PRÉFACE
Inscriptionum semiticarum. Nom devons aux leçons de Villmtre maître la plupart des idées contenues déjà dans la première, et surtout dans la seconde moitié de ce travail.
Nous avons voulu, en réunissant quelques définitions, quelques principes généraux et quelques renseignements élémentaires, faciliter la tâche des commençants et de ceux qui, sans faire de Vépigraphie leur étude, ont besoin aujourd'hui de savoir ce que c'est qu'une inscription sémitique. C'est à eux que ces pages s'adressent, et nous souhaitons qu'elles puissent leur rendre quelques services.
l'écriture sémitique
Le mot écriture vient du latin Scriplura, racine scrib-ere, en grec Ypacpto, écrire, proprement : creuser. L'écriture est Fart de fixer la parole par des signes mécaniques et conventionnels. Par signes mécaniques, nous entendons des signes tracés à la main ou à l'aide d'un instrument. Les signes qui ont été adoptés à cet effet prennent le nom de caractères (du grec ya^iatstû, cf. hébr. hârach, graver). Le nombre et la forme des caractères varient à l'infini. Le nombre des systèmes d'écritures est très limité; on en compte tout au plus sept à huit. Deux principes différents ont présidé à leur formation. Les caractères, en effet, peuvent représenter des idées ou des sons. On appelle écriture idéographique, celle qui s'attache à rendre directement des idées ; écriture phonétique, celle qui exprime, par des caractères, les sons de la parole. Dans un cas comme dans l'autre, l'écriture diffère du dessin, en ce qu'elle est inséparable de la langue; si, dans l'écriture idéographique, les caractères sont des peintures de certaines idées ou de certains objets, ils les rappellent à l'esprit sous la forme qu'ils revêtent dans le langage, c'est-à-dire par l'intermédiaire du mot.
Cette grande division de l'écriture en comporte elle-même d'autres d'une portée moins générale. Dans l'écriture idéographique, tantôt, les caractères sont la représentation des objets eux-mêmes, tantôt ce sont des signes conventionnels ayant avec l'idée qu'ils expriment une parenté plus ou moins éloignée ; à côté des images, nous avons les symboles ; ces derniers sont de beaucoup les plus nombreux, car la plupart des objets qui occupent la pensée n'ont pas de figure matérielle; tel est le cas pour les idées abstraites. Les symboles à leur tour
8 ECRITURE SEMITIQUE
peuvent se former de bien des façons, de telle sorte que l'écriture idéographique finit par n'être qu'un vaste symbolisme. De même, l'écriture phonétique se divise en deux branches : écriture syllabique et écriture alphabétique, suivant que les caractères expriment des articulations complexes ou syllabes, ou bien des sons simples ou lettres. Toutefois, les distinctions qui précèdent ne sont justes qu'en théorie ; le plus souvent les faits ne s'y conforment pas. Comme les langues, les écritures sont des organismes vivants, soumis aux lois de la transformation ; non seulement on y passe constamment déTimage au symbole, mais presque toutes celles qui ont commencé par être purement idéographiques sont arrivées peu à peu au syllabisme. La distinction entre écritures alphabétiques et non alphabétiques est la seule qui corresponde à une réalité historique. C'est la création de l'alphabet qui marque le grand pas dans l'histoire de l'écriture, et qui la divise naturellement en deux parties : Avant et après l'invention de l'alphabet.
I. Histoire de l'écriture avant l'alphabet. — Nous verrons bientôt que l'origine de l'alphabet est unique. Il n'en est pas de même de l'écriture avant l'invention de l'alphabet. On ne peut pas remonter historiquement à son origine et trouver une forme primitive d'où dérivent toutes les autres. Il y a eu, on peut l'affirmer dès à présent, plusieurs systèmes d'écriture idéographique. Mais si l'écriture idéographique n'a pas d'unité historique, elle a une unité interne et logique qui permet de déterminer par la pensée les diverses phases de son développement. Dans cette recherche, l'étude de ce qui se passe de nos jours n'est pas moins instructive que celle de l'antiquité la plus reculée, car certains peuples en sont actuellement à la période où d'autres en étaient il y a bien des milliers d'années. Les mêmes procédés de l'esprit humain ont produit des résultats analogues chez les différents peuples à différentes époques. Aussi l'histoire de l'écriture doit-elle être envisagée, moins comme un chapitre de l'histoire universelle*, que comme un chapitre de l'histoire de l'esprit humain.
Parmi les instincts inhérents à l'homme figure celui de reproduire par le dessin ce qu'il voit. C'est une des formes de l'instinct d'imitation qui est commun à tous les animaux, mais une forme qui suppose déjà l'existence d'idées générales; car pour dessiner il faut faire abstraction de certains traits, et ne considérer qu'une face de l'objet. Ce mode de représentation est aussi ancien que l'homme lui-même sur la terre. Dans les premières stations humaines on trouve des os et des bois de rennes, décorés de dessins et de sculptures, représentant des animaux ou des objets, quelquefois même de véritables scènes (Hamy, Précis de paléontologie humaine, Paris, 1870, in-8°). Les peintures figuratives que les Indiens et les Peaux-Rouges tracent sur leurs tentes ou sur leurs vêtements nous présentent un degré de civilisation analogue. Ce n'est pas encore de l'écriture, il y manque ce caractère général et conventionnel qui transforme le dessin en un signe ; et pourtant il est certain que ces dessins étaient déjà des aide*
mémoire. On trouve le caractère mnémonique encore plus fortement accentué dans les cordelettes à nœuds appelées quippos, au Pérou, khè-mou, en Chine ; dans les colliers bariolés des Peaux-Rouges et dans les bâtonnets à entailles, usités jadis chez les Tartares et chez les Scythes, et qui servaient de moyens de correspondance avant l'invention ou l'adoption d'une écriture régulière. Il ne faudrait pourtant pas non plus donner à ces essais informes le nom d'écriture ; le nombre des sujets que l'on pouvait exprimer par ce moyen était trop limité ; les bâtonnets ne servaient à communiquer que dans certaines circonstances prévues d'avance, et ce n'était guère que des nombres qu'on se transmettait de cette façon ; or la numération écrite, sous sa forme ancienne, rentre à peine dans les cadres de l'écriture, car elle n'est que la reproduction du nombre des unités que l'on compte, un dessin, que chacun traduit en sa langue.
C'est de la fusion des images avec ces signes conventionnels qu'est sortie l'écriture. — Comment? La transition nous échappe. Ainsi que toutes les origines, l'origine de l'écriture trompe les investigations: Tout à coup nous nous trouvons en présence de systèmes d'écriture parfaitement déterminés, et séparés sans doute de ces premiers essais par une longue série de siècles. Peut-être aussi, dans la création des hiéroglyphes, le travail personnel et réfléchi d'hommes de génie est-il venu hâter le travail inconscient de la pensée? En tout cas, qu'elle soit une œuvre individuelle ou collective, l'écriture nous apparaît comme le résultat d'un retour de l'homme sur lui-même ; c'est une sorte de réflexion de la pensée, de telle sorte qu'elle n'a pu naître qu'avec la civilisation; et, d'autre part, à chaque grande civilisation doit correspondre une écriture, dont le caractère sera déterminé par le génie propre et le degré de développement intellectuel de ses inventeurs.
Nous connaissons trois systèmes d'écriture idéographique pour l'ancien monde : le chinois, l'écriture cunéiforme et les hiéroglyphes égyptiens ; et deux pour le nouveau monde : l'écriture aztèque et celle des Mayas du Yucatan. L'écriture des Mayas est trop imparfaite et encore trop peu connue pour nous servir d'exemple. Celle des Aztèques est encore plus rudimentaire : c'est à peine si on. peut la compter au nombre des systèmes graphiques ; néanmoius, elle peut nous faire comprendre, dans une certaine mesure, comment l'écriture hiéroglyphique est sortie des représentations figurées dont nous avons parlé. — L'écriture aztèque est celle des habitants du Mexique antérieurement à la conquête espagnole ; elle paraît avoir été commune aux différentes races qui ont envahi successivement ce pays, venant du Nord, et qui toutes appartenaient à la grande famille des Nahuas. Leurs hiéroglyphes se composent d'images peintes, qu'accompagnent de courtes légendes ; le plus souvent ces légendes ne contiennent que des indications de dates ; on croit cependant y reconnaître un ensemble de signes idéographiques, mais rendant les idées d'une façon tout à fait enfantine ; ainsi, pour exprimer l'idée d'aimer, on dessine un cœur. On y trouve même des essais de phoné-
tisme appliqué aux noms propres. Cela n'a rien qui doive nous surprendre, l'idée de la personne étant attachée au nom lui-même, c'està-dire à un certain son, beaucoup"plutôt qu'à la signification, le plus souvent oubliée, de ce nom. Aussi est-ce par les noms propres que s'est introduite l'écriture phonétique en Egypte, comme en Amérique.
L'écriture chinoise nous présente un système entièrement clos et arrêté; elle a l'air presque aussi ancien que la langue chinoise dont elle reproduit l'esprit et le6 défauts. Le chinois n'était pourtant pas aussi différent dans le principe de l'écriture cunéiforme et des hiéroglyphes d'Egypte qu'on serait tenté de le croire aujourd'hui. Quelques-unes des idées les plus élémentaires y étaient rendues de la même manière ; quelquefois même les trois systèmes se sont rencontrés dans le choix de certains symboles, par exemple, de l'abeille pour désigner le roi, etc. ; mais leurs ressemblances sont trop vagues pour qu'on puisse y chercher la preuve d'une origine commune. Leurs différences nous intéressent davantage, parce qu'elles ont pour causes principales, d'une part les instruments dont on se servait pour écrire, de l'autre le génie de la langue qu'il s'agissait de rendre. Le pinceau se prêtant mal à dessiner des courbes, a donné leurs formes anguleuses et en quelque sorte carrées aux caractères chinois, qui étaient primitivement de véritables hiéroglyphes comme ceux de l'Egypte. Toutefois l'esprit chinois a aussi eu sa part à cette transformation. La langue chinoise procédant par monosyllabes, et les mots étant comme autant de petites unités impénétrables les unes aux autres, il était naturel d'exprimer chacun d'eux par un signe et de l'enfermer comme dans une cage.
Les caractères chinois étaient d'abord, nous l'avons vu, des signes de l'objet qu'on voulait reproduire. Le soleil était représenté par un disque, l'idée de montagne par trois. sommets, etc. Quand l'idée à exprimer était un peu générale et qu'un seul signe ne suffisait pas, on y arrivait par la combinaison de deux ou trois signes différents ; l'idée d'entendre s'exprimait par une oreille et une porte, celle de chant par une oreille et un oiseau, etc. Néanmoins le nombre des idées que l'on, pouvait exprimer de cette manière était très limité et la complication des caractères empêchait de les multiplier à l'infini. Pour y remédier, les Chinois imaginèrent d'envisager les caractères qu'ils avaient créés, comme étant les signes, non plus de certaines idées, mais de certains sons. Chaque caractère cessa de représenter un mot, pour ne plus représenter que la syllabe correspondante Cette transformation était en quelque sorte naturelle en chinois, où les mots n'ont jamais plus d'une syllabe. Le phonétisme . remplaça presque entièrement l'écriture idéographique. Le phonétisme, toutefois, avait un inconvénient. Quelque grand que soit le nombre des syllabes, on en compte 1260 en chinois, le nombre des mots d'une langue est beaucoup plus considérable encore; il en résulte que dans une langue monosyllabique, des mots n'ayant aucune parenté doivent nécessairement se prononcer de la même manière.
Un même caractère peut avoir cinq, six ou huit sens différents. La confusion serait inextricable sans le secours des clefs.
Les clefs sont des signes complémentaires qu'on ajoute aux différents caractères pour en préciser le sens. Elles sont d'un usage très compliqué et souffrent des applications multiples ; voici cependant, autant qu'on peut le résumer en quelques mots, quel paraît en être le principe. Les Chinois ont choisi dans le vieux fonds de leur écriture un certain nombre d'idéogrammes correspondant aux principales catégories de l'esprit humain, c'est-à-dire aux idées générales. Ils les ajoutent aux signes phonétiques pour guider la pensée et indiquer dans quelle catégorie d'idées doit être cherché le sens d'un mot qui est susceptible de plusieurs significations différentes. Par exemple, et nous empruntons cet exemple ainsi qu'un certain nombre des détails dans lesquels nous sommes çntrés à M. Lenormant : la syllabe pd ne se rencontre avec sa valeur, phonétique que dans les noms propres; si on y ajoute la clef des « plantes », elle signifie, toujours en gardant la même prononciation, le bananier ; la clef du « fer », elle devient un char de guerre ; la clef des « vers », un coquillage ; la clef des « maladies »,une cicatrice, etc. Les clefs sont donc des déterminatifs qui nous apprennent à quel' genre ou à quelle famille appartient un objet; ils n'en représentent pas le trait dis-, tinctif, mais le caractère général. Seulement ces idées générales répondent assez mal à ce que nous entendrions par ce mot. On reconnaît à ce trait l'esprit chinois qui se perd dans les détails, même quand il veut s'élever à la conception du général. L'écriture chinoise est moins le résultat d'un progrès de l'esprit que d'une opération mécanique. C'est un casse-tête dont les éléments sont les monosyllabes.
L'écriture cunéiforme est celle qui â le plus de ressemblance avec le chinois. Elle aussi se composait primitivement d'images ; on en reconnaît encore quelques-unes dans les inscriptions les plus anciennes . Mais l'habitude d'écrire sur pierre a de bonne heure rendu méconnaissables les formes primitives des caractères. En même temps, la* façon dont on attaquait la pierre avec le burin produisait au commencement de chaque trait une sorte de tête de clou qu'on a comparée assez justement à un coin, et qui a donné son nom à l'écriture cunéiforme; seulement on a eu tort de prendre pour le principe même de l'écriture ce qui n'était qu'un accident. Le principe de l'écriture cunéiforme est, avec les modifications qu'un pareil système entraîne, le même que celui de l'écriture chinoise : c'est une écriture idéographique qui est devenue, partiellement du moins, phonétique. Elle ne diffère de ce que nous avons étudié jusqu'à présent que par un point qui est essentiel : tandis que le chinois est une langue isolante, où tous les mots sont des monosyllabes, l'assyrien, comme toutes les langues sémitiques, est une langue à flexions, où les racines peuvent avoir plusieurs syllabes. Il en est résulté que, lorsqu'on a pris les signes idéographiques pour en faire des signes phonétiques, on a donné à chaque caractère non pas la valeur du mot entier, mais celle de la première syllabe du mot lorsqu'il en avait plusieurs; c'es
ainsi qu'on a obtenu des [signes, non seulement pour les syllabes simples, mais pour toutes les syllabes fermées ; et ces signes Syliabiques à leur tour, par leurs combinaisons, peuvent donner naissance à un nombre de mots à peu près illimité.
La principale difficulté de récriture cunéiforme réside dans l'emploi simultané de caractères idéographiques et syllabiques ; car il arrive constamment qu'un même caractère peut se prononcer de différentes manières, suivant qu'on lui assigne sa valeur phonétique ou l'une des valeurs idéographiques dont il est susceptible ; et réciproquement, plusieurs signes différents peuvent correspondre au même son. On appelle les premiers des polyphones, les seconds des homophones. Les Assyriens ont cherché à remédier à cet inconvénient par des compléments phonétiques ; après avoir écrit un mot au moyen d'un idéogramme, ils en récrivent la dernière syllabe phonétiquement. Les compléments phonétiques correspondent donc aux clefs des Chinois, avec cette différence qu'au lieu d'indiquer entre plusieurs homonymes, .quel est le bon, ils indiquent la véritable prononciation d'un signe idéographique. L'élément fondamental de l'écriture cunéiforme n'est pas le mot, c'est la syllabe; par ce côté, cette écriture marque un progrès réel sur le chinois ; mais il faut reconnaître • qu'elle est incompatible avec le système des flexions, et avec les modifications constantes qu'elles amènent dans le corps des syllabes.
L'écriture assyrienne est-elle d'origine sémitique ? Suivant la plupart des savants qui s'occupent de ces matières, elle aurait été créée pour une langue touranienne, de la même famille que les langues tartares, et nous posséderions encore, parmi les inscriptions cunéiformes, un grand nombre de textes écrits en cette langue; c'est le « sumérien » de M. Oppert, 1' « accadien » de M. Lenormant. M. Halévy soutient au contraire que l'accadien n'a jamais existé, et qu'on prend pour une langue tartare de l'assyrien écrit en caractères idéographiques (Lenormant, La langue primitive de la Chaldée, 'Paris, 1875,in-4°; Halévy, Journ. As., juin 1874, mars 1876). En tous cas, s'ils ne l'ont pas inventée, les Assyriens ont adopté cette écriture dès l'origine, et ils l'ont conservée jusqu'au temps des Achéménides.
Les Assyriens n'ont pas été seuls à se servir de l'écriture cunéiforme. On trouve de longs textes écrits de cette manière, et aujourd'hui encore. presque inintelligibles. Peut-être sont-ils en langue médique; c'est l'opinion la plus généralement reçues en tous cas il semble que ce ne soit là qu'un emprunt fait aux Assyriens. Les •Perses aussi ont emprunté l'écriture cunéiforme, mais pour en changer entièrement le caractère ; ils en ont extrait un alphabet de 25 lettres; leur alphabet, toutefois, n'a pas dépassé l'époque achéménide, et ce n'a été qu'une tentative isolée. Il faut en dire autant de l'écriture cypriote, sous laquelle se cache un dialecte grec écrit avec des caractères syllabiques, qui représentent sans doute une altération de l'écriture cunéiforme. Enfin, les alphabets usités en Asie Mineure, le lycien, le carien, etc. , appartiennent sans doute à la même catégorie.
. Ces différentes écritures n'ont toutefois jamais été que des rameaux stériles.
L'écriture égyptienne est la troisième des écritures idéographiques, et celle qui a poussé le plus loin l'analyse du langage. L'égytien possède trois écritures distinctes: Y écriture hiéroglyphique, Y écriture hiératique et Y écriture démotique. Mais cette différence n'est qu'apparente; le hiératique et le démotique ne sont que des altérations de plus en plus cursives des hiéroglyphes, les seuls*que nous étudierons. On a cru, dans le début des études égyptologiques, que les hiéroglyphes égyptiens ne représentaient que des idées ; c'est une "erreur. Champollion (Lettre à M. Dacier relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques, Paris, 1822, iri-8°), a démontré que les Egyptiens possédaient un alphabet, c'est-à-dire un ensemble de signes répondant, non pas à des syllabes, mais à des articulations isolées. Oh rencontre ces signes alphabétiques dans les hiéroglyphes aussi bien que dans les écritures cursives. Toutefois, les lettres n'ont jamais remplacé l'ancienne écriture idéographique; au contraire, on trouve en Egypte un système plus complet que partout ailleurs, qui présente, à côté des lettres, des signes syllabiques et des idéogrammes, soit simples, soit composés.
Les idéogrammes formaient le fonds primitif de l'écriture égyptienne; les formes des caractères hiéroglyphiques le prouvent. Les Egyptiens avaient même | atteint dans l'art de dessiner les hiéroglyphes et dans l'art de s'en servir un haut degré de perfection. Dans aucune langue on ne saisit mieux les procédés au moyen desquels on a tiré les symboles des images. Ces procédés sont multiples. Tantôt on les forme en prenant la partie pour le tout, par exemple : la tête de bœuf pour exprimer l'idée du bœuf; deux bras dont l'un tient un bouclier, l'autre une hache d'armes, pour exprimer l'idée du combat, etc. ; tantôt en prenant la cause pour l'effet, par exemple : le disque du soleil pour l'idée du jour ; tantôt par métaphore : l'abeille désigne le roi ; un têtard de grenouille, les centaines de mille; tantôt par énigme, c'est-à-dire par des métaphores dans lesquelles le rapport entre le signeet l'idée est très éloigné, quelquefois même purement conventionnel; la plume d'autruche rend l'idée de justice, parce que toutes les plumes des ailes de cet animal sont égales. Mais l'usage le plus remarquable que les Egyptiens aient fait de l'idéogramme, est celui, du déterminatif. , Pour préciser le sens des mots douteux, ils ajoutent à la fin une image représentant soit l'objet lui-même, soit un caractère commun à toute une classe d'objets. Leurs déterminatifs sont donc spéciaux ou génériques ; et tout en restant toujours idéographiques, ils répondent à la fois dans une certaine mesure aux clefs des Chinois et aux compléments phonétiques des Assyriens.
Ainsi, nous trouvons à l'origine de l'écriture égytienne l'idéogramme simple, et nous pouvons suivre toutes les tranformations qui l'ont amené, en passant par le syllabisme, à exprimer des lettres isolées. Cette dernière réforme a été amenée par les progrès du langage
qui, en introduisant dans l'économie du mot les flexions avec leurs changements incessants, rendaient insuffisant l'usage, non seulement des signes idéographiques, mais d'une écriture où chaque syllabe formait un tout parfaitement clos. Du moment qu'un signe pris phonétiquement n'exprimait plus le mot dans son entier, mais seulement une des parties du mot, on devait être amené à simplifier encore plus l'écriture, en donnant à ce. caractère la valeur d'une simple articulation. Les Egyptiens ne se sont pas élevés si haut; ils sont restés emprisonnés dans leurs hiéroglyphes et n'ont jamais réussi à en dégager l'alphabet qu'ils avaient entrevu. C'est aux Sémites qu'était réservée cette création, l'une des plus grandes certainement de l'esprit humain.
IL Histoire de l'alphabet. — Le témoignage presque unanimç des anciens attribue aux Phéniciens l'invention de l'alphabet. Que ce soient les Phéniciens proprement dits, ou les Hétas, ou tel autre de leurs voisins, qui aient eu le mérite de cette découverte, nous manquons des éléments nécessaires pour trancher la question. L'alphabet est sorti de ce groupe de populations qui habitaient la côte de Syrie,, et étaient avec l'Egypte en commerce journalier, voilà ce qui semble aujourd'hui à peu près certain. D'après M. de Rougé, dont l'opinion est généralement adoptée, ces peuples ont emprunté l'écriture aux Egyptiens, comme ils leur avaient emprunté leur architecture, leur art et, en partie, leur mythologie. Seulement, en l'adoptant, ils lui ont fait subir la plus grande transformation dont l'histoire de l'écriture nous offre l'exemple : ils n'ont retenu de cette immense quantité de signes que ceux qui correspondaient à des articulations simples, et ils les ont adoptés à l'exclusion de tous les autres. Ils ont ainsi obtenu 22 caractères, qui devaient suffire à rendre tous les sons d'une langue et toutes leurs combinaisons possibles.
On est moins d'accord sur la manière dont s'est fait cet emprunt. D'après M. de Rougé, les Phéniciens ont pris les formes de leurs vingt-deux lettres à l'écriture la plus cursive, c'est-à-dire au démotique ; et leur alphabet a été complet du premier coup. M. Halévy, au contraire (Mélanges d'épigraphie sémitique, p. 168 ss.), soutient que l'emprunt a été fait directement aux hiéroglyphes, mais qu'il a porté sur douze ou treize lettres seulement. Les autres se seraient formées au moyen de traits différentiels. C'est ainsi que le heth serait un hé auquel on aurait ajouté une barre pour le renforcer. La démonstration est encore loin d'être parfaite. Peut-être laprincipale difficulté vient-elle de ce que les formes intermédiaires nous font défaut. On possède aujourd'hui la série complète des formes qui rattachent l'alphabet phénicien au latin d'une part, à l'arabe moderne de l'autre ; de telle sorte qu'il ne peut y avoir aucun doute sur la. dérivation de ces alphabets; on peut l'établir rigoureusement, sans avoir recours à aucune hypothèse. De l'écriture phénicienne à l'égyptien, l'intervalle est beaucoup plus considérable, et nous n'avons rien pour le remplir. Toujours est-il que le passage des hiéroglyphes à l'alphabet paraît
n'avoir été ni si direct, ni si simple qu'on ne le croyait autrefois. Les inscriptions cypriotes, et, plus encore, les hiéroglyphes grossiers que Ton trouve aux environs de Hamah, prouvent par quels tâtonnements on a passé, avant d'inventer l'alphabet (voyez Michel Bréal, Sur le déchiffrement des Inscriptions cypriotes. Journal des Savants, août et sept. 1877; Burton et Drake, Unexplored Syria, inscriptions on Hamah stones, vol. I, p. 332-360, London, 1872).
Ces difficultés ont conduit M. Deeke ( Dw Ursprung des altsemitischen Alphabets aus der neu-assyrischen Keilschrift. Zeitschr. dev d. morgenl. Ges. y 1877, p: 102-154), à chercher l'origine de l'alphabet phénicien dans l'écriture assyrienne. M. Deeke prend les formes qui ont, suivant lui, servi de modèles à l'alphabet, indifféremment dans le babylonien archaïque ou moderne, l'assyrien, le susien, etc., c'est-à-dire dans des écritures d'époques et de lieux très différents ; mais il sera toujours facile de trouver parmi un millier de formes vingt-deux caractères capables d'étayer n'importe quelle théorie. S'il est une règle absolue et dont on ne doive à aucun prix s'écarter, c'est de ne prendre les formes sur lesquelles on veut s'appuyer qu'à une seule écriture; La théorie de M. Dee^e a pour elle une autorité, qu'il n'a pas invoquée que je sache ; celle de Pline, qui dit quelque part : « Pour moi, je persiste à croire que l'alphabet est d'origine assyrienne. » Literas semper arbilror assyrias fuisse. Il ajoute, il est vrai: Sed alii apud Mgyptios a Mcrcurio, ut Gelïius, alii apudSyros repertas volunt (Hist. Âfat.,1, 412). En tous cas, l'invention de l'alphabet remonte beaucoup plus haut qu'on ne le supposait autrefois. La plus ancienne inscription alphabétique que nous connaissions, celle de Mésa, est de l'an 896 avant Jésus-Christ, et elle dénote déjà une grande habitude de l'écriture. On sent même, à la forme de certains caractères, une écriture déjà un peu usée. Pour la période qui a précédé, l'égyptien vient à notre secours. Il résulte d'un traité entre les Egyptiens et les Hétas (Hétiens), dont on possède le texte égyptien, que 1,500 ans déjà avant l'ère chrétienne, les habitants de la côte de Syrie avaient leur écriture propre.
Quelle était la forme de l'ancien alphabet phénicien? On peut s'en faire une idée assez exacte, en comparant les plus vieilles inscriptions phéniciennes avec le grec archaïque. On sent que ces deux écritures sont engagées dans des directions différentes, mais ne sont pas encore bien éloignées l'une de l'autre. L'alphabet primitif a dû se trouver à leur point d'intersection. Il est probable cependant qu'on y remarquait déjà une certaine tendance à pencher l'écriture, et à exagérer les queues des lettres, tendance qui est commune à presque toutes les branches de la famille sémitique. Nous avons encore un autre point de repère; ce sont les noms donnés aux lettres par les Phéniciens. Ces noms ne nous apprennent rien sur l'origine des lettres, .comme on a été longtemps à le croire ; ce sont des explications artificielles reposant sur des ressemblances fortuites ; mais ils nous montrent dans une certaine mesure quelle était la forme des lettres, lorsqu'on leur a donné ces noms. Or si, pour quelques-unes des lettres
phéniciennes, la ressemblance du nom de la lettre avec la forme du caractère nous échappe, pour d'autres elle est encore très sensible. On saisit encore l'analogie de Yaleph avec une tête de bœuf, du daleth avec une porte, du lamed avec un aiguillon, du tau avec une croix. Ces noms ont-ils existé dès l'origine? nous ne saurions le dire ; en tous cas ils sont très anciens, car on retrouve en grec non seulement les mêmes noms, mais dans le même ordre qu'en phénicien.
C'est de ces vingt-deux lettres que sont sortis tous les alphabets, en apparence si différents, qui ont couvert le monde. Ce fait, connu depuis assez longtemps d'une façon générale, est aujourd'hui rigoureusement démontré, non seulement ptmr l'écriture gréco-italiote qui a donné naissance à tous les alphabets|européens, mais pour toutes les écritures sémitiques, depuis l'éthiopien]et l'himyarite, jusqu'à l'arabe, et même pour celles du centre de l'Asie, le zend, le pehlevi ; peut-être enfin pour l'écriture hindoue connue sous le nom de dévanâgari.
Les alphabets grecs et italiotes ont été les premiers à se détacher ' du tronc commun. L'emprunt dut avoir lieu vers le dixième siècle avant l'ère chrétienne, soit qu'il ait été fait en même temps par les deux peuples, soit plutôt que les Italiotes n'aient reçu l'alphabet que de seconde main, par l'intermédiaire des Grecs. Pour la forme, l'alphabet gréco-italiote n'est autre que l'alphabet phénicien archaïque renversé. Les Grecs se sont bornés à emprunter l'alphabet phénicien, en renversant le sens de l'écriture, et en redressant les caractères. Mais ce changement de front ne s'est pas fait sans de nombreux tâtonnements. Au commencement, on écrivait presque indifféremment dans un sens ou dans l'autre; sur certaines 1 'inscriptions même, les lignes vont alternativement de gauche à droite et de droite à gauche ; on les appelle à cause de cela bousirophedon. L'écriture étrusque marche tout entière de droite à gauche. Mais cet état de choses n'a pas duré très longtemps ; le sens de l'écriture a été fixé de très bonne heure.
En même temps qu'ils retournaient les lettres, les Grecs les ont redressées. Tandis que les Sémites ont une propension naturelle * i pencher les caractères, et à les rapprocher de plus en plus du te ype cursif, les Grecs au contraire coupent tout ce qui dépasse la lime lie, de façon à faire tenir les lettres sur leurs pieds, et à bien calibreW ries inscriptions. Il leur aÇfallu plusieurs siècles cependant pour aries nver à écrire les magnifiques inscriptions que nous admirons enclé »ore aujourd'hui. Dans les anciens textes, les lettres sont tracées avec Ji p a t^ cimonie, elles ont un certain air cunéiforme, et restent penchées suV r \a ligne, on sent l'effort; pourtant elles se distinguent déjà par laréi j%. larité et Je sens épigraphique inhérents au génie grec. C'est PlaB^ *% qui marque la séparation des temps anciens et de l'époque classiqu Avec lui, l'écriture perd son caractère hiératique et officiel, pour transi mettre des pensées individuelles et même des conversations ; elle de\ vient véritablement une parole écrite ; mais en même temps elle s^ dédouble, et nous voyons naître l'écriture cursive à côté de l'écritur monumentale.
Une autre transformation et plus profonde avait eu lieu dès le pre-, mier jour. L'alphabet phénicien n'avait pas de voyelles; on n'écrivait que les consonnes, en laissant au lecteur le soin de suppléer le reste. L'esprit clair des Grecs ne pouvait s'en contenter. Pour se procurer des voyelles, les Grecs ont pris les semi-voyelles, et comme celles-ci ne leur suffisaient pas encore, ils ont puisé dans le tas des gutturales dont leur langue sonore n'avait que faire : iod et vav sont devenus I et Y, aleph A, fié E, helh H, aïn 0. Pour le vav ils paraissent avoir - hésité, ils s'y sont reprisa plusieurs fois, comme s'ils avaient eu delà peine h épuiser le contenu de cette lettre essentiellement flottante en hébreu; c'est ainsi qu'il a donné naissance successivement au digamma et à Y upsilon, en grec, et en latin à quatre lettres : F (répondant au digamma), U, V et Y. A cette grande réforme sont vçrius se joindre d'autres changements de moindre importance. On voit dans les alphabets de Grèce et d'Italie certaines lettres tomber en désuétude, d'autres changer de valeur, ou disparaître momentanément, pour revenir, par un singulier détour, parmi les lettres additionnelles à la fin de l'alphabet. L'histoire de ces modifications a été écrite par Frantz dans la Préface de ses Elemenia cpigraphices grœcœ, Berlin, 1840, in-4°: Mommsen dans ses Prolégomènes sur les dialectes de l'Italie inférieure : KirchhofF dans Y Etude sur l'histoire de l'Epigraphie grecque qui sert d'introduction au 3 e volume du Corpus de Boeckh; enfin par M.Fr..Lenormant dans le Dictionnaire d? archéologie de. MM . Daremberg et Saglio, article Alphabet. Nous devons ici nous borner à expliquer comment les alphabets grecs et latins ont pu sortir de l'alphabet, phénicien, en indiquant les principes généraux qui ont présidé à leurs transformations. t
Les Sémites n'ont jamais franchi le pas qui avait mis les Grecs en, possession des voyelles. Aussi l'histoire interne de leur écriture se réduit-elle à fort peu de chose : quelques efforts isolés pour arriver à une expression plus complète des voyelles, qu'ils n'ont jamais atteinte d'une façon organique. L'histoire extérieure absorbe tout. M. Renan l'a portée à un grand degré de précision, dans le cours d'épigraphie sémitique qu'il professe au Collège de France. Elle n'est faite ( ï ue I e développement de la tendance, déjà sensible dans l'alphabet jhj phénicien archaïque, à se rapprocher de plus en plus de la forme son cursive. En réalité, les Sémites n'ont jamais eu d'écriture monumen- % taie, et leurs différents alphabets ne marquent que des degrés de ]qi corruption plus ou moins avancés d'une seule écriture ; il n'y a guère (p entre ces alphabets que des différences d'époques, et l'on pourrait k presque les rattacher par un même fil qui partirait du phénicien pour, jj aboutir au syriaque et à l'arabe. -, *
Les principales* écritures sémitiques sont: le phénicien primitif, le phénicien classique, l'hébreu ancien, le samaritain, l'araméeh
moderne. Ces expressions désignent des écritures plutôt que des
18 ECRITURE SEMITIQUE
langues différentes, et la classification des langues sémitiques est parfois en désaccord avec celle des alphabets. L'himyarite et l'éthiopien, quoique provenant de la même origine, ne rentrent pas dans le cadre commun. Est-ce l'habitude d'écrire sur la pierre? est-ce l'influence grecque? Toujours est-il que ces deux alphabets ont pris une allure monumentale et régulière, qui contraste absolument avec celle des autres alphabets sémitiques. Ils ont pourtant eu, eux aussi, leur forme cursive. On trouve sur des rochers, dans le désert de Safa, des graffiti tracés en caractères fort obscurs. M. Halévy, qui est parvenu à les déchiffrer, y a reconnu (Journ. Asiate janv.-févr. 1877) une écriture intermédiaire entre le phénicien et l'himyarite, et qui explique fort bien la dérivation de ce dernier. C'est en réalité la vieille écriture arabe, telle qu'on l'écrivait dans tout le monde ancien, à l'époque de l'ère chrétienne.
Il serait pourtant inexact de croire que tous les alphabets sémitiques découlent rigoureusement les uns des autres. Ils ne présentent pas une succession strictement historique ; on y sent plusieurs courants parallèles ; le même processus se poursuit sur plusieurs points à la fois. Les différents alphabets sont en quelque sorte des témoins des différents moments de ce processus. M. Euting en a dressé un tableau fort complet. En les comparant, on arrive à reconnaître trois ou quatre types différents : le phénicien qui aboutit au néo-punique, l'hébreu ancien qui aboutit à l'hébreu carré, le samaritain qui est Testé isolé, etl'araméen qui aboutit à l'arabe en passant par l'araméen d'Egypte, le nabatéen et l'estranghélo. C'est l'araméen d'Egypte qui sert en quelque sorte de point d'attache entre les formes anciennes et les formes nouvelles de l'alphabet. Le grand facteur de toutes les altérations successives est la paresse de la main, qui fait qu'on la lève le moins possible, et qu ? on cherche à faire. en un seul trait ce qui en exigeait primitivement plusieurs. Un tableau des formes les plus importantes fera mieux comprendre les évolutions de l'alphabet. La première colonne contient l'alphabet grec archaïque, la 2 e l'hébreu ancien de l'inscription de Mésa, la 3 e le phénicien de l'inscription d'Esmunazar, la 4 e l'araméen des papyrus d'Egypte, la 5e l'hébreu carré, la 6 e enfin le syriaque.
Il suffit de regarder l'alphabet phénicien de l'époque persane, pour y trouver déjà le germe de toutes les altérations que nous rencontrerons pius tard. Les lettres ont perdu l'air compassé qu'elles ont dans l'hébreu ancien ; elles ont pris quelque chose de plus élancé, se penchent davantage sur la ligne, et laissent traîner derrière elles de longues queues ; Yaleph, le vav, le zaïn, le helh, le iod, le tav, presque toutes les lettres, pourraient servir d'exemple. On dirait une écriture cursive. Ce changement en entraîne un autre : toutes les fois qu'une lettre, dans l'alphabet archaïque, était formée de plusieurs barres parallèles, le phénicien y substitue une ligne brisée unique, et celle-ci à son tour est peu à peu remplacée par une ligne courbe. Te est le cas pourlemcm, le samech et les autres lettres qui appartiennent au même type. D'autres fois, au contraire, comme on le voit au hé et au
kaf, ces barres se déplacent, ou même se détaéhent entièrement de la hampe, et finissent par disparaître. Enfin on s'habitue à ne plus fermer soigneusement les boucles, comme dans le telh. Pour le qoph y le phénicien va encore plus loin - T il fait glisser Tune contre l'autre les deux moitiés du cercle, de façon à les amener bout à bout et à les tracer d'un seul trait.
Le samaritain doit nous représenter un type d'écriture fort ancien, mais le caprice et les enjolivements y tiennent trop de place pour qu'on puisse le prendre comme modèle; c'est une sorte d'écriture hiératique, répondant à ce qu'est devenu plus tard l'hébreu carré, et qui jure avec le caractère plus ou moins cursif des autres alphabets sémitiques.
L'araméen se confond presque dans l'origine avec le phénicien; fort souvent, il n'y a que la langue d'une inscription qui puisse nous faire reconnaître à laquelle de ces branches de l'écriture nous avons affaire. Pourtant, de bonne heure on voit s'y produire un changement, très petit en apparence, mais caractéristique. Dans toutes les lettres qui ont une tête, comme le beth, le daleth, le resch, même Vain, le sommet s'ouvre, il se fait comme -un trou dans le crâne, si bien qu'au lieu d'un triangle , il ne reste plus qu'une petite caverne dont les parois vont en diminuant. Dans l'araméen d'Egypte, il ne reste plus que deux petits arrachements, qui sont comme des témoins de la partie supérieure de la lettre qui a disparu. Nous avons dit que l'araméen d'Egypte marquait en quelque sorte le passage des anciens alphabets aux nouveaux. Ce passage s'opère de trois façons à la fois : d'abord par la suppression de la tête des lettres, il vient d'en être question ; puis par l'effacement des angles; enfin par une sorte de retour de la lettre sur elle-même. Le phénicien avait exagéré les queues des lettres, l'araméen les recourbe par en dessous, dans le sens de l'écriture, par suite de l'élan que le mouvement de la main communique à l'écriture ; il en résulte une sorte de ressemblance de mauvais aloi entre toutes les lettres ; c'est par leurs accidents qu'elles se ressemblent.
L'hébreu carré nous présente le même degré d'altération, mais régularisé. L'hébreu carré est celui dont nous nous servons encore dans nos bibles; pourtant, dans les textes de l'époque, il n'a pas la régularité mathématique qui le distingue aujourd'hui. Les caractères typographiques ont laissé tomber certains détails qui le rattachaient aux formes antérieures. Néanmoins, ce qui le distingue même dans les textes les plus anciens, c'est que les lettres sont emprisonnées entre une double rangée de barres, qui leur donnent un certain aspect carré, et expliquent le nom de cette écriture. Deux lettres font exception à la règle générale, la lettre qui a le moins changé et celle qui a le plus changé dans l'histoire de l'écriture ; le lamed et le iod. et toutes deux pour la même raison, c'est qu'elles n'ont pas eu un développement .organique. Le lamed, étant jeté en quelque sorte en dehors de la ligne, n'a pas été atteint par les modifications des autres lettres. Pour le iod, c'est le contraire qui s'est passé ; comme
on s'était habitué de bonne heure à le faire très petit, il a fini par perdre conscience de sa forme, et n'être plus qu'un' point entre deux lignes. Toutes les autres lettres se plient à cette règle uniforme. Quelques-unes vont encore plus, loin, et on y remarque une certaine tendance à se refermer par en bas. Le samedi y arrive du coup ; le mcm ne ferme pas entièrement la boucle, et ce n'est qu'avec le nabatéen et l'estranghélo qu'il complétera son évolution. Mais la barre d'en bas elle-même n'est autre chose que la continuation de la queue de chaque lettre ; ce qui le prouve, c'est qu'à la fin des mots, les lettres à queue, le knph, lenu>, le phè, le tende, n'ayant plus besoin d'être rattachées à celle qui suit, recouvrent leur indépendance et s'allongent au-dessous de la ligne;, c'est ce qu'on appelle les lettres finales. — A quelle époque l'hébreu carré est-il né? Sans doute entre 150 et 200 ans avant l'ère chrétienne. A ce moment nous voyons la transformation s'opérer en quelque sorte sous nos yeux. Il est vrai que les monnaies de la même époque nous présentent un type beaucoup plus ancien, mais c'est par une sorte de recherche archéologique; l'ancien monde hébreu était définitivement remplacé par le monde juif.
Lés remarques qui précèdent sont empruntées à l'écriture telle que nous la font connaître les inscriptions. On connaît beaucoup moins l'histoire de la paléographie manuscrite des Hébreux. Il est certain que les Hébreux ont écrit de très bonne heure autrement que sur la pierre ; peut-être même l'ont-ils fait dès l'origine. En tous cas au temps de Samuel on écrivait;' sans doute même les écoles de prophètes étaient-elles des institutions où, entre autres choses, on apprenait l'art de l'écriture. Mais on était économe de l'écriture ; on n'avait guère qu'un seul livre pour tout.
Les matériaux dont on se servait étaient des peaux préparées et du papyrus. On écrivait avec' de l'encre (Jér. XXXVI, 18). Certains écrivains publics portaient une petite écritoire suspendue à leur ceinture. Les plumes de roseaux ne sont mentionnées que dans le Nouveau- Testament, mais il est à peu près certain qu'elles étaient déjà depuis longtemps en usage ; le calame est l'instrument presque unique de l'écriture manuscrite dans l'antiquité ; le mot « canif » se trouve déjà dans Jérémie (XXXVI, 23). Les Hébreux avaient-ils encore d'autres manières d'écrire? Il semble résulter d'un passage du livre de Job (XIX, 24) que le plomb jouait aussi un certain rôle dans l'écriture, soit comme instrument, soit comme matière première ; mais tout cet endroit est fort obscur.
Jusqu'à quel point l'écriture a-t-elle suivi une marche parallèle sur les monuments et sur les manuscrits? L'écart, s'il y en a eu un,* n'a pas dû être très grand. Pourtant il est permis de supposer que l'écriture des manuscrits, suivant la règle générale, s'est altérée plus * vite que celle des inscriptions ; et on pourrait affirmer que l'intermédiaire par lequel elle a passé de l'hébreu ancien à l'hébreu carré est ce que nous appelons l'écriture araméenne. Les seuls papyrus anciens avec écriture sémitique qui nous soient parvenus, sont des
papyrus araméens, et ce sont eux qui ont permis de saisir le lien qui rattachait les deux alphabets. Certainement même, si Ton voulait se faire une idée exacte de ce que devaient être les manuscrits originaux des livres des Prophètes, par exemple, tant pour l'aspect général que pour l'écriture, on ne pourrait mieux faire que de prendre un de ces anciens papyrus ; ils ressemblent parfois à s'y méprendre à de l'hébreu.
L'écriture h ébraïque a continué d'être employée jusqu'à nos jours, mais comme écriture savante. Elle ne présente plus les transformations que l'on remarque dans tous les organismes vivants. Les rabbins l'ont laissée telle quelle, et n'ont fait qu'en renforcer le caractère hiératique. A partir de ce moment, l'hébreu n'appartient plus à l'histoire, il devient une écriture sacrée.
fcette dernière phase de son existence a été marquée par un (ait d'une importance capitale, la création des points-voyelles. Les Phéniciens n'écrivaient pas les voyelles. Les Hébreux paraissent avoir senti cette lacune ; jamais ils n'ont réussi à isoler les voyelles, mais l'histoire de leur écriture témoigne d'une tendance à les exprimer d'une façon de plus en plufc complète. Ils se sont servis primitivement pour cela des mêmes lettres que les Grec6, seulement en leur conservant leur valeur comme consonnes. D'abord on n'indiquait que les voyelles longues. On trouve les premières traces d'une tendance analogue dans l'inscription de Mésa, mais fort rudimentaires encore ; ce procédé semble ne s'être développé qu'au contact des Araméens. Mais alors il prit un fort grand développement; 6n prit le iod et le vau pour exprimer Yi et Yo; Yaleph et le hé pour Y a et Ye ; puis, peu à peu, au lieu de rendre par des consonnes les voyelles longues seulement, on prit l'habitude de les exprimer toutes ainsi. En même temps on perdait le souvenir de la valeur primitive de ces consonnes, et on les employait indistinctement; si bien qu'elles finirent par marquer la . place plutôt que le son des voyelles. Cette notation devait être insuffisante, du moment que l'hébreu devenait une langue sacrée. Aussi, à ce moment, la voyons-nous remplacée par une notation des voyelles purement artificielle et étrangère à l'organisme de l'écriture.
Les points-voyelles sont, comme'Ie nom l'indique, soit des points, soit de petits traits, qui accompagnent les consonnes, et sont disposés, de manière à exprimer, par leurs diverses combinaisons, toutes les nuances des voyelles. L'inconvénient de ce système est d'avoir été composé à une époque où l'hébreu n'était plus guère employé que parles savants, et ne répondait plus du tout à l'ancienne langue hébraïque. Il en résulte que la vocalisation est artificielle, et donne une idée très fausse du texte primitif. On voit, par les corrections que proposent les massorètes, combien souvent ils comprenaient mal le texte qu'ils avaient sous les yeux. Les points-voyelles, toutefois, n'ont pas été créés tout d'une^pièce. Il semble qu'on ait d'abord adopté un point au-dessus de la ligne pour exprimer l'i, un au-dessus pour l'o, puis un au milieu pour Vu; enfin, on adopta
pour Va et l'é, tant brefs que longs, des signes plus complexes. A quelle époque ce système a-t-il pris naissance? Il est également difficile de le déterminer. Le Talmud, qui fut écrit vers le quatrième siècle de notre ère, n'en porte pas de traces. Au contraire, dans les premiers manuscrits bibliques, qui sont du onzième siècle,, on le trouve au complet. C'est donc dans l'intervalle qu'il a été formé. Mais, à cette époque, d'autres alphabets voisins avaient, depuis longtemps déjà, un système analogue, quoique plus simple ; c'est à eux, c'est à l'alphabet syriaque principalement, que l'idée des points-voyelles a dû être empruntée. En général, on en rapporte là création aux rabbins juifs du sixième siècle et on appelle l'écriture qui est résultée de l'emploi de9 points-voyelles, par un emploi un peu abusif, écriture massorétique. L'ancienne notation des voyelles au moyen des «matves lectionis » était devenue inutile ; toutefois, comme le texte était sacré, on les conserva ; mais les grammairiens du moyen âge, pour indiquer que ces lettres ne désignaient plus rien, les ont appelées lettres quiescentes. Les points-voyelles ne marquent plus un progrès de l'écriture, ils en sont la momification.
L'histoire de l'écriture sémitique^ après l'ère chrétienne, c'est-àdire postérieurement à l'hébreu carré, ne nous présente qu'une série d'altérations de plus en plus rapides, qui font perdre aux lettres toute individualité et les amènent à n'être plus que de petits accidents très insignifiants sur une ligne uniforme. L'arabe nous présente le dernier degré de corruption de l'écriture cursive. Pour comprendre la genèse de l'écriture arabe, il faut remonter jusqu'au nabatéen. C'est l'alphabet des inscriptions que l'on trouve sur les roch«?s du Sinaï, qui est le véritable ancêtre de l'arabe. Le palmyrénien fait classe à part; c'est une écriture monumentale et régulière dans laquelle on sent l'influence de la civilisation grecque, si puissante à Palmyre; mais elle est enjolivée comme l'architecture. Si l'on veut se rendre compte combien est large la part qu'il faut faire à l'ornementation dans l'écriture monumentale de Palmyre, on n'a qu'à comparer à ses inscriptions en quelque sorte officielles les ex-voto faits par des paimyréniens à leurs dieux nationaux à Rome, en Afrique, et dans tous les lieux du monde où ils pliaient à la suite des armées romaines. On en a trouvé, dans ces derniers temps, jusqu'à la frontière nord de FAngleterre. Ce sont deux écritures qui n'ont presque rien de commun en apparence, et la seconde se rapproche beaucoup moins du palmyrénien que de l'estranghélo.
Le nabatéen franchit le dernier pas qui séparait l'alphabet de « l'écriture cursive, en faisant des ligatures entre les lettres. L'écriture araméenne les avait recourbées par en dessous; l'écriture nabatéenne les soude l'une à l'autre, si bien que, désormais, la partie essentielle de l'écriture consiste dans la barre continue qui rattache les lettres par en bas ; en même temps elles s'arrondissent par en haut et perdent leurs dernières arêtes. Enfin, dans le syriaque, ou du moins dans l'estranghélo, qui en est la forme classique et correcte, les lettres, au lieu d'être indépendantes, partent toutes de la
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ligne d'en bas pour y revenir ; ce ne sont que des soulèvements plus ou moins accentués, qui obéissent aux caprices du calame. Il en résulte que certaines lettres, comme le 6, IV, l'm, l'i, s'atrophient, tandis que d'autres, comme Yaleph, poussent de grands jambages dans* toutes les directions. C'est à ce moment aussi que Ton voit paraître les points diacritiques, devenus nécessaires pour distinguer des lettres qui n'ont plus rien conservé de leur propre caractère.
A la même époque à peu près et sur tout autre point du globe, l'écriture néo-punique nous présente un phénomène analogue. On appelle écriture néo-punique l'écriture punique de basse époque, qui était usitée en Numidie à l'époque romaine. On n'en a pas parlé plus haut, pour ne pas interrompre la série régulière des modifications successives de l'alphabet. Pendant très longtemps l'ancien alphabet phénicien se maintint presque sans modifications à Carthage. Les Phéniciens paraissent, avoir été très conservateurs en écriture. Mais après la chute de Carthage, nous voyons leur alphabet, une fois privé de sa tradition, s'altérer rapidement, et parcourir en très peu de temps toutes les phases qu'avait traversées l'alphabet asiatique, comme ces rejetons qui atteignent très vite, la hauteur du tronc principal, mais restent maigres et n'ont pas la force de pousser de rameaux. L'alphabet néo-punique pourrait à lui seul servir d'exemple des altérations successives de l'alphabet, à une seule exception près : nous n'y trouvons pas de ligatures entre les lettres ; les queues ne sont même pas recourbées par en-dessous, elles vont se promener dans toutes les directions. Mais à part cela, nous voyons de part et d'autre, les mêmes changements s'opérer dans les mêmes lettres ; Yaleph s'allonge démesurément comme en syriaque ; au contraire, le 6, le rf, Vr sont réduits à n'être plus que des virgules, qui n'ont plus rien de distinctif. Ce sont de vraies pattes de mouches. Non qu'il y ait le moindre trait de parenté entre l'écriture syriaque et l'écriture néo-punique, seulement il est intéressant de voir comment, sur des points aussi éloignés, les mêmes procédés ont abouti à des transformations analogues.
L'Arabe n'entre plus en ligne de compte. Il a perdu le sentiment de ses origines; ce n'est pas une écriture, c'est une calligraphie qui recherche des formes élégantes et vise à l'ornementation ; aussi la lettre n'existe-t-elle presque plus ; elle se perd dans le mot qui forme la véritable unité. Et pourtant l'écriture arabe, toute déformée qu'elle est, est encore plus conforme à l'esprit sémitique que l'écriture des rabbins avec ses points voyelles. Nous avons dit que jamais les langues sémitiques n'étaient arrivées à une conscience nette et distincte des voyelles ; celles-ci sont toujours restées comme un élément indécis et flottant au milieu des consonnes ; la véritable unité de prononciation c'est le mot ; on le sent encore dans l'arabe actuel. De même, dans l'écriture, la lettre n'a pas de vie propre ; il n'y a plus que des groupes; de là vient qu'il faut déjà comprendre l'arabe pour le pouvoir lire.
Arrivés à ce point, nous aurions fini l'histoire de l'alphabet sémi-
tique, si nous, ne devions encore dire en. deux mots comment en est sortie l'écriture de l'Inde, le dévanâgari. L'écriture de l'Inde diffère si fort de la nôtre, que pendant longtemps on a cru qu'elle avait une origine distincte ; il paraît pourtant qu'elle est née, comme tous les autres alphabets, de l'écriture phénicienne. Weber en a tenté là démonstration dans ses Indische Skizzen. Seulement ce n'est pas directement par lesPhéniciens, mais par l'araméen, que récriture est'arrivée en Inde. L'introduction de l'alphabet en Inde ne doit donc guère dater que du quatrième ou du cinquième siècle avant noire ère ; auparavant l'Inde ne connaissait sans doute pas l'écriture ; rien du moins dans les védas ni dans la transmission védique n'en porte la trace. La même démonstration a été fournie, mais cette fois d'une manière tout à fait décisive, pour Ie : zend et le pehlevi. Seulement, pour ces deux dernières écritures, l'emprunt paraît avoir été plus récent encore; c'est l'araméen de la dernière époque qui leur a donné naissance.
Tous les alphabets qui sont en usage sur la terre dérivent donc des vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien. Les écritures indo-européennes comme les autres sont sorties de l'écriture sémitique, elles en sont même sorties à une date relativement assez récente, de telle sorte que la civilisation indo-européenne nous apparaît comme ladernière en date, non seulement dans nos pays, mais même en Inde ; elle est en quelque mesure une fille de la civilisation sémitique ; ainsi se justifie un des plus vieux adages de l'humanité : « que Japhet habite dans les tentes de Sem » (Gen. IX, 27). Et non seulement l'alphabet est unique en son genre, jnais il a supplanté des systèmes d'écriture qui avaient cours depuis de longs siècles, en Egypte, au moyen du copte; dans tous les pays de religion musulmane, au moyen de l'arabe. La Chine seule a résisté ; mais elle n'a pu le faire qu'en se mettant volontairement en dehors de la civilisation. On peut dire qu'il n'y a pas de découverte qui ait eu une fortune plus prompte ni plus générale, ni qui, ait exercé une influence plus considérable sur le développement de Fesprit humain.
Plusieurs tentatives de .réforme de l'écriture ont été faites depuis la fin du siècle dernier. Toutes ne portent pas sur le même objet. Les unes ont eu pour but de simplifier l'écriture en supprimant des lettres qu'on écrit quoiqu'on ne les prononce pas en réalité. Mais, par ce côtélà, elles touchent moins.à l'écriture elle-même, c'est-à-dire à l'expression des différents sons, qu'à une de ses applications spéciales, l'orthographe. Certains peuples ont accompli d'eux-mêmes et de bonne heure cette simplification. Tel a été le travail exécuté par l'Accademia délia Crusca pour l'Espagne, où il a été définitif, et par les frères Grimm pour l'Allemagne. En France, l'abbé de Saint-Pierre, puis Voltaire avaient entrepris quelque chose d'analogue.
Les autres tentatives de réforme ont eu pour but de distinguer des sons différents qu'on avait confondus jusqu'à présent sous une notation commune. Elles proviennent en partie d'une analyse scientifique des éléments primordiaux du langage et des lois qui les
régissent, c'est-à-dire de la phonétique, en partie de l'étude comparative des différentes langues. Le premier essai en ce genre est celui qui fut fait pour l'italien par Trissino dès le dix-septième siècle (la Grammaticlutta, Verona, 1729, in-4°); mais sa tentative n'aboutit pas, et il n'eut pas d'imitateurs. L'étude des langues et des civilisations anciennes les remit à la mode chez les humanistes du dix-huitième siècle. L'essai d'une écriture universelle par Volney (L'alphabet européen appliqué aux langues asiatiques, Paris, 1819, in-8°) est une œuvre capitale pour son époque; elle a en outre, pour nous, un intérêt particulier, en ce que Volney appliqua son système de transcription spécialement aux langues sémitiques. Ce système a même été adopté pour la transcription des noms orientaux dans un ouvrage capital : La Description de l'Egypte. Toutefois, ce n'est que dans ces dernières années-qu'on a repris le problème de la réforme de l'écriture d'une façon vraiment scientifique.
Divers essais d'alphabet universel ont été proposés; celui de M. Lepsius est le plus généralement adopté. Mais il faut encore distinguer ces alphabets de transcription universelle, créés pour les besoins de la science à l'usage des savants, d'avec un alphabet nouveau, destiné à se substituer à l'écriture usuelle, et qui serait pour nos langues, et avec les méthodes scientifiques actuelles, ce que Trissino avait essayé pour l'italien. M. Bréal a indiqué en quelques pages dans son livre sur l'instruction publique en France (Paris, Hachette, 1872), en même temps que la nécessité de cette réforme, quel devait en être le caractère ; tont récemment M. Jozon a tenté de faire passer ces principes dans la pratique (Les principes de l'écriture phonétique, Paris, 1877, in-12). Cette dernière réforme présentera de grandes difficultés et ne pourra jamais devenir générale, parce que les langues transforment constamment leur instrument, l'écriture, conformément à leur génie propre. Du moins, le jour où l'on aura créé l'alphabet universel, pourra-t-on dire qu'on aura fait un grand pas vers la solution du problème de la langue universelle.
Les principales sources à consulter pour l'histoire de l'écriture sont, outre celles que nous avons citées : Renan, Histoire générale des langues snmtiques, Paris, 1858, in-8°; de Rougé,^moir* sur l'origine égyptienne de ï alphabet phénicien, Paris, 1874, in-8°; Lenormant, Essa sur la propagation de l'alphabet phènicun dans l'ancien monde, Paris, 1872,3 vol. in-8°; idem, art. Alphabet dans le hictionnaire d'archéologie ciassque de MM. . Saglio et Daremberg; Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, Paris, 1876, in-18; de Vogué, Mélanges d'archéologie orientale : l'alphabet araméen et l'alphabet hébraïque, Paris, 1868, in-8° ; Lepsius, Standard Alphabet for reducing unwritten languages and foreign graphie Systems, 2 e édition, London et Berlin, 1863; Ballhorn, Grammatography, London, Trûbner, 1861, in-8°; Euting, SemitischeSchrifttafel, Strasbourg, 1877, in-8° ; Wuttke, Die Entstehung derschrift, die verschiedenen Schriftsysteme und das Schriftthum der nicht alfabetarischen Vôlker, Leipzig, 1872, in-8°; A. Maury, C Origine de l'écriture, Journal des Savants, avril et açût 1875.
LES INSCRIPTIONS SEMITIQUES
Les inscriptions sémitiques sont des inscriptions en langue et en écriture sémitiques. Par écriture sémitique, on entend l'alphabet phénicien, et les différentes écritures qui en découlent: l'écriture araméenne, le samaritain, l'hébreu, le palmyrénien, le nabatéen, le syriaque, l'himyarite, l'éthiopien. De là différentes familles d'inscriptions, correspondant à des langues et à des civilisations souvent assez éloignées les unes des autres, mais qui toutes représentent la même race, et jusqu'à un certain point, la même religion. Ce sont comme les chapitres d'un livre qui s'ouvrirait en l'an 1000 avant J.-C, pour finir avec le mahométisme en Orient, avec les invasions de barbares et l'apparition du monde moderne en Occident. Les inscriptions arabes se rattachent, par leur origine, aux inscriptions antiques dont il vient d'être question. La langue n'a pas changé ; l'écriture découle directement de celle des Bédouins qui vivaient dans le désert de Syrie, et que l'on retrouve encore, soit dans le Haurân, soit sur lès rochers du Sinaï. Mais on sent dès l'abord que les inscriptions arabes appartiennent à un monde tout différent. Le mahométisme a déplacé le centre de gravité de l'esprit comme de la nation arabe. C'est un nouvel ordre de choses qui commence. Pour les inscriptions hébraïques, la différence est moins sensible, quand on passe des premiers siècles du christianisme au commencement du moyen 4ge. Néanmoins, les inscriptions juives des onzième et douzième siècles, bien que fort curieuses, n'appartiennent plus à l'antiquité sémitique pour les idées ni pour la forme, et elles diffèrent fort peu de celles qu'on voit, encore aujourd'hui, dans les cimetières israélites. Notre définition laisse aussi en dehors les inscriptions cunéiformes. La langue dans laquelle elles sont écrites, l'assyrien, est sémitique, et elles nous transportent au sein du pays qui a été le berceau des peuples sémitiques. Elles ont en outre avec l'histoire politique et religieuse du peuple hébreu une parenté intime, qui leur donne une grande importance pour tous ceux qui s'occupent des origines du judaïsme. Mais, si la langue et les idées sont sémitiques, l'écriture ne l'est pas. En tous cas, en admettant même que les caractères cunéiformes aient été inventés par des Sémites» ils reposent sur un principe différent de celai de
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l'alphabet, et leur déchiffrement exige des procédés tout autres. Il faut les étudier à part. Réduites à ces limites, les inscriptions sémitiques se rattachent assez les unes aux autres, p mr qu'on ne puisse pas en supprimer une branche, sans que cela fasse une lacune dans leur organisme; elles forment véritablement un corps. Nous ne pouvons les étudier ici en détail. On trouvera ce travail fait en grande partie dans les recueils qui traitent soit de l'une soit de l'autre de ces catégories d'inscriptions. Nous nous contenterons d'indiquer sommairement la méthode à suivre pour leur déchiffrement, et les principales catégories dans lesquelles elles se [divisent.
I. Déchiffrement des Inscriptions sémitiques. — Les inscriptions sont des monuments écrits, distincts soit des manuscrits, soit des livres imprimés ; leur déchiffreinent exige donc l'emploi de moyens spéciaux en rapport avec la nature de ces monuments. Qu'est-ce qu'une inscription? On appelle inscription tout texte gravé sur la pierre ou sur une autre matière résistante. La science qui a pour objet l'étude des inscriptions estTépigraphie. Elle diffère de la paléographie, en ce que celle-ci s'occupe d'une façon générale des écritures anciennes, surtout manuscrites; celle-là au contraire vise une. classe spéciale de monuments. Cette distinction purement extérieure repose sur une différence plus profonde. Les manuscrits sont destinés à reproduire^es œuvres de l'esprit et à transmettre la pensée. Les inscriptions sont destinées à perpétuer le souvenir d'un événement spécial. Ce sont des monuments.* Il en résulte que souvent nous avons, pour un même ouvrage, un grand nombre de manuscrits ; l'inscription est toujours unique en son genre. Elle est attachée à tiiï certain endroit et à un certain objet; la seule chose à laquelle elle vise, c'est la durée. Déplus, tandis que la matière des manuscrits est infinie, les inscriptions tournent plus ou moins dans le môme cercle. Elles ont presque toujours un certain caractère officiel ou religieux, et rentrent par là dans un cadre de convention. Les formules sont un des caractères distinctifs des inscriptions.
La numismatique n'est pas moins différente de l'épigraphie. Les monnaies, il est vrai, présentent avec les inscriptions de grandes analogies. Elles sont obtenues au moyen de la gravure, et sont, comme les inscriptions, des monuments contemporains des événements auxquels elles se rapportent et, pour cette raison môme, absolument sincères. Mais la monnaie elle-même n'est qu'une empreinte qu'on peut multiplier à l'infini. Elle est le résultat d'une opération mécanique ; elle . ne porte pas la trace directe de la main de l'homme. La légende n'est pas inscrite sur la monnaie, elle est frappée. L'inscription, au contraire, est absolument unique en son genre ; c'est un original, et l'on peut dire qu'il est impossible de faire deux inscriptions identiques. Là nous avons des types, ici des individus. De plus, la numismatique ne se borne pas au déchiffrement des légendes qui sont tracées sur les monnaies ; l'étude des figures y joue un rôle beaucoup plus considérable encore. Ce sont
ces dernières le plus souvent qui permettent de déterminer avec quelque certitude la provenance d'une pièce. La numismatique est donc inséparable de l'archéologie; l'épigraphie néglige le monument pour ne s'occuper que du texte.
Les différences que nous avons signalées entre la paléographie et l'épigraphie nécessitent l'emploi de méthodes diverses, et légitiment le sentiment d'e ceux qui les considèrent comme deux sciences distinctes. Les principes sont les mômes; mais l'objet étant différent, il faut avoir recours à d'autres procédés pour l'étudier, Pour la paléographie, la comparaison des écritures est la chose principale; sans doute la connaissance de ce qu'on doit trouver dans une .charte ou dans un diplôme n'est pas indifférente ; mais, le plus souvent, l'étude matérielle du manuscrit suffit pour en déchiffrer le contenu. Il n'en est pas de même des inscriptions. On croit que les inscriptions anciennes doivent être mieux conservées que les manuscrits, parce qu'elles sont plus solides : c'est une erreur. Rien n'est fragile comme une inscription ; la pierre se casse et s'effrite à la surface, si bien que le plus grand nombre des inscriptions sont incomplètes. Alors même que la pierre est intacte, la brièveté de l'inscription est souvent une cause d'obscurité. Enfin si, dans les langues sémitiques, il n'y, a pas d'abréviations, comme dans les inscriptions grecques et latines, cette facilité est bien rachetée par l'absence de voyelles et par le manque de séparation entre les mots. — Lire, c'est donc, dans bien des cas, deviner; ou du moins, c'est restituer un texte obscur ou incomplet. L'étude de la forme ne va pas sans la connaissance du contenu. Mais^elle-ei est un guide très sûr; car, s'il n'y apasdeuxinscriptionsidentiques,elles rentrent toutes dans certains cadres qui en déterminent la tournure générale.
La première préoccupation, en présence d'une inscription nouvelle, doit être de voir à quelle catégorie d'inscriptions elle peut appartenir. Il faut en quelque sorte savoir déjà ce qu'elle contient pour pouvoir la déchiffrer. L'étude des formules et de tout ce qui revient habituellement dans les différentes sortes d'inscriptions est un des éléments essentiels du déchiffrement. En d'autres termes, pour déchiffrer une inscription, il ne suffit pas d'en bien voir les lettres, il faut la rapprocher des textes similaires, de façon à serrer de plus en plus les difficultés, insurmontables souvent quand on veut les attaquer directement. Quand on veut étudier une inscription isolée, on s'expose .le plus souvent à faire fausse route. 11 faut employer la méthode comparative, et i)ien souvent, c'est d'une nouvelle découverte qu'il faut attendre l'explication de certains passages rebelles à tous les efforts. De là vient qu'une inscription seule, le plus souvent, ne dit rien ; tandis que plusieurs textes, même d'importance médiocre, s'éclairent réciproquement et peuvent, par leur comparaison, faire jaillir la ■lumière sur toute une face de la religion ou de la civilisation d'un peuple.
Les éléments essentiels de l'épigraphie sont donc, d'une part, la pratique assidue des monuments, qui seule peut faire pénétrer
dans l'esprit de récriture ; de l'autre, la connaissance des différentes sortes d'inscriptions, et de ce qu'on peut s'attendre à y trouver. Il résulte de ce qui précède que la première condition pour faire de l'épigraphie avec fruit, est d'avoir des recueils d'inscriptions aussi complets et des représentations des monuments aussi exactes que possible. La plupart des grandes questions qu'elle soulève se trouvent engagées et souvent même résolues par la simple réunion des textes. Aussi est-ce une règle constamment suivie en épigraphie, pour le grec et le latin, comme pour les langues sémitiques, de réunir les inscriptions en un recueil, ou pou» employer l'expression consacrée, en un Corpus.
L'histoire du déchiffrement des inscriptions sémitiques ne remonte pas fort haut , si l'on en excepte les inscriptions juives. Quant à ces dernières, on peut dire qu'on n'a jamais cessé de les comprendre ; il est vrai qu'on n'en possédait pas de véritablement anciennes. C'est au dix-septième siècle que l'on voit paraître les premières inscriptions sémitiques.Un des traits les plus remarquables de cette grande époque est l'attention que l'on donnait au monde oriental, soit en France, soit en Angleterre. Les regards étaient tournés du côté de l'Asie, et c'est à partir de ce moment qu'on a commencé à connaître l'Orient. Au siècle suivant, les grands voyages qui ont illustré les noms de Pococke, Robert Wood, etc., amenèrent la découverte d'un certain nombre d'inscriptions. Pococke rapporta de l'île de Chypre les copies d'une trentaine d'inscriptions phéniciennes que l'on peut voir dans sa Description de F Orient (Londres, 1743, in-P). Torremuzza en fit autant pour les antiquités de Malte, de la Sicile et de la Sardaigne, dans ses Inscriptiones Siciliœ veteres (Panormi, 1784, in-f*), et son recueil est encore aujourd'hui le seul document que nous ayons pour certaines inscriptions qui ont été perdues depuis. On rapporta même quelques originaux, soit de Palmyre, soit de quelqu'autre de ces endroits. Mais on cherchait à peine à les expliquer.
Il suffit de jeter les yeux sur ce qu'on appelait, encore.au dixhuitième siècle, l'alphabet phénicien, pour juger combien on était hors d'état de comprendre. D'ordtnaire, c'était simplement du samaritain; d'autres fois, on nous présente sous ce nom des alphabets plus étranges] encore. Colletet le jeune, dans son Traité des langues étrangères (Paris, 1660), en a donné deux ou trois spécimens. On croit y reconnaître quelques analogies très vagues avec certaines lettres phéniciennes ; pertit-être en présenteraient-ils autant avec les alphabets arménien, ou grec, ou latin. Ce serait une erreur pourtant de croire qu'ils aient été inventés par Colletet ; il les avait empruntés à YIntroduclio in chaldaïcam linguam de Theseus Ambrosius, qui est de 1539, et celui-ci les avait certainement pris à des sources plus anciennes. C'est dans les auteurs arabes du moyen âge qu'il faut en chercher l'origine. Il est encore possible de remonter dans une certaine mesure le cours de ces emprunts, et d'en suivre la trace. Seulement, il est une remarque qui frappe dès l'abord, c'est que les lettres de l'alphabet ont été retournées dans tous les sens, et occupent une
place tout à fait arbitraire, et qui ne correspond en rien à leur valeur réelle. Et puis, elles ont été entièrement déformées, moins par Tignorance de ceux qui les reproduisaient, que par la préoccupation d'y trouver certaines ressemblances avec des lettres qu'ils connaissaient.
C'est l'abbé Barthélémy qui est le vrai fondateur, de l'épigraphie sémitique. Dans un mémoire Sur les divers alphabets dont se sont servis les Phéniciens, mémoire lu à Y Académie des Inscriptions en 1758, il posa les principes généraux à l'aide desquels on a pu reconstituer cette langue. Au lieu de chercher à comprendre le phénicien directement à l'aide d'un alphabet imaginaire, il s'adressa aux monuments, et c'est en les comparant entre eux et en rapprochant les formes analogues, qu'il est arrivé à recomposer un alphabet où nous n'avons qu'une ou deux erreurs à relever. Là est toute la différence entre lui et ses prédécesseurs; mais c'est une différence de méthode, et nous ne procédons pas autrement que lui encore aujourd'hui.
Des principaux recueils d'inscriptions. — L'alphabet de l'abbé Barthélémy est un chef-d'œuvre ; ses traductions laissent parfois beaucoup à désirer. Les monuments qu'il avait à sa disposition étaient trop peu nombreux ; c'est à mesure qu'ils se sont multipliés seulement, qu'on est arrivé à mieux les comprendre. Dès 1828, Hamaker publia un certain nombre d'inscriptions dans ses Miscellaneaphœnicia ^ugd. Bat., 1828, in-4°), ; mais tous les travaux antérieurs et toutes les inscriptions connues ont été repris par Gesenius dans les Monumenta lingux phœniciœ (Lips., 1837, in-4°), ouvrage fondamental encore aujourd'hui pour tous ceux qui s'occupent de l'épigraphie sémitique. Dix ans après la publication de Gesenius, parut Y Etude démonstrative de la langue phénicienne et de la langue libyque, du D r Judas (Paris, J847), qui contient un grand nombre d'inscriptions néo-puniques encore ignorées de Gesenius. On peut y joindre la Toison d'or de l'abbé Bourgade (Paris*, 1852, in-f»), ouvrage médiocre, mais qui contient également des inscriptions nouvelles. Mais jamais on n'avait fait autant de découvertes que durant les trente dernières années. La grande école dé savants et d'archéologues français, entête de laquelle figure le duc de Luynes, et qu'illustrent les noms de MM. de Saulcy, de Longpérier, Renan, Waddington, de Vogué, n'a pas cessé d'augmenter le nombre des inscriptions phéniciennes. Nous n'en citerons que deux qui ont fait époque : l'inscription de Marseille, découverte en 1845, et queMunk a le premier expliquée avec succès (Journal asiatique^ 1847, II, p. 473-533), et l'inscription d'Esmunazar, donnée par le duc de Luynes à la France en 1856 (Mémoire sur le sarcophage et Vinscription funéraire d'Esmunazar, roi de Sidon, Paris, Pion, 1856, in-4°). Les savants anglais et allemands ont aussi contribué pour leur large part aux progrès de ces études. Le D r M.-A. Lévy, mort aujourd'hui, a recueilli au fur et à mesure tous ces nouveaux textes dans ses Phœnizische Studien, fasc. 1-IV (Breslau, 1858-1870), auxquels il convient d'ajouter les Siegel und Gemmen (Breslau, 1869, in-8°). —
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Grâce à ces efforts combinés, le nombre des inscriptions phéniciennes s'est considérablement accru. Dans la Grammaire phénicienne de Schrœder {Die phœnizische Sprache, etc., Halle, 1869, in-8°), on en compte, non plus soixante-six, comme du temps de Gesenius, mais trois cent vingt-cinq, sans parler des pierres gravées. Il y en a, aujourd'hui, plusieurs milliers. L'Afrique a fourni les plus nombreuses, sinon les plus intéressantes. Constantine, la Numidie ont fourni un grand nombre d'inscriptions néo-puniques. ACarthage, on a trouvé un vrai magasin d'incriptions votives dédiées à Tanit. M. v. Malzan, dans son voyage a Tunis {Heine in den Regeuschafien Tunis und Tripol s, vol. I, Leipzig, 1870, in-18. Voir aussi, du même ; Reise aufuer Insel Sardimen, Leipzig, 1869, in-18), M. Vaux (90 Phœ ncian inscriptions now de posiied in the Brûtish Muséum, Londrt s, 1761, in f°), M. Euting, sous le titre de Punische Sieine, dans les Mèm. de ÏAcad. imp. de St-Pètersbourg, 1872, ont publié un grand nombre de ces dernières. M. Euting y a joint la plupart des inscriptions de Sardaigne. Mais les ex-voto du temple de Tanit sont fort loin d'être encore tous publiés, et la plus grande partie, qui se trouve au Cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale, est inédite.
L'épigraphie juive est moins avancée que l'épigraphie phénicienne. La découverte de la stèle de Mésa, publiée pour la première fois par M. Clermont-Ganneau, a été pour Thébreu ce qu'avait été l'inscription d'Esmunazar pour le phénicien. Seulement, elle est restée jusqu'à présent presque isolée. Quant aux inscriptions juives à proprement parler, elles n'ont jamais été réunies. Il faut les chercher dans la Mission en Phènicie, de M. Renan (Paris, 1873, in-4°), dans le Voyage en Terre sainte, de M. de Saulcy (Paris, Didier, 1865, 2 vol. in-8°), et, d'une façon générale, chez tous les explorateurs de la Palestine. Les inscriptions araméennes, sans être toutes réunies en un recueil, ont été l'objet de travaux plus généraux. Les voyages en Syrie de MM.Waddington et de Vogué, en créant l'épigraphie palmyrénienne, ont donné naissance, pour ne pas parler des inscriptions grecques de M. Waddington qui ne doivent pas nous occuper ici, aux deux volumes de M. de Vogué intitulés : Syrie centrale, Inscriptions sémitiques (Paris, Baudry, 1868-1877, in-f*), et qui sont un véritable corpus des inscriptions du Haurân et de celles de Palmyre. Il faut y joindre les Mélanges d'archéologie orietitale, du même auteur, Paris, Imp. Nat., 1868. Les inscriptions du Sinaï, de même, ont été plusieurs fois réunies en recueil; d'abord par MM. Grey , Laborde, etc., et dans ces derniers temps par M. Lottin de Laval, et plus récemment encore par M. Lepsius.Enfin, sfr Henri Rawlinson a publié dans le Journal of the Royal Asiatic Soeiety, N. S., t. I, part. 1, un grand nombre d'épigraphes araméennes, gravées sur briques, et provenant des fouilles de Ninive. D'autre part, l'épigraphie himyarite et éthiopienne, fondée par les travaux de Fresnel, a pris des proportions considérables à la suite de la mission non moins hardie qu'heureuse de M. Halévy. Mais, pour donner une idée tant, soit peu complète du développement qu'a pris l'épigraphie sémitique, il
faudrait pouvoir citer toutes les monographies et les articles, souvent de première importance, qui ont été publiés par le Journal asiatique, la Zeitschrifl der deutschen morgenl. Gesellschaft, le Journal of the Royal Asiatic Society, la Revue archéologique, Y Annuaire de la Soc. archéologique de Constantine, qui fait tant pour la connaissance de l'Afrique ancienne, et bien d'autres recueils encore. On a pu remarquer, par ce qui précède, que plus on avance , plus les travaux d'ensemble se font rares. L'épigraphie sémitique tend à se fractionner. Il fallait grouper en un faisceau tous ces travaux, et réunir les inscriptions dispersées dans tous les musées de l'Europe. C'est à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qu'appartient l'honneur d'avoir réalisé cette pensée. Dès 1868, M. Renan et M.Waddingtoh reprenant une idée du duc de Luynes, vinrent proposer à l'Académie le plan d'un recueil général des inscriptions sémitiques, qui donnerait., pour chacune d'elles, l'état actuel de la science, ainsi qu'une reproduction aussi exacte que possible du monument. L'académie adopta ce projet, et une commission fut chargée d'en poursuivre l'exécution. Aujourd'hui son travail est en voie de publication, et il faudra bientôt ajouter au Corpus des inscriptions grecques et à celui des inscriptions latines, le Corpus inscriptionum semiticarum.
IL Des diverses catégories d'inscriptions. — Il est difficile de répartir avec une rigueur absolue toutes les inscriptions en certaines catégories. Pourtant on peut y reconnaître quelques grandes divisions. Les inscriptions sont publiques ou privées. Les inscriptions publiques elles-mêmes peuvent émaner soit du peuple, soit d'un corps de magistrats, soit d'un prince. Tantôt ce sont des traités, ou des lois, ou des ordonnances relatives au culte; tantôt ce sont des inscriptions commémoratives ou des dédicaces. Les inscriptions privées sont, soit des ex-voto, soit des pierres tombales. La distinction des inscriptions en inscriptions civiles et religieuses, distinction qui est à la base de l'épigraphie grecque et latine, n'existe presque pas dans les inscriptions sémitiques. Toutes, à peu d'exceptions près, sont religieuses. Cela tient à la façon dont le sémite concevait les rapports de l'homme avec la divinité. Tout acte officiel lui apparaissait comme un contrat passé avec son dieu. Quand un roi fait une œuvre pour l'avenir, ce n'est pas sous la protection du peuple qu'il la met, ni même sous celle de ses successeurs, son héritier c'est son ennemi, mais sous la protection des dieux. Aussi est-ce de temples que proviennent la plupart des inscriptions.
Inscriptions officielles. — L'habitude de déposer les actes officiels dans les temples était générale. Les temples étaient les archives en même temps que le trésor de l'Etat et le sanctuaire. On n'a pas retrouvé de traités écrits sur la pierre jusqu'aujourd'hui ; mais Polybe (VII, 9) nous a conservé le texte, en grec malheureusement, de celui de Philippe de Macédoine avec Garthage; tel qu'il est, ce
morceau est capital pour la connaissance de la religion punique. En voici le protocole :
« C'est ici le traité qu'a conclu, sur la foi du serment, le général Hannibal, ainsi que Magon, Myrcal, Barmocal, et tous les sénateurs carthaginois présents, et tous les Carthaginois présents à son armée, avec Xénophane, fils de Cléomaque, Athénien, que nous a envoyé comme ambassadeur le roi Philippe, fils de Demetrius, traitant pour lui, pour les Macédoniens, et pour leurs alliés : et ce traité a été conclu en présence de Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du Génie de Carthage, d'Hercule et de Jolaus ; en présence de Mars, de Triton et de Neptune; en présence des dieux qui protègent l'expédition, le soleil, la lune et la terre ; en présence des fleuves, des prés, des eaux ; en présence de tous les dieux qui régnent à Carthage, etc..»
Ce traité, comme tous les textes analogues, était bilingue. Nous en connaissons un plus ancien encore ; c'est le traité qui mit fin à la guerre des Hétas contre Ramsès II. « La minute du traité avait été rédigée primitivement dans la langue des Hétas : elle était gravée sur une lame d'argent qui fut solennellement remise au pharaon dans la ville de Ramsès. Nous n en possédons non plus que le texte égyptien» (voyez Maspéro, Hist. anc, p. 222).
Les décrets, les ordonnances concernant les choses sacrées, sont plus richement représentés. L'original du plus illustre exemple de ce genre de monuments est aussi perdu, c'est leDécalogue. Mais nous en possédons d'autres qui rappellent singulièrement certains passages du Lévitique. Ce sont des tarifs des redevances à payer aux prêtres quand on faisait un sacrifice. Ils forment actuellement toute une littérature. Nous n'en possédons pas moins de cinq. Tous proviennent de Carthage, sauf un qui a été trouvé à Marseille, et qui est de beaucoup le plus complet. Ce ne sont en général que des fragments, mais ils nous fournissent la meilleure preuve des avantages que l'on peut retirer delà comparaison de textes semblables en épigraphie. Ils commencent uniformément par un protocole, qui comprenait le nom du temple, et l'indication de l'objet de l'inscription, ainsi que la date, marquée comme d'habitude, par le nom des suffètes éponymes. Puis venait une série de prescriptions, fort semblables aux prescriptions du même genre qu'on trouve chez les Juifs ; enfin, après un grand espace blanc, semble-t-il, une sorte de souscription où se trouvaient énumérés des magistrats religieux, les dècemvirs sacrés, et de nouveau les suffètes. Un autre texte, malheureusement très fruste, contient le règlement, jour par jour, d'une des grandes fêtes de Carthage. Toutes ces inscriptions sont monumentales, gravées avec le plus grand soin sur des plaques de marbre, et devaient être affichées à la porte des temples.
A côté des textes qui réglementent le culte, il faudrait placer les textes purement religieux, les histoires des dieux et du monde, ces récits de la création, qui occupaient une si large place dans les religions anciennes ; ces cosmogonies que Sanchoniaton avait trouvées à
Byblos, àÀradus, dans tous les grands sanctuaires de la côte de Phénicie, et dont Philon de Byblos nous a conservé des fragments. Mais c'est encore une page qui reste en blanc dans l'épigraphie sémitique. A Ninive, on a retrouvé quelques fragments du récit de la création en caractères cunéiformes; la Phénicie et ses colonies sont restées muettes jusqu'à présent. On s'attendrait à voir mentionner également ici le périple de Hannon, mais il appartient déjà à la classe des ex-voto. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à en relire le début : "Awcovoç
Kocpx7i$ovfa>v pocdtXetoç rapdtXouç twv ôrcip xiç 'HpaxX&uç arrçXaç Xtêuxwv ty^ç Y*fc
[Aspwv, Ôv xa\ àvsôrixev Iv x<j> toλ Kpovou Tê^vet. Non seulement il en ressort que Hannon avait déposé le récit de son voyage dans le temple de Saturne, c'est-à-dire de Baal Hammon, mais qu'il l'y avait mis comme ex-voto ; le mot àvéÔTjxEv est l'expression consacrée, dans les inscriptions grecques, pour ces sortes d'offrandes ; si nous avions le texte phénicien, nous trouverions certainement à cette place la formule ordinaire esch nadar, « ex-voto ».
Ex-voto. — Les ex-voto forment la classe d'inscriptions la plus nombreuse. Au premier rang, et presqu'à mi-chemin entre les incriptions officielles et les ex-voto, viennent se ranger les inscriptions commémoratives et les dédicaces.. Pour la forme, les inscriptions commémoratives sont des ex-voto; pour le fond, c'est de l'histoire. Par ce double caractère elles nous initient bien à la pensée des peuples sémitiques. C'est un phénomène analogue à celui que nous rencontrons dans la Bible; là aussi nous trouvons de l'histoire, mais écrite à un point de vue religieux. A côté du périple de Hannon qui était un véritable ex-voto, nous n'en citerons qu'un exemple, la stèle de Mésa.
Les dédicaces n'affectent pas toujours la forme d'un ex-voto. Quelquefois, elles commencent directement par le nom de la cité, suivi du détail des travaux exécutés par elle. Tel est le cas pour la dédicace du temple de Gaulos, près de Malte. Le plus souvent, l'inscription se termine par l'indication des magistrats éponymes et de tous ceux qui ont pris part à l'exécution du monument. D'autres fois, le nom du peuple est remplacé par lé nom du roi, comme dans la dédicace du temple de Byblos. Dans les inscriptions royales, la forme est toujours celle de l'ex-voto; comme si les individus tenaient plus que les peuples à être récompensés par la divinité. On peut aussi remarquer que, dans la plupart de ces dédicaces, il ne s'agit pas de la construction d'un tçmple entier, mais seulement de certaines parties du temple, qui sont parfaitement spécifiées dans l'inscription. En somme c'étaient des ex-voto, plus importants que les autres, voilà tout.
Les objets que l'on offrait en ex-voto étaient d'ailleurs très loin d'avoir tous une importance égale. Tantôt c'étaient des ustensiles sacrés, ou des objets précieux ; tantôt c'était simplement une pierre, sur laquelle le donateur faisait graver assez grossièrement son nom et celui de son père, après une formule toujours identique. L'ex-voto
devait avoir une valeur parfaitement réglée*; c'était un marché passé avec la divinité. Il fallait ne pas la frustrer, mais aussi se serait-on bien gardé de lui donner plus qu'on ne lui devait. On prenait ses précautions : Certains ex-voto, comme l'inscription trilingue trouvée à Pauli Gerrei, en Sardaigne, spécifient le poids de l'objet, quel qu'il fût, autel de bronze, candélabre ou plat d'argent, qu'on était convenu d'offrir à la divinité. En somme, ces offrandes n'étaient autre chose que des Contributions pécuniaires, déguisées sous une forme artistique. Le malheur est que, le plus souvent, non seulement les objets sont perdus, mais leur nom même ne figure pas sur l'inscription. Elle contient uniquement le nom de la divinité et celui du donateur, avec l'indication du vœu. Généralement enfin elle se termine par une prière ou une formule de bénédiction : « qu'il le bénisse » ou bien « parce qu'il a entendu sa voix », ou bien Tune et l'autre à la fois.
(Quelques ex-voto faisaient exception à la monotonie générale. Cicéron nous raconte dans les Verrines (Act. II, lib. IV, § 46), qu'il y avait, dans le temple de Junon, à Malte, deux défenses d'éléphant d'une taille merveilleuse. Massinissa les fit enlever, mais ayant appris d'où elles venaient, il donna aussitôt l'ordre qu'on les rapportât, avec une inscription* en langue punique, gravée sur l'ivoire, dont il nous donne la traduction latine, et qui constatait le larcin involontaire et la restitution. Malheureusement le temple de Syracuse n'a pas toujours eu des visiteurs aussi honnêtes ; les défenses sont perdues et l'inscription avec elles.
Inscriptions funéraires* — Enfin, il faut placer en dernier lieu les inscriptions funéraires. Ce sont les plus difficiles; elles présentent une grande variété de formules, souvent très obscures, et il est bon nombre d'entre elles dont il nous faut avouer encore aujourd'hui que nous ne les comprenons pas. Malgré cela, elles sont en général assez monotones, et ne sont pas de celles qui présentent le plus d'intérêt. Il faut faire une exception pour la plus importante de toutes les inscriptions phéniciennes connues, celle du sarcophage d'Esmunazar. D'ailleurs, même parmi les inscriptions funéraires, il convient d'établir une distinction. Tantôt, paraît-il, on enterrait les gens dans le sol, cela a lieu en Numidie, et l'on dressait au pied ou à la tête delà tombe une pierre tumulaire, comme les musulmans le font encore aujourd'hui» Tantôt, au contraire,; les tombes étaient creusées dans des rochers; c'étaient de vrais columbaria, qui appartenaient soit à un individu, soit à une famille. Parfois même, il le semble du moins, c'étaient des sépultures publiques.
Graffiti* — Les inscriptions proprement dites n'épuisent pas encore la classe des monuments qui rentrent dans le domaine de l'épigraphie. Il faut y ajouter les graffiti, c'est-à-dire les inscriptions gravées à la légère, sur des monuments destinés à un tout autre usage ; le plus souvent elles sont faites en vue d'attacher à un monument ou à un
endroit le nom et le souvenir d'un pèlerin, d'un visiteur, ou simplement d'un passant. Il résulte de cette définition qu'en règle générale, les graffiti, tracés à la bâte et par des gens qui n'avaient pas d'outils sous la main, ne font qu'écorcher la surface de la pierre. Les graffiti forment une classe de textes très nombreuse. Nous en possédons relativement peu en phénicien. Au contraire, l'épigraphie de certaines contrées ne se compose presque que de textes de ce genre ; ils forment les trois quarts de l'épigrapbie nabatéenne. Les rochers du Sinaï sont couverts des noms des pèlerins qui venaient visiter les lieux saints ; certainement de nombreuses générations ont dû se succéder dans cette vallée, car, s'il y a des inscriptions païennes, il y en a aussi de chrétiennes, et elles sont si fort serrées les unes contre les autres, qu'elles ont donné son nom à l'une des vallées de ce massif. C'est la «Vallée écrite » Wadi Mokatteb.'Le contenu de ces inscriptions est, en général, peu intéressant. Ce ne sont que des noms propres ; et pourtant elles ont une importance réelle. On peut en effet suspecter la bonne foi d'une inscription officielle; on ne peut suspecter celle d'un passant qui grave sur une pierre son nom et la date de son passage. On conçoit toute l'importance dé semblables documents, soit au point de vue de l'histoire de l'écriture, soit même à un point de vue plus général. Il est très difficile de fixer les limites exactes auxquelles s'arrête la classe des graffiti. Us n'ont rien de régulier et ils échappent à tous les cadres ; tantôt ce sont de véritables inscriptions, tantôt ce sont quelques lettres entremêlées de dessins ou de traits informes. A notre sens, la présence d'une seule lettre suffit pour déterminer le caractère épigraphique d'un monument.
Faut-il faire rentrer dans le domaine de l'épigraphie les inscriptions peintes à l'encre ou en couleur? Sans' doute, il leur manque un des traits caractéristiques de l'épigraphie : la gravure ; mais le caractère en est bien le même que celui des graffiti. Ce sont aussi des textes uniques, qui sont attachés à un certain endroit et à un certain objet. La parenté de ces deux classes de monuments t*t si grande; que souvent nous les trouvons entremêlés, ou bien encore, qu'ils alternent. Bien n'est plus fréquent que de voir, sur des amphores, l'indication de la contenance ou le nom du possesseur, tantôt gravé, tantôt écrit à l'encre. L'île de Chypre nous en fournit un certain nombre d'exemples. Les osiraha (les fragments de vases), sur lesquels se faisait la correspondance courante, doivent également trouver ici leur place, semble-t-il, bien qu'ils n'aient plus guère de commun avec des inscriptions que la solidité de la matière sur laquelle on écrivait. D'ailleurs, les rares textes sémitiques de ce genre que nous possédions, sont en cette écriture araméenne cursive, qui est bien décidément une écriture de manuscrits. Il faut faire un saut plu» considérable encore pour classer avec les inscriptions les papyrus^ La seule raison qu'on ait de le faire, est de donner plus de corps à une épigrapbie un peu maigre, et de réunir des monuments qui ont, quant au fond, une parenté très réelle. .
Pierres gravées. — Enfin, à toutes ces catégories d'inscriptions, il faut ajouter les tessères, les inscriptions sur des anses d'amphores, sur des lampes, et, avant tout, les pierres gravées. Il est peu d'antiquités dont la provenance soit aussi difficile à établir que ces petits objets, qui changent de patrie avec leur possesseur, et qui formaient un objet de commerce, même dans l'antiquité. Une lourde pierre se transporte assez difficilement; les bijoux ont toujours voyagé avec la plus grande facilité. Il faut presque renoncer à établir parmi eux de classification géographique. De ce qu'un camée a été trouvé à Saïda, il n'en résulte pas que son propriétaire soit mort à cet endroit; et encore que cela serait, celui qui avait fini là ses jours pouvait venir du fond de la Syrie ou de l'Egypte. Mais, par contre, peu d'inscriptions portent à un aussi haut degré l'empreinte de la main de l'homme ; on y sent l'effort du graveur, et chaque lettre est marquée d'une originalité qui lui donne quelque chose de tout personnel.
Des Inscriptions fausses. — Après avoir parlé des différentes classes d'inscriptions, il faut dire quelques mots des inscriptions fausses. Elles sont relativement peu nombreuses et assez faciles à reconnaître. Il est malaisé de contrefaire le phénicien. Ou bien elles sont destinées à prouver certaines thèses que l'on aurait intérêt à voir prévaloir, ce sont alors de véritables faux historiques ; ou bien elles sont faites simplement en vue de la spéculation commerciale. Dans la première classe, il faut faire rentrer la statue colossale avec inscription phénicienne trouvée près de la ville de Lafayette (Etat de New- York, Amérique), ainsi que l'inscription également phénicienne de Parahyba en Brésil (Journal de la Soc. As. allemande, 4874, p. 481 ss.), qui raconte l'arrivée en Amérique d'une colonie de Phéniciens, partis d'Etsiongeber sur la mer Rouge, sous le règne de Hiram. Le caractère extraordinaire de l'inscription, l'importance qu'elle aurait si elle était authentique, et par conséquent l'intérêt qu'on pouvait avoir à la fabriquer, sont autant de raisons de se tenir sur ses gardes. Il faut aussi se défier des coïncidences trop frappantes avec les noms bibliques. En général, toutes les fois qu'une inscription apporte, au lieu de nouvelles difficultés, la confirmation d'un fait contestable, il faut raisonner comme si elle était fausse. Le plus souvent, d'ailleurs, l'examen matériel du monument, de l'écriture, et plus encore des particularités propres à la langue phénicienne, suffisent pour en démontrer la fausseté. Souvent un petit détail caractéristique, qui avait échappé au faussaire, suffit pour condamner une. inscription. C'est ainsi que jamais les Phéniciens ne manquent, après avoir écrit un nombre en toutes . lettres, de le répéter en chiffres. L'auteur de l'inscription de Parahyba ne connaissait pas ce détail. Au surplus, bien d'autres fautes, notamment l'emploi continuel de Valeph quiescent, conduiraient à la même conclusion, rela tivement à cette inscription;
Les inscriptions fabriquées en vue du commerce sont encore plus
faciles à reconnaître ; le plus souvent elles ne sont que des copies maladroites d'inscriptions authentiques. Telle est l'inscription de ce taureau de bronze trouvé à Païenne, qui n'est qu'une inscription funéraire de Marsala. Mais, chose curieuse, ce faux lui-môme a servi de modèle à un autre taureau plus petit en or, qui n'est que la copie grossière du premier, dont elle reproduit, en les aggravant, toutes les fautes. Les pierres gravées présentent de nombreux exemples de faux de ce genre. Mais, presque toujours, ou bien l'inscription toute entière est retournée, ou bien les lignes, ou du moins certaines lettres, sont interverties. Quelquefois aussi on fabrique des inscriptions en mettant bout à bout des lettres, sans chercher à leur donner aucun sens; ce moyen est plus facile, aujourd'hui que l'on possède des manuels où se trouvent des alphabets phéniciens de différentes époques. On n'a pas ainsi à craindre de commettre d'anachronisme. C'est le procédé qu'on avait employé pour les fausses antiquités moabites. Et c'est ce qui a fait qu'on a été quelque temps avant d'en découvrir la fausseté. Comme leur auteur n'avait pas cherché, le plus souvent, à leur donner de sens, il n'avait pas commis de ces fautes qui sautent aux yeux, quand on est en présence d'un texte fabriqué. 11 ne faut pourtant pas faire de règles absolues, car c'est de la même fabrique qu'est sorti le sarcophage de Samson; M. Paul de Lagarde l'a signalé à l'attention publique dans un article des Nachrichteh de Gœltingue y 1878, p. 371-372. Enfin, souvent aussi on fabrique des inscriptions en mettant bout à bout des fragments d'inscriptions authentiques. C'est la façon dont on procède en général pour les inscriptions himyarites, qui sont très nombreuses et incomplètement connues. Elles se prêtent d'ailleurs fort bien aux faux. Tandis que toutes les autres inscriptions sémitiques ont un aspect irrégulier qui déroute les faussaires, les inscriptions himyarites ont un caractère monumental et une régularité de traits qui rend Fimitatioû plus facile. Il est parfois malaisé de reconnaître la fausseté de ces pastiches; mais, • d'autre part, ils rendent service à la science, en permettant de vérifier la lecture d'inscriptions dont on ne possédait souvent que de mauvaises copies rapportées par des voyageurs. •
Des diverses manières de reproduire les inscriptions. — Il faut enfin parler des divers genres de reproduction des inscriptions. Il est certain que rien ne remplace la vue du monument lui-même; l'aspect de la pierre, de la patine, si c'est une inscription sur métal, la façon dont les lettres sont gravées, vous fixent presque toujours du premier coup sur l'authenticité du monument. Mais, en outre, ces détails extérieurs aident beaucoup au déchiffrement; ce n'est que sur l'original, bien souvent, qu'on peut distinguer un faux trait ou un accident de la pierre, d'une lettre. Les restitutions, toute la lecture, en général, se fait beaucoup plus sûrement. On se rend mieux compte de l'importance et de l'étendue des cassures. Mais on n'a pas toujours le monument sous les yeux ; il est en outre souvent difficile à déplacer ; quelquefois même la couleur ou les taches de
la pierre sont un grave obstacle à la lecture. Autrefois on n'avait, pour reproduire les inscriptions,que le dessin et la gravure,* moyens tout à fait insuffisantSjCar constamment on prend des accidents de la pierre pour des parties essentielles de l'inscription, et surtout on est incapable de rendre l'importance relative des différents traits ; ou bien, chose plus grave encore, on interprète ce qui est écrit, en se laissant guider par de fausses analogies. — On croit qu'il est facile de copier fidèlement ce qu'on a sous les yeux ; c'est une des dernières choses auxquelles l'homme parvienne. L'exactitude scientifique est une notion tout à fait moderne. Pour copier une inscription sans faire de fautes, il faut en connaître à fond l'écriture. — A défaut du monument lui-même, ce qu'on peut avoir de mieux c'est un bon moulage. Le moulage soufré est celui qui permet d'obtenir le plus de finesse. Il faut, dans tous les cas, ayoir soin de prendre du plâtre aussi fin que possible. Mais cette sorte de reproduction ne peut jamais s'étendre qu'à un petit nombre de monuments. L'opération est délicate, et les moulages sont fragiles et d'un transport difficile.
Estampages. — L'estampage supplée en grande partie aux défauts du moulage en plâtre. On peut dire que l'estampage a contribué pour une large part aux progrès de l'épigraphie sémitique. On savait en faire dès la fin du dix-septième siècle. Mais ce n'est que depuis cinquante ans* environ que l'usage s'en est généralisé. L'estampage n'a rien d'artistique. Ce qui en fait l'avantage immense, c'est la façon extrêmement simple dont il s'obtient. Une feuille de papier et un peu d'eau suffisent pour donner la reproduction parfaitement exacte d'une inscription quelconque. Au fond, l'estampage est un moule en papier. Pour l'obtenir,ont prend une feuille de papier non collé, on l'iumecte d'un seul côté, et on applique la face mouillée sur l'objet qu'on veut reproduire, après l'avoir soigneusement nettoyé, pour enlever les mousses, les parcelles de terre et tous les corps étrangers qui empêcheraient l'adhérence d'être complète. Puis on frappe le papier avec une brosse, de façon à le faire pénétrer dans toutes les anfractuosités de la pierre. Il faut avoir soin de frapper toujours dans le même sens, de gauche à droite* ou de droite à gauche, de façon à éviter que le papier, en s'étalant inégalement, ne fasse de boursouflures. Si malgré cette précaution il se forme des godets, on les chasse en continuant à frapper dans le même sens. Il ne faut jamais craindre d'aller au fond des lettres. Si le papier crève, on en met un second par-dessus, puis un troisième et un quatrième, si cela est nécessaire, en procédant toujours de même. Les feuilles ainsi soudées forment une pâte aussi compacte que du carton. Cette opération faite, on enlève l'estampage et on le laisse sécher. Une fois sec, il ne peut plus perdre sa forme, pourvu qu'on ne l'expose pas à l'humidité. Cette invention aussi simple que précieuse permet d'avoir dans un cabinet les reproductions de milliers d'inscriptions qui sont disséminées par tout le monde.
Photographies. — La photographie a sur l'estapipage des avantages réels ; elle donne l'aspect de l'ensemble du monument, et elle indique, mieux que ne fait l'estampage, le caractère de la pierre et les différents accidents. Mais elle est inégale. Une photographie, même bien faite, ne donne qu'un des aspects du monument. Or, pour pouvoir lire des textes difficiles, il faut pouvoir faire arriver la lumière dans tous les sens, mettre certaines parties, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, de façon à forcer les moindres traits à se détacher du fond. On obtient quelquefois des résultats inattendus en étudiant une photographie par transparence.
Le principal inconvénient de la photographie, qui est de s'altérer au contact de la lumière, n'existe plus avec la photogravure. La photogravure consiste à transporter, par des procédés chimiques, la photographie sur une plaque métallique, que l'on attaque au moyen de certains réactifs. On se sert ensuite de cette plaque, pour tirer les planches à l'encre grasse, comme si elle avait été gravée à la main. C'est une impression ordinaire. Il est clair que, toute préparation chimique sensible à la lumière disparaissant, les causes d'altération disparaissent en même temps. Au lieu de photogravure, on emploie quelquefois le nom de héliogravure, ou de zincotypie (gillotypie). Ces différents termes correspondent à des procédés différents, mais le principe est le même. C'est une gravure où la main de l'homme n'intervient pas, en théorie du moins. Dans la pratique, il esUfort peu de cas où elle n'intervienne pas discrètement, pour corriger les erreurs du soleil. Il y a une retouche, comme dans la photographie, spécialement dans les cas obscurs ou douteux, c'est-à-dire dans ceux où l'on aurait le plus d'intérêt à s'en passer. La photogravure a encore un autre inconvénient, malgré les grands progrès réalisés dans ces dernières années : elle a quelque chose de plus terùe que la photographie, et ne donne pas les mêmes reliefs.
En tous cas, la photographie ou la photogravure, qui en est une des formes, étant, avec la gravure, la seule sorte de reproduction qui puisse entrer dans un recueil, c'est à elle qu'on aura recours le plus souvent pour reproduire les inscriptions, soit qu'on la prenne directement sur le monument, soit qu'on la prenne sur un estampage, ce qui présente, dans certains cas, des avantages. Nous avouons, pour notre part, préférer la photographie directe, toutes les fois qu'elle est possible. Elle est quelquefois plus sombre, mais elle est plus vivante. Le papier n'a jamais des arêtes aussi nettes que la pierre. Toutefois il faut bien se dire que pour l'étude des monuments difficiles, la photographie ne dispense jamais d'avoir recours au monument lui-même ou à l'estampage ; et il faut se rappeler ces mots de Bœckh, dont l'autorité fait loi toutes les fois qu'il s'agit d'inscriptions : Imagines plerumque ex Utulis, non tituli ex imaginibus intelliguntur. On a toujours une certaine tendance à se contenter d'images qui flattent l'œil et sont d'un maniement facile. Mais le bon épigraphiste sera celui qui ne craindra pas d'aller dans les musées, dessiner les inscriptions, et poursuivre les traces de caractères jusque dans les cas-
sures de la pierre, pour corriger les lectures de ceux qui Font précédé.
III. Classification des Inscriptions. — L'ordre géographique est le seul qui convienne à un recueil d'inscriptions. C'est celui que Bœckh a adopté dans le* Corpus inscriplinnum grœcarwn, qui peut servir à bon droit de modèle pour ce genre de trayaux. Depuis, on ne s'est guère écarté de cette règle. Une classification générale qui aurait pour base le contenu des inscriptions serait factice, et souvent amènerait à rapprocher des textes très différents d'époque et même de caractère. Dans bien des cas, d'ailleurs, ce serait préjuger le sens du texte qu'il s'agit de traduire. , L'écriture est,semble-t-il, un meilleur moyen de classer les inscriptions ; le caractère paléographique est presque toujours un indice de l'époque à laquelle un texte a été écrit et du pays d'où il provient. Mais ce critérium -est fort insuffisant. Les différences sont en général peu considérables d'une ville à l'autre, et souvent même d'une province à l'autre; et pour ce qui est de l'ancienneté, la paléographie sémitique n'est pas assez avancée pour qu'on puisse dire avec quelque certitude, à cent ans près, de quand date une inscription. Telle forme de lettre, qui était usitée au septième ou au sixième siècle en Phénicie, peut avoir persisté beaucoup plus longtemps dans telle ou telle colonie. Sans doute, on observe un certain parallélisme dans les dégradations de l'alphabet, mais il n'est pas assez précis pour servir de base à une classification scientifique. Les différences paléographiques proviennent aussi, d'ailleurs, soit de l'instrument dont on se sert, soit de la matière sur laquelle on écrit. Les inscriptions sur métal ont toujours quelque chose de plus anguleux et de plus heurté que les inscriptions sur pierre.
Au contraire, une classification géographique répond beaucoup mieux à la définition que nous avons donnée des inscriptions. L'inscription étant attachée par sa destination même à un certain endroit, il est naturel d'en parler à sa place géographique. D'ailleurs cette classification répond ordinairement à la classification que l'on pourrait appeler paléographique. Les différences d'écriture sont avant tout des différences géographiques. Naturellement, il faut laisser une large porte ouverte pour les inscriptions de provenance incertaine. Quelquefois même c'est le caractère de l'inscription, ou son contenu, qui nous renseignera sur sa provenance ; mais il faut être très sobre de ces sortes d'inductions. La division géographique toutefois efct surbordonnée à des divisions plus générales, qui sont celles même de la paléographie sémitique. Ainsi, le phénicien, l'hébreu, l'araméen, le palmyrénien formeront autant de livres, dans l'intérieur desquelles inscriptions seront classées géographiquement.
On ne prétend pas donner ici une classification générale des inscriptions sémitiques. Ce serait épuiser la matière d'un volume, ou donner une nomenclature sèche et insignifiante. On voudrait seulement donner une idée des principaux centres d'inscriptions, et du caractère particulier qu'y revêt l'épigraphie.
Inscriptions phéniciennes. — - C'est par la Phénicie que nous commencerons. La tradition le veut : « Phceaices primi. » D'ailleurs, comme on Ta vu plus haut, les Phéniciens ont été, selon toutes les vraisemblances, les inventeurs de l'alphabet. Leur épigraphie est aussi la plus riche et la plus variée. La Phénicie proprement dite n'a fourni que très peu d'inscriptions. Cette côte a été trop souvent bouleversée. A Tyr même, on n'en trouve pas une seule. Le même fait se reproduit pour l'épigraphie grecque, et M. Waddington, dans ses Inscriptions grecques et latines dt la Syrie (I^aris, Didot, 1870, in-f°, p. 447), n'en a trouvé qu'une à publier, encore est-elle du moyen âge; il en fait lui-même quelque part la remarque.
Les autres villes du littoral en ont fourni chacune une ou deux. En tout on n'en possède pas douze. Mais presque toutes sont des inscriptions capitales. C'est la dédicace du temple de Byblos, publiée par M. de Vogué, le sarcophage d'Esmunazar, auquel est attaché le nom du ducde Luynes, et les inscriptions d'Oum-el-Aouamid, rapportées par M. Renan. Peut-être faut-il y joindre des fragments de bronze, trouvés dans l'île de Chypre; mais qui portent le nom d'un roi de Sidon, et sont dédiés au dieu Liban? Ces fragments, qui ont été également publiés par M. Renan (Journ. des Savants, août 1877), sont peut-être le spécimen le plus ancien d'écriture phénicienne que nous possédions. Les autres inscriptions de Phénicie varient du cinquième au second siècle av. J.-G.
La colonie phénicienne la plus voisine de la côte asiatique, c'est Chypre. Aucune autre, excepté Carthage, n'a fourni un aussi riche butin. Pococke déjà en avait rapporté les copies de trente-trois inscriptions. Malheureusement les inscriptions elles-mêmes sont entrées depuis dans la construction d'un aqueduc, et sont perdues pour la science. M. de Vogué, d'autres encore, y ont également trouvé des textes d'une grande importance.j.En dernier lieu, les fouilles commencées par M. G. Colonna Ceccaldi, et poursuivies avec tant de bonheur par le général de Cesnola,-ont également amené la découverte d'une trentaine de nouveaux fragments. Ces derniers proviennent presque tous de grandes vasques en marbre, larges de deux ou trois pieds, qui portaient.leur dédicace gravée sur le rebord. Les inscriptions de Chypre sont en général gravées avec soin, presque toujours sur marbre ; elles ont souvent un certain cachet artistique qu'on ne retrouve pas sur tous les monuments phéniciens ; on sent le voisinage de la Grèce. L'écriture présente certaines particularités; les boucles des lettres s'ouvrent par en haut, un peu en forme d'agrafe ; les queues, au lieu d'être arrondies, comme en Phénicie, se terminent en pointe ; enfin, les mots sont séparés par des points. Les deux grands centres d'inscriptions phéniciennes, dans l'île de Chypre, sont Larnaka et Dali, l' ancienne Gitium et Idalie. Ces deux villes formaient un petit royaume phénicien. Les inscription^ nous ont conservé les noms de deux de leurs princes, Melekjaton et Pumjaton.
Les inscriptions trouvées en Grèce se rapprochent davantage comme style de celles dé la côte. Ce fait, singulier au premier abord, s'explique
fort naturellement. Chypre était un centre de civilisation, où l'influence grecque et l'influence phénicienne venaient se heurter à chaque pas. C'est un des points par où s'est opéré le passage du monde oriental au monde grec, et il ne faut jamais perdre cela de vue, quand on veut étudier l'origine soit de l'art, soit de la mythologie helléniques. Nous y trouvons le dieuPygmée, le dieu Rasp, ou Resef, qui n'est autre que l'Apollon d'Amyclée, avec son javelot et sa tête de gazelle ; c'est le point par où le culte de Vénus s'est introduit en Grèce, To^t l'art cypriote porte la trace de cette double influence. Au contraire, ceux qui ont laissé des inscriptions à Athènes étaient presque tous des Phéniciens de la côte, ils le disent sur leurs inscriptions, qui apportaient, en arrivant au port, un ex-voto dans la chapelle de leur dieu national. Plusieurs de ces inscriptions ont été trouvées au Pirée. Elles sont d'ailleurs presque toutes bilingues, ce qui leur donne un grand intérêt. C'est ainsi que l'une d'elles a permis à Gesenius d'établir, il y a quarante ans, que la déesse qui correspondait à Tanit chez les Grecs était Artémis. Une inscription religieuse du plus haut intérêt, trouvée tout récemment dans l'île de Délos, et qui devait perpétuer le souvenir d'une ambassade sacrép de Ty riens, est malheureusement dans un si triste état qu'il n'y a que peu de chose à en tirer.
L'Egypte n'a fourni que quelques graffiti, tracés soit par des pèlerins, soit par des mercenaires au service de Psammétik, dans le temple d'Abydos, ou dans le Sérapéum, sur le dos d'un sphinx qui est aujourd'hui au musée du Louvre, ou sur les jambes d'un des colosses d'Ipsamboul. Ces proscynèmes, quoique peu nombreux, ont un intérêt paléographique réel, parce qu'ils sont, pour la plupart, d'une date assez ancienne, et se rapprochent plus, pour la langue, sous certains rapports, de l'hébreu que du phénicien. Mais la mine qui serait certainement la plus féconde, et qui est restée jusqu'à présent presqu'entièrement inexplorée, c'est l'oasis de Jupiter Ammon. Pas un oracle n'a été* plus célèbre dans l'antiquité, et il était fréquenté non seulement par les Egyptiens, mais par les Grecs et les Phéniciens. Sa situation au milieu du désert, qui l'a rendu inabordable jusqu'à présent, l'a aussi mis à l'abri des atteintes de la civilisation. On a pu le démolir, on n'a pas utilisé ses pierres pour construire d'autres villes. Certainement on en trouverait les murs encore couverts de proscynèmes phéniciens.
Garthage joue, à l'ouest de la Méditerranée, le même rôle que la Phénicie à l'est. Elle est le centre d'où rayonnait l'influence phénicienne en Sicile, en Sardaigne, en Gaule, en Espagne. Les inscriptions en portent la trace constante. Le caractère paléographique est le même dans tous ces pays ; on retrouve les mêmes formules et les mômes noms à Malte, en Sicile, en Sardaignq et à Marseille. Une de nos inscriptions de Malte porte les noms de deux suffètes éponymes ; ce sont bien certainement ceux des suffètes de Garthage. Malheureux sèment nous ne pouvons pas déterminer à quelle époque remonte le commencement de cette influence. Toutes les inscriptions de Car-
thage que nous possédons appartiennent à ce qu'on pourrait appeler l'époque grecque. Nous ne croyons pas qu'on ait le droit de les faire descendre jusqu'à l'époque romaine. Le style des monuments, leur caractère paléographique, divers autres indices encore, semblent s'y opposer. Les lettres, sur les inscriptions de Garthage , ont une forme particulière. Pour bien en juger, il faut consulter non pas l'écriture négligée du plus grand nombre des ex-voto, mais les textes ayant un certain caractère officiel. Tous sont écrits au moyen du même procédé. Les têtes des lettres sont très petites, mais très finement dessinées; les queues, fortes et très cambrées, accusent nettement les pleins et les déliés. Ces mêmes caractères se retrouvent sur toutes les inscriptions soignées, à Carthage et en dehors de l'Afrique, à Malte, à Marseille dans le tarif des sacrifices. Ce dernier monument ressemble même si fort aux textes analogues trouvés à Garthage, pour l'aspect, comme pour le contenu, qu'on a pu se demander jusqu'à ces derniers temps si cette pierre n'avait pas été gravée à Carthage. L'examen microscopique de la pierre ne laisserait, paraît-il, de place à aucun doute; elle vient de Notre-Dame de la Garde.
Les inscriptions de Carthage se divisent en deux catégories : les inscriptions publiques et les inscriptions privées. Parmi les inscriptions publiques, il faut signaler, en première ligne, quatre fragments de tarifs des sacrifices différents ; ce qui nous prouve à la fois le caractère mercantile du peuple, et la place qu'y occupaient les prêtres. Une autre inscription encore plus importante, mais malheureusement fort maltraitée, c'est cette ordonnance concernant le règlement d'une fête. On peut encore se rendre compte de la marche générale de l'inscription : « Au quatrième jour, on fera telle et telle chose, au cinquième, telle et telle autre. » Rien ne serait plus intéressant que d'avoir ainsi, jour par jour, le détail officiel d'une grande fête; car elle durait au moins sept jours. Malheureusement ce n'est plus qu'un lambeau, dont nous ne possédons pas une seule ligne intacte. Les inscriptions privées sont les ex-voto innombrables, tous conçus dans les mêmes termes, tous provenant du même temple, que le sol de Carthage fournit avec une prodigalité vraiment merveilleuse. On en possède près de deux mille. Rien n'est plus monotone, mais rien ne fait mieux comprendre quelle est l'utilité d'un recueil d'inscriptions. Leur grand nombre nous atteste l'importance du culte de la déesse Tanit. Nous y trouvons dé plus un véritable almanach des noms de famille de Carthage, qui est du plus haut intérêt, et bien des détails sur son organisation civile et religieuse. — En dehors de Carthage, l'Afrique nous a fourni un grand nombre d'inscriptions; elles sont toutes néo-puniques, ou, suivant l'expression du docteur Judas, nuihidico-puniques. On a dit ailleurs en quoi consistait l'écriture numidico-punique. C'est une altération de l'alphabet phénicien, mais altération qui a pris naissance chez un peuple qui n'était pas phénicien, et qui s'est répandue par toute l'Afrique après la chute de Carthage. Toute cette épigraphie est très
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difficile, mais elle a un intérêt réel, parce qu'elle a un caractère très local. Elle est fort étendue. A Gonstantine, enfin, on a découvert récemment tout un nid d'inscriptions qui tiennent le milieu entre récriture punique et l'écriture néo-punique.
Il est une autre écriture, qui occupe une place considérable dans l'Afrique septentrionale; c'est l'écriture libyque ou berbère. Ce n'est pas une écriture sémitique, et la langue ne l'est pas non plus ; mais lesBerbères ont été de tout temps en rapport intime avec les .habitants de l'Afrique carthaginoise. Nous possédons deux ou trois inscriptions bilingues, puniques et berbères ; Tune d'entre elles, celle de Thougga, d'une importance capitale. Les Berbères, ou les Numides, car c'était la même population, sont comme le trait d'union entre les différentes peuplades qui se sont succédé *sur le sol africain; et ils le sont encore aujourd'hui, où ils jouent, sous le nom de Kabyles, le même rôle visà-vis des Arabes, que leurs ancêtres jouaient vis-à-vis des Phéniciens. Ils représentent le sol primitif. Mais s'il fallait en parler, ce ne serait pas ici leur place. Elle serait à la limite du monde sémitique, dans quelque appendice d'un recueil général des inscriptions sémitiques.
Malte, la Sicile, la Sardaigne, avec Marseille et l'Espagne, ferment le monde phénicien. Les inscriptions qu'on y trouve appartiennent presque toutes à la même famille paléographique que celles de Carthage. La Sardaigne fait exception dans une certaine mesure. ^ Tandis que la plupart des incriptions trouvées dans les îles voisines sont d'une médiocre antiquité, en Sardaigne, nous trouvons un certain nombre d'inscriptions qui semblent appartenir à une époque plus ancienne, à en juger par la forme des lettres. Aucune d'elles n'est datée. A côté de ces inscriptions, on en trouve au contraire qui sont écrites en néo-punique, c'est-à-dire avec l'écriture punique de basse époque. Tout cela montre . quels rapports intimes existaient entre Carthage, cette colonie qui était devenue à son tour une métropole, et tous les comptoirs phéniciens disséminés sur les bords de la Méditerranée. Malte n'a pas fourni moins de douze inscriptions. C'est même l'une d'elles, qui est bilingue, qui a donné à Barthélémy la clef de l'écriture phénicienne. Elle est sur un socle carré, qui supporte une colonne tronquée, en forme de cône. Elle a de plus une particularité, c'est qu'elle existe en double exemplaire. Il y avait deux colonnes semblables, qui se faisaient pendant, et, sur leurs deux bases, deux inscriptions identiques; l'une d'elles est restée à Malte, l'autre est au Louvre. La Sicile n'a fourni qu'une grande inscription, encore est-elle perdue depuis deux cents ans. On n'en possède que deux dessins fort grossiers. Jusqu'à ces derniers temps, on la considérait comme désespérée. M. Renan a réussi, en rapprochant les deux dessins, à en restituer le commencement; c'est une dédicace à la déesse du mont Erix, Astorel Erec, au pied duquel elle a été trouvée. La Corse ne nous a rien donné jusqu'à présent. Par contre, il faut ouvrir un chapitre à l'Italie. Les fouilles de Palestrina ont mis au jour deux coupes en argent, de style phénicien, et sur l'une d'elles une inscription. A Marseille on ne possède non plus qu'une
inscription, mais elle est bien marseillaise. C'est le tarif des sacrifices dont il a été question plus haut. Ce fait est instructif, au point de vue de l'importance de la colonie phénicienne de Marseille. L'Espagne n'a non plus rien fourni, car on ne peut pas compter comme appartenant à l'Espagne la petite statuette en bronze d'Harpocrate, que les hasards des collections ont amenée au musée de Madrid. Et pourtant l'Espagne était le centre principal de l'influence phénicienne dans l'extrême Occident. C'était Tarsis, la fin du monde ancien. Cela nous prouve combien ce que nous avons est encore peu de chose, et combien il reste à faire à l'épigraphie phénicienne.
Inscriptions hébraïques. — Le monde hébreu est beaucoup moins richement représenté dans l'épigraphie que le monde phénicien. Il était beaucoup moins étendu, d'ailleurs. L'épigraphie hébraïque se divise en deux parties absolument distinctes : L'hébreu ancien et l'hébreu carré. Ces deux écritures, qui diffèrent assez l'une de l'autre pour qu'il soit impossible à un œil peu exercé d'en saisir la parenté (voyez Écriture sémitique), répondent à deux mondes fort différents : le monde d'avant et d'après l'exil ; le monde Israélite et le monde juif. Le premier de ces deux mondes n'existe presque pas pour l'épigraphie. On a trouvé sur les bords de la mer Morte une inscription capitale à tous les points de vue, la plus ancienne des inscriptions sémitiques que l'on connaisse sans doute, celle de Misa; elle n'est pas hébraïque, elle est moabite; de telle sorte que le livre des inscriptions hébraïques doit s'ouvrir par le chapitre Moab. Nous ne possédons, en dehors de la stèle de Mésa, que trois inscriptions en hébreu ancien ; l'une assez longue, mais très mutilée, découverte par M. Cl. Ganneau, à Siloam, à l'entrée d'une grotte ; elle est au British Muséum; une autre, qui paraît encore en plus mauvais état, et provient du môme endroit; enfin une dernière, de trois ou quatre lettres, et qui a été trouvée dans les rues de Jérusalem, au milieu de décombres, par M. Vernes ; et, par une sorte de dérision, le seul nom qu'on lise clairement sur l'inscription Siloam, est celui de Baal : Baal habbaït, « le dieu du sanctuaire. » Je ne crois pas qu'on puisse voir dans ces mots la mention du propriétaire de l'endroit. L'étude seule du contexte permettrait de donner une réponse décisive. Cette étude, d'ailleurs, est possible, et celui qui irait à Londres et s'attellerait au déchiffrement de cette inscription, obtiendrait des résultats inattendus, car, si la pierre est en lambeaux, les lettres sont très fortes et très nettes.
On connaissait l'hébreu ancien avant la découverte de ces inscriptions, grâce aux monnaies de la guerre d'indépendance, et surtout grâce aux pierres gravées. Les Macchabées sont d'une époque beaucoup plus récente; mais,par sentiment patriotique, et pour se rattacher à l'ancien ordre de choses, ils ont été chercher les caractères, et peut-être même les types de leurs monnaies, dans les temps anciens. Toutefois, c'est avec l'aide des pierres gravées surtout que M. de Vogué a réussi à reconstituer en entier l'alphabet hébreu
primitif, dix ans avant la découverte de la stèle de Mésa. Elles sont assez nombreuses et très caractéristiques. Sur presque toutes on trouve des noms propres où entre le nom de Jehovah. Gela ne veut pas dire qu'elles viennent toutes d'Israélites rigides ; il y en a sur lesquelles on voit des figures, des sphinx, des animaux, ou même des personnages mythologiques. Pourtant, d'une façon générale, on peut dire qu'elles se distinguent par une certaine austérité. On n'y voit le plus souvent que deux noms, séparés par une double barre. On peut dire qu'elles sont presque toujours reconnaissables à première vue. . .
L'épigraphie juivç se compose d'un certain nombre d'inscriptions trouvées en Palestine, dans le tombeau des Juges, dans celui des Rois, ou bien à Jérusalem même, ou en Galilée, comme celles des synagogues de Kefr-Bereim, et qui vont de l'an 150 avant J.-C.,à l'an 200 après. Ces inscriptions ont été étudiées par presque tous les explorateurs de la Palestine, MM. de Saulcy, Renan, de Vogué, G. Rey, etc. L'exploration de la Palestine, poursuivie dans ces dix dernières années par les Anglais, et qui a rendu tant de services à la connaissance de la topographie de la Terre sainte, grâce aux beaux travaux du capitaine Warren, a relativement peu produit au point de vue épigraphique. A côté des inscriptions proprement dites, il faut mentionner des ossuaires en forme de coffrets, dont le nombre s'est beaucoup accru dans ces dernières années. Ces petits monuments, plus intéressants encore au point de vue archéologique qu'au point de vue épigraphique, ont été étudiés par M. Cl. Ganneau, qui en a tiré des conséquences fort curieuses.
Si nous sortons de la Palestine, nous trouverons des inscriptions juives tout d'abord à Rome. 11 y avait là une colonie juive importante, et qui a laissé des monuments. A la Vigna Randanini, on a découvert tout un cimetière juif, mais on ne peut y glaner que cinq ou six mots hébreux. Le musée du Capitole possède une ou deux inscriptions plus considérables. Le midi de la France, l'Espagne, en ont aussi produit quelques-unes. Enfin, il faut mentionner ce cimetière juif découvert en Grimée par M. Firkowitz, dans ces dernières années, et où l'on n'a pas trouvé moins d'une quarantaine de tombes avec de longues inscriptions, datées soit de l'ère du monde, soit de la captivité de Samarie, et qui iraient environ de l'an 300 à l'an 700 après J.-G. Ces inscriptions, qui ont été étudiées par MM. Neubauer, Dorn, Ghwolson, etc., soulèvent de graves difficultés. Sont-elles authentiques et en a-t-on bien lu la date? La première de ces questions semble à peu près tranchée en leur faveur, la seconde est encore contestée* On a d'ailleurs trouvé des inscriptions juives en caractères fort anciens à Tiflis et jusqu'à Derbend.
Inscriptions araméennes. — L'épigraphie araméenne est la dernière qui nous occupera. Elle se divise en trois grandes branches : A» Inscriptions araméennes proprement dites; B* Inscriptions nabatéennes et sinaïtiques; G» Inscriptions palmyréniennes* Il faut y
rattacher les inscriptions en estranghélo et en syriaque. Parmi les inscriptions arabes , une ou deux seulement nous concernent.
À. Inscriptions araméennes proprement dites. — En tête des inscriptions araméennes, il faut placer des inscriptions, courtes en général, mais fort anciennes, qui sont presque toutes gravées sur des objets portatifs et dont, par conséquent, on ne peut déterminer la provenance avec précision ; les monuments de cette classe proviennent tous soit de Syrie, soit de Mésopotamie. L'écriture en est si rapprochée des plus anciennes formes du phénicien et de l'hébreu, qu'on n'a souvent d'autre guide, pour les distinguer, que la composition des noms propres et la langife ; encore est-ce un indice parfois insuffisant, quand on est en présence d'épigraphes aussi courtes. L'embarras existe surtout pour les pierres gravées, dont il est fort difficile, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, de déterminer la provenance. Quelquefois nous ne possédons pas les cachets eux-mêmes, mais leurs empreintes, au bas de contrats assyriens écrits sur brique. Il faut distinguer de ces empreintes, des inscriptions araméennes, tracées à la pointe, sur des briques également couvertes d'inscriptions cunéiformes ; ces dernières sont de vraies inscriptions bilingues ; elles sont presque toutes au British Muséum, et ont été publiées par sir H. Rawlinson dans le Journal of the Royal As ialic Soc, newser., t. I, part. 1. Enfin, une troisième catégorie de monuments araméens anciens se compose de ces poids en forme de lion, que tout le monde a vus, et qui portent une légende le plus souvent bilingue. D'autres poids ont une forme différente ; le British Muséum en possède un certain nombre qui sont encore inédits.
Il n'est pas d'alphabet qui ait des ramifications aussi étendues que l'alphabet araméen. La plus directe est formée par les inscriptions araméennes d'époque persane. Nous en faisons une classe à part, parce qu'elles ont un cachet bien distinct des précédentes, au point de vue paléographique, comme au point de vue du contenu. On en trouve non seulement en Asie, mais en Egypte. Elles y prennent même un développement considérable, qui nous prouve quelle place occupait l'élément araméen dans le pays des pharaons, sous la domination des Perses. Il semble que la langue officielle ait été l'araméen. Nous possédions deux ou trois textes de ce genre trouvés en Egypte, sans parler des graffiti araméens que l'on trouve mélangés aux graffit phéniciens dans le temple d'Abydos; on a découvert, il y a trois ans à peine, un autre texte plus important encore, qui est daté du règne de Darius, et tranche ainsi la question de la date de ces monuments. C'est encore à la même catégorie de textes qu'appartiennent les quelques papyrus araméens que l'on possède soit au Louvre, soit à Turin, soit au British Muséum. Ce ne sont pas, comme on l'a cru longtemps, des textes religieux, mais des lettres, ou de» réclamations, ou des pièces de procès, exactement comme sur les papyrus grecs de l'époque des Ptolémées. C'est à M. Merx qu'il convient de faire remonter le mérite de cette découverte (Merx, Bernerkungen ùber
bisjelzt bekannte Aram. Inschfiften, Zeitschr. d. D. Morgenl. Ges., 1868, p. 696-697). Le caractère paléographique des papyrus est le môme que celui des inscriptions; ou, du moins, ces dernières nous présentent déjà une écriture altérée par l'usage du calame.
B. Inscriptions nabatèennes. — L'alphabet des inscriptions nabatéennes est encore plus corrompu que celui des papyrus; c'est en réalité une écriture de manuscrits, avec des ligatures entre les lettres, et les formes arrondies et penchées de récriture cursive. Aussi les graffiti sont-Us nombreux en nabatéen ; peut-être plus nombreux qu'en aucune autre écriture sémitique. On en trouve dans le Hauran, sur les rochers de Petra, mais surtout dans la presqu'île du Sinaï. Là, des vallées entières sont couvertes d'inscriptions tracées par des pèlerins nabatéens ou chrétiens. Les inscriptions elles-mêmes sont peu intéressantes, et ressemblent à celles qui couvrent les murs de nos monuments publics. Ce sont des noms précédés ou suivis de la formule Schalôm, Salut t La langue en est particulière ; elle est araméenne, tandis que les noms propres sont presque arabes. L'écriture nabatéenne nous a pourtant laissé d'autres monuments. Les Nabatéens ont eu leurs jours de gloire, et l'on trouve dans x le massif du Hauran, à Hebrân, à Bostra, dans toute l'ancienne Trachonitide, des inscriptions plus soignées. On en a trouvé deux àPouzzoles. Pouzzoles était un port; on devait s'attendre par conséquent à y trouver des étrangers. Il y avait là de plus une colonie de Juifs, nous le savons par l'histoire de saint Paul; ce sont autant d'indices /jui se confirment l'un l'autre.
C. Inscriptions palmyréniennes. — Palmyre enfin est la ville la plus favorisée au point de vue de l'épigraphie. L'écriture palmyrénienne est faite en vue des inscriptions. C'est la seule écriture sémitique qui soit monumentale. MM. de Vogué et Waddington ont relevé à eux seuls dans la ville de Palmyre plus de cent quarante inscriptions, dont les plus courtes compteraient parmi les longues inscriptions phéniciennes. Ce sont presque toutes des inscriptions honorifiques ou funéraires ; le plus souvent elles accompagnent des bas-reliefs ou des statues. Les inscriptions palmyréniennes ont la régularité des inscriptions grecques; elles sont même fort élégantes ; peut-être sont-elles trop ornementées. Il en est comme de l'art et en général de la civilisation de Palmyre. C'est une civilisation orientale, transformée à la surface par l'influence grecque. Les inscriptions de Palmyre nous font connaître un grand nombre de personnages inconnus ; mais dans le nombre, nous trouvons le nom du prince qui a rendu Palmyre célèbre, Odeinath, l'époux de Zénobie. Elles nous font aussi connaître ces dieux des Palmyréniens, qui les suivaient partout où ils allaient.
Nous trouvons des inscriptions palmyréniennes en Afrique, à Rome, et jusqu'en Angleterre. Cela tient à ce que la civilisation palmyrénienne est contemporaine du moment où l'empire romain avait son plus grand degré d'extension, et où les armées romaines entrai-
liaient avec elles les alliés et les sujets de Rome, jusqu'aux extrémités du monde. Mais, en Afrique comme à Rome, nous retrouvons des Palmyréniens qui élèvent des statues, ôsoïç -icaTpwotç, « à leurs dieux nationaux, » Malagbel et Aligbaal. Ces inscriptions, faites à l'étranger, ont en général quelque chose de plus cursif et de moins monumental. C'est de l'estranghélo, c'est-à-dire du syriaque ; .entre ces deux mondes, il n'y a guère qu'une différence de nom.
Il faudrait encore nous occuper en dernier lieu des inscriptions hymiarites et éthiopiennes, mais elles forment un monde à part. Nous nous arrêterons ici. L'épigraphie sémitique, comme on le voit, ne cesse pas lorsque Rome paraît. Elle a existé jusqu'au quatrième siècle de l'ère chrétienne, côte à côte avec l'épigraphie latine, comme elle avait existé à côté de l'épigraphie grecque et assyrienne ; et elle n'est morte qu'avec l'empire romain.