sous inspection. En diverses parties de l’Allemagne et de la Suisse, on les place sous tutelle, on fait administrer leurs biens par des officiers municipaux; on ne leur permet de se marier que lorsqu’ils y sont autorisés par les magistrats ou les administrateurs des pauvres, et qu’ils ont remboursé l’assistance qu’ils ont reçue. En Bavière, on leur défend de séjourner hors du lieu de leur domicile, à moins d’une permission spéciale, permission qui ne doit leur être accordée que pour des raisons majeures ; et on les châtie sévèrement s’ils vicmnent à enfreindre cette règle de discipline. A Berne, dans le duché de Nassau, on punit, par une prison sévère ou par un travail forcé et flétrissant, ceux d’entre eux qui se montrent peu respectueux ou peu soumis envers leurs préposés. En Angleterre on se joue d’eux en les assujettissant à des travaux inutiles ou ridicules. Tantôt on mêle des légumes d’espèces diverses et on leur prescrit la tâche de les séparer; tantôt on leur fait, deux fois par jour, transporter à trois milles de distance et rapporter au même endroit des pierres d’une certaine dimension. Ici on les emploie à paver, dépaver et repaver sans fin la même cour; là, à creuser, combler et recreuser le même fossé. A Fribourg, en Suisse, les pauvres qui ne travaillent pas sont emprisonnés et mis au pain et à l’eau pour quarante-huit heures, sans que le prétexte de n’avoir pas trouvé d’ouvrage puisse jamais être reçu. S’il y a récidive, leur incarcération
se prolonge progressivement jnscpi’à six mois. Nous verrons bientôt toutes les mesures barbares adoptées dans les maisons de travail où on les jette.
» Dans ces traitements odieux, la charilé légale ne fait aucune distinction de personnes ; c’est la pauvreté, ce n’est pas la mauvaise conduite qu’elle frappe et qu’elle marque d’ignominie. Elle ne s’informe pas des (causes de la misère. Celui à qui un accident imprévu rend nécessaire un secours momentané est traité comme l’homme nonchalant eLsans cœur cjui reste avec insouciance à la charge publique ; celui qu’une pauvreté honorable force à réclamer l’assistance n’éprouve pas un meilleur sort que l’ivrogne et le dissipateur. » [De la charilé légale , t. I, p. 104.)
Dans la crainte que le mariage des prolétaires n’angmente le nombre des personnes assistées, la loi s’est applicpiée à le rendre diflicile, si ce n’est impossible. Ouehpiefois, dit l’auteur déjà cité, elle « exige nonseulement (pie les époux aient remboursé les secours ([ni ont pu leur être donnés, mais encore qu’ils n’en aient pas reçu depuis un temps dont la durée varie selon les pays. Elle est de quatre ans à Schvvitz, et de douze à Underwald-Obwalden... On a recouru encore à d’autres mesures pour entraver le mariage des indigents. A Fribourg, à Berne, à Saint-Gall, dansl’Undervvald, les époux doivent verser une certaine somme dans la caisse des pauvres. A Fribourg (en Brisgaw), à Francfort-sur-le-Mein, ils doivent prouver qu’ils ont des moyens sullisants de subsistance. A Donaueschingen et dans laThurgovie, on exige qu’ils possèdent 300 florins (64G fr. 50 c.)! ...
» Ces entraves apportées au mariage des personnes
l»l< LA CONSOMMATION.
peu lorUiii(*es ont, sous le i yp[)ort de la morale publique, une influence désastreuse. Partout où on les impose, elles multiplient prodigieusement le nombre des enfants illégitimes. A Fribourg (en Brisgaw), on voit des familles qui comptent trois générations sans mariage, des maisons où vivent réunis plusieurs enfants ({iii ont la même mère et chacun un père différent. A Fiirtli, à Eilangen, à Schwabach, les enfants naturels sont presque égaux en nombre aux enfants légitimes. Les ouvriers, les journaliers, joyeux d’épargner les frais de noces, y vivent dans un concubinage éhonté avec des filles qu ils chassent dès qu’ils en sont las. En partant, ces malheureuses laissent à la commune des troupes d enfants qui n’ont la prot(;ction d’aucun parent, aucune chance d’héritage. Il est des juridictions qui comptent jusqu’à quinze cents de ces unions clandestines. Ainsi se forme une race audacieuse, qui est habituellement réduite à conquérir son existence par le crime, et qui menace d’oppression et de ruine les autres classes de la société. Dans quelques parties de
la Suisse, la meme cause produit et multiplie les infanticides.
La loi a cherché en quelques lieux à remédier à ces désoidres en infligeant des peines sévères aux pères et aux mères des enfants naturels, et quelquefois en opprimant et en maltraitant ces enfants eux-mêmes. Mais il est facile de comprendre que ces rigueurs ne
conduisent qu’à un échange de maux et à de révoltantes injustices.
» Les personnes dont la situation gênée peut faire craindre qu’elles ne tombent dans l’indigence ne sont pas les seules que .l’inquiète prévoyance de la charité
légale enveloppe dans le réseau de ses vexations et de ses influences immorales; elle l’étend encore sur des individus qui, par leur position, sont placés hors de sa sphère. A Schwitz, on interdit le mariage non-seulement aux personnes qui dans le cours des quatre dernières années ont reçu quelque assistance, mais aussi à celles dont le père, la mère, les frères ou les sœurs sont dans ce cas. A Fribourg, il sufiit d’appartenir à une famille qui reçoit des secours pour être emprisonné, si l’on est oisif. Le cabaretier qui vend à un prébendaire y est condamné à une amende de 24 1. s. (35 fr. 35 c.). On a pris à diverses épocjues , dans le canton d’Appenzell, des mesures du même genre. Il est en Angleterre des paroisses où l’on rend les aubergistes responsables de la liste des indigents que l’on afliche dans leur cuisine. Ils sont punis s’ils la laissent lacérer. On va quelquefois jusqu’à créer l’espionnage et la délation pour mieux assurer l’exécution de ces odieuses rigueurs. A Michinampton , dans le comté de Glocester, toute personne qui voit un pauvre ne travaillant pas ou buvant dans un lieu public, doit en avertir les autorités, et l’inspecteur doit accuser le cabaretier qui le loge. »
Toutes ces rigueurs législatives sont demeurées impuissantes. Non-seulement elles n’ont pas détruit la misère coupable et qui s’étale aux regards , mais elles n’en ont pas arrêté l’accroissement. Elles sont donc incapables, à plus forte raison, d’éteindre le paupérisiue, qui ajoute à la pauvreté la plus indigente la dégradation morale et physique.
SvsTÈiHE süBVENTiF. — Oii a aussi proposé, comme un moyen propfe à détruire le paupérisme, d’accorder des subventions au tra\*ail et à l’économie. Au lieu de faire
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appel au glaive de la justice pour punir la paresse et 1 inconduite des indigents, on donnerait des primes à ceux d entre eux qui se montreraient assidus à l’oiivrage, et on augmenterait par des suppléments charitables les sommes qu’ils déposeraient aux caisses de prévoyance. Par ces secours intelligents, on ferait mieux que d arrêter l’essor des vices qui sont la source ordinaire de l’appauvrissement, on leur substituerait des habitudes de vertu.
Ce système est des plus séduisants; s’il est un rêve, il est celui d un noble cœur. Éloigner les hommes du vice, de la misere, d’un état crapuleux, en les stimulant au bien, plutôt que d’infliger des châtiments à leur fainéantise et à leurs débauches, ce serait incontestablement une œuvre morale et digne des plus grands eloges. Mais est-elle réalisabh;? Ces subventions ne proc^inraient-elles pas d’autres effets, contraires à la justice et à la prospérité commune ?
Je 11 en conteste pas les avantages pour quelques cas exceptionnels. La charité privée peut mettre utilement en pratique ces sortes d’encouragements à l’égard de certaines familles connues. On a vu bien des fois un travailleur, presque découragé par l’insuffisance de ses salaires, reprendre son énergie lorsqu’une personne bienfaisante lui a offert de concourir au payement de son loyer, d’ajouter le cinquième ou le tiers à toutes les sommes qu’il déposera à la caisse de secours mutuels ou des retraites pour la vieillesse. Plusieurs compagnies industrielles donnent de ces primes aux ouvriers qui travaillent sous leurs ordres, et les résultats sont des plus satisfaisants. Tel employé du chemin de fer qui ne prendrait pas le som de déposer à la
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caisse de prévoyance une somme modiipie, parce qu’il regarderait le produit total de ses économies comme sans importance pour lui venir efficacement en aide à la fin de ses jours, se défermine à exécutei* un surcroît de travail ou à faire des épargnes s’il voit que les sommes par lui mises en réserve , jointes à celles qu’il reçoit sous forme de secours, améliorent sensiblement sa position. Les compagnies et les entrepreneurs qui encouragent ainsi leurs ouvriers et leurs employés méritent donc toutes sortes d’éloges, et il faut les proposer pour modèles aux chefs qui sont dans la même situation.
Mais ce système, excellent lorsqu’il est appliqué avec intelligence et lorsque chaque patron et chaipie bienfaiteur peuvent en écarter les dangers et en régler les mouvements, deviendrait injuste et plein de périls s’il était adopté par le gouvernement.
D’abord, ne perdons pas de vue que les sommes mises à la disposition de l’État sont enlevées aux contribuables. Elles sont formées des cotisations imposées non-seulement aux riches, mais encore aux hommes de labeur. Il arriverait donc que les ouvriers, légalement reconnus pour pauvres, seraient secourus aux dépens de ceux à qui des secours ne seraient pas accordés. Les moins laborieux et les moins portés à l’épargne exerceraient ainsi des prélèvements sur les salaires des plus actifs et des plus prévoyants.
Ce svstème serait défavorable aux bons ouvriers à un autre point de vue : il changerait à leur préjudice les conditions de la concurrence. Comme, nonobstant la même somme de travail , les ouvi iers non assistés recevraient moins que les subventionnés, ils ne pourraient
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DK DA CUNSOMMATIOA.
pas iuüer coiilre eux. Ces derniers, percevant, outre le prix de leur ouvrage, un suppléiuent de rétribution au moyen des allocations légales, auraient la faculté d’otfrir leurs services à meilleur marché. De là un abaissement general dans le taux des salaires, dont les travailleurs non secourus auraient à soulfrir, et dont reflet le plus sur serait de les conduire à l’indigence. C’est ainsi que la charité légale, après avoir grevé par l’impôt établi en faveur des pauvres les artisans et les cultivateurs . rangés et laborieux, finirait par les décourager et par les jeter eux-menies au nombre des nécessiteux.
On a vu par ce qui précède l’impuissance des svstemes économiques pour détruire le paupérisme. U\ science qui a pour objet de révéler les lois selon lesquelles les richesses s’acquièrent ou se dissipent, habile a ciitiquer les moyens mis en usage par les gouvernements, ne sait en indiquer de propres à nous délivrer de ce fléau. Elle en est pour la guérison de cette plaie au point où se trouve la médecine à l’égard de la peste ou du choiera : elle n’a découvert aucun préservatif;
et quand l’épidémie fait invasion, elle n’offre que des remèdes ineüicaces.
Les socialistes ont signalé aux masses cette situation des pauvres aussi dégradante que douloureuse. Argumentant de l’existence du mal et de l’impuissance avouee dans laquelle se trouvent les liconomistes et les gouvernements pour le faire disparaître, ils demandent a refonte de la société. Ils sollicitent la faculté d’essayer des traitements d’un genre nouveau sur le malade pour la guérison duquel la science et la législation se déclarent sans moyens curatifs.
Cette demande serait légitime s’il était vrai que
DU CAUCEIUSME.
l'organisation actuelle de la propriété conduit fatalement à la misère et à la dégradation des ouvriers; que nous sommes à bout de ressources contie ces maux. Dieu, en effet, ne saurait vouloir la continuation d’un tel état de choses, et tout honnête homme devrait s’empresser d’arracher une pierre à cet édifice de malheui et de crime. Mais l’impuissance des sophistes ne peut servir d’argument contre une société organisée et régie d’après les principes de l’Évangile. Jésus-Christ, par les dogmes qu’il a enseignés et par la morale qu’il a prescrite, a pourvu à tous les besoins des peuples. En proclamant la loi du travail, du respect de la propriété, de la modération dans les désirs, de la charité envers nos frères; en assurant à la vertu, dans le ciel, une récompense infinie, et, sur la terre, une prospérité temporelle par surcroît, il a jeté les fondements d un bonheur terrestre tel que notre nature le comporte et qu’il est donné à l’homme de le réaliser. C’est à la religion dont il est l’auteur qu’il appartient de donner la vie aux nations et de les guérir des vices qui les appauvrissent. Elle relève le courage des indigents; elle les moralise, en accompagnant ses libéralités de paroles bienveillantes et d’exhorlalions a la vertu, qui les ramènent à une vie honnête et laborieuse. Non, il n’est pas vrai que notre société moderne soit atteinte d’une maladie inguérissable, et que, semblables a des malheureux dévorés par le chancre , nous soyons condamnés à une fin prochaine. L’industrie, le commerce, l’agriculture , ne périront pas sous les étreintes du paupérisme, ainsi ciue le ver à soie, rempli d un fil pre^ deux, expire en proie au mal cjui le consume. Le christianisme, qui est le promoteur de la civilisation.
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possède les moyens de la perpétmîr et de l’étendre. Ses commandements, qui prescrivent le travail ef 1 épaigne, qui promulguent le devoir de la charité sans le confondre avec le droit de l’exiper; ses croyances, qui menacent du courroux éternel les hommes jiaresseux et injustes, qui promettent le ( iel à la résignation active, sont les vrais stimulants de la richesse et ils offrent une sanction efficace pour maintenir le respect lies lois et pour assurer la prospérité publique.
SECTION TROISIÈME
DU DEVOIR DE e’AI.MÙve.
Les sentiments d’humanité (pie la nature inspire, les principes de la religion chrétienne, une sage politique commandent que l’on s’efforce de soulager les souffrances de la misère, que l’on traite les pauvres comme des freres dans la grande famille dont Jésus-Christ est le chef, que l’on garantisse la société contre les dangers
auxquels des malheureu x sans jiain pourraient l’exposer.
Ceux qui ont condamné l’aumône comme funeste aux pauvres, sous prétexte qu’elle entretient la paresse et I impréyiyance, qui l’ont considérée comme un hrillunl peche, n’ont pas connu les causes mulliplesqui la rendent nécessaire; ils ont siippo.sé (pie l’indigence est uniquement engendrée par les vices, tandis qu’elle a souvent pour principe des événements imprévus et inévitables.
Ici elle est produiteparringraliludedusol,lesphtieslrop
abondantes, la sécheresse extrême ; là, par les ravages de la guerre, les incendies, les inondations. I.’ahandon les maladies, la vieillesse , la folie, les mauvais calculs’ viennent se joindre aux causes que je viens de signaler.
Que ii’aurais-je point à ajoTiter des procès injustes, des législations inintelligentes , des impôts excessits , des entraves apportées an commerce, des crises commerciales ou financières, des abus de confiance ?
Ce serait donc une injustice d’abandonner les pauvres aux douleurs de la faim, sous prétexte que leur situation a souvent son origine dans la fainéantise , l’immoralité et la dissipation des salaires. Tout au moins, il y aurait un triage à faire parmi eux, et il ne faudrait pas exclure des distributions ceux que leur inconduite n’en aurait pas rendus indignes. Mais ce n’est pas assez pour le riche qui est humain, et qui est pénétré de l’esprit évangélique : il pardonne au paresseux et à 1 imprévoyant dès qu’il les voit touchés de repentir et disposés à observer la loi du travail et d une sage économie.
Que deviendra , diront nos adversaires , avec une telle indulgence , la responsabilité dont chacun doit subir les conséquences ? Ne faut-il point que les préceptes de la morale aient une sanction propre à assurer leur exécution ? Est-il possible de supposer que la Sagesse suprême dont la main dirige la prospérité des familles comme celle des gouvernements, n’ait pas voulu que chacun soit puni ou récompensé selon ses œuvres ? A la vertu donc, à l’ordre, au travail, 1 honneur, le salaire, le pain et le bien-être ; au vice , à la dissipation , à la paresse , la déconsidération et la misère. Au reste, les résultats sont confirmés par l’expérience : s’il est rare (pie l’homme laborieux et économe soit réduit à mendier son pain , il ne l est pas moins que la fortune se conserve au sein de 1 oisiveté et de l’imprévoyance. Chacun est soumis a la responsabilité de ses actes dont il subit le châtiment ou
DE LA CONSOMMATION
dont il recueille les avantages, selon qu’ils sont contraires ou conformes aux lois morales qui les régissent.
Mais qui , parmi les écrivains catholiques , a jamais méconnu ces maximes ? Ne sont-elles pas consignées et mises en relief dans toutes les pag<^s des livres saints ? Lp paresseux , dit le livre des Proverbes , ne veut pas labourer son champ à cause du froid; il sera donc forcé, pendant l’été, à mendier son pain , qui lui sera refusé. ^Chap. XX, V. 4.) Saint Paul est encore plus énergique : il ne se borne point à prédire les maux qui attendent l’homme oisif, il dit ({u’il faut lui refuser la nourriture. Quoniam si qms non vult operari, nec manducet. (Deuxième épître aux Tliessaloniciens, chap. m, V. 10.) Lorsqu on a fait une étude approfondie de la doctrine contenue dans la Bible et dans les auteurs ecclésiastiques, on ne peut revenir de sa surprise, en voyant certains économistes s’imaginer que nous devons à leurs investigations la découverte du principe de la responsabilité personnelle. Ils nous reprochent d’avoir méconnu la loi providentielle qui attache une juste peine à la transgression de nos devoirs ; ils critiquent les diverses œuvres de la charité chrétienne ; ils reviennent sans cesse à leurs accusations contre ce qu’ils appellent nos distributions inintelligentes, supposant que les catholiques favorisent la paresse et 1 imprévoyance par des aumônes dont sont indignes les pauvres qui les reçoivent.
Non-seulement nous ne devons pas aux économistes la découverte du principe concernant la responsabilité de nos actes , mais ce ne sont pas eux qui ont eu d’abord l’idée d’organiser les secours publics. Cette initiative appartient à deux moines, et encore à deux
moines espagnols. Un bénédictin et un dominicain ont agité les premiers la question de la mendicité, et lui ont donné les deux solutions sur le mérite desquelles sont
partagés nos plus célèbres économistes. Ecoutons de Gérando à ce sujet.
« L’antiquité ne nous a légué aucun écrit sur ce sujet ; la chose s’explique d’elle-même, puisque l’antiquité ne connaissait guère d’institutions de secours publics. Le christianisme parut, releva la dignité du pauvre , prit sous sa protection la cause de l’infortune, enseigna la charité ; les institutions de secours publics se formèrent sous ses inspirations ; elles eurent des fondateurs, non des historiens. Les œuvres devinrent comme un livre immense et sublime , ouvert aux méditations des gens de bien. Les discours, les écrits des Pères de l’Église furent des exhortations éloquentes à faire le bien ; ils s’adressaient essentiellement à la charité individuelle ; ils éveillaient les sentiments généreux. Noble et touchante mission , qui , dans des temps de calamités publiques , fut éminemment salutaire ! Saint Augustin , saint Cyprien , saint Grégoire, saint Isidore, Tertullien, saint Basile, saint Jean Chrysostome , saint Ambroise, saint Bernard, saint Thomas, etc., revendi- (pient successivement les droits du pauvre , au nom de la. loi divine ; ils recommandent à l’envi le devoir de l'aumône ; ils rappellent que ce devoir est imposé , avant tous, aux ministres de la religion, qu’il lie spécialement chaque cité envers ses membres. Ils retracent aussi l’obligation du pauvre ; ils proscrivent l'oisiveté et le vagabondage . C’est une première période , pendant laquelle les questions relatives à la bienfaisance, soit publique, soit privée, sont traitées exclusivement sous
3'^^ he la consommation.
le point de vue religieux. Pendant la inênie période, les conciles, par leurs canons, consacraient les mêmes devoirs, en réglaient l’exercice.
» Pendant les dures années du moyen âge , c’était bien assez de venir au secours de la souffrance ; on ne dissertait pas sur sa nature et ses clauses. Au seizième siècle seulement, s élevèrent , pour la première fois, des discussions raisonnées sur le mérite des divers
genies de secours considérés dans leurs rapports av’^ec la police civile. Il est remarquable que ces discussions aient commence en Kspagne, 1 un des pays oit la mendicité était le plus répandue , et que la mendicité en soit devenue l’occasion ; comme dans tous les États de 1 Europe , elle a donné lieu aux premières mesures législatives sur le régime des secours publics.
» D’apres les conseils et les prédications d’un moine de l’ordre de saint Benoît, du frère Jean de Médina, abbé de Saint-Vincent, à Salamanque, la ville de Zamora avait adopté un règlement pour réprimer les abus toujours croissants de la mendicité ; celles de Valladolid et de Salamanque avaient suivi cet exemple; un autre moine, Dominique de Soto, de l’ordre des dominicains, professeur de théologie à Salamanque, critiqua ces règlements et les motifs qui les avaient suggérés. Le frere Jean de Médina défendit son œuvre. La critique et l’apologie ont. été imprimées, à Salamanque, en 1545.
» Les deux auteurs s’appuient également sur la loi naturelle, sur les préceptes divins, sur l’autorité des saints Pères et des conciles, sur les citations empruntées à Platon, à Aristote, à Cicéron, sur les lois civiles, suivant l’usage du temps.
» Le prieur Dominique de Soto, tout en plaidant la
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cause des mendiants, et spécialement celle des pèlerins de Saint-Jacques, s’élève avec énergie contre le vagabondage. 3Iais, à ses yeux, ni l’Évangile ni les lois civiles ne permettent de restreindre la liberté naturelle du pauvre, ni de l’empêclier de chercher des secours oii il espère en trouver, a L’exil est une peine qui ne » peut être infligée qu’au coupable. Les règlements » doivent être faits non en haine des indigents, mais » dans un sentiment d’amour pour eux; non contre » eux, mais en leur faveur. Cependant, plusieurs au- )) torifés municipales semblent plutôt animées par le » désir de s’en débarrasser que par celui de les secourir. » L’auteur veut qu’en examinant le pauvre , on se » guide par la charité plus que par la justice; il craint » que les magistrats ne soient à leur égard trop sévères; )) il pense même (]u’il faut avoir pitié de celui (|ue la » pauvreté force à feindre des infirmités comme seul » moyen de toucher les cœurs. L’autorité publique ne » doit pas subordonner, pour les indigents, la permission » de demander l’aumône à F accomplissement des devoirs » religieux. L’autorité ne peut interdire au pauvre de » mendier qu’en pourvoyant à ses besoins; ce serait le » dispenser de vivre. Mais elle n’a pas le droit de taxer » le riche pour le contraindre à donner; car alors la » charité ne serait plus un mérite. Elle n’a pas non » plus le droit de limiter les besoins du pauvre, car la )) subsistance n’est pas sa seule nécessité. »
» L’abbé Jean de Médina, après avoir dépeint le fléau de la mendicité et les maux qu’elle entraîne, aj)rès avoir rappelé les autorités religieuses qui la condamnent, les lois civiles qui, depuis Jean II, en 1387, l’ont prohibée en Espagne, explique et justifie le régime