BOIZARD , ARMAND
ARMAND. Pourquoi chercher à me retenir, monsieur, quand vous connaissez ma résolution ! je ne saurais trop tôt l'exécuter... laissez-moi donc sortir.
BOIZARD. Mais y pensez-vous ? vous flétrir vous-même , vous , désigné pour remplir cette mission dont vous devez rester digne?
ARMAND. Avant tout , je dois rester digne du témoignage de ma conscience ! et pour cela , il me faut repousser votre trop généreux , votre inexplicable sacrifice 1
EOIZAKD. iMais le nom que vous portez!... monsieur de Bois d'Elmay... noblesse...
oblige...
ARMAND. Oui, noblesse oblige... mais elle m'oblige h affronter toutes les conséquences d'une faute que j'ai commise, que peut-être j'ai dû commettre : elle m'oblige à ne pas m'abriter denière mon rang pour céder à un autre la fatale épreuve qui m'appartient. Oui, vous l'avez bien dit : noblesse oblige... et quelle que soit la dette qu'il me faille acquitter, que ce soit honte ou danger qui me menace, n'espérez pasme faire de mes parchemins de gentilhomme un brevet de lâcheté !
BOIZARD. Mais quel intérêt vous supposerait-on à cet acte insensé, vous, le brillant duc de Bois d'Elmay ?
MAGASIN THÉÂTRAL
ARMAND. Quel intérêt ! suis-je forcé d'en rendre compte , quand je renonce h me défendre ? Je n'ai point de fortune, je le prouverai ; cctie mission , dont vous me parliez , je l'eusse refusée , et d'ailleurs, si quelqu'un osait démentir le duc de Bois d'Elraay quand il s'accuse , n'ai-je pas une preuve irrécusable ? cet écrin qui a disparu et qu'on retrouvera en mon pouvoir.
BOIZARD , reprenant V écrin. Vous vous trompez... c'est sur moi qu'on le trouvera ; je le rendrai à l'héritier... je ne garde que l'accusation.
ARMAND. Que faites- vous?... mais je vous ai dit , moi , que ce dévouement serait inutile, je vous ai dit que je me dénoncerais.
BOIZARD. Et je vous ai dit , moi , que je vous le défends !
ARMAND. Mais enfin , de quel droit ?
BOIZARD. De quel dioit ! vous me le demandez ? Eh bien ! s'il le faut vous allez le savoir.
ARMAND. Cet accent ! ces regards ! je ne sais ce que j'éprouve !
BOIZARD. Ah ! maintenant, je tremble plus devant vous qu'à la pensée de ce déshonneur qui m'est réservé... vous êtes pour moi le juge le plus terrible; cette révélation que je vais vous faire, quel sentiment va-t-cUe laisser dans votre cœur , pour moi, pauvre serviteur, pauvre, obscur? ah! la force m'abandonne.
ARMAND. Remettez -vous! de nous deux , est-ce vous qui devez trembler ici ? je ne sais quelle sera celte révélation (jui excite en moi d'avance une émotion inexprimable ! mais ma sympathie, mon respect pour vous... ce jour ne peut que les accroître, et non vous les enlever.
BOIZARD. Ah 1 je vous remercie ! j'aurai donc le courage de parler : écoulez-moi , et surtout ne me jugez pas avant que j'aie achevé. Il y a environ trente ans , un jeune honuue que l'éducation avait malhetueusemeni élevé au-dessus de sa classe, était admis dans un biillant pensionnat où il donnait des leçons. La fatalité voulut <iu'il aimât une dos élèves qui s'était oli'erlc à .ses yeux... il oublia la distance que ses devoirs niellaient mire lui et la jeune (ille. .. vers laquelle il était entraîné par le rapport soudain de leurs deux esprits, par la sympathie irrésistible de leurs deux ca-ius... .le ne veux point pallier ici les torts d'une -si'dnction miiluellc qui les rendit coupables pros(iue inal;;ré eux ; qu'ost-il besoin, bêlas! de din> ce qui arriva? L'inforlunée, rédiiile bientiM Ji chercher une retraite prés d'une piirente pour san\er .sa famille, pour se sau\er eile-niènie d'un éclat auquel elle n'eùl pas sur\érii ! oh ! oui , oui! plaignez-la! cl lui... lui... pbignez-k
aussi!... Pour comble de malhem-, il avait été remarqué par une compagne de celle qu'il aimait... une femme haineuse, vindicative, une créole ! cette femme, dont il avait dû repousser la tendresse, dont il avait refusé la main , parvint à se procurer des preuves irrécusables de la faute de sa rivale , et elle s'en fit une arme terrible pour forcer la pauvre jeune fille à épouser un vieillard, un honorable gentilhomme qui lui avait déjà en vain offert sa main.
ARMAND Ah! je frémis!...
BOIZARD. Ce n'est pas tout .. . cette femme implacable, pour empêcher que les deux objets de sa honte vinssent jamais à se revoir , ne perdit pas un instant du regard ce jeune liomme, qu'elle menaçait sans cesse de perdre celle qu'il aimait. Elle lui imposa d'iiumblcs fonctions qui l'enchaînèrent pour toujours auprès d'elle-même, trop hautaine pour lui laisser voir la moindre trace d'un amour dédaigné, mais trop persévérante dans sa vengeance pour retirer la main qui pesait sur ses victimes; oui, ce jeune homme pour désarmer tant de colère, dut sacrifier toutes ses espérances de fortune, de gloire peutêtre! les facultés qu'il pouvait avoir reçues de la nature, les talents qu'il avait acquis par l'étude, il les ensevelit à jamais dans l'obscure gestion d'une fortune que sa persécutrice avait due à un riche mariage.
ARMAND. Que diles-vous?.... Oh! ma raison succombe à tant d'émotions... se perd dans ces pressentiments...
BOIZARD. Et maintenant, mon Dicul quel est l'arrêt que son cœur va ]irononcer pour moi! Achevons. Aujourd'hui, il ne reste à celui dont je vous révèle le secret, qu'une seule consolation des douleurs qu'il a si loiiglcHips étouffées, du joug qu'il a subi trente ans ; c'est le bonheur , la gloire du fils d'une femme adorée... de son enfant à lui! de cet orphelin auquel il ne devait jamais lai.sser"so«pçonner le nom de son père! Eh, bien ! cette jeune et brillante existence en qui .seule revivait parlepasséce pauvre père, tout ce riant avenir va être flétri |)ar une infamanlc accusation que le \ieillard espérait garder )ii)iw lui! lui déjà au terme de sa carrière, lui qui n'est plus bon qu'à soulfrir ! et niaintenaiii, Armand 1 non... non... pardonnez... monsieur de Bois d'Elmaj... Lsl-ce que vous voulez encore détruire mon dernier rêve, briser ma dernière espérance î car, vous le devinez.... cette femme infortunée, c'était votre mère... car ce vieillaixl c'est c'est...
AHMAMi. Ah ! mon ix're ! mon père!
Boi/.ARD. IMon iilsl ah! ce luumeut fait oublier toute nue vie de .souffrances !
Aii.MAMi. Mon père! mun bon.... mon généieux ptrel... mais.... vous ne savez pas
quelle nécessité ni'entrflîiiait à col acie fatal. Maintenant, je ne dois plus rien vous caciier ! Sachez, oh ! sachez bien vite, que dans cet écrin était une lettre de moi, qui conipronietlait une femme, une femme qui ne m'en avait jamais donné le droit !
noiZARD, Mais qu'as-tu besoin de te justifier? N'est-ce pas au même devoir que nous avons immolé, toi, ton honneur.... moi, trente ans de ma vie! Eh bienl laisse-moi donc achever le sacrifice jusqu'au bout, moi qui en ai l'habitude, moi, à qui il doit enlever si peu en comparaison de ce qu'il coûterait à mon fils! Armand, je t'en supplie!
ARMAND. Jamais!...
BoiZARD. Armand, tu m'obuitas! au nom de ta mère, qui m'a trop bien enseigné le respect queje dois à ton honneur; delà mère, qui n'a pas voulu que son lils, lïit-cc à l'insu du monde et de hii-nième, reçût lûffront d'un bienfait auquel il n'avait aucun droit , et se flétrît en touchant à cet inimense héritage des Bois d'Elmay, dont il était forcé par la loi d'usurper le nom !...
ARMAND. Ohlje comprends... manière!., manière!... plus que jamais soyez bénie à présent , pour m'avoir ennobli de ma pauvreté !.., Oh ! je vous enremercie, ma mère! Vous avez bien jugé votre enfant !
BOIZARD. Et tu voudrais maintenant m'enlever ce droit de te sauver, ce droit qu'elle m'a légué à moi, qui seul te reste au monde !
ARMAND. iMon père, dois-je vous laisser vouer vos derniers jours b la honte?
BOIZARD. Eh! qu'importe!... Est-ce que ce n'est pas en toi, en toi seul que je vis désormais? Je suis triste et humilié ici; je serai fier, honoré au loin dans mon lils! ... Ce ne sont plus mes jours qui vont s'achever misérablement sous le poids de je ne sais quel déshonneur !... Mes jours tu les emportes avec toi, prospères et glorieux!... Ah! nome plains plus, ne me dis pas que je fais encore un sacrifice, quand ton amour me reste.... D'aujourd'hui je ne suis plus accusé, je ne suis plus condamné... je suis père!,..
ARMAND. Mais écoutez....
BOIZARD. On vient... Armand! toi que pour la dernière fois je puis appeler mon fils. . . i)our la dernière fois ici, je te demande de m'obéir !
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