DES TOURS DESTINÉS A RECEVOIR UES ENFANTS TROUVÉS
Le tour est une espèce d’armoire ronde, ouverte
d’un coté et mobile sur un pivot, de manière (pi’étant
mise en mouvement, elle permet l’entrée et la sortie
des objets qu’on y place. Lorsque le tour est destiné à
la réception des enfants trouvés, il présente toujours
au public le côté ouvert. Les personnes qui apportent
le nouveau -né à l’hospice le déposent dans cette
armoire, à laquelle elles impriment une impulsion. Le
tour fait une demi-révolution sur lui-même : dans ce
mouvement, il frappe le ressort d’une sonnette qui sert
à appeler la personne chargée de recevoir les enfants abandonnés.
L'origine de ce tour n’est pas biim éclaircie. On s’accoide cependant a dire qu’elle n’appartient point à saint Vincent de Paul. Elle semble toute récente et ne pas remonter au delà de notre siècle. Le décret de 1 8 N
est le iiremier acte de législation qui renferme l’expression de tour.
L etablissement des tours a été loué et blâmé à outrance. On l’a réclamé au nom de la philanthropie, et OR 1 a déclaré funeste au nom de la science économique. 11 y eut d abord un engouement universel pour placer des tours à tous les hospices consacrés aux enfants trouvés. ; puis leur suppression fut poursuivie avec un
DES TOURS IIUSPITALIERS.
empressement égal par les administrations départementales. Quelle sera la durée de cette réaction? On ne saurait le dire, àlais aujourd'hui sur toute la surface de l’empire, il ne reste que cinq tours.
Avant d’entrer en matière, je dois faire une obser-
v^ation à la décharge des économistes et des administrateurs qui réclament l’abolition des tours. Il n’entre dans la pensée d’aucun d’eux qu’il soit permis de laisser mourir sur la voie publique l’enfant exposé par ses parents. Tous s’accordent à reconnaître qu’il faut d’abord le recueillir. Mais faut-il qu’il y ait un lieu spécial connu du public, toujours ouvert pour l’y recevoir? Faut-il, dans ce cas, qu’il y ait des tours aveugles et muets où l’on soit autorisé à le déposer sans encourir les peines décernées par les lois pénales contre l’exposition et l’abandon des enfants? Faut-il leur substituer des bureaux où l’enfant soit d’abord admis, sauf à le rendre aux parents qui peuvent le nourrir et le garder? C’est sur ces questions ardues que porte la discussion. Mais tout le monde reconnaît le devoir
impérieux de soustraire l’enfant à la mort et aux ma- * ladies dont il serait menacé s’il n’y avait pas une maison de refuge : ce qu’on réprouve, c’est le tour qui, en offrant aux mères coiq)ables le moyen de couvrir leur faute, leur fournit en même temps celui de se dérober aux obligations que la nature leur impose.
L’importance de ce sujet, examiné en lui-même, et celle que lui ont donnée les publicistes, les économistes et le clergé, ne me jiermettent pas de le traiter trop succinctement. La suite de cette discussion montrera qu’il méritait d’être étudié avec le plus grand soin et
DH LA consommation.
|M-emiei' aijord, que ce polit meuble, placé suc la eue,
put amener de si graves consé(|uences. Ce n’esi que
l’expérience mûrie paj- la réllexion (]ui en a décoin erl
les dangers. La queslion esl des plus complexes : il ne
sullit pas de l’envisager sons le ra|iport financier, il
laut en ouire tenir comple de rinlérèt des enlanis, des
ineres et de la famille. Il est nécessaire aussi de ne pas
négliger rélément moral et religieux qui joue un si
grand rôle en celle matière, et de reclierclier avec les
causes qui amènent l’abandon des enfants les movens propres à le prévenir.
IJ y a parmi les économistes des écrivains imiqiiement préoccupés de faire subii- à chaque coupable la responsabdité de ses actes. Ils redoutent de voir une faute se soustraire aux punitions qu’elle mérite. Ils ne voient que la récompense et le cliatiment: le repentir et la commisération sont etfacîés de leur code; ils accusent la charité d’être imprudente, et ils regardent Je pardon comme dangereux. Ceux (p,i jiensent ainsi s imaginent couper court aux désordres en les etfrayant par la certitude de la punition. Dans leur opinion, la société doit être inexorable pour intimider l’inconduite et exciter la prévoyance. Ils admettent en conséquence comme maxime économique que la mère foible ou pervertie doit subir toutes les suites de sa faiblesse, comme e paresseux toutes les tortures de la faim. Ce syslcme est aussi antisocial qu’il est contraire à la morale évangélique. Je ne puis donc que le repousser de toutes mes forces au nom du cliristiani.''ine.
Certes, s’il y a un sentiment louable, utile aux mœurs, qu’il faille protéger et développer dans la lemme, c’est bien celui de la pudeur et du déslionneur
DES TOUUS HOSPITALIERS.
qui accompagne une faute. Pour ignorer (pi’il est, après le cri de la conscience, la voie la plus sure de prémunir contre la séduction les jeunes tilles et les femmes mariées, il faudrait bien peu connaître le cœur humain. Si l’opinion cessait d’exercer son action tutélaire, la licence aurait brisé l’une de ses plus puissantes barrières, et les désordres les plus honteux envahiraient la société.
Je connais trop l’influence des sentiments religieux pour ne pas les désigner comme les principaux et les plus constants appuis des bonnes mœurs. Dieu les a établis les gardiens de la moralité, alors surtout que l’œil de l’homme ne saurait pénétrer dans la profondeur des ténèbres dont l’iniquité s’enveloppe. Mais ce n’est pas une raison pour ne point faire appel à des secours subsidiaires. La crainte d’encourir les reproches de la parenté, la perspective d’être couvert d’ignominie et de subir les traits de la censure publique, ont aussi leur puissance et servent comme d’un double frein.
Or, savez-vous ce (pii arriverait si la jeune fille séduite et l’épouse infidèle ne trouvaient pas un voile pour les dérober à la flétrissure qui suivrait une première chute ? Elles grossiraient le nombre des femmes éhontées; et comme elles n’auraient plus de réputation à perdre, elles se précipiteraient sans retenue dans le vice. Ne croyez point qu’au moment de se livrer à une première faute, l’effroi du mépris auquel elles s’exposent les retienne toujours eflicacement sur le penchant de l’abîme; vous ne connaîtriez ptTint la faiblesse humaine, si vous le pensiez ainsi. La passion exaltée a des entraînements bien redoutables; elle ne raisonne guère; elle ne considère que la jouissance
LA CONSOMMATION
piésente; elle ne calcule pas les douleurs de l’avenir. Si elle vient à faillir, il faut (ju’elle ait le moyen de 1 entrer dans le bon chemin. Or, comment ramener cette temme devoyee C’est en lui laissant la confiance que sa première faiblesse est demeurée cachée. Instruite par le danger qu’elle a couru de perdre sa réputation se souvenant des angoisses qu’elle a éprouvées iiar la crainte incessante de voir sa honte révélée au public elle fuira les écueils qui se présenteront à elle de nou- ^ eau, parce que, connaissant les emportements insensés d une passion parvenue au paroxysme, elle évitera de s’y exposer. C’est pour ce motif qu’en général il est moral de laisser croire à une personne dont on connaît la faute qu’on n’en est pas instruit. Par cette sage discrétion, on ne la prive point du ressort dont elle a besoin pour se réhabiliter à ses propres yeux.
On me dira sana doute que ce système inspiré par la
bienveillance et faisant un appel au repentir, s’il a un
cote favorable aux mœurs, présente d’autre part des
perds seneux; car, en supprimant ou en diminuant
la peine du mépris méritée par la mère coupable, il
tend a détruire les effets de la responsabilité attachée à chacun de nos actes.
Je ne conteste pas l’heureuse influence qu’exerce sur la conduite des hommes la responsabilité de leurs œuvres'.
Il est certain que la misère dont le [laresseux est menacé le hxe al atelier; que la perspective de la déconsidération maintient le tahricant et le marchand dans des habitudes de probité; que la crainte d’être signalée comme ayant forfait à la pudeur protège la femme contic sa faiblesse; mais si les châtiments sont un clément utile à l’ordre social, ce n’est pas lorsque leur
application deviendrait funeste à la conservation de la pudeur. Soyez persuadés que l’effronterie à laquelle amène un égarement qui ne peut plus être caché n’est pas moins à craindre que ne le sont les suites de l’indulgence. La prostitution éhontée qui pousse des éclats <le rire dans la rue est plus désastreuse pour les mœurs que l’impunité de quelques jeunes coupables. Je ne doute point ijiie la flétrissure d’une femme inscrite à la police ne nuise mille fois plus à la morale que le voile dont on couvre la femme séduite ou violentée.
Vous voulez qu’elle soit punie : elle ne manquera pas de l’être. La crainte incessante dont elle sera poursuivie que sa faute ne soit connue la tourmentera sans relâche; les remords lui feront sentir leur aiguillon; la voix du sang retentira sans cesse au fond de son cœur. Comptez-vous pour rien l’absence de son enfant dont les caresses lui manquent ? Ses entrailles seront profondément émues lorsqu’elle verra les autres mères allaiter leurs enfants et leur apprendre à prononcer le nom de leur père. Pouripioi exiger que toutes les tortures retombent sur elle? Ce n’est pas chrétien. La morale a des éléments multiples; elle pèse tous les dangers, tous les devoirs, et elle se prononce on tenant compte de toutes les conditions qui contribuent au développement de la vertu.
La mère, ajoute-t-on, a des devoirs rigoureux à remplir envers son enfant ; en lui offrant un voile pour couvrir son inconduite, vous lui fournissez le moven de s’affranchir des obligations auxquelles la maternité l’assujettit.
Je suis loin de contester les obligations de la mère, et si elle peut les remplir, il faut l’y contraindre dans
DK LA COXSOM.^] ATION.
la mesure que la morale l’autorise. Aussi, lorsqu’il n’y a point d’obstacle à ce qu’elle, ])renne l’enfant chez elle, on doit l'exiger. Ces circonstances sont loin d’être l’ares, surtout dans les grandes villes; lorsqu’elles se présentent, il ne faut pas manquer d’en profiter, car il est de toute justice que les parents n’abandonnent pas à la charité publique les enfants qu’il leur est possible/l’élever sans s’exposer à des inconvénients de la nature la plus grave.
Mais ce n’est pas pour des mères appartenant à cette catégorie que je réclame le maintien des hospices destinés aux enfants trouvés; c’est pour celles que des motifs les plus impérieux empêchent de reconnaître leur enfant. Les exemples de cette espèce ne manquent pas : tel serait le cas où la séduction d'une jeune personne devrait mettre l’épée à la main de ses frères et engendrer des haines a mort; où elle compromettrait des alliances prêtes à être contractées par des membres de Fa famille; où elle pourrait conduire au tombeau des parents trop délicats sur le point d’honneur pour survivre à la honte de leur fille. Il en serait de même si une femme mariée s’était oubliée pendant l’absence de son mari , et si son aveu , loin de lui attirer le pardon , ne lui laissait attendre que les plus terribles vengeances.
Comprenant la gravité de telles situations et persuadés que les femmes séduites s’eflbrceront de réparer le passé par une vie pure , les moralistes dont le sentiment me semble seul admissible s’élèvent avec énergie contre les suppressions des maisons qui, en sauvant la vie de l’enfant, enveloppent la faute de la mère d’un secret impénétrable. Ils demandent ou les tours actuellement existants, ou des bureaux d’admis-
sion surveillés par une personne discrète, dans lesquels soient reçus les enfants nés d’une union illégitime.
Encore si, en forçant la mère et les membres de sa famille à vider la coupe du déshonneur, on parvenait à maintenir l’enfant auprès d’eux, il serait peut-être permis d’employer ce moyen extrême. On dirait que, si l’on en vient à une telle rigueur, c’est pour assurer l’état civil de l’enfant; qu’il vaut mieux sacrifier la mère à l’enfant que l’enfant à la mère. Mais rien n’est moins certain que ces avantages dont on poursuit la réalisation. La mère voudra à tout prix se dérober au mépris dont l’opinion la menace; l’infanticide lui offrant ses sanglantes ressources, elle v aura recours comme à son unique refuge. Il n’y aura pas d’hospices d’enfants trouvés, mais il y aura des avortements, des expositions sur la voie publique.
Quand une femme veut absolument cacher sa honte, rien ne la détourne de son dessein. Son idée fixe est avant tout défaire disparaître les traces de sa faiblesse. Le déshonneur, la crainte de sa famille, c’est ce qui la frappe, c’est son épouvantail. Elle entend les outrages par anticipation; elle sent par avance les mauvais
traitements; elle est effrayée des railleries qui la poursuivront. Elle succombe devant ces spectres qui l’obsèdent. Comme il lui faut un moyen de se soustraire à l’ignominie, elle prendra le moins dangereux, le plus conforme à ses instincts de femme et de mère; mais, enfin, il lui en faut un. Si vous lui enlevez l’asile où elle irait cacher le fruit de son inconduite, elle s’adressera ou à l’art médical pour faire mourir l’enfant dans son sein, ou au crime de l’exposition et de l’abandon sur la voie publique, quand l’enfant sera né, ou enfin
DK LA CONSUJLMATIOX.
a rinianticide. Voilà où la conduira le système inventé
j)Oiir la forcer à subir les conséquences de sa responsabilité. On aura beau prétendre n’avoir d’autre but que de l’obliger à nourrir son enfant et à l’élever; on ne l’aura pas moins amenée à le mettre à mort.
N’aggravons pas d’ailleurs, à son égard, la sévérité de l’Évangile. C’est ce livre divin qui a rendu la chasteté si susceptible et lui a donné [tour défense la pudeur et l inflexibilité de ses règles; mais il y a mis un tempérament: il a prescrit , pour ser\ir de contre-poids, la charité, la douceur, le pardon. Si on lui emprunte l’austerite de ses maximes, il faut adopter en meme temps l’indulgence qui la tempère. Le paganisme n’avait pas besoin de ce manteau charitable; sous son empire, la chasteté n’avait pas d’autel ; la prostitution était, au contraire, une forme de culte. Mais il en est autrement depuis la ditfusion des idées chrétiennes : la rigidité évangélique réclame les adoucissements ([ui lui sont propres, pour faire passer les rigueurs de ses préceptes.
Certes, la pensée de sauver une femme du déshonneur et de lui fournir le moyen de se relever, la sollicitude bien digne d’éloges [*our préserver une famille lespectable de la honte a laquelle l’opinion fait participer tous les membres, ont une grande valeur poui* disposer l’homme d’État et le moraliste à l’indulgence et pour les engager à conserver les maisons destinées à recueillir les enfants trouvés. Toutefois, ces motifs, si impérieux qu’ils soient, ne sont pas les plus déterminants: ceux qui dominent dans cette matière, ce sont ceux inspirés par l’intérêt dû aux enfants innocents et malheureux, et qui n’ont pour les protéger que la voix de la compassion et celle de la religion.
Le premier bien pour l’enfant est celui de la santé. L’exenqition d’infirmités précoces et une forte constitution ne le mettent pas seulement à l’abri des souffrances engendrées par les maladies; elles lui donnent les forces nécessaires pour devenir un jour un travailleur vigoureux. Aussi les administrateurs des hospices sont-ils loin d’avoir rempli tout devoir envers lui lors- (pi’ils l’ont arraché à la mort. De quel prix lui serait une vie chétive et en proie à mille infirmités? D’un autre côté, on comprendrait mal les intérêts de la société, (]ue de ne pas s’efforcer d’élever ces malheureux enfants de manière qu’ils soient mis en mesure de suffire, un jour, par leur travail, à leurs besoins personnels et à ceux de leur famille.
Or, voici le problème à résoudre: l’enfant illégitime conservera-t-il mieux sa santé , développera-t-il plus largement ses forces, lorsqu’il demeurera auprès de sa mère, ou bien sera-ce lorsqu’il sera déposé dans un hospice?
D’un côté, les raisons que je développerai plus loin
pour expliquer comment une grossesse tenue secrète est de nature à influer sur la mortalité des enfants, les dangers auxquels ils sont exposés pendant la durée du chemin qu’il faut faire pour les porter à un hospice, le froid qu’ils endurent parfois avant d’être retirés du tour, les maladies qu’ils contractent par le seul fait de leur réunion dans des salles communes, ne permettent pas de douter que les conditions auxquelles est soumis le bénéfice des hospices n’en diminuent considérablement les avantages. Joignez à ces inconvénients la négligence des nourrices mercenaires , leurs calculs intéressés, et vous 4:oinprendrez combien la mort doit
DE LA CONSOMMATION
trouver à moissonner au milieu de ces pauvres créatures.
Il faut reconnaître cependant que ces dangers ne sont pas sans compensation. Les soins prodigués par les médecins habiles qui sont attachés aux maisons dépositaires et par les sœurs toutes dévouées à cette œuvre, l’air pur de la campagne, les inspections fréquentes exécutées chez les nourrices, diminuent ces pernicieux effets. Ils font aux enfants un bien qu’ils n’eussent pas toujours rencontré dans la misérable demeure de leur mère, où ils auraient respiré un air malsain, et enduré la faim, la soif et la malpropreté.
Les statistiques constatassent-elles que les enfants naturels élevés dans les asiles charitables vivent moins longtemps que ceux dont les mères ont conservé le soin, rien n’assurerait qu’il en serait de même à l’égard de tous les enfants nourris chez leurs parents. Sans doute, si toutes les mères étaient également tendres, également aisées, il serait préférable, pour la vie et la santé des enfants, qu’elles les gardassent chez elles ; mais il est loin d'en être ainsi; plusieurs sont pauvres, peu affectueuses, désordonnées; plusieurs ont communiqué un sang gâté au fruit de leurs vices. Dès lors, les enfants des unes et des autres ne sont pas dans les mêmes conditions. Ceux des premières, soignés comme il convient, ne manquant de rien, ont plus de chances de vivre, et rentrent presque, à cet égard , dans la classe des enfants légitimes. Ceux des secondes subissent tous les risques attachés à un sang altéré et aux autres causes de mort que j’ai énumérées plus haut; il est donc de leur intérêt d’être séparés de ces mères, ou trop indigentes pour les nourrir ou d’une conduite trop licencieuse pour s’occuper d’eux selon que leur âge et leur éducation l’exigent.
Mais ce qui n’est pas douteux, c’est que l’enfant nourri chez sa mère est plus assuré d’avoir un nom et une famille ; d’obtenir sa reconnaissance, une part à la succession, et un état civil. Ces résultats sont immenses et doivent peser beaucoup dans la balance où est placée la question qui nous occupe.
Les hospices reprennent leur supériorité à un autre point de vue, sous celui de l’éducation ; car si les avantages qui résultent de l’état civil sont mieux garantis aux enfants naturels élevés chez leurs mères, il en est tout autrement de ceux que procurent une instruction et une éducation sérieuses.
Les enfants recueillis dans les orphelinats y apprennent, en fait d’instruction primaire, tout ce qu’il leur importe de savoir pour se mettre à même d’être de bons ouvriers, de tenir leurs livres de comptes, de faire les calculs nécessaires à leur profession. Le programme de leur enseignement, dépendant de l’administration hospitalière, peut être ce que demande leur avenir. S’il était défectueux en quelque point, rien ne serait plus facile que d’y apporter remède ; mais il est généralement assez étendu, bien compris, bien dirigé.
Les enfants illégitimes demeurant chez leurs mères ne jouissent pas de ce bienfait au même degré. Si l’instruction de quelques-uns ne laisse rien à désirer, il en est autrement de celle qui est donnée à la plupart d’entre eux. Quelquefois elle manque entièrement; pour l’ordinaire , elle est incomplète et mal entendue.
C’est surtout sous le rapport de la moralisation et des moyens de bien se conduire que l’éducation dans les hospices obtient une prééminence incontestable. Non-seulement elle y est conforme aux pures doctrines
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DE LA CONSOMMA riUN.
de la morale et de la foi, mais elle y est fortifiée par les exemples les plus dignes d’être imités. Formés à la vertu par les sœurs de charité, les enfants reçoivent une direction sûre et ils ont constamment sous leurs yeux les modèles d’une vie sans tache.
Sans admettre une fatalité qui pousse au vice les enfants issus de parents pervertis, il n’est pas douteux qu’il n’existe des germes corrompus passant d’un sang dans un autre. Lorsque ces principes délétères sont répandus dans un milieu qui favorise leur développement, ils y sévissent comme des miasmes empoisonnés. Que faut-il faire pour soustraire les enfants à cette maligne influence? Il faut les traiter comme les plantes atteintes dans leur semence. Le jardinier qui veut renouveler une graine précieuse l’éloigne du terrain qui lui fournirait des éléments morbides ; il lui donne un autre air et un autre soleil 5 quand elle est éclose, il en bonifie la sève, et enfin, quand le temps est venu, il greffe l’arbuste avec des sujets d une nature adoucie et bienfaisante. \oilà, sous la forme d’une image, les moyens que l’on doit mettre en œuvre pour neutraliser dans le sang des enfants trouvés les germes vicieux qu’il renferme. Les plus sûrs comme les plus efficaces consistent donc à éloigner ces petits infortunés de la maison maternelle, où ils ne verraient que de mauvais exemples et n’entendraient que de mauvais conseils, et à les élever dans des asiles où ils soient instruits de la plus pure morale et où ils aient perpétuellement sous leurs regards des modèles de la plus touchante vertu.
La statistique vient ici en aide au raisonnement : elle montre que les enfants naturels élevés au sein de leur famille figurent sur les statistiques du crime en
DES TOURS HOSPITALIERS. iS"
[)lus forte proportion que ceux qui ont été admis dans les hospices. (Bailleux de Marisy, Travaux dv la commissiun des enfants trouvés, p. 108.)
L’ensemble des considérations précédentes rend facile la solution du problème suivant : est-il bon , est-il moral que les enfants trouvés soient élevés dans les hospices? N’est-il pas préférable qu’ils le soient dans la maison de leurs mères, sauf à venir en aide à celles-ci quand elles sont indigentes?
Si les mères ne méritent pas qu’on ait confiance en leur cœur, s’il n’est pas à espérer qu’elles soigneront leurs enfants avec tendresse, et leur donneront une bonne direction morale et religieuse, il ne faut pas les leur rendre. L’éducation hospitalière est alors la seule qu’il soit permis d’adopter.
Mais si les mères sont repentantes, si l’on est autorisé à croire qu’elles rempliront les devoirs que la nature leur impose, on ne saurait hésiter à les charger de nourrir elles-mêmes leurs enfants, en leur offrant l’assistance que leur situation exige.
Cette éducation, qui est pour elles l’accomplissement
d’un devoir impérieux, produira d’un autre côté les plus heureux effets. Elle servira à les ramener à des
sentiments meilleurs et les empêchera de retomber dans la faute qu’elles expient si douloureusement; elle les rendra laborieuses, plus économes, en les excitant à procurer à leurs enfants les choses dont ils ont besoin; enfin elle préparera la réhabilitation des deux jeunes coupables, parce qu’elle suggérera au séducteur la pensée d’épouser la mère dont l’enfant qui leur est commun se montre parfois à ses yeux, et réveille en son cœur l’énergie de l’affection paternelle.
DE LA CONSOMMATION
.L existence des hospices ou orphelinats consacrés à recueillir les enfants illégitimes, abandonnés sur la voie publique ou que les mères ne peuvent garder chez elles, est donc réclamée par l’humanité, la morale, l’intérêt des familles et les considérations d’une bienfaisante politique. Mais comment s’opérera la réception? Les enfants seront-ils déposés dans un tour? Le seront-ils à 1 intérieur dans un bureau spécial ?
Bien que je ne sois pas partisan des tours , je dois cependant combattre l’opinion des publicistes qui les considèrent comme provoquant le meurtre des enfants. L’accusation élevée contre eux n’est pas admissible, et son injustice se montre avec un caractère manifeste d’invraisemblance. Gomment pourrait-il se faire que les tours exerçassent une influence de cette nature? On a dit, pour la leur attribuer, que là où ils sont supprimés le nombre des infanticides diminue, et que partout où ils sont rétablis ce nombre est subitement accru. On a
expliqué ce résultat surprenant par les raisons suivantes : la mère, qui s’attend à éviter la peine de la honte a laide du voile que le tour lui présente, cache sa grossesse et s’expose à des accidents qu’elle eût prévenus en révélant son état. Si elle n’eût point trouvé dans l’institution des tours l’espoir de cacher les suites de sa faiblesse, elle eût tout avoué, et eût pu s entourer de toutes les précautions dont usent les mères. Mais comptant sur la possibilité de dérober sa faute à la connaissance du public, elle a violé toutes les règles de la prudence prescrite aux femmes enceintes. Une autre cause non moins funeste vient, dit-
on, s’ajouter à la première : c’est l’accouchement accompli sans le secours d’une sage-femme. La per-
sonne enceinte, redoutant de mettre celle-ci dans la confidence de son état, ne l’appelle point; dès lors l’enfant vient mal et meurt faute de soins. S'il arrive heureusement, des dangers d’une autre espèce menacent ses jours. Sa mère, étant demeurée seule pour l’accouchement, ne sait comment le faire porter au tour ; faible et malade, elle ne peut s’acquitter elle-même de ce soin. Quel parti prendra-t-elle? Cependant elle tremble à chaque instant que sa faute ne soit découverte. La crainte du déshonneur l’emporte sur les tendresses de son cœur; elle se décide à commettre un infanticide.
Ces diverses chances de mort auxquelles l’enfant a été exposé eussent été écartées, si la femme coupable, privée dès le premier jour de tout espoir de cacher son inconduite, à l’aide du tour dépositaire, eût réclamé les soins dont elle avait un besoin impérieux.
Les partisans des tours ne demeurent pas sans ré- [lonses. Ils contestent la valeur des statistiques qui, loin d’être d’accord les unes avec les autres, présentent des contradictions manifestes. Ils prétendent, en outre, que ces sortes de calculs, fussent-ils exacts, ne prouveraient rien en faveur de la suppression que l’on demande, parce que, si le nombre des infanticides punis par la loi a diminué dans les villes où il n’y a point de tours, ce n’est pas une raison pour en conclure que le chiffre réel de ces crimes ne soit pas le même. Il est, en effet, à observer que les statistiques dont on fait usage dans la question présente ne sont relevées que sur les comptes rendus de la justice criminelle. Il leur manque un élément essentiel, à savoir, celui qui constaterait les infanticides non déférés aux tribunaux, et qui ont été
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amenés par l’absence des tours. Or, il n’est pas douteux que, si l’exposition des enfants est plus difficile, les mères qui veulent à tout prix se soustraire à la flétrissure ne se servent de moyens occultes pour prévenir la divulgation de leur inconduite : elles auront recours à 1 avortement et aux exj)ositions sur la voie publique. Voilà pourquoi la diminution des cas d’infanticide jugés par les assises peut coïncider avec leur accroissement réel. Supposons, en eflet, que dès les premiers jours de sa grossesse la mère mette en œuvre, pour procurer la mort de l’enfant, tous les secrets dont elle a eu connaissance ou qu’elle ait employé une industrie particulière afin de dérouter les investigations de la justice, il en résultera que les crimes d’infanticide, quoique au fond plus nombreux , rempliront moins de colonnes dans les tableaux de la justice criminelle. xVlors la statistique, formée à la suite de la suppression des tours, accusera une diminution d’infanticides punis
par la loi, quoique leur nombre réel ait suiii une augmentation.
Cette controverse est destinée à sommeiller jusqu’à pins ample information. D’après l’enijiiôte faite par ordre du ministre de l’intérieur et publiée en 1802, la progression des infanticides n’a pas de rapport avec l’existence ou la suppression des tours. « D’éminents polémistes, y est-il dit, en décomposant la série des faits judiciaires dans les départements qui n’ont jamais eu de tours et dans ceux où il en reste encore, ont prouvé (pi’il n’y a entre les infanticides constatés et les tours supprimés aucune relation bien évidente. » ( P. 106.'
Il en est de même pour les avortements déférés aux tribunaux. (Page 100.^
.Mais si les tours n’excitent point à l’accroissement des infanticides, ne conduisent-ils pas à celui des enfants trouvés ?
Les opinions sont partagées à cet égard. Plusieurs bons esprits ne croient pas à cette influence immorale. Voici en quels termes s’exprima sur cette question M. Bailleux de Marisy, au sein de la commission chargée de préparer un projet de loi sur les hospices destinés aux enfants délaissés :
(( J’ai, dit-il, refait les calculs dont je vous avais donné les résultats, et en voici un autre qui me permet d’affirmer encore que les tours ne poussent pas plus que les hospices dépositaires à l’abus, c’est-à-dire à l’augmentation du nombre des enfants trouvés. 37 départements ont des hospices dépositaires; 49 ont des tours. Mais sur ces 49 départements, 31 ont des tours surveillés, et 18 seulement, des tours non surveillés. Les 31 premiers peuvent être assimilés aux hospices dépositaires. Eh bien, sur ces 68 départements avec hospices aux tours surveillés, 36 sont compris dans la première moitié de la liste générale des départements, dressée suivant le moins grand nombre proportionnel d’enfants trouvés; 31 sont dans la seconde moitié.
» Sur les 18, au contraire, où les tours ne sont l'objet d’aucune surveillance, 13 sont compris dans la première moitié de la liste; 3 seulement dans la seconde. Ai-je raison de prétendre que le tour n’entraîne pas plus d’abus que l’hospice ? » (Page 223.)
Quoi qu’il en soit de la statistique dont les éléments dans la (}uestion présente sont fort incomplets et dont les résultats peuvent être expliqués par la facilité avec la(|uelle les enfants illégitimes sont reçus dans les hos-
DE LA CONSOMMATION
pices OÙ se trouvent des bureaux: dépositaires, on ne saurait mer que les tours ne soient pleins de dangers. Sans doute, ils offrent plusieurs avantages; ils sont toujours ouverts et permettent aux mères qui manqueraient de courage pour se présenter à l’intérieur de riiospice de déposer leurs enfants sans être aperçues. Ils leur garantissent un secret absolu. Ils les affranchissent de la crainte d’être reconnues dans les corridors de l’hospice et dans le bureau de dépôt par des personnes qui pourraient concevoir des soupçons. Ils sont le moyen le plus sûr pour conserver l’honneur des familles; un tour est muet, sourd et aveugle, tandis que la personne la plus discrète est capable de compromettre la confidence qui lui a été faite, ne serait-ce que par
oubli ou par l’effet d’une imprudence tout à fait involontaire.
A ne consulter donc que la philanthropie, l’institution des tours pourrait être retenue. Elle rassure les mères mieux que les bureaux de dépôt où se trouve une personne chargée de recevoir l’enfant. On a bien dit que les veilleuses se rendent souvent coupables d’incurie ; qu’au lieu d’aller au premier coup de sonnette recevoir l’enfant, elles le laissent, même pendant l’hiver, exposé dans le tour. Ces reproches, s’ils sont fondés, ne préjugent en rien la question : ils accuseraient d’insouciance ces femmes et les administrateurs de l’hospice, mais ils ne sauraient condamner le système des tours. Il n’y aurait qu’à porter remède à cette grave négligence. L’institution ne serait pas mauvaise pour cela; les personnes seules seraient répréhensibles. Aussi n’est-ce pas de ce coté que je tire mes plus sérieux arguments contre les tours; c’est leur existence même qui me paraît offrir
des inconvénients graves dont sont à l’abri les bureaux d’admission. Il est, en effet, peu moral d’offrir dans la rue la vue de ce meuble qui rappelle aux passants et aux jeunes filles des idées d’inconduite et d’abandon. Il y a péril pour les mœurs de rendre ainsi publics les témoignages de la dépravation à laquelle se livre une certaine jeunesse. La vue des objets qui reportent la pensée vers le vice, surtout vers le vice contraire à la chasteté, doit être scrupuleusement écartée, car elle tamiliarise avec le mal à l’égard duquel l’éloignemenl entretient une horreur salutaire. Les jeunes filles dont la vertu commence à être ébranlée ne peuvent que recueillir de malheureux fruits de cette exhibition permanente qui semble faire appel au désordre, et promettre l’impunité à la faiblesse. Il est un mauvais conseiller, un provocateur muet au désordre.
On aurait tort de croire que ce spectacle n’ait pas plus d’inconvénients que celui des hospices. Quand on s’est rendu compte des mille nuances qui agissent différemment sur l’imagination, on comprend pourquoi les tours produisent des effets plus funestes que ne le font les orphelinats eux-mêmes. Au reste, j’approuverais que les maisons où les enfants trouvés sont recueillis fussent désignées par un nom qui ne rappelât point leur destination spéciale. Le nom d’orphelinat ou celui d’hospice sans autre indication me paraîtrait préférable.
Il ne me semble pas sans quelque importance de retrancher l’inscription d'enfants trouvés, placée sur la porte de ces asiles charitables.
Au péril que je viens de signaler s’en joint un second. Il arrive assez souvent que des parents avares, ayant les moyens de nourrir leurs enfants, vont les
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porter au tour afin de se soustraire à la charge de pourvoir a leurs besoins. C’est déjà une grande injustice commise à l’égard du public; car il n’est pas permis aux pères et aux mères de jeter sur la société l’accomplissement de leurs devoirs les plus sacrés. Toutefois, cette exonération effectuée au pnjudice de l’État et des communes n’est pas le côté le plus douloureux de cet abandon criminel : ce qui le rend plus affligeant, c’est qu’il prive les enfants de leur état civil et des rapports de famille, dont l’influence est si puissante sur l’ensemble de la vie morale et physique.
On a de la peine à déterminer le chiffre des enfants naturels que les parents pourraient sans de gvands inconvénients garder chez eux. « M. de Gérando a fait les catégories d’enfants trouvés, et il résulte de ses travaux qu’il n’y a que trente-huit enfants sur cent dont la naissance réclame le mystère. » {^Ilapporl, p. 101.) M. Durand Saint-Amand a affirmé qu’à Paris et à Lyon le nombre des cas où le secret est réclamé s’élève à moins d’un sur cent. (Travaux de la commission des enfants trouvés, t. I-, p. I86.) Je ne crois pas à ce minimum.
Quant aux enfants légitimes que les parents placent parmi les enfants trouvés, on en porte la proportion à dix sur cent.
Les tours présentent des inconvénients incontestables, toutefois il faudrait les conserver, s’ils étaient le seul moyen de sauver du déshonneui’ certaines mères, et de prévenir la mort, les maladies et la mauvaise éducation des enfants illégitimes. Heureusement qu’il est possible de les supprimer sans violer les devoirs de l’humanité, et sans enlever aux femmes égarées et
repentantes tout espoir de cacher leur faute, et de se réhabiliter dans leur propre estime par une conduite désormais irréprochable.
Quelle sera cette manière de recueillir les enfants qui offrira les avantages des tours sans en avoir les dangers? Ce sera d’établir dans l’intérieur des hospices des salles et des bureaux de réception. Les enfants y seront apportés par les mères ou par des personnes de confiance, mais leur admission sera facultative du côté de l'administration.
S’il s’agit d’un enfant appartenant à des parents assez riches pour l’élever, il sera reçu lorsque les motifs allégués pour obtenir le dépôt secret paraîtront légitimes. Toutefois, son entretien ne sera pas gratuit; caiil n’est pas juste de greVer le budget en faveur de ceux qui ne sont pas dans l'indigence: une somme sera donc payée pour couvrir les frais auxquels pourront se porter les soins qui lui seront donnés, à moins que les circonstances ne rendent cet acquit compromettant.
S il s ygit d un enfant né d’une mère pauvre, que des raisons majeures ne permettent pas non plus d’avouer,
il sera reçu comme le premier, mais il le sera gratuitement.
Dans le cas où les motifs exposés pour tenir caché le nom de la mère ne paraîtraient pas aux personnes chargées de l’admission suffisants pour justifier une exception à la règle générale, les déposants seront libres de reprendre l’enfant. La démarche faite auprès deux ne pourra être révélée à personne; elle demeurera ensevelie dans un silence absolu, et toujours si
bien gardé, qu’il ne permette aucune crainte d’indiscrétion.
DE LA CONSOMMATION
Ici surgit une difficulté à la solution de laquelle tiennent l’existence, la moralité et la réussite des bureaux. Qui recevra les enfants et prononcera leur admission?
Les auteurs sont profondément divisés sur ce point, et, jusqu’à ce jour, la pratique n’est pas uniforme. Ces divergences dans l’opinion des économistes et des administrateurs tiennent surtout au but particulier que chacun poursuit. Selon qu’on fait prévaloir, dans sa pensée, les intérêts moraux et religieux ou les intérêts financiers, on rend la réception plus ou moins facile.
Ceux qui se préoccupent avant tout de sauver l’honneur des familles, de prévenir les avortements et les infanticides, de redresser les mauvaises inclinations des enfants illégitimes par l’influence d’une éducation chrétienne, sont moins rigoureux dans les conditions qu ils imposent pour ouvrir l’asile charitable. Ceux, au contraire, qui visent principalement à faire sentir aux coupables la responsabilité de leurs actes, à réduire le plus possible les dépenses applicables aux enfants trouvés, se montrent d’une rigueur qui finit par aboutir à la plus extrême dureté. Ces divers points de vue conduisent donc à des solutions ditférentes et expliquent pourquoi il n existe point d’accord sur la composition du conseil d’admission, ni sur l’étendue de ses attributions, ni sur le choix des personnes chargées de recev^oir 1 enfant trouvé au moment où il est présenté au bureau.
Les bureaux d admission ne seront à l’abri des abus reprochés aux tours que si les réceptions sont faites avec intelligence, et si les membres investis de cette attribution sont assez fermes pour ne pas élargir l’issue par laquelle s’échappent les flots toujours montants du
vice et de l’oubli des devoirs maternels. Mais aussi ne doit-on pas perdre de vue la destination des maisons fondées pour les enfants nés d’une union irrégulière. Qu’on repousse donc les demandes inspirées par de mauvais sentiments, mais qu’on soit rempli de charité pour la faiblesse des mères, pour l’honneur des familips et pour le malheur d’une foule d’enfants bien dignes de compassion.
Faudra- t-il que l’enfant présenté à l’hospice ne soit reçu (jue d’après une décision de l’administration entière ? Suffira-t-il qu’il le soit par un petit nombre de délégués ? Ne vaudrait-il pas mieux enfin qu’il le fût par une seule personne chargée de décider, d’après les inspirations de sa conscience, s’il est au nombre de
ceux dont la naissance a besoin d’être couverte d’un voile mystérieux?
D abord, je n’admets pas que, pour prononcer l’admission de 1 enfant, il convienne d’exiger les suffrages de toute la commission administrative.
Le secret sur la maternité, dont nous avons reconnu l’importance, serait d’une bien courte durée, s’il était révélé à un si grand nombre de membres. On ne saurait demander sérieusement le concours de tant d’assentiments que si l’on visait à éloigner du bureau tous les enfants que les mères auraient eu la pensée d’^ déposer. Serait-il possible d’attendre la discrétion d une réunion composée de plusieurs individus dont quelques-uns seraient parfois les ennemis des familles si douloureusement éprouvées ? Toutes les phrases que l’on ferait pour rassurer le public seraient inutiles. On aurait beau dire que, munis d’un mandat légal, ces honorables fonctionnaires ont droit à toute
DE LA CONSOMMATION
confiance : cette éloquence administrative ne convaincrait personne, et chacun demeurerait persuadé que le secret n’est pas suffisamment gaianti.
On n’échapperait pas entièrement à l’inconvénient que je signale en réduisant à un petit nombre les administrateurs chargés d’un tel soin. Le danger d’une révélation coupable serait moindre, mais il ne disparaîtrait point. Reste donc qu’une seule personne soit désignée. Tout autre système me^'rait obstacle à la réalisation de l’iin des buts principaux pour lesquels sont établis les hospices des enfants trouvés.
Quel sera ce membre qui obtiendra, au plus haut degré, la confiance des mères, et qui aura d’ailleurs les (jualités requises pour procéder à l’admission avec intelligence, fermeté et charité?
D’abord, il faut éliminer tous les employés inférieurs : tels sont les maîtres d’école, les trésoriers, les économes et les autres membres salariés. On comprend combien il serait imprudent de leur donner une mission à laquelle l’honneur des familles {>eut être lié. Il ne faut [)as les armer d’un secret redoutable et les exposer à la tentation de vouloir extorquer de l’argent aux parents par la menace de la diffamation. Ces hommes, si bien choisis qu’ils soient, n’offrent point au public des motifs suffisants de sécurité. Dans la crainte d’une divulgation, les mères n’oseraient point leur dévoiler leur situation douloureuse, et l’on retomberait par cette fausse mesure dans tous les inconvénients que l’on désire éviter au moyen des bureaux.
Le médecin, par son éducation et par ses habitudes de discrétion , semblerait plus apte à faire cette réception; mais ses courses fréquentes ne lui permettent
pas d’accepter une telle charge. Il est douteux qu’il consentît à s’astreindre à une assiduité qui le gênerait pour les soins qu’il est obligé de donner à sa clientèle.
Quant au commissaire de police, voici comment M. Louis Blanc Juge son intervention :
« On a imaginé, dit-il, de réduire toute mèi‘e qui irait déposer son enfant dans l’hospice à riiumiliante obligation de prendre un commissaire de police pour confesseur. Belle invention, vraiment! Que peut donc gagner la société à ce que les femmes s’accoutument à ne plus rougir? Quand toute imprudence de jeunesse aura obtenu son visa , ou que tout acte de libertinage aura pris son passavant, qu’arrivera- 1- il? Que le frein établi par la nécessité de cette confession douloureuse sera bientôt brisé par l’habitude; que les femmes feront ainsi leur éducation d’etfronterie , et qu’après avoir consacré 1 oubli de la chasteté, l’autorité publique aura scellé de son sceau la violation de toutes les lois de la pudeur. » {Organisation du travail , p. 50.)
Le maire mériterait-il la préférence? Ce n’est pas douteux. Toutefois, ni lui, ni le commissaire de police, ni tout autre membre, ne rassureraient entièrement. Il y aurait toujours à redouter qu’ils ne violassent, au sein de leur famille, la confidence dont ils auraient été rendus dépositaires, et qu’ils n’abusassent un jour de la facilité mise entre leurs mains d’exercer des rancunes personnelles. Ils ne seraient pas d’ailleurs toujours présents au bureau pour recevoir les enfants; dans la nuit, ils en seraient forcément absents, et c’est cependant alors que l’on apporte le plus grand nombre de nouveau-nés.
Exceptionnellement on trouverait quelque citoyen
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zélé auquel il serait possible de confier cette tâche. On rencontre J en elFet, parfois, des hommes d’une fortune indépendante, remplis d’une charité à toute épreuve ; mais ce n’est pas sur des exceptions ({u’il est permis de se régler. Le législateur ne base point ses prévisions suides faits de cette nature : il les établit sur les éléments ([ui se produisent le plus ordinairement. Au lieu de membres zélés, sages, assidus à toutes les heures, on s’exposerait à n’avoir que des empressés et des faiseurs.
Je crois que personne n’est plus à même de remplir cette mission délicate qu’une sœur de charité. On en choisirait une qui fût distinguée par son activité, sa fermeté et la bonté de son cœur. Elle aurait le pouvoir discrétionnaire d’admettre les enfants sans découvrir au bureau le nom des mères dans toutes les circonstances où le secret lui paraîtrait légitimement demandé. Si elle ne jugeait pas les raisons qu’on lui donnerait suflisantes pour motiver l’acceptation de l’enfant sous la condition que les membres de la commission ignoreront à qui il appartient, elle en instruirait les déposants. Si ceux-ci refusaient de permettre que le nom de la mère fût connu, ils reprendraient l’enfant, mais la religieuse, mise dans la confidence, demeurerait engagée envers eux à ne jamais révéler les faits livrés à sa discrétion. Au reste, hors le cas où le secret serait sérieusement prescrit, la réception faite par la sœur toute seule ne serait que provisoire ; elle ne deviendrait définitive que sur la décision de la commission hospi-
talière.
On ne manquera pas de dire que les sœurs se montreront généralement trop faciles; qu’elles abuseront de la faculté discrétionnaire dont je propose de les investir
DES TOURS HOSPITALIERS. ot'l
pour se dérober au contrôle des administrateurs. 11 est possible que des cas de cette nature se produisent; mais il y aura un moyen d’y apporter remède. Il sullira au bureau d’adresser une plainte à la supérieure de la communauté, qui ne manquera pas d’y faire droit. Au reste, un fait consigné dans l’enquête de 1862 montre que les sœurs savent user consciencieusement de la confiance dont les commissions les investissent. Depuis 1857 jusqu’en 1860, les admissions faites sous le sceau du secret n’ont pas dépassé le dixième des expositions totales dans la Somme, où une religieuse déléguée par la supérieure d’Amiens reçoit les déclarations à titre confidentiel et non confidentiel.
Sans doute , le mode dont je viens de parler n’est pas à l’abri de toute critique, mais où en trouver qui jouissent de ce privilège? De tous ceux dont on a conseillé l’adoption, il est le moins sujet aux difficultés que j’ai signalées. Il offre l’avantage de conserver aux hospices leur caractère charitable. Il permet aux mères de déposer leurs enfants le jour et la nuit . Il prévient les expositions suggérées aux parents par l’égoïsme. Il réduit dans la mesure du possible le budget de l’assistance. En le proposant, je ne prétends pas avoir paré à tous les inconvénients , mais bien aux plus contraires à une administration bienfaisante et éclairée. Lorsque, en 1850, la commission nommée pour préparer la loi relative aux enfants trouvés en discutait les articles, M. Blanche, après avoir déclaré qu’il était protestant, demanda que la sœur fût chargée de faire la réception. « Elle a déjà, dit-il, un sacer- » doce; elle aura une magistrature. Elle peut être le » seul agent qui puisse réaliser d’une manière efficace
DE LA CONSOMMATION
» cette alliance de la charité privée et de la charité )) légale que réclamait 31. Nicolas. Elle remplit d’ailleurs plus que tout autre une condition indispensable » dans la matière qui nous occupe , la permanence de » jour et de nuit. » (Tome I, page 199.)
TABLE ALPHABÉTIOLE