II
DE LA CONSOMMATION
({u’il a établi : « En assurant à chaque indigent un » secours proportionné à ses besoins, on délivrera la ’)) société de ces bandes de faux pauvres qui dérobent » aux véritables l’assistance qu’ils surprennent, et qui » ne sont que des bandes de voleurs; on assistera les » pauvres que leur infirmité ou une juste pudeur em- » pêchent de mendier. Il vaut mieux mettre un indigent » en état de gagner sa vie que de lui jeter un maravédis. » Chaque pays doit soutenir ses propres indigents; il le » peut : dans la Galice et la Biscaye, où cette règle est » suivie, on ne voit pas un seul mendiant. On fera élever )) les enfants abandonnés et les or])helins, et on leur » procurera un état. Il y aura une aumôme publique et » une aumône secrète; toutes deux seront volontaires. » La distribution des secours sera confiée à des per- » sonnes aisées, consciencieuses, choisies parles bour- » geois. En adoptant un tel système, on assurera aux » pauvres un secours régulier; leurs enfants recevront » une bonne éducation; ils éviteront les humiliations » et les tentations; les fainéants seront obligés de tra- )) vailler; les vagabonds ne porteront plus de lieu en » lieu la contagion des maladies et des vices, les per- » sonnes charitables auront la certitude du bon emploi « de leurs aumônes. »
» Ainsi, dès le milieu du seizième siècle s’agitaient déjà, entre deux moines espagnols, précisément les mêmes controverses qui occupent et partagent encore aujourd’hui les moralistes, les économistes et les administrateurs, et qui fixent l’attention publique sans être encore définitivement résolues. » [De la bienfaisance publiquej, Introd., p. xii.)
Nous admettons donc la nécessité de prévenir les
DU DEVOIR DE L’AUMONE. 3oo
abus des distributions charitables. Nous convenons qu’il ne faut favoriser ni la fainéantise ni la dissipation des salaires. Nous reconnaissons l’influence salutaire de la responsabilité individuelle. Mais si nous sommes d’accord avec les économistes dont nous combattons les doctrines, sur les-avantages de cette responsabilité, nous ne le sommes pas sur l’ensemble des suites et des devoirs qu’elle doit entraîner. Le tort de nos adversaires est de ne la considérer que lorsqu'il s’agit de punir l’oisiveté, l’inconduite et l’imprévoyance; tandis qu’il faut en étendre l’application à toutes les obligations de l’homme, spécialement à celle qui prescrit aux riches de secourir les malheureux.
Je ne blâmerai donc point les écrivains que j’ai ici en vue, d’avoir exposé les conséquences sanctionnelles d’une vie paresseuse ou dissipée; mais je les combattrai pour avoir justifié l’irrémissibilité de la faute commise par l’ouvrier désormais repentant, et pour avoir gardé le silence sur le précepte de faire la charité. Je n’attaquerai pas le dogme de la responsabilité; au contraire, je le défendrai en l’étendant. Ainsi, j’établirai que l’ouvrier paresseux et le commerçant sans activité, que le jeune homme dissipateur et la jeune fille sans conduite, expieront fatalement leur coupable désœuvrement et les écarts (le leur jeunesse. Mais le châtiment qui les atteindra n’excuserait point l’implacabilité de ceux qui refuseraient de leur tendre la main, et surtout ne serait pas un motif de grossir outre mesure les inconvénients d’une commisération rarement trop expansive, au risque de tarir les ressources de la bienfaisance et de laisser mourir de faim ou de maladie les pauvres les plus dignes d’intérêt.
DE LA CONSOMMATION
De la généralisation de mon point de vue résultera une doctiine complète, par consé([uent la seule qui soit vraie. La vertu consiste dans un juste équilibre; elle n’est point uniquement justice, fermeté, prévoyance, amour, tempérance : elle est toutes ces choses à la fois. Comme, dans l’explication des phénomènes physiijues, il faut tenir compte de toutes les lois qui les régissent; de même, dans les rcg'es du monde moral , il faut embrasser sous la même perspective tous les éléments dont il est composé. Le physicien qui méconnaîtrait une seule des lois de la nature, qui se bornerait, par exemple, à étudier la pesanteur des corps, serait incapable de comprendre le mouvement d’un vaisseau et l’expansion de la vapeur; ainsi l’économiste qui ne fixe son regard que sur la responsabilité du pauvre, sans considérer celle du riche, de l’État et de la société, n’a pas réuni toutes les données de ]a question relative à la bienfaisance; il n’en peut offrir une solution raisonnée; et, si l’on adoptait ses conclusions, qui sont déduites de considérations incomplètes, on arriverait à une morale anlichrétienne et à une législa-
tion grosse de tempêtes.
Il faut cependant le reconnaître : tous les économistes n’attaquent pas la charité chrétienne telle qu’elle se praticpie depuis dix-huit siècles. Il en est parmi eux qui sont remplis d’une compassion bien sentie envers les pauvres et d’un profond respect pour la loi de l’Évangile. L’immense majorité ne condamne que la bienfaisance légale; un très-grand nombre comprend dans sa proscription la bienfaisance collective et maintient le devoir de la charité isolée. Toutefois, il faut avouer qu’d y a une tendance à nier les salutaires eflèts
üü DEVOIR DE L’AUMONE.
de la charité en général. Écoutons M. Cherbuliez; voici comment il s’exprime dans un article inséré au
Dictionnaire de l’économie politique, sous la rubrique du mot Bienfaisance publique, page 1G4 :
« L’indigence, dit-il, est, historiquement aussi bien qu’en théorie, un produit de la bienfaisance. Pour qu il existât un certain nombre de familles incapables de se procurer par elles-mêmes le strict nécessaire, il fallait qu’une partie du revenu des riches eût été préalablement distribuée à des pauvres par la bienfaisance
publique ou privée.
» Qu’on se représente une société primitive où nul motif religieux, moral ou politique, n’a encore sollicité la libéralité des riches envers les pauvres, et où, par conséquent, ceux-ci ne peuvent s’attendre et ne s’attendent, en effet, à aucune largesse de la part de ceux-là ou de la part du souverain qui les gouverne. L’indigence y est redoutée à l’égal de la peste ou de tout autre fléau mortel, puisqu’elle y serait une cause non moins certaine de souffrance et de mort. Aussi toutes les facultés du pauvre sont-elles tendues vers un seul but . la conservation des moyens d’existence dont il dispose. Si son travail ne suffit plus à le faire vivre, une destruction inévitable et prochaine le menace. Faible et craintif, il meurt de misère; fort et courageux, il a recours au vol, au brigandage, et ne tarde pas à périr de mort violente. Dans tous les cas, son sort terrible est un accident exceptionnel qui frappe d’épouvante tous ceux qu’un sort pareil pourrait atteindre, et qui empêche le fléau de se propager. L’indigence ne peut pas, dans un tel état de choses, exister comme maladie sociale et attirer, à ce titre, l’ attention du législateur. »
DE LA CONSOMMATION
Je comprends que l’on répudie la charité légale; je développerai plus bas les raisons qui doivent la faire supprimer. 3Iais ce n’est pas seulement celle-là dont on demande l’abolition; c’est encore la charité collective, cpii opère sans l’intervention de l’autorité civile, par le fonctionnement des sociétés libres, telles que les conférences de saint Vincent de Paul, les orphelinats, etc. A la vérité , on ne la regarde point comme présentant un danger égal à celui qu’engendrent les distributions prises sur les fonds de l’État; on la signale cependant comme pleine de périls. Cela se conçoit : dès que l’on proscrit l’assistance publique en tant qu’elle est notoire et produit une attente, il s’ensuit que la bienfaisance collective tombe sous les coups de la même réprobation. « Le danger de la bienfaisance publique, dit M. Cherbuliez, résulte de ce qu’elle produit uné*attente. L’attente est plus complète, sans doute, dans le cas d’un droit reconnu, mais elle existe indépendamment du droit et de toute déclaration explicite. Il suffit, pour la produire, que l’État pratique des actes de charité à ses frais. La bienfaisance privée elle-même n'est pas exemple de cet ineonvénient, lorsqu'elle s'exerce collectivement ou sous la forme d' aumônes . »
Il ne reste donc plus rien debout des hospices, des hôpitaux, des infirmeries, des miséricordes. Les sociétés de bienfaisance sont classées parmi les institutions malfaisantes. L’aumône, consistant en distributions (pii attendent d’être publi(piement provoquées à la porte ou en public, est un fléau. Comment s’exercera donc la charité? Par des dons isolés, cachés, modérés.
Ln réformateur plus hardi ne s’arrêtera point dans cette voie de suppressions inhumaines'; il ne tardera
point à dénoncer les aumônes privées comme favorisant l’imprévoyance. Il ne lui sera pas difficile de démontrer que ces secours alïàiblissent la responsabilité individuelle, et qu’on verrait moins de paresseux et de dissipateurs si on leur faisait apercevoir, à la suite de leurs fautes, un châtiment sans pitié. Ce système demanderait pour complément la condamnation de la sympathie pour nos semblables et la suppression de l’Évangile, .qui a béatifié la charité. Les maximes de ce livre divin inspirent une attente, et parce que son influence est notoire, il doit être brûlé comme dangereux pour la distribution des richesses. Saint Vincent de Paul devra descendre de son piédestal; il ne sera plus mis au rang des bienfaiteurs de l’humanité, mais parmi les imprudents dont les actes ont le plus ruiné la fortune publique. Les saintes filles qu’il a instituées, bénies par le malade qu’elles soignent ou par le vieillard qu’elles nourrissent, exercent une profession dommageable non-seulement quand elles desservent les hospices, mais encore quand elles sont connues pour recueillir des aumônes et fournir une layette à la mère pauvre, un logement à une veuve délaissée, un outil à Pouvrier privé de l’argent nécessaire pour se le procurer.
Détournons notre oreillo, pour ne plus entendre un langage si cruel et si offensant pour la morale de Jésus-Christ. Supposons, si l’on veut, que, par un retour d’humanité, nos adversaires admettent une exception de tolérance en faveur de la charité isolée : voyons quelle serait la portée de ces sortes de secours.
Voici un petit enfant rencontré au coin d’une rue. Il n’existe pas d’hospice pour le recevoir, parce que les
DE LA CONSOMMATION
partisans du système malthusien ont démoli les établissements publics de bienfaisance, sous prétexte qu’ils créent une attente dangereuse. Que ferez-vous de cet orphelin Le laisserez-vous mourir de faim et de froid, et direz-v^ous comme le bon Malthus : « Un homme qui » naît dans ce monde déjà occupé, si sa famille ne peut » plus le nourrir , ou si la société ne peut plus utiliser » son travail, n’a pas le moindre droit à réclamer une » portion quelconque de nourriture, et il est réellement » de trop sur la terre.. . Au grand banquet de la nature, » il n’y a point de couvert mis pour lui... La nature » lui commande de s’en aller, et elle ne tarde pas à » mettre elle-même cet ordre à exécution. » L’horreur que ces paroles excitèrent força l’auteur à les supprimer dans la deuxième édition de son traité sur la population.
Qui recevra au sein de la famille le jeune ouvrier malade et voyageur? Pendant les temps d’épidémie, à l’invasion d’un fléau comme celui du choléra, où seront réunis les malades pour être traités avec la promptitude et les soins nécessaires à leur guérison ?
La nature seule des raisonnements mis en usage pour amener la suppression des œuvres charitables, renferme la condamnation de la bienfaisance collective, quelle qu’en soit la bannière. Dès qu’on attribue à l’attente d un secours 1 effet de démoraliser le travailleur, toute institution dont le but est de soulager la misère doit etre réprouvée aussi bien lorsqu’elle fonctionne sous la direction de la philanthropie que sous celle de la réforme ou du catholicisme. Néanmoins, ce sont surtout les catholiques qui sont en butte aux attaques d’une certaine école d économistes. Les voltairiens ne sont pas
les seuls à nous jeter la pierre; des protestants leur viennent en aide. En est-il beaucoup de ce nombre? Je ne le sais. Quoi qu’il en soit, voici comment jM. Frédéric Cuvier s’exprime à cet égard, 'en parlant des tours destinés à recevoir les enfants trouvés.
« On a , dit-il , depuis longtemps remarqué que la religion ne semble pas étrangère à ces deux manières différentes dont, dans les différents pays, on envisage cette grande question de bienfaisance. Dans les pays protestants où la religion développe énergiquement le sentiment du devoir et de la responsabilité individuelle, la loi et les mœurs repoussent toute facilité accordée à l’abandon des enfants; dans les pays catholiques, au contraire, où l’Église se substitue en quelque sorte à l’individu et se donne mission d’accomplir pour lui les devoirs qu’il répudie, on est aisément conduit à ne voir dans l’adoption des enfants trouvés qu’une œuvre de pure charité que la loi encourage et protège. » {Bict. de V économie politique, lom. F”, page G90.)
Plaise au ciel que les rigueurs du protestantisme n’achèvent pas de rompre les derniers fils de l’union qui existe encore entre les riches et les pauvres, et que la dureté des refus n’amène point des catastrophes! C’est bien assez d’avoir à calmer les plaintes qui s’élèvent de tous côtés contre la modicité des salaires, sans en provoquer de nouvelles par des théories inhumaines, condamnées par l’Évangile, et au bout desquelles est placée la suppression des maisons de secours instituées pour la maladie, la vieillesse et l’abandon. Au moins, si les catholiques étaient coupables comme on le suppose, leur faute ne serait pas de celles qui proviennent d’un mauvais sentiment : elle serait bien
DE LA CONSOMMATION
digne de pardon, puisqu’elle aurai! son principe dans un généreux amour du prochain. Au contraii e, à (pielle espèce de transgression appartiendrait rinllexihilité dans la répression, si, sous prétexte de faire senlir aux pauvres le poids de la responsabilité morale, on leur refusait le pain nécessaire à l’existeni^e? Ce serait à celle qui a ses racines dans l’égoïsme et l’avarice.
Ce n’est pas ici le lieu d’examiner lequel du protestantisme ou du catholicisme enseigne la morale la plus pure. Je dois dire cependant que, pour donner la préférence au premier, il a fallu à M. Cuvier une grande hardiesse de parole. Ceux qui voudront s’édifier à ce sujet n’auront qu’à lire l’ouvrage de Bossuet intitulé Les ranalwns des protestants. Fournissons néanmoins ici un spécimen de cette morale dont on a l’étonnante prétention de nous opposer la supériorité ; nous le pouvons sans traiter des matières étrangères au but de cet ouvrage. Ebt-ce une morale bien pure que celle qui repousse les larmes tle la charité pour s’armer de je ne sais quel glaive exterminateur, afin de punir, par la mort delà faim, le vieillard qui a manqué de prévovance dans le cours de sa vie? Que dites-vous de celle qui absout un peuple de laisser mourir, sur la voie publique, un malade faute de le secourir, sous jmétexte de l’abandonner à la responsabilité de ses actes? Est-elle bien pure, la morale qui sert de base à la législation de certains Etats protestants, et qui permet d’interdire le mariage aux citoyens dont les revenus ne s’élèvent point à une certaine somme, sans se préoccuper de ce qu en diminuant le nombre des unions imprudentes, on augmentera celui des concubinages ? Que dirai-je du malthusianisme ? Enfin, est-ce une morale bien pure que
celle qui substitue l’intérêt au dévouement, l’irrémissibilité des fautes à leur pardon, quoiqu’il soit mérité pai’ le repentir? Pour nous, nous avons d autres principes, nous nous proposons d’amender les coupables en leur otfrant les moyens de se relever et en leur montrant l’oubli du passé comme la récomj)ense de leur entrée dans une voie meilleure.
Mais laissons là les accusations de M. Cuvier, et reprenons l’étude de la responsabilité et de ses conséquences pratiques.
On dit que le pauvre, s’étant rendu coupable de fainéantise et ayant dissipé ses salaires en folles dépenses, subit, quand il est réduit aux étreintes du besoin, la peine qu’il a méritée. En violant la loi qui commande de travailler et de faire de sages économies, il a encouru la répression qui s’exerce par la faim, le froid et la nudité. Celui qui refuse de le soulager n’est donc que le vengeur de la morale outragée, et accomplit un devoir réel quoique rigoureux; il n’est que l’instrument d’une justice légitime.
, Je vois bien là la théorie des châtiments ; mais je n’y vois pas celle de la commisération. Où est donc l’application du précepte par lequel Dieu nous ordonne d’aimer le prochain comme nous-mêmes? Jésus-Christ ne nous a-t-il pas appris à demander notre pardon à Dieu, au nom de celui que nous accordons à autrui? Xe semblerait-il pas avoir voulu condamner la doctrine que je réfute ici, en louant ce père qui accueille avec etïusion l’enfant appelé prodigue ? Certes, il est peu de pauvres qui se soient livrés à des dérèglements semblables à ceux de ce jeune homme, et qui aient dévoré un si riche héritage. Eussent-ils été plus coupables.
DE LA CONSOMMATION
couvrons. les de notre indulgence; dès qu’ils sentent eur faute et sont disposés à se corriger, donnons-leur un morceau de pain , et au lieu de les aigrir et de les pousser au désespoir par des refus amers, aidons-Ies,
en gagnant leur confiance, à se réhabiliter par le Iravail Gt par uiig bonne conduite.
Le pauvre a mérité la peine qu’il endure! Pas toujours; mais soit! Supposons qu’il est tombé volontairement daus l’indigence. Est-ce un motif d’être inexorable a son égard? Que diriez-vous si les médecins, pour soumettre chacun à la responsabilité de ses actes, refusaient les soins de leur art à ceux qui s’attirent des maladies par leur faute? Les excès de la table et ceux de la débauché, les blessures reçues dans un duel ou dans une querelle, méritent-ils plus d’indulgence que es torts d’un ouvrier imprévoyant ? Si le médecin osait le prétendre, le pauvre lui dirait : Ah ! vous le décidez ainsi, parce que, d’un côté, ce sont les torts du riche qui vous paye vos visites, et que, de l’autre, ce sont ceux d un indigent, dont vous n’avez à espérer aucun honoraire. Avocat, seriez-vous sans pitié pour l’imprudent qui, n’ayant pas assez veillé sur ses affaires, est sur le point d’être ruiné ? La justice, même pour des délits et des crimes, a plus d’indulgence que vous, qui faites le philanthrope : elle constitue d’office un défenseur à 1 accusé qui n’en a pas. Quand elle frappe, elle n’est pas sans entrailles, et parfois la grâce ou une atténuation de peines est montrée en perspective au criminel
repentant dès qu’il s’en est rendu digne par sa bonne conduite.
Qu on ne m’accuse point de tendre à affranchir la paresse et l’imprévoyance de la peine qu’elles méritent.
Le voudrais-je, je n’y parviendrais pas. Mais, je ne le dissimule point, je pardonnerais aux coupables s’ils voulaient mériter l’estime par une vie nouvelle. Malgré cette amnistie, ils seraient encore assez sévèrement punis.
Oui, je les soulagerais au nom de rhumanité et du christianisme, et je repousse de toute l’énergie de mon cœur et de ma foi ces paroles antichrétiennes de M. Cherbuliez : « Quoique le polythéisme des Grecs et des Romains ne fît point de l’aumône un devoir religieux, la bienfaisance privée s’introduisit de bonne heure, avec ses abus, dans leurs habitudes. Plaute, qui écrivait dans le troisième siècle avant l’ère chrétienne, et qui ne faisait guère (pie copier les comiques grecs, met dans la bouche d’un de ses personnages, Trinummus, cette sentence toute malthusienne : De meivnco malP uiP)'(‘tur (jui PI dût Quod pdat (lut ejuod hiltciiÿ luini Pt illiid quod dat pprdidit, Pt illl producit ad vitam misprrimam. « C’est rendre un mauvais service à un mendiant que de lui donner de quoi manger ou de quci boire; car on peni ainsi ce (pi’on lui donne et on ne fait cpie lui
rendre la vie plus misérable. »
Nonobstant le pardon que j’accorderais à l’imprévovant tombé dans la misère, le châtiment égalerait
encoi-e le plus souvent la faute qu’il aurait commise.
Commençons par l’examen d’une clmte profonde. Supposons un homme qui ait dévoré, en quelques années, un immense patrimoine. Vous ne craignez pas, sans doute, ({ue cette dissipation de grandes richesses demeure impunie, bien que le coupable ne soit pas condamné à mourir de faim. L’abandon de ses anciens parasites, les railleries du public, les reproches amers
36() DE LA CONSOMMATION
de ses bienfaiteurs, ne manqueront pas de se joindre à la privation de tout ce qui constituait son luxe et son nécessaire. La mort, infligée parla faim, lui serait moins redoutable que ne le sont la moquerie , le sarcasme, la comparaison de son état passé avec ses douleurs actuelles. Donnez-lui un morceau de pain , sans craindre de violer le principe qui préside à une intelligente distribution des richesses.
De ce haut rang descendons à une position plus modeste : considérons la misère d’une personne qui jouissait autrefois de revenus suffisants pour la faire vivre d’une manière honorable. Supposons que celui qui est ainsi déchu était un marchand insouciant pour ses affaires, ou un petit propriétaire devenu victime de ses fantaisies onéreuses; leur défaut de surveillance et leurs dépenses exagérées les ont ruinés et les ont conduits à l’indigence. Pensez-vous que la charité sera jamais assez abondante pour les relever de leur responsabilité? Si vous avez cette crainte, c’est que vous jugez la philanthropie sans avoir l’expérience des choses : vous n avez guère servi d’intermédiaire entre les riches et les pauvres. Ah! si vous tenez à ce que ces malheureux reçoivent le châtiment de leur imprévoyance, j’ai à vous donner une douloureuse assurance : c’est que la peine égalera au moins le délit; elle le surpasserait injustement, s’il n’y avait une Providence miséricordieuse pour en modérer les rigueurs.
Au surplus, ce ne sont pas les pauvres des deux catégories précédentes que les malthusiens veulent principalement atteindre. Ils savent assez que le’ danger ne vient pas de ce côté, et que si des sacrifices, pour soulager de tels indigents, sont imposés à l’égoïsme,
ils sont assez légers pour ne pas le préoccuper beaucoup. Mais la classe des indigents que l’on redoute, T c’est celle des travailleurs ruraux, surtout celle des
ouvriers employés dans les grands centres manufacturiers. En réalité, il y a là un péril séiieux, comme je l’ai expliqué au titre du paupérisme. Mais ce n’est pas une raison pour être inexorable; car toute peine doit être proportionnée au délit; elle ce.sserait d’être juste dès qu’elle deviendrait excessive. Dans tons les cas, il serait souverainement inique de faire peser sur tous les malheureux le châtiment que méritent des ouvriers fainéants, crapuleux, sans mœurs, la honte de l’humanité. Que le coupable soit puni, dans une mesure équitable, de sa vie désordonnée, c’est la conséquence J d’une loi physique et morale, à laquelle, au surplus,
«à il serait impossible de le soustraire entièrement. Mais
I l’enfant que recueille la sœur de charité, a-t-il à se
I reprocher la faute de sa mère? Le laboureur placé sur
les frontières de deux nations en guerre, a-t-il mis ^ l’épée aux mains des combattants? Que de femmes
laborieuses et pleines de vertu sont injustement abandonnées par leurs maris; que de vieillards n’ont à se reprocher ni paresse ni imprévoyance! Personne n’ignore qu’on peut être victime d’un faux calcul dans une entreprise, d’une trahison commise par un ami ' infidèle, d’une banqueroute impossible à prévoir et dans
laquelle on a perdu ses épargnes. Non-seulement il serait injuste de punir ces hommes trompés et malheureux; mais je vois, au contraire, dans leur malheur, un motif plus puissant de venir à leur aide pour les réconcilier avec l’humanité et leur apprendre que, si l’iniquité a ses ravisseurs et ses égoïstes parmi nous, la
Comment soumettre aux suites de la responsabilité celui dont la conduite est sans reproches? 11 est élémentaire que toute punition suppose un délit. Or il n’y a point de délit là où il n’existe point une transgression libre d’un devoir. Enfin, la faute eût-elle existé, elle aurait été expiée par l’état de déchéance et de misère auquel le pauvre se trouve réduit?
Vous voulez qu’il sente sa responsabilité : hélas! il en est écrasé par sa conscience, les l eproches des siens, les refus qu’il éprouve. Toutefois, s’il est coupable, qu’il s’amende, autrement appli({uez-Iui les paroles de saint Paul ; Si cjuis non vult operari, ne(jue mandacet , et prenez pour règle de conduite ces sages paroles de saint A'idiroise :
« Il vient souvent, dit-il à son chîrgé, des mendiants valides, des vagabonds qui ne songent qu’à mettre à contribution le fonds des pauvres, et qui usent pour cela de toutes sortes de déguisements. Que les vrais pauvres ne soient pas sacrifiés à des fourbes, et si l’on ne peut toujours refuser à l’importunité, qu'on évite au moins de donner trop d’avantage à l’impudence. » {l)e off. min.)
Nous n’avons que trop longtemps écouté les avocats de l’égoïsme. Dédommageons-nous enfin de la douleur que provoquent des discours et des systèmes inhumains, en leur opposant les maximes de l’Église. Je pourrais produire ici des passages sans nombre, extraits de nos écrivains les plus renommés. I.es Pcres de l’Eglise, les docteurs, les auteurs ascétiques, les princes d(' l’éloi|uence, me fourniraient de quoi remplir plu-
sieurs volumes, si je voulais recueillir tout ce qu’ils ont dit de plus beau, de mieux raisonné, de plus touchant sur l’aumône. Mais de pareilles citations ne me sont pas nécessaires pour atteindre le but de ce travail; chacun sait quelle est la doctrine des catholiques sur la charité. Je ne résisterai pas cependant au plaisir de mettre sous les yeux du lecteur un fragment emprunté à saint Chrysostome, tel que je le trouve traduit dans un ouvrage de M. Etienne Chastel, professeur à Genève.
« Un jour d’hiver que Chrysostome traversait les rues d’Antioche pour se rendre à la cathédrale, il rencontra sur son chemin une multitude de pauvres et de mendiants plus nombreux qu’à l’ordinaire et dont l’aspect l’attrista profondément. A son arrivée il lui fut impossible d’entretenir d’autre chose son auditoire, et, après avoir fait lire le seizième chapitre de la première épître aux Corinthiens :
» jMes frères, dit-il, je viens m’acquitter d’une am- » bassade juste et nécessaire, autant qu’honorable pour » vous. Ceux qui m’envoient, ce sont les pauvres de » votre ville. Mes titres ne sont ni les votes populaires » ni les décrets d’un sénat; c’est le lamentable spec- » tacle qui vient de frapper mes regards. En me ren- » dant ici à travers les places et les petites rues qui » avoisinent l’église, j’ai vu gisant dans les carrefours » une foule de malheureux, les uns estropiés, les autres » privés de la lumière, d’autres couverts d’ulcères et » montrant à nu de hideuses plaies. Témoin de tant de » misères, je me croirais l’être le plus inhumain si je » ne vous les exposais, aujourd’hui principalement et » à cette époque de l’année. Car, s’il convient eu tout » temps de nous rappeler la compassion que nous défi. 24
DE LA CONSOMMATION
» VOUS cl nos frères, nous qui avons besoin en tout » temps de la compassion de Dieu, jamais la prédication » de l’aumône n’est plus nécessaire que dans la saison » rigoureuse. En été, la douceur de la température » apporte aux pauvres quelques soulagements. Enve- » loppés des rayons du soleil, ils peuvent mieux se )) passer de vêtements, ils peuvent mieux coucher en » plein air et sur la terre nue. Ils n’ont besoin ni de » vin ni d’aliments fortifiants : de l’eau et quelques » végétaux leur suffisent ; c’est aussi la saison où la » pliqiart des ouvriers, les laboureurs, les marins, les » maçons trouvent à gagner leur vie ; au lieu qu’en » hiver, où ils ont besoin de tant de choses, l'ouvrayr » leur manque pour se les procurer. Aujourd’hui donc, » si nous ne trouvons personne qui puisse les occuper, » cherchons du moins des âmes compatissantes qui les » soulagent, et associons-nous pour cette ambas.sade le )) grand patron des pauvres, l’apôtre saint Paul, en » commentant les exhortations qu’il adressait aux » Corinthiens. » [Etudes historiques sur llitifluence de la charité durant les premiers siècles cliréhens, p. 170.)
Quoiqu’il existe une obligation de secourir les indigents, on n’est pas cependant toujours tenu de leur faire l’aumône. Quelquefois même, ce mode de leur venir en aide offrirait des dangers graves au point de vue moral et économique, parce qu’il les entretiendrait dans la paresse, l’imprévoyance et la dissipation des salaires. A ceux qui manquent seulement d’ouvrage, d’outils, de quelques avances, il ne faudra fournir que du travail, les instruments indispensables à leur profession, et le prêt de quelque petite somme d’argent.
seraient dans l’impossibilité de se libérer envers leurs bienfaiteurs. Si les richesses se multipliaient dans la ij proportion des besoins, on ne serait pas forcé à les
I distribuer avec ménagement; mais il est loin d’en être
■ ainsi : elles sont fort limitées, et le nombre des pauvres
est considérable. Pour employer les secours avec intelligence, il devient nécessaire de les réserver aux plus malheureux.
Au reste, fournir de l’ouvrage aux travailleurs, leur faire des avances pour acheter des outils, consentir un prêt au petit marchand, c’est exercer un acte de charité en leur faveur, mais ce n’est pas leur donner l’aumône : on leur rend un service qui parfois est I onéreux, mais on ne leur vient pas en aide comme à
! des indigents.
I En maintenant le vrai sens de l’aumône , je ne pré-
! tends certes point qu’il soit humiliant de la recevoir.
Dans son étymologie, le mot qui la désigne n’exprime que le fait d’une libéralité dont les nécessiteux profitent ; dans le sens chrétien, il suppose que le bienfaiteur accorde des secours par un sentiment d’amour pour le prochain, ou par tout autre motif puisé dans la foi.
; L’homme charitable de l’Évangile est animé d’une
vraie affection envers les malheureux; il ménage leur
susceptibilité, en leur donnant sans bruit, même avec
mystère, lorsque de graves motifs ne l’en empêchent pas.
Celui qui est secouru de la sorte ne saurait être humilié de sa condition , à moins qu’il n’y soit tombé ou n’y demeure par sa faute. Si son malheur est immérité, il n’est pas plus dégradé pour en être atteint, qu’il ne le serait par la maladie et par la vieillesse. La
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religion a parfaitement compris la différence qui existe entre le bon pauvre et celui dont l’indigence provient de l’inconduite ; elle a des paroles sévères pour ce dernier, comme je l’ai dit plus haut, mais elle place sous les ailes de sa charité et rend sacré l’indigent que des revers inévitables ont confié à sa tendresse.
Toutefois, bien que la misère dont la cause n’est pas coupable n’ait rien de déshonorant, qu’elle soit au contraire digne du respect dont les nobles cœurs entourent l’infortune , je ne saurais cependant blâmer l’usage de mettre ceux i^u’elle atteint au-dessous des travailleurs vivant de leurs salaires ou de leurs épargnes. Cette espèce d’infériorité, qui n’(îst pas néanmoins un abaissement, produit des effets utiles; la crainte de 1 encourir peut , dans beaucoup de ciiconstances , prévenir la paresse et l’insouciance, et stimuler le travail et l’économie.
SECTION QUATRIÈME
DU DROIT A l’aSSISTANCI:.
Nous sommes tenus de venir en aide à notre prochain ; je l’ai prouvé dans la section précédente. Il s’agit maintenant de savoir de quel principe cette obligation découle. Les socialistes la font dériver de la justice proprement dite. Ils prétendent que les pauvres ont un droit réel à être assistés par leurs semblables. Ils ne se bornent pas à rappeler que le secours est prescrit par la charité, dans leur système il est l’acquit d’une dette; il ne constitue pas un don, mais le payement d’une créance.
C’est cette doctrine erronée, subversive de l’ordre
social, que je me propose de combattre ici. Mais, I avant d’en commencer la réfutation, je crois qu’il est
utile de rappeler la distinction radicale qui existe entre la justice et la charité. En assignant les caractères propres à ces deux vertus, qui sont la source de plusieurs de nos devoirs les plus importants, j’aurai préparé une solution facile à la question qui nous occupe.
Chaque vertu a sa nature propre, ses différences spécifiques; toutefois, bien que distincte par son principe, son objet, sa sanction immédiate, elle ne laisse pas de se coordonner avec les autres. Comme toutes tendent au bien, à l’ordre, à l’harmonie universelle du monde moral et religieux, elles fonctionnent sans se nuire, et elles atteignent leur but sans se confondre. I Chacune d’elles ayant sa sphère particulière, décrit ses
I mouvements, sans aller se heurter contre d’autres
I vertus. Il existe, dans le domaine des devoirs, comme
( ui;e foule de systèmes moraux , semblables à ceux aux-
1 quels est soumis le monde planétaire , qui agissent les
uns sur les autres sans se choquer, et produisent finalement le spectacle magnifique des mouvements divers [ qui charment les regards et ravissent l’intelligence.
Voilà pourquoi la bonté ne détruit pas la fermeté, pourquoi l’économie s’allie à un luxe légitime. C’est aussi parce que la justice s’harmonise avec la charité, que le pauvre est tenu de respecter la propriété du riche, sans que celui-ci cesse d’être obligé à secourir le premier.
Mais quelle est la nature de la justice et de la charité? i Quels sont leurs caractères spécifiques? Voici, en quel-
Iques mots , la réponse à ces deux questions :
La justice est une vertu qui nous oblige à rendre à