‹ L'écrivain public, ou Observations sur les moeurs et les usages du peuple au commencement duChapitre 2 sur 13 · OBSERVATIONS SUR LES MŒURS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR LES MŒURS

Oif a dit bien souvent qii'en France l'esprit court les rues^ rien n est assurément pliis vrai quand on parle de cet esprit qui consiste en jeux de mots et en saillies piquantes^ sous ce rapport, les carrefours n ont rien à envier aux salons ; le langage populaire a sa verve et ses hardiesses , comme celui des hautes classes a ses allusions et ses finesses ; et la malice fran» çaise ne brille pas moins dans les épigrammes énergiques des dames de la halle, dans les coups de pinceau dont elles savent barbouilm. I

2 l'étaï de Mon pÈa£.

1er le pasdani qui leul^ déplaît, que dans les vé^ ticences des dames de la Chaussée-d'Antîn , et dans les traits détournés quelles emploient pour se venger des yanilés qui blessent là leur. Mais s'il est vrai que rien ne sofit plus commun chez nous que l'esprit des paroles, le bon sens , qui est l'esprit des actions et de la conduite, me parait la chose la plus rare; il n'est rien dans cette remarque qui doive trop nous étonner , car bien loin que ces deux esprits soient frères, on est fondé à supposer entre eut une sorte d'incompatibilité. En effet, c'est souvent aux dépens du bon sens' que l'esprit trouve l'éclat dont il brille ; il se plaît dans les propositions hardies ; il aime à revêtir une pensée fausse des couleurs d^ la vérité, à donner a la fôliè les apparences de la raison ; il joue avec^ le bien comme avec le mal; il prête à la prévention et à la haine des traits qui les rendent presque aimables ; enfin , la passion n*a pas de {>lud fidèle auxiliaire que l'esprit, et le jugement n'a pas de plus dangereux ennemi. Le bon sens, au contraire, est froid et taciturne; ri airiie de préférence les vérités les plUs communes; il se plaît à les dépouiller de tout or-

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nernent; il' suit une marche toute terrestre, préférant lés cheitlins rebattus et' droits aux sentiers lidùvcatij^ èt^intreux^ et les lutnières dé Texpériènce âfux éclaÎTPS de rimaginattiou* Le benf sens es^i sérieux et si simple , qii'ïl a ^ pris bien souveift *pour lé contt^ire de l'esprit, et que le ridicule s*est attaché à ses œuvres; mais, en dépit de ces outrages, c'est à lui , dit Bossuet , qu'est détoiu le gouvememenr du monde.

PàrfBti les règles q^e l^ bon senâ nous fournit poîur la eonduite de nos affaires domestiques , je suis fort tenté de mettre au premier ratig cet axiome de nos ancêtres : Le meil" leur des états ^ pour nous y est V état de notre père. Il est facile d-apercevt)far dun coupd'œil to»t'ce qu'il y ar dé sain dans cette maxime , tt)ut ce qu elle oflfre de garanties pour les diverses classes de la société. Si noiis élevons nos eiifans dans notre profession, nous sohimes sùils de leur transmettre tous les avantages de considération et de bonne renotrimée qtie tious avons acquis dans notre laborieuse carrière; nous leur* léguons notié expérience, nos lumières, nos amis; nous as-

4 l'kTAT de mon PERE.

surons à notre sollicitude les moyens d*ex^E-^ cer sur eux la plus favorable influence ; si , au contraire , nous les lançons dans une carrièr«v qui nous est inconnue , il faudra qu'ils commencent eui^- mêlées leur existence, qu'ils achètent à leurs dépens Texpérience que nous aurions pu leur léguer. Livrés à leurs propres forces^ ils se trouveront étrangers dans Un monde nouveau, où tout sera péril pour leur honneur et pour leur fortune ^ et notre auto^ rite ne deviendra pour eux qu une charge.

Si la profession qu'ils choisissent est' supérieure à la nôtre, ils rougiront de notre condition, ils oseront à peine .nous avouer, ils se relâcheront peu à peu de leurs devoirs à notre égard, ils dédaigneront leurs familles, et seront e|ix-mémes dédaignés dans la classe où ils voudront se placer; ainsi, les plus doux sentiniens de la nature se trouveront heurtés par les habitudes de leur vie. Que peuvent gagner les hommes à être placés dans cette dangereuse position ?

Mais , dirart-on , si le fils d un cordqnnier est né avec du génie, pourquoi ne voulez- Tous pas qu'on lui ouvre la carrière des le^.

l'état de mon piftE. 5

1res? S'il a du génie qu'il le mette dans l'état de son père, il sera le premier des cordonniers ; cela ne yaudra*t-il pas mieux pour lui que d'être le dernier des auteurs? D'ailleurs , il ne faut pas s'y méprendre , lorsqu'en voulant changer d'état on allègue sa vocation, c'est, la plupart du tems, l'ambition que l'on écoute. Peut-être pourrait-on trouver dans la Biographie des grands hommes des maçons qui se seraient faits poètes , mais nous n'avons pas encore entendu dire que le conseil de Boileau ait séduit jusqu'ici aucun habitant du Parnasse , bien que ce conseil n'ait jamais manqué d'application parmi nous.

De toutes les séductions qui^ depuis la ré-*» volution, ont renversé les cervelles, la séduction miK taire , mise en jeu pour créer sans cesse de nouveaux soldats , fiit sans doute I4 plus puissante. Il fut une époque où les arts et les lettres perdirent tout à coup la première place qu'ils occupaient dans les idées d'une nation spirituelle. Gloire, fortune, honneurs,' ne se trouvèrent plus que sur un champ* de bataille, et toutes les ambitions, détournées de leiir^ sphère naturelle par les agitations politi-

ques., se réfijgièrent dans lesca^rned. ]lbl6iim par Texemplie de quelques homo^s supérieure qui, des derniesrs rang^ de Tarmée, s étaient ^lancés au camÉc^ndeiptient, on vit plus d-un ûk de famille stendurçir contre' les lamies dune i^re, et rejeter les sacrifices par lesquels on voulait racheter s^ vi^î. Combien de ces nombreuses vitctiine^, poussées par un^ fièvre de gloire , trouvèrent dans les combats une mort prématurée! combien 4^ jeunes in«semés^ iron^pés ^ans^kurs calculs, ne purent se fair/e remarquer dans une jarmée où chaque soldat était un héros ! coii^hi^Ui revinrent mu^ tilés s asseoir, inutile^ ^a^rdeaux^ auprès du foyer domestique ; et parmi les heureux , eomhien encore regrettèrent, au. sein des gr$in^ deurs^ la vie p^i$^pfle.çt les pouces afïectious quils avaient d|^aig^)ées poiiiu* Le tunuilte <les camps!

Je me souviens, À; ce propos, d'i^nc histoire que J'inscrivis dans p^ archives, Jl y a quelr quesîa^iiçéesi ]e^ per49ji;i^ajges ^ui y JSgiirei^ existent, encpre^ et lew^xe^ipl^ ^fjoit, bi^ mieux, que .mi^Sfp^ar^J^s,, pr/PHveç iquc le déclas;seiuen,t 0st ennen^i^Klu' 'bo^l^eur , et que la

l.*fiTAT DE MON PÈBE. 7

vépaia^ioD j la fortune et la paix du cceiur ha* biteftt volcHitiers .sous le toit paternel.

« N^ pleiue paA, Zoé, disait à sa msiître^e .un jeune garçon serrurier , qui voulait )a quitter et pai*tir pour la guerre; ne pleure pas ainsi, car ^u m*âtes tout mon courage ; sois tranquille, je reviendrai, une campagne est bientôt faite....... » Et voyant que ces mots

aggravaient la douleur de la jeune £lle ; « S.e* flédiis donc à notre position , ajouta-t-il , tu ;as seise ans , j en ai vingt-^cinq^ jious soname^ «lage à nous marier; mais ta tante ne yeu^ pas te céder son atelier «te fleuriste avant deux ans , et mon père ne veut pas que je l'ëpouàe taïKt que tu n'auras pas un état; qu^ élire cependant durant ces deux annéf^ f Y^éter tristement au fiond dun atelier , battre renclume, jet ^manier toujours la lime et le marteau; je t avoue que cela me devient insupportable. Vois GUuide Lebnm , Iç fils du maréchal, vo^ quinze mois setdement qu'il est parti pour lltalie, il ^ déjà sergenî-ma^ .jar; vois Benok, vms Hubert*, ^Couturier et tant d'autres..... Ils ont aussi pris du service,

et tu v^ux de^nir la iemtne d'un garçon

8 l'état de mon PERE.

serrurier, tandis que tu peux être un jour la feltime d'un brayè officier. — Antoine, je taime, dit la jeune fille , en attachant sur son amant un regard animé par le pli^s tendre sentiment; je taime! tous mes désirs sont de te voir , tpùte mon ambition , €*est d'être ta femme. Sans doute, ajouta-t-elle, et lombre d'un sourire vint traverser son joli visage, j aiu'ais du plaisir à te voir paré d'un brillant uniforme. Je suis sûre que tu serais beau sous rhabit militaire! Mais songe, mon ami, aux dangers que tu veux cpi^rir : on part bien

joyeux pour la guerre; mais, hélas! tout le monde n'en revient pas ! » Ici les larmes de Zoé recommencèrent à couler, et tombèrent^ semblables à des gouttes de rosée, sur le bouquet que la jeune fleuriste montait en ce moment. Il y eut entre les amans un instant de silence : « Deux années sa^s se voir! Oh ciel! est -il possible, reprit la jeune fille, en redoublant ses pleurs ; non , mon ami , cela ne se peut pas ; non , je ne veux pas que tu pactes , j'ain\e* mieux devenir la femme d'un , comp^non^serrurier. — Tu es trop jolie pour eela, reprit Antoine, en essuyant ses pleurs,

e'ktat de mon père. 9

et je né saurais consentir à voir se ternir dans un s^telier cette figure si fraîche et si piquante. Je ne yeva, pas que d aussi beaux yeux que les tiens soient fatigués par la fumée , je ne veux phis enfin que ma chère Zoé puisse' me dire encore avec un air bou- , deur : « Antoine , finissez , vous allez me noir^ eir. » — Ah ! ne parlez pas de la sorte , s écria la pai|vre fille , en joignant ses mains d-un air suppliant; najez pas la cruauté de me faire entendre que c*est moi qui vous ai incité à abandonner votre état. Hélas ! ces petites délicatesses que^yous me i*eprochez en ce monient étaient un détour innocent pou^r repousser les 13>ertés que vous cherchiez à prendre aVec moi. Antoine , je respecte des mains qui portent les marques dune honnête industrie. Ah ! restiez j mon ami, restez auprès de moi, et vous verrez si Zoé craindra près de son époux le feu de la forge ou les insignes du travail! — Ghère Zoé, oombién tu es bonpe! reprit Antoine, en la sarrant contre son cœur ; je voudrais pouvoir te complaire; mais le sort^en est jeté, je dois être soldat, cest ma vocation , et rien sur la

to .l^'ÉTÀT J^JE MON PÈiaE.

terf^: ne poi^ait .lu'^i^péçh^r ^e ia .^^^nijplîi^ iSoick ti:a|nquillç., ma bjeu'^aii)^ , }e jrn^ ^^raf <}QXlï|lie 1^1 Tf ^ diahU^ , J'Q]^ti«i)d£%i de l'ai^axix)€»ivç|i t , ^ti, »daps deiMj; • an^, je le Je : jui^^ je

jn^t^^lltioi >d.etje toujours bien ^ge, bieû lidèley '^t de , pei^ser : s<^ii ven t à pioi.;-^^ H<é)as ! / Je j^pi^oiniets, répondit ^pé en plenrant tou^ .JDurs<y e( cependant, ajouta-i>el)e, et ,c^p«n- ^lanty Antoine, VjQus ayez fort de :«ife i^iiîlr ter.»»». » . , ' '.

£n dépit de cette espèce d'averâesement^ Antoine ^pejTsista dans soiï projet ^^pettesciène l>,Yait .ém;», et pourtant ie plus diffieile im ^restait encore à faire. Il £adlait -iiistruire son vieux père d une résaiittion-è Jaquelle il était J^n loin de s attendre, et vêtait pour cette jexplicaJiion siif tout^qu Anfioineavaîilihfesoin de réunit* tout son ooii^age. i

II rentrait iaulagis,; bien décidé à ^aborder cette grande -affaire, dans le joEioBient où>:le père Mauduit s apprêtait > à battre la raàîl^oeâse /barre d une grille ,,avec quatre de ses oomp»*gnons ouvriers. Déjà ceiix-ci avaient ^quitté leurs vestes; les mandies retroussées, la poi*

JL^ÊÏÀt DE MON pÎirE. « t

trioe découverte, et le marteau sur Tépaule gauche , ils b attendaient que le sig^nal du niahre; déjà le fer rougi était déposé sur Fenclume ; Maudtiit reçut sou fils avec une joyeuse acdamation : « Ah! parbleu, mon ami, dit-il, îi &ut bien conranir que ta reviens à tems pour m épargner une rude besogne ; viens ça , garçon , viens ça , prends ce marteau , et frappe à la place de ton père ; je sens que je comnience à me faire ancien ; mats , en voyant ton bras nerveux et tes larges épau* les, je m en moque comme d'une vieille en« clume; allons, allons, frappe, mon brave, la maison ne tombera pas tant que tu seras là peur la soutenir. »

Animé par ces mois, Antoine, saisissant Tinstrunvcnt que son père kii présente, fraftpe le premier coup , auquel «uccèdent , à d égaux intervalles, quatre coups énergiques et pressés; le bruit cadencé des marteaux, la parabole qu'ils décrivent avant de retomber sur l'enclume , les brillantes étincelles qui jaillissent de toutes parts, et la vue de cinq hommes auxquels la vigueur, l'activité et le reflet du feu de la forge, prêtent un caractère cyclopéen,

12 l'État de mon père.

tout cela exalte Fenthoosiasme du maître sev" rurier au point qu'il s*éerie en examinant le résnltat du travail : « Conviens, Antoine, que c*est un noble état que le nôtre I comme il fait circuler «librement le sang dans les veines! comme il développe la force du corps et le courage de lame ! c*est beau , va , mon garçon , de souiuettre le fer avec cet outil-là. » Et il agitait un marteau de forge au bout de son bras encore vigoureux, «t Tiens, vois^tu, mon: ami, ajouta-t*il encore, je ne changerais pas mon métier contre celui de procureur ou d avocat! et au fait, continua-l-il en riant, une bonne serrure protège encore mieux notre bien que toutie la science de ces Messieurs. »

L emploi de ses facultés physiques ayant <U3^ipé, chez Antoine, 1 effervescence de ses idées, il ne se seiitit pas la force de détruire , d'un seul mot, les espérances de son père; il crut même un instant qu'il aurait le courage de lui sacrifier les siennes. Mais, comme il revenait à des sentimens de respect et d-atta*» chemeal filial , les sons britlans de la musique militaire se font entendre dans le fond de son atelier. Incapable de résister à cette espèce

l'état de mon père. t?

d appel, il sort... Sur la place du Carrousel , ses yeux sont éblouis par le spectacle d*une grande revue; les mots de gloire, de patrie, de combats, ces paroles magiques pour un Français , viennent de tous côtés vibrer à ses oreilles. Son cœur s émeut.»; le bruit des armes, le piaffement des chevaUx et laspect de ces belles évolutions qui s opèrent sur tous les points à la voix des chefs, tout cela enflamme de nouveau son imagination ; sa tête se monte, son sang s allume; un officier qui passe près de lui achève la séduction. « Voilà , dit*il en mesurant Antoine de la tête aux pieds , voilà ce qu on appelle un gaillard bien bâti; il ne tiendrait qu'à lui de servir dans la garde ! » En ce moment, père, amis, tout disparaît I Cédant à las^endant qui le domine, le jeune serrurier à rejoint lofficier; celui-ci laccueille avec un sourire, il applaudit à son projet, il exalte sa volonté. C'en est fait, Antoine s engage, il est soldat^ et rien ne peut changer son sort.

Espérant trouver dans le vin la^force d an* noncer à rhonn4te Mauduit le coup de tête qu il vient de faire, Antoine s en va déjeuner avec quelques-uns de ses futurs camarades;

l4 l'état DE MON PÈRE.

mais il ne paryient pas à s endaFGÎr assez pour braver les larmes d'un père.

La matinée était fort avancée lorsqu'il ren*tra chez lui. Pour préluder à une explication , Antoine jeta violemment par terre limes , marteaux et ferrailles de toute espèce, pour déposer, d'un air mauvais gapcon^ sa veste et 6on chapeau sur un établi. « Mais qu as-tu donc, Antoine, lui dit Mauduit en le regardant d'un air étonné? Tu me parais bieil quinteux aujourd'hui; est-ce que quelqu'un t'a cherché querelle ? — J'ai , mon père , que cela

tn'ennuie et qu'il est tems que -ça finisse,

répondit brusquement Antoine. — Comment!

reprit Mauduit en laissant échapper de sa main la clé à laquelle il travaillait, comment, tu en as assez! qu'est-ce que tout cela veut dire; et de quoi doijc as-tu assez?... —Parbleu, de ce maudit métier dans lequel on travaille comme un forçat pour rester pauvre toute sa vie..... Tenez, mon père, je vous le dis, je veux être militaire, moi, <;'est décidé^ j'aurai du -mal, c'est possible, mais du moins je saurai pourquoi; je peux rester sur la place tout comme un autre; maïs, au bout du compte, je peux

JU'/ÉTil Ofi MON PÈRE. l5

devenir génér^ ; et , ma foi 9 qui ne risque rien

iBa rien ! — Tu veux être militaire! s écria

Mauduit en aUftdiant gnr lui le regard W plu5 expressif; Utveutic étrie militaire!... Ainsi, donc . ta pi:ét(^iâs ^baiidoimer ton père...*. Mpi qui , depuis la mort de ma pauyce femme, avais IJaicé ^ft toi ma coaiianee et mes affections T Aatotae, mon ami, réfléchis donc mi peu:

jMte maison est lourde à soutenir, je ne saurais suffire à diriger Fouvrage dn dediuas et «elui du dehors : qui donc pourra te rempla?^ œr ici? — ^Bîlaveatvous pas xb&xi frère? faites* ie se^nir aupi^s de vous. — Ingrat! reprit JKauduît avec un ppofood sentiment damer* tuxa»^ tu me punis cruellement de la préfé* rance jque je t'ai dès Tenfance accordée sur - F41ix. Tti es :mon premier né, c était sur toi que j'avaits concentiré mon an»>ur et mes espà»n<ïes-4 ^u «ais que ton iÎF^e a toujours eu ime 4tEnlé iort délicate, c'est pour cela que j)flfci cïu devoir le. ptacer diez: un habile mé- <:»ni€ieo; Qe% élat, mtoins rude. que le nôtre, «DjUVenait piiauKà la faiblesse 4é «on jte^péra* «aeii^ tandis que mo» Antoine ^ fort et vaillant comme son père^ le secondait diins ses tra*

l6 li^ÉTAT DE MON PERE.

Taux, et devait hériter un jour ^ de sa maison et de sa réputation. — Belle réputatioi^ , ma foi , répondit brusquement Antoine , que celle qu on peut acquérir dans votre métier! quand on a s^ié sang et.eau toute sa vie, il se trouve qua soixante ans on a la réputation d*étre im manœuvre , et puis c'est tout. — Un manœuvre ! s*écria Mauduit, et 1 orgueil révolté remplaça, pour un moment , le chagrin qu'il avait éprouvé, un manœuvre !..... apprenez, insolent, quim maître serrurier q^i occupe dix compagnons n a jamais passé pour un manœuvre! Abandonnez, ingrat, votre état, votre père! mais ne vous efforcez^. pas de les dégrader f car, quoi que vous puissiez devenir par la suite, vous n'en serez pas moins le fils de Vincent Mauduit, à moins que vous ne soyez assez dénaturé pour renier jusqu'à mon nom ! »

Ce dernier reproche fut coupé par un sanglot qui vint briser le cœur d'Antoine; son t^ourage factice s'évanouit, et s'élancant dans les bras de son père, il s'écria : « Oh! nom jamais , jamais , je vous le jure , je ne changerai contre un autre le nom que vous avez su entourer d'estime; je tâcherai de l'honorer

l'état de mon PÈRK. 1 7

par mes actions , mais je ne le changerais pas pour celui d'un prince. »

En dépit de cette efïusion de sensibilité, Antoine persista dans sa résolution.: prières^ promesses et reproches, tout ftit inutile, et ce fut en vain que le père Mauduit, appelant à son aide un puissant auxiliaire, rapprocha Zoë de son fils. Antoine se montra bien amoureux , bien tendre , et cependant bien décidé à partir le plus ^t possible.

« Mais, lui disait un joue Mauduit , tu veux donc renoncer à cette fille que tu aimes tant? — Renoncer à Zoé , y pensez-vous , mon père!

Et pourquoi donc? Elle est jeune, elle m attendra. — Je sais qu'elle est sage et modeste; cependant crois-moi, mon ami, il nest pas très-prudent d'abandonner une femme pendant deux ans. Zoé t aime , j'en suis certain , cependant tu la quittes par ta libre volonté : elle peut conserver quelque ressentiment; un autre amant plus assidu saura peut-être im jour faire oublier l'absent. Si tu allais la trou* ver mariée.... Ne te fâches pas, mon garçon; mais, franchement, on aurait vu des choses pliis extraordinaires que celle-là. — ^O mon

l8 l'état DE MON PEftE^

père, lie me dites pas que i^oé peut cesser d'être fidèle; vous gâteriez moçi aveiiir*.*,. t-^ Hélas! mon cher enfant, la tête dune femme est légère et changeante; mais écout^m^ :

puisque Zoé t'est chère, consens à resl^r avec moi ; je t associerai à mes bénéfices , noii$ trouverons un remplaçait , dussé^^ pour eela vendre ma dernière pièce d'argenterie, et sans attendre plus long- teras leff^ de$ promesses de sa tante , tu épouseras ta maîtresse dans huit jours. ».

Une telle proposition était séduisante , car Antoine aimait véritablement Zoé. Il hésita |>endant quelques instans , puis il s'écria too% à coup : « Non , je ne veux pas accorder à la faiblesse de mon cceur ce que j'ai pu refusera mon père. Si Zoé m'aime, sa conduite le prouvera, sinon.... je tâcherai de l'oublier, ou le canon de l'ennemi fera mon affaire. »

Après un tel refus , Mauduit comprit qu'il serait inutile d'insister davantage^ en conséquence, il raj^ela son second fils à la maison : Antoine s'empressa de, le mettre au courant de l'ouvrage qu'il aurait à faire^ et d^ le présenter dans toutes les Biaisons, où lui-

l'stat de mon PÉRK. 1 9

même était apfdé. Rempli île zèle et d'iniellig6iice, Félix se ptoya fecUeroent à ses iiOttTelles ocoivpartions, 4et s'il se montra moins rdbuste que son Irere, il ¥ie carda pstsk être pins baille d^ns les travaux qui demandaient Aé i-adresse- et de la patience. Toutefois le pauvi« Mauiduit , prévsnu en feveur d'An* toine, ne pouvait s empêcher de hausser tris* tctoeitt les épaules lorsqu'il voyait son fils cfldét ùéehiT ëom un poids de deux cents li« Très ^ comparant alors les formes ^tlétiques et les cinq pieds six pouces de son £ls aine à la taiUe élanoéetile ladolescem : « Ahl secriait-il

avec afnert»me>, le piravre garçon fait de son ihienx., mais ce a est pais là mon Antoine. »

Geittirbi, cependant). ;voyai|^avec plaisir appcoicber répoque ^ son dépai^ Il s-était enf[ftgé xianfi la oavaterie; gabelle «ourmire sous Tunifoctne ^ son oeil biitl»nt et sa oontenance naariiafe., ex«d(taient les regrets et lamour de Z«é! Le moment &ml ««riva .enfin ; ce Joujr4à , ksr; sMuis, les voisîfis aocowitrent Fun après loutre pour &âne ieiiu?» adieux au nouveau milifuire^ et po<w.lQc»nfloler le pajuvre Ma«iduil. ^« Ëb qubi 1 lui »^sait^on , <se pettt«*il qu Antoine

20 l'État de mon pèkb.

VOUS quitte ? lui qui était l'espoir de votre yieil»iesse. — Que voulez- vous, répondait Mauduit en attisant machinalement le feu de sa forge, mon état ne lui convient plus. Antoine aime mieux être général ! » Il soupirait en ache^ vant ces mots, et tel était le renversement des idées que l'on trouvait cette prétention raisonnable, attendu quelle était fondée sur la beauté des formes et sur la force physique, avantages d'après lesquels semblaûent* souvent se déterminer alors la prépondérance militaire.

Toutefois, et malgré le besoin quon^vait ^ à cette époque d'hommes robustes et résolus pour soutenir la fatigue des guerres lointain nés, il était rare de voir s'élever au-dessus du grade de sous- officier ceux que l'éducation n'avait (pas rendus^ propres au^ commandement. Si, parfois, quelques-uns de ces hommes d'exécution parurent surgir au milieu de cette masse compacte , qu'on appelait la grande armée , pour arriver, lie grade en grade , aux premières dignités militaires , c'est que ces hommes possédaient, avec la valeur qui fait le guerrier,^ |a grandeur d'ame qui fait le héros^

l'état DK MON PÈRE. ~ 31

b^prévoyancé avant le combat , le sang*froid pendant Faction y ennn cet instinct des grandes choses ) sans lequel Thomme le plus brave et le plus déterminé ne sera jamais qu'un soldat. Or, tous ces genres de mérite n étaient pas du ressort d'Antoine. Bôire^, jurer, se battre comme un diaJ>le, et bien soigner son fourniment, tels étaient , dans ses idées, les devoirs et les vertus de son nouvel état. C'était assez pour être en grande considération parmi ses camarades ; mais ce n était point . assez pour arriver à les commander.

Cependant , plus heureux que beaucoup d autres, Antoine parvint à se faire, remar* ^er. Dès la première affaire il fut fait briga* dier. Un an n^était point écpulé lorsqu'il écrivit à Zoé. « Félicite -toi, ma bonne amie, ton » Antoine est nommé maréchal-des-logis; en* » core une campagne et j'espère porter l'épau- »lette. C'est alors que tu me reverras. En at- 9 tendant, garde-moi ton cœur et ta foi. »

Tandis qu'Antoine se livrait à des espérances chimériques, le père Mauduit déplo* rait l'abandon de cet ingrat. En défiât du zèle et de la tendresse de Félix 9 il ne pouvait s ac*

2Î ^ L^fiïAT DE MON PERE;

coutumer à i absence d« son fils aîné^ ses yeuL et sa pensée cherchaient toujours et partout l'enfaiit de sa prédilection : dans latdiep, à la forge , aux heures des repas-, Antoine lui man** quait. Il était triste, sombre^ les gais refreins qui activaient naguère le traaraiL manuel de Mauduit ne venaient plus se placer sur seslè* vaes; ou, s'il chantait encore par habitude^ sa voix faible et monotone ralentissait sa besogne. et celle de ses ouvriers , accoutumés à régler lelnouvement de leurs marteaux siir la me-

. sure de ses chansons.

Zoé seule avait le pouvoir de dérider le

- front du vieil artisan; elle était comme un gage du retour de ce fils chéri. Aussi se plai«^ sait-il à lattirer chez lui et à la traiter comme si elle eût été déjà sa iiUe. Joyeux devoir^sou** vent cette aimable et jolie personne , les ou* vriers du père Mauduit raecueillaiient de leor mieux ; ils employaient son entrenùse lorsqu 'ils voulaient demander quelque chose au patron.

Le seul Félix était près d elle silencieux et réservé , aii point que Ion disait qu'il était jaloi^x de Teropire qu'elle exerçait sur Fe^ril de son père. Mais 'au reste, satisfoite derece»

l'état de mon PEKE. 23

Voir des nouvelles de son amant , et de parler de lui tout son comptant arec le vieux Mauduit , Zoé remarquait à peine la fVoideur de Félix; ou , si l'embarras du jeune homme eri hii parlant devenait par trop évident : « Quil est gauche, se disait-elle! Antoine était bien plus aimablel.. » Et le cœur tout rempli de son premier amour , elle comptait les jours qui devaient s'écouler jusqu a lepoque fixée pour le retour de son amant.

Mais, par un contre-tems fatal, cette époque arriva dans un moment où un militaire ne doit pas quitter son drapeau ; et le régiment d*Antoîne ftit commandé pour marcher à l'ennemi , dans le tems où , fidèle à sa promesse ,11 allait demander un congé pour venir épouser Zoé. Persister à vouloir retourner à Paris, c'eût été donner lieu de suspecter sa bravoure* Là pautre Zoé le sentit; elle aimait trop délicatement pour exiger de son amant qiiil cotnpfomît son état et. sa gloire; mais elle soupira, et répéta pour la millième fois : « Hélas ! hélas ! pourquoi m'a-t^il quittée ?' "

Cette bampagne y aussi heureuse pour l'ar-* mée française que celles qui l'avaient précé-

î4 l'état î)% mon père.

dée y parut d abord vouloir favoriier' les ambitieux désirs d'Antciine Mauduit. Il enleira un drapeau à lennemi et sauva la vie à son général , qui lui fit obtenir la croix sur le champ de bataille; mais, hélas! le pauvre maréchalde.s-logis, avait trop bien gagné cette distinction , car il avait reçu deux coups de sabre à

travers la figure, et dans le bras droit la balle meurtrière qui menaçait ]a poitrine du général.

Forcé par de rudes souffrances de demeurer à l'hôpital , il oubliait ses maux en regardant sa croix ; mais , lorsqu'au bout de quelques jours, les appareils étant levés, il put se voir dans une glace, il demeura saisi à laspect des larges balafres dont une lui traversait la joue gauche, tandis que l'autre, attaquant le profil de son nez , avait imprimé une courbure sensible à la ligne droite que présente ordinairement cette partie du visage.

Quelque dépourvu que puisse être wa^ homme de prétentions à la beauté, encore est-il vrai de dire ^uqh n'est jamais complètenlent indifférent à un accident qui nous défigure , surtout quand on est amoureux. « Mor-*

i'etat de mon père. 25

bleu ! s ebria doncÂntoine avec une énergie un peu soldatesque , il faut convenir que me voilà joli garçon !... Que va dire Zoé, lorsqu'elle me verra arrangé de la sorte? Elle est si fraîche et si gentille : voudra- t-elle encore d'un mari aussi laid que moi? » Comme il achevait ces paroles, ses regards s abaissèrent sur le ruban rouge attaché à sa boutonnière : « Bah ! continua-t-il , ceci raccc^nmode un visage. Au fait , il serait singulier quuuje petite ouvrière ne se trouvât pas trop heureuse d*épouser un sous-ofïicier de la garde. Les cicatrices sont la beauté d un militaire , et, ma foi, tant pis pour ma femme, si elle ne sait pas apprécier ce genre d agrémens-là. » Je ne dois pas révéler encore si ce fut tant pis pour la jeune fille , mais il est bien certain, que l'image de ce nez aplati par un coup de sabre atténua beaucoup la joie qu'elle devait éprouver en apprenant qu Antoine avait % croix d'honneur. « Ah! qu'il eiit bien mieux fait de rester serrurier, dit-elle en se lamentant plus que jamais ; il était si beau ! ses traits étaient si réguliers!..... Dans ce tems-là, du moins, la trace de ses travaux s'effaçait en

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