‹ L'écueil (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · IIJ · texte numérisé non relu

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si d'irrécusables exemples prouvent que les soins du jardinage et en général les travaux champêtres n'ont rien d'incompatible avec le repos plein de dignité qui convient à la vieillesse des hommes illustres, en revanche il est dilHcile d'imaginer sans dérision un membre actif de la société, un citoyen valide , un jeune Parisien surtout, bucoliquement occupé à émon-

dcrses pommiers ou à arroser ses laitues. L'inquiétude (l'esprit, la sève fiévreuse, l'ambition sans (rein qui tourmentent la génération actuelle l'ont tellement éloignée des mœurs p^^storales, que toule réminiscence de l'âge d'or paraît ridicule. Passé ce premier sentiment de moquerie, on ne pouvait guère refuser le mérite de la singularité à Benoît Chaudieu grimpé sur son échelle et barbouillant ingénument son treillage comme s'il n'eût existé en France ni journaux, ni chemins de fer, ni bateaux à vapeur, ni sociétés en commandite, ni gouvernement constitutionnel.

L'extérieur du mari d'Adolphine répondait assez bien à la naïveté rustique de son travail. C'était un jeune homme de vingt-huit ans environ, grand et taillé en force; mais là s'arrêtaient ses avantages physiques. Ce qu'on pouvait dire de mieux de sa figure, c'est qu'elle annonçait une conscience tranquille et une santé parfaite; du reste, ni régularité ni distinction dans les traits. Des cheveux châtains et plats, peu de barbe^ des yeux gris manquant de vivacité, un large visage hàlé par le soleil, composaient un ensemble tout à fait dépourvu do ce ca-

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raclèrc ilédaigneiisement pensif et senlimentalement féroce qu'aujourd'hui les jeunes gens paraissent regarder comme le type de la beauté masculine et qu'il est assez facile d'acquérir, pourvu que le ciel vous ait créé convenablement pâle et barbu. L'expression permanente et Ton pourrait dire inmiuablc de la physionomie de Chaudieu était cette tranquillité voisine de Tassoupissement qui peut également indiquer l'absence des idées ou leur concentration. Ajoutons que si Gall eût palpé cette tète insignifiante que la nature semblait avoir destinée aux épaules d'un maçon où d'un épicier, il y aurait trouvé, selon toute probabilité, la protubérance de l'entêtement aussi magnifiquement développée que puisse l'offrir crâne breton. Benoît Chaudieu était de Nantes.

En arrivant près du travailleur, les quatre autres personnages parurent éprouver simultanément un sentiment d'ironie qu'ils ne se communiquèrent point, mais qu'exprimèrent d'une manière diverse leurs physionomies. Laboissière sourit d'un air narquois; M. Bailleul haussa les épaules avec mauvaise humeur ; Adolphine

poussa un de ces soupirs-bâillements queprovo- I. 12

que chez certaines femmes aimables la présence de leur mari ; enfin, après avoir examiné un instant son gendre comme si elle eût espéré le faire dégringolerde l'échelle par l'effet seul de son regard, madame Bailleul lui cria d'une voix aigre :

— C'est une plaisanterie sans doute! il est impossible que vous ne nous ayez pas vus.

Chaudieu tourna la tête et abaissant les veux sur le groupe arrêté au-dessous de lui :

— Serviteur, dit-il , puis il se remit à Touvrage.

— Vous ne voyez donc pas M. Laboissière ? reprit madame Bailleul d'un ton équivalent à l'ordre de descendre.

— Pardonnez-moi, maisjenefais pas de façons avec lui, et il me permettra de finir ma tache.

— Certainement, dit Laboissiére en ricanant^ on ne doit jamais déranger les artistes. Si je ne me trompe,' c'est de la peinture à fresque.

— Descendez donc, Chaudieu, dit à son tour M. Bailleul ; voici une lettre pour vous.

— Une lettre ? répéta Chaudieu en tournant de nouveau la tête.

— De Marseille, répondit Laboissiére qui en même temps tira la lettre de sa poche.

— Ah ! ah ! de Marseille, s'ccria le mari d'A dolphine d'un ton singulier; et c'est vous qui me l'apportez ?

Sans en dire davantage, il mit son pinceau dans le seau à couleur, qu'il laissa suspendu à un des échelons, et descendit ensuite avec la tranquillité qui caractérisait tous ses mouvements ; arrivé à terre, il prit la lettre que lui présentait Laboissière, en regarda l'adresse attentivement, et la mit dans sa poche sans l'ouvrir.

— Vous n'êtes pas plus curieux que cela? lui dit son beau -père.

— Je sais ce que c'est^ répondit-il laconiquement en prenant ses vêtements sur l'arbre où il les avait posés.

— Maintenant^, reprit-il d'un air de bonhomie quand il eut remis sa redingote, j'espère que vous allez venir voir mes asperges.

— Ne voilà-t-il pas une belle merveille que vos asperges! répondit dédaigneusement madame Bailleul en lui tournant le dos.

Adolphine imita ponctuellement sa mcre et autant en fit M. Bailleul de peur d'être gronde s'il encourageait par la moindre condescendance là passion potagère de son gendre. Laboissière

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seul, soumis aux obligations de son métier c!e séducteur, consentit à aller voir les asperges, et, pour ne pas faire à demi les choses, il les trouva fort belles. Cette récréation prise, Tamanl et le mari regagnèrent la maison, où le dîner ne tarda pas à être servi. Malgré le peu d'empressement qu'il avait montré pour connaître le contenu de la lettre qui venait de lui être remise, Ghaudieu la lut à l'écart avant de se mettre à table. A la vue d'un papier qui s'y trouvait inclus, sa figure, d'ordinaire impassible, exprima une vive satisfaction ; mais lorsqu'il rejoignit les autres convives^ toute trace de cette émotion avait disparu.

Après dîner, madame Bailleul, qui surprenait à chaque instant quelque nouveau signe d'intelligence entre sa fille et Laboissière, craignit de ne pouvoir rester maîtresse d'elle-même plus long-temps. Intérieurement exaspérée par ses efforts pour se contraindre, elle s'éloigna de peur d'éclater, et se retira dans sa chambre en prétextant un redoublement de migraine. Le plus ou plutôt le seul contrarié de ce départ fut Laboissière, qui, ne soupçonnant pas le ressentiment furieux que lui avait voué depuis quel-

ques Iieiires madame Bailleul, comptait sur elle pour la couclusion de son emprunt de dix mille francs. Ilaltenditquclque temps, espérantqu'elle reparaîtrait avant qu'il partit lui-même. A la fm il comprit qu'il fallait renoncer à cette médiation ; et comme il avait un intérêt puissant à terminer Taffaire au plus tôt, il prit le parti de s'adresser directement à M. Bailleul.

— A propos, lui dit-il d'un air dégagé après l'avoir conduit à l'écart, madame Bailleul vous a-t-elle dit que je tirais sur vous sans façon une nouvelle lettre de chmge de dix mille francs?

— Elle m'en a parlé ce matin, répondit le vieillard, dont le front se rembrunit.

— Puis-je compter sur les fonds pour aprèsdemain?

A cette question, formulée avec autant d'aisance que s'il eût été question du prêt d'une pièce de cent sous, M. Bailleul demeura un instant le nez baissé et la bouche close.

— Écoutez, mon cher Laboissière, dit-il enfin avec un embarras visible ; je ne demande pas mieux qu'à vous rendre service, mais le cas est délicat, fort délicat. Il n'y a pas moyen de discuter avec madame Bailleul: ce n'est pas que je

lui adresse un reproche, c'est une femme du plus grand mérite ; mais elle a un sang terrible : à la moindre contradiclion , son système nerveux s'irrite; et moi, de peur de compromettre sa santé, je cède. Je suis sûr que sa migraine actuelle résulte de la petite conversation que nous avons eue ce matin au sujet de ces dix mille francs.

— Pensez -vous que cet argent coure des risques entre mes mains? demanda Laboissière avec le superbe sourire qu'eût pu se permettre en pareil cas un des rois de la finance.

: — Je ne dis pas cela : s'il était à moi, vous l'auriez déjà; mais il est à ma fille, et j'en dois çpmpte à mon gendre.

— Je suis sûr que M. Ghaudieu n'aurait aucune objection à faire contre un placement qui au mérite de produire un intérêt double du taux ordinaire réunit tant d'autres avantages. Songez que mes bateaux trans-atlantiques...

• — Eh bien ! faisons une chose, interrompit M. Bailleul avec l'empressement d'un homme qui entrevoit enfin le moyen de sortir d'une position épineuse ; rapportons-nous-en h la décision de Ghaudieu: s'il consent, c'est chose

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convenue ; s'il dit non, rien de fait. Mais, dans ce dernier cas, promettez-moi de prendre sur vous la non-conclusion de celte affaire et de parler en ce sens h madame Bailleul. Ce n'est pas que je la craigne ; mais ce sang bouillant la rend si malheureuse que je désire éviter tout ce qui pourrait la contrarier.

Laboissiére comprit qu'il n'obtiendrait pas une meilleure composition du bonhomme, à qui l'absence de sa femme rendait une espèce de libre arbitre ; et, comme tous les grands politiques, il accepta franchement la nécessité.

Un instant après, M. Bailleul accostait avec un enjouement fort mal exécuté son gendre, qui depuis quelque temps était retourné au potager, où il se promenait d'un air pensif.

— Eh bien, mon garçon, dit le vieillard en l'arrêtant tout à coup au passage, quand finirons-nous cette treille ?

— Demain, j'espère, répondit Ghaudieu, qui pensait à autre chose.

— Savez-vous que vous maniez le pinceau en maître! je suis sûr que, si vous aviez voulu, vous auriez fait des tableaux.

— C'est possible.

— Voilà de la vigne qui produira des chasselas dont je ne donne pas ma part au chat, poursuivit M. Bailleul en affectant de se pourlécher d'avance.

— En parlant de chats, il faudra que j'installe des souricières le long de cette treille.

— Et vos iisperges monstres, quand nous en ferez-vous manger?

L'accent et la pantomime du beau-pérc étaient si accorts, si affectueux, si flatteurs, que le gendre, peu accoutumé à pareille prévenance, s'arrêta net, et le regarda en face.

— Vous n'êtes pas venu me trouver, lui ditil, pour me parler raisins et asperges. Qu'avezvous à me dire?

Interpellé d'une manière si précise, M. Bailleul renonça au préambule insinuant par lequel il avait espéré de se concilier l'approbation de son gendre.

— Mon cher Ghaudieu , vous avez raison, dit-il en s'efforçaut de vaincre la timidité qui semblait près de lui paralyser la langue, laissons là vos asperges et vos raisins : nous leur dirons deux mots plus tard, mais en ce moment parlons d'affaires. Savcz-vous que je vous dois qua-

rante mille francs, et qu'aux termes de votre contrat de mariage j'aurais dû vous les payer il V a deux mois!

— Je sais cela, répondit Chaudieu de Tair endormi qui lui était habituel.

— Eh bien, mon cher ami, voici ce qui est arrivé, poursuivit le père d'Adolphine, qui s'arma de toute sa fermeté ; vous savez peut-être que notre ami Laboissière est à la tête d'une magnifique entreprise de bateaux inexplosibles, destinés à créer un service régulier entre la France et l'Amérique ?

— Je sais cela.

— Celte entreprise offrant un placement de fonds excessivement avantageux, il a pris fantaisie à votre belle-mère de profiter d'une occasion unique dans les fastes de l'industrie; et, continua le vieillard d'une voix étranglée , comme nous n'avons de comptant que les fonds destinés à la dot d'Adolphine, ma femme a cru, et moi aussi, que vous ne trouveriez pas mauvais que nous prissions sur cet argent la somme nécessaire à ce placement. Nous avons donc acquis pour dix mille francs d'actions dans l'entreprise des incxplosibles-trans-atlan tiques.

— Je sais cela, répéta pour la troisième fois Benoît Chaudieu avec le calme le plus imperturbable.

— Ah ça, vous savez donc tout? dit M. Bailleul, qui commençait à respirer plus librement.

— Tout, c'est trop dire.

— Mais qui a pu vous apprendre que j'ai placé dix mille francs dans l'entreprise de Laboissière?

— Laboissière lui-même, qui, pour me démontrer l'excellence de sa spéculation, n'a pas cru pouvoir me citer une coopération plus honorable et plus influente à mon égard que la vôtre.

— Il vous a donc aussi demandé de l'argent ?

— Si je vous comprends bien, vous ne seriez pas fâché de retirer le vôtre ? dit Chaudieu en évitant une réponse directe.

— C'est-à-dire, repartit M. Bailleul avec une recrudescence d'embarras, voici ce dont il s'agit : votre belle-mère s'est tellement engouée de ces bateaux qu'elle voudrait que nous prissions de nouveau pour dix mille francs d'actions ] et comme nous serions obligés d'affecter encore à ce placement une partie de la somme

que je vous dois, elle a pensé que vous consentiriez à en recevoir provisoirement l'intérêt au lieu du capital.

Le vieillard aspira une prise de tabac afin de se donner une contenance, tandis qu'il attendait avec anxiété la réponse de son gendre. Celui-ci réfléchit un instant de l'air d'un homme qui pèse attentivement le pour et le contre d'une proposition.

— Je n'ai aucune objection k faire contre cet arrangement, dit-il enfin avec son flegme accoutumé.

— Ainsi vous m'autorisez à terminer avec Laboissière ?

— Mieux que cela. J'ai moi-même une cinquantaine de mille francs disponibles, qui, chez mon notaire, ne me rapportent que le cinq ; je veux profiter de l'occasion pour en tirer un meilleur intérêt, et je vais proposer à Laboissière de les prendre en même temps que vos fonds.

A cette ouverture imprévue, M. Bailleul, dont le front s'était tout à fait éclairci, parut surpris désagréablement et redevint soucieux.

— Diable , dit-il , vous allez rondement en

affaires. La résolution, cependant, mériterait qu'on y réfléchît ; cinquante mille francs ! c'est une somme, et vous savez qu'il n'est pas prudent de mettre tous ses œufs dans le même panier.

— D'abord ces cinquante mille francs ne sont pas tous mes œufs, et puis, d'après ce que vous venez de me dire, le panier est solide.

— Sans doute... la spéculation se présente sous des apparences magnifiques ; mais...

— Mais?

— Dans votre position, il me semble qu'un bon placement sur première hypothèque, quoique rapportant un moindre intérêt...

— Permettez, mon cher beau-père : ou vous croyez l'affaire bonne, et alors pourquoi m'en détourner ; ou vous la croyez mauvaise, et en ce cas pourquoi vous y engager vous-même?

M. Bailleul n'essaya pas de répondre. Au fond, le vieillard, prudent jusqu'à la timidité, avait fort peu de goût pour les aventures industrielles. En fait de fortune, il n'estimait complètement que la propriété territoriale, et encore faisait-il une grande différence entre le sol et les bâtiments. — Une maison peut bru-

1er, disait-il, un champ ne brûle pas. La modique inscription qu'il possédait sur le grandlivre lui occasionnait à chaque baisse des anxiétés dont il avait plus d'une fois résolu de s'affranchir en convertissant ses rentes en immeubles ; à plus forte raison ses actions de la compagnie Laboissiére troublaient-elles son repos, et, sans la despotique impulsion de sa femme, il ne se fût jamais décidé à les acquérir. Participant à contre-cœur et par obéissance maritale à une entreprise dont les résultats lui semblaient incertains, quoiqu'en qualité d'actionnaire il les proclamât infaillibles, M. Bailleul vit à regret son gendre prêt à s'embarquer à sa suite sur les incxplosibles-trans-atlantiques; mais il fut réduit au silence par l'argument sans réplique de ce dernier. Supposer une différence entre leur position ç'eûtétéreconnaîtreladépendance de la sienne; or le vieillard, assez faible pour porter un collier de servage^ n'était pas assez humble pour montrer volontairement son cou pelé.

— Voilà un pauvre garçon qui va faire une sottise, se dit-il ; et cela grâce au fol engouement de madame Bailleul pour cette maudite

iOÙ L'ÉCUEIL.

spéculation, car il est évident qu'il n'y eût pas songé sans cela. Je voudrais que celui qui a inventé la vapeur fût aux cinq cents diables.

Tandis que Ghaudieu et son beau -père conversaient ainsi en se promenant dans le potager, Laboissière, à qui la retraite de madame Bailleul laissait le champ libre, n'essaya pas de se rapprocher d'Adolphine, qui depuis quelque temps était montée au salon. En ce moment les préoccupations de l'homme d'affaires étouffaient en lui les sentiments de l'amoureux, et ce fut avec l'émotion d'un joueur engagé dans une partie sérieuse qu'après avoir attendu pendant une demi-heure le retour de ses hôtes il les aperçut se dirigeant vers lui h travers le jardin. Pour les accueillir, il composa sa physionomie et redoubla d'aplomb.

— Il paraît que la discussion a été vrve, ditil avec un rire d'insouciance. M. Bailleul a l'air d'un orateur rappelé à l'ordre. Eh bien ! boule noire ou boule blanche ?

— Boule blanche, répondit le vieillard en se prêtant à cette plaisanterie.

— Ainsi M. Ghaudieu accède à notre petit arrangement.

— A une condition, dit froidement le mari d'Adolphine.

— Voyons cette condition, reprit le spéculateur, dont la satisfaction se trouva suspendue.

— C'est qu'indépendamment des actions prises par mon beau-père, vous m'en remettrez à moi personnellement pour une cinquantaine de mille francs.

En voyant tomber inopinément dans sa toile cette nouvelle mouche dodue et succulente, l'araignée industrielle éprouva un frisson de plaisir qu'elle eut peine à dissimuler ; elle y parvint toutefois, et, comble de l'art ! au lieu de laisser parler son appétit, elle réussit à manifester une sorte de satiété dédaigneuse.

— Cinquante mille francs, dites-vous! Je ne sais pas si cela sera facile, et je suis fâché que vous ne m'en ayez pas parlé plus tôt.

— Comment, est-ce que toutes les actions sont placées? demanda M. Bailleul; cependant vous avez été le premier à m'en offrir.

— Ceci est un cas particulier, répondit Laboissière sans se déferrer; d'ailleurs, il y a toujours moyen de s'entendre. Il reste, en effet, fort peu d'actions 5 mais quand je devrais en-

tamcr celles qui sont afiectées a ma gérance, il n'est rien que je ne fasse pour être agréable à M. Chaudieu.Vousavezditsoixante mille francs?

— Cinquante mille.

— Soixante, en y ajoutant les dix mille de M. Bailleul. Eh bien, voyons ! prenons un ren^ dez-vous pour arranger cela. Demain vous convient-il ?

— J'allais vous le proposer, repartit Chaudieu 5 demain je dois aller à Paris, à une heu rc serez-vous libre?

— Parfaitement.

— En ce cas, à une heure je serai chez vous, argent en poche. Mes fonds sont prêts chez mon notaire, et je n'aurai qu'à les y prendre.

— C'est convenu^ dit Thomme aux bateaux inexplosibles en contenant une joie féroce. A une heure !

Peu de temps après, Laboissicre, au moment de remonter dans son cabriolet, s'inclinait devant madame Chaudieu et lui jetait tout bas cet autre mot qui dans les drames et les romans joue un beaucoup plus grand rôle que dans la vie réelle:

— A minuit !

Après le départ de Laboissiére, aucun incident ne rompit la monotonie habituelle de la soirée. Madame Bailleul ne reparut pas , et vers dix heures chacun se retira. Peu à peu le silence s'établit dans la maison, où l'on pouvait croire tout le monde endormi, lorsque onze heures sonnèrent. Mais, en ce moment, la porte d'une chambre s'ouvrit silencieusement 1. 1 ;

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au premier étage, et une femme en sortit un flambeau à la main, bourgeoise contrefaçon de lady Macbeth , à cela prés qu'elle était parfaitement éveillée. Celte apparition, quoique assez matérielle, descendit au rez de-chaussée sans faire plus de bruit qu'une ombre; là, elle traversa la salle à manger, puis un petit corridor, et se trouva devant une porte dont elle tourna le bouton si prestement que la rapidité de ce tour de main rendit la serrure muette.

A cette brusque invasion, Adolphine, qui de son côté n'avait garde de dormir , retint à peine un cri d'effroi; car, menacée d'un siège et prête sans doute à le soutenir héroïquement, elle ne s'attendait pas à se voir attaquée de l'intérieur de la maison. En reconnaissant sa mère, dont la figure fortement éclairée par le bougeoir offrait une expression sombre et sévère , elle passa de cette frayeur puérile à une inquiétude plus sérieuse quoique encore indéterminée,

— C'est vous, maman , dit-elle en se levant précipitamment, qu'est-il donc arrivé? Est-ce que vous êtes malade?

Le premier rcgaixl de madame Daillcul .»»'étail porté vei's la fenêtre , mais les rideaux

fermés ne lui permirent pas d'en constater l'état.

— Avez-vous besoin de quelque cl)Ose? reprit la jeune femme troublée de cette silencieuse pantomime ; voulez - vous que j'aille appeler Madclainc?

— Il est inutile d'éveiller personne, répondit gravement madame Bailleul ; ce que je viens te dire ne doit être entendu que de toi seule. Viens.

— Où? demanda madame Ghaudieu de plus en plus inquiète.

— Dans ma chambre ; nous serons mieux qu'ici.

Adolphine s'empressa d'obéir; car la présence d'un tiers dans son éippartement, à une heure si rapprochée de l'instant ûxé par Laboissière, pouvait amener une catastrophe. Ce péril évité , la scène plus ou moins désagréable dont elle se senlait menacée lui parut de peu d'importance. Décidée à la subir avec une soumission exemplaire, puisque l'approche de minuit commandait d'abréger, elle marcha résolument sur les pas de sa mère.

En rentrant dans son appartement, madame

Bailleul referma la porte et se plaça ensuite en face d'Adoiphine qu'elle considéra un instant fixement de l'air d'un juge qui va procéder à rinterrofîfatoire d'un criminel.

. — En vérité, maman, dit madame Chaudieu avec un sourire contraint , si vous continuez de me regarder ainsi ^ je vais croire que je suis redevenue petite fille et que vous allez m'envoyer en pénitence dans le cabinet noir.

— Adolphine, répondit solennellement madame Bailleul, plut à Dieu que vos fautes fussent de cellesauxquelles suffît le châtiment qu'on inflige à l'enfance ; mon cœur en ce moment ne serait pas navré de douleur, car en vous punissant je pourrais vous estimer encore!

— Ma mère !.. s'écria la jeune femme poussée à son tour au langage pathétique par l'emphatique sévérité des paroles qu'elle venait d'entendre.

— Oui , je suis votre mère , et c'est là mon tourment! Votre bonne mère , entendez-vous, en dépit des chagrins dont vous m'abreuvez I votre pauvre mère, qui, au lieu de voir en vous, comme elle l'avait espéré, son orgueil et sa joie, n'y trouve plus qu'un sujet de tristesse et

(Je honlc ! Oh ! oui , je suis votre mère , votre malheureuse mère !

Quoique cette apostrophe coiDporlàt une explosion de sensibilité , elle fut prononcée d'un Ion beaucoup plus irrité c[u'altendri. A la fin, cependant, madame Bailleul crut devoir porter son mouchoir à ses yeux; mais elle eût pu se dispenser de ce geste dramatique , ses paupières élant parfaitement sèches.

— Qu'ai-je donc fait pour que vous me traitiez ainsi? s^^cria Adolphine, qui, malgré ses efforts pour paraître calme, commençait à éprouver une vive inquiétude.

— Ce que vous avez fait, malheureuse! reprit madame Bailleul , dont le regard semblait vouloir dévorer la jeune femme ; vous osez demander ce que vous avez fait? Me croyez-vous aveugle ? Pensez-vous qu'on puisse tromper une mère comme on trompe un mari? Je sais tout; tout, vous dis-je. Voilà donc le fruit de mes soins et de mes leçons! voilà la récompense de ma tendresse ! Après cinq mois de mariage seulement oublier ses devoirs ! violer ses serments! trahir un honnête homme, car votre

mari est un honnélc homme et vous n'avez rien

à lui reprocher! Ah ! c'est affreux !

— Je ne vous comprends pas, balbutia madame Chaudieu en détournant involontairement ses yeux d'ordinaire si fermes.

— Ah ! vous ne me comprenez pas ! Eh bien! je vais me faire comprendre. Un homme sans principes et sans honneur, un homme indigne et infiLime, M. Laboissicre, est votre amant.

— C'est faux! s'écria cnergiquement Adolphine.

Madame Bailleul laissa éclater un rire insultant.

— C'est faux, dites- vous ? Aujourd'hui peutêtre ; mais demain, si je n'étais pas là pour vous sauver malgré vous, serait-ce faux encore? Estil faux que cet homme ait la clé du potager? est- il faux que cette nuit même, dans quelqi:cs instants, il doive se trouver sous votre fenêtre? Est-ce faux, cela? répondez.

En vovant son secret à la merci de sa mère, Adolphiiie perdit toute assurance, et, comme elle l'avait dit en riant, sembla redevenir petite fille. Le front baissé et les joues couverles de rougeur , elle demeura muette en ayant l'air

d'allendre la sentence qui devait la punir. Après un instant de silence , madame Bailleul, qui semblait jouir du trouble d'Adolphine , reprit la parole avec un redoublement d'autorité.

— Demain nous reparlerons de cela ; en ce moment, j'ai un devoir plus pressant a remplir- Vous allez rester ici et m'y attendre.

— Où donc allez-vous? demanda timidement la jeune femme.

— Recevoir cet homme, dit avec un accent tragique madame Bailleul.

— Quoi, vous voulez...

— Je le veux ; ainsi , pas d'obvservations !

— Mais, c'est impossible... dit Âdolphine en se précipitant vers la porte.

Madame Bailleul prévoyait sans doute ce mouvement , car, saisissant sa fille par le bras avec une incroyable promptitude , elle la repoussa jusqu'au milieu de la chambre.

— Je vous ordonne de rester ici , lui dit-elle en même temps d'un ton qui n'admettait ni résistance ni réplique.

Avant que la jeune femme fût sortie de la stupeur où l'avait plongée ce geste violent ,

mîujamc Bailleul s'élnnca hors de la chambre , ferma la porte à double tour , et, par surcroît de précaution, emporta la clé. Elle redescendit alors à l'appartement de sa fille, et son premier soin en y entrant fut d'examiner la fenêtre. Selon son attente, elle la trouva entr'ouvertc ainsi que la persienne.

— Tout élait déjà prêt ! se dit-elle ; et, sans rien changer h un arrangement qui attestait la prudence de son auteur plutôt que sa rigidité , elle fit retomber les rideaux , éteignit le bougeoir et ne laissa qu'une lampe allumée, encore en tourna-t-elle le bouton de manière à diminuer la lueur le plus possible. Elle s'assit alors dans le coin le plus obscur de cette chambre à peine éclairée et y demeura les yeux fixés sur la pendule, immobile et attentive comme le chasseur qui guette une proie. Une demi-heure qui lui parut un demi-siècle se passa de la sorle. Pendant ce temps , a l'étage supérieur avait lieu une autre scène qui devait compliquer plus tard cette situation passablement embrouillée déjà.

Depuis qu'il s'élait retiré dans sa chambre , Benoit Chaudieu, au lieu de prendre du rcpos^

n'avait pas cesse de se promener en longel en large, de l'aird'un homme qui rumine un projet sérieux. De temps en temps il examinait le papier qu'il avait trouvé dans la lettre timbrée de INInrseille , et en comparait les caractères avec récriture de plusieurs billets épars sur son bureau. 11 se frottait alors les mains avec une satisfaction silencieuse et recommençait sa promenade. Après avoir continué pendant près de deux heures ce méditatif exercice, il s'arrêta, et se parlant à lui-même :

— Si j'agis sans prévenir personne , se dit-il, ce procédé paraîtra inconvenant pour ne pas dire brutal. On m'accusera de dissimulation , de défiance, de manque d'égards; et je ne veux motiver aucun de ces griefs. Ma belle-mcre est la tête forte de la famille , c'est elle (ju'il faut avertir; et cela dès ce soir, car je serai parti demain matin avant qu'elle soit levée. Elle se couche fort tard, et malgré l'heure avancée, je ne la dérangerai pas.

Chaudieu exécuta sans délai sa résolution. Quelques minutes avant minuit il sortit de s.\ chambre, et se dirigea vers celle de sa bellemère. Arrivé à la porle, il y frappa discrète-

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ment; mais la prisonnière dont cet incident accrut rincjuiétudc, se garda de répondre.

— C'est moi, dît-il à demi-voix après avoir frappé de nouveau ; veuillez m'ouviir , j'ai queique chose d'important à vous dire.

En reconnaissant la voix de son mari , Adolpbine passa de l'anxiété à la frayeur, et au lieu d'ouvrir, elle retint son souille.

— • Elle est déjà endormie, murmura Ghaudieu contrarié de ce contre- temps.

Sur le point de se retirer, il appliqua machinalement son œil au trou de la serrure ; et comme la clé avait été emportée par madame Baiileul, i! put apercevoir la lumière dans l'intérieur de la chambre. Cette découverte le fit changer d'idée.

— Si elle était couchée , il n'y aurait p:rs de lumière, pensa-t-il , car elle n^cn garde jamais, même quand elle est malade , et elle n'a pas l'habitude de lire au lit. Elle ne dort donc pas. Mais alors, elle me répondrait; puisqu'elle ne le fait pas, c'est qu'elle est sortie. A pareille heure où peut-elle être ? Chez M. Bailleid ! — Non, se dit le jeune mari en souriant irrévérencieusement, de celte supposition. Chez sa

fîlle alors? C'est probable , on plulôt c'est évident; elle ne peut être que là. Eli bien, tant mieux ; il aurait fallu avoir également une explication avec Aclolphine , je ferai d'une pierre deux coups.

Il descendit aussitôt au rez-de-chaussée et prit le chemin de l'appartement de sa femme. Sans remarquer cette circonstance , qui eût suffi pour éveiller les soupçons d'un jaloux , il en profita h son insu et arriva au fond du corridor sans que le moindre bruit eût trahi son approche. Déjà il posait la main sur le bouton de la serrure, lorsqu'une voix d'homme qu'il ne s\allendait nullement à entendre en pareil lieu , arrêta ce mouvement. Surpris à l'improvisle par une aventure qui s'annonçait si mal pour un mari , Chaudieu , au lieu de cédei* à un emportement irréfléchi , se conduisit avec une ti'anquillilé sournoise plus redoutable peutêtre ; il souilla prudemment le bougeoir qu'il tenait h la main et colla son oreille contic la porte, dont le peu d'épaisseur lui permettait de tout entendre. Des les premiers mots , il reconnut la voix de sa belle-mère, ainsi que celle de Laboissièrc, et comprit qu'Adolphine n'était

pas clans la chambre. Celle absence , quoiqu'il ne put se l'expliquer, caluia ses appréhensions sans modérer sa curiosilé. Jamais drame à succès n'eut un audileur plus allenlif que Benoît Chaudieu écoulant à travers une poi le l'orageux entrelien dont les détails vont donnera ce récit une allure nouvelle.

Gustave Laboissîére avait montré cette exactitude qui, dit-on, est la polilesse des rois et que les amants observent toujours scrupuleusement, à un premier rendez-vous 5 à minuit moins cinq minutes il était h la porte du potager, à minuit précis il arrivait devant la chambre d'Adolphine , après s'être amicalement débarrassé de Turc, qui semblait n'avoir été mis en

faction dans le jardin que pour en faire les honneurs à son ancien maître, et dont la conduite fut un modèle de discrétion et de savoirvivre. Quoique la nuit fut très sombre^ le coureur d'aventures ne commit aucune méprise et devina plutôt qu'il ne la vit la fenêtre par où il comptait s'introduire dans le logis. D'une main prudente il interrogea la pcrsienne, et la tir;i en dehors sans éprouver de résistance ; il poussa ensuite la fenêtre avec non moins de précaution et de succès : le passage ouvert, l'escalade n'était qu'un jeu. D'un seul élan Laboissièrc franchit le dernier obstacle et se trouva dans l'intérieur de la chambre; refermant alors persienne et fenêtre , il entr'ouvrit les rideaux.

— Chère Adolphine, je suis donc près de vous! dit-il amoureusement à la vue d'une forme confuse assise dans un des coins de l'appartement.

Il n'obtint pas de réponse; mais, vu les circonstances^ ce silence ne lui sembla pas dés3sj érant : il s'avança doncvcrs la jjersonne qu'il prenait pour madame Chau lieu. A eoii approche, celle femme se leva brusquement et, se

précipilnnt vers la lampe , d'un tour de doigt en fit j lillir un (lot de lumière. Aussitôt, par un mouvement qui eût produit quelque effet sur un théâtre de mélodrame, elle se posa en face de Laboissicre et lui présenta en pleine clarté un visage bien connu dont la vue, malgré Tassurance du personnage, l'arrêta net à distance plus que respectueuse.

• — Ce n'est point Adolphine, dit madame Bailleul après un instant d'examen foudroyant d'une part et de Tautre ahuri ; c'est moi , homme sans amc et sans honneur!

En se vovant dans une si meurtrière embuscade, un amoureux vulgaire eût perdu la tète; mais Laboissière était au-dessus de toute émotion puérile. La première stupéfaction passée, il recouvra son aplomb et soutint courageusement le regard indigné de la mère d'Adolphine.

— Bonsoir, madame, dit-il avec une aisance insolente ; à l'éclat de vos yeux, je vois avec plnisir que votre migraine est passée.

— Monstre! fit, madame Bailleu! d'ime voi\ prolbiKlc.

208 L'ÉGUEIL.

Le jeune homme ôta son chapeau et s'inclina d'un air respectueux.

— Ingrat î perfide î misérable ! continuât-elle avec un redoublement de fureur.

A chaque épithète de cette litanie, Laboissiére, au lieu de répondre, renouvela son salut.

— Va- nu- pieds! s'écria enfin madame Bailleul exaspérée par celte impertinence.

— Ici je me permettrai de vous faire observer que la passion vous égare, dit l'homme à bonne fortune en souriant ironiquement ; un va-nu-pieds n'a pas de voiture, et mon cabriolet est à la porte.

— Grâce aux dupes qui en paient les frais, et dont j'ai fait partie trop long-temps.

— Vous nous calomniez tous deux, madame : vous avez trop d'esprit pour être une dupe, et je n'en ai pas assez...

— Pour être un fripon ? Pardonnez-moi 5 vous en avez deux (ois plus qu'il n'en faut. Mais une qualité vous manque.

— Laquelle, s'il vous plaît?

— La prudence. VousaiuMt^zdù prévoir qu'il y avait quelque danger pour vous à faire de moi

une ennemie, une mortelle et implacable ennemie.

— Madame, vous plairait-il de vous asseoir? dit Laboissiére avec le sang-froid le plus irritant ; je prévois que notre conversation sera aussi longue qu'elle est déjà intéressante; et pour ma part, je n'aime pas à parler debout.

Sans attendre l'autorisation qu'il semblait solliciter, il se laissa tomber dans un fauteuil et s'appuya contre le dossier en croisant les jam^ bes aussi familièrement que s'il eût été seul et chez lui. Au lieu de suivre cet exemple, madame Bailleul se redressa dramatiquement, comme pour protester par la majesté de son maintien contre un pareil mépris des convenances.

— Maintenant, madame, reprit Laboissiére, je suis prél à dialoguer avec vous jusqu'à la consommation des siècles. D'après le jeu fort expressif de votre physionomie, je devine que vous éprouvez en ce moment des sensations excessivement tragiques; si vous preniez la peine de m'en expliquer la cause, peut-être parviendrais-je à calmer votre courroux.

— Vous êtes ici^ et vous me demandez la I. 14

210 L'ÉGUEIL.

cause de mon indignation ! s'écria madame Bailleul avec un accent plein d'amertume.

— Ah! je comprends, répondit Gustave, ma présence dans cette chambre est un crime irrémissible ; mais peut-être trouveriez-vous excusable que je fusse là-haut.

En parlant de la sorte il montra du doigt le plafond qui, d*un étage à l'autre, séparait la chambre d'Adolphine de celle de sa mère.

A cette brutale et cruelle récrimination, madame Bailleul se couvrit le visage de ses deux

mains.

— J'ai mérité cet outrage, dit-elle d'un air morne, mais un homme d'honneur me l'eût épargné.

— L'honneur convient aux femmes au moins autant qu'aux hommes, reprit durement Laboissière; n'oubliez pas que tous ces grands mots sont des armes à deux tranchants et qu'à les manier imprudemment on risque de se couper. Au fait, que signifie cette scène? à quel propos vous trouvez-vous ici et où voulez-vous en venir?

Mme Bailleul, si impérieuse à l'égard de ton mari, de sa fille et de son gendre, semblait

perdre insensiblement toute énergie en face de cet homme à qui sa faiblesse avait donné des droits dont il usait sans pilié.

— Vous aimez Adolphine, dit-elle d'une voix à peine distincte.

— ^. qui la faute? répliqua-t-il laconiquement.

— Vous l'avouez! s'écria-t-elle avec un fré-» missement convulsif.

— Malgré moi, je vous le jure. Je ne demanderais pas mieux que de vous tromper ; mais à cette heure, dans ce lieu et pris au piège que vous m'avez tendu , le moyen d'imaginer un mensonge qui ait le sens commun! Je conviens donc ingénument de ma faute j mais sans en accepter toute la responsabilité; car il est juste qu'une partie retombe sur vous.

— Sur moi ?

— Sur vous-même. Vous m'accusez, souffrez donc que je me justifie. Depuis trois ans que je suis dans vos fers, qui m'a conseillé de paraître amoureux de votre fille afin de détourner les soupçons de votre mari ? N'est-ce pas vous, madame? Le conseil était excellent et je l'ai suivi à la lettre. Qu'est-il arrivé? Une chose fort simple et que vous auriez du prévoir : à

force déjouer le rôle que vous m'aviez imposé, j'y ai pris goût; et par des gradations qu'il est inutile de détailler, ce goût m'a conduit où vous voyez.

— Ainsi, vous osez dire que vous l'aimez ! reprit madame Bailleul en tourmentant dans sa main un couteau à couper le papier qu'elle avait pris machinalement sur la table.

— Par bonheur pour moi ce n'est pas un poignard, dit Laboissiére avec un sourire sardonique.

Par une furie soudaine, la femme trahie prit à deux mains l'instrument de nacre, le brisa et jeta les débris aux pieds de son parjure amant.

— Le poignard est une bien médiocre vengeance, dit-elle alors; il tue trop vite.

— Nous avons le poison lent, répondit Gustave d'un ton de persiflage.

— Malgré tout votre esprit, vous n'apprendrez pas à une femme à se venger. Fiez -vous à la haine que je vous ai vouée depuis ce matin. Ni poignard, ni poison ; mais la ruine, la honte, la misère! Vous voyez ce couteau , avant un mois je vous aurai brisé comme lui.

Laboissiére ramassa les deux morceaux de

nacre et les regarda un instant avec une affectation d'inquiétude.

— Savez- vous que vous me faites peur? ditil. Serais -je, sans m'en douter, aussi cassant que cela !

— Riez^ reprit madame Bailleul d*un ton sinistre^ riez en attendant que vous fassiez rire les autres.

— Si je ris, madame, c'est par politesse et pour rendre h vos plaisanteries les honneurs qu'elles méritent.

— Mes plaisanteries?

— Quel autre nom puis-je donner à vos menaces? vous n'exigez pas sans doute que je les prenne au sérieux?

— Elles sont sérieuses pourtant! dit la femme outragée.

— En ce cas, avez la bonté de les formuler un peu plusclnirement. Pour vous plaire, je vais trembler de tous mes membres ; mais encore voudrais-je savoir pourquoi.

Madame Daillcul laissa tomber sur son ancien amint un regard pesant où étincelait la haine qui succède souvent aux passions coupables et qui en est la plus impitoyable punition.

— Parce que j'ai été faible, vous m'avez crue aveugle, dit-elie d'une voix lente; parce que vingt fois vous avez éprouvé mon dévouement, vous m'avez refusé toute intelligence. Habitué à la tromperie, vous n'avez vu dans votre bienfaitrice... Ne vous récriez pas; c'est là pour une fenime un litre bien déplorable et j'en rougis, mais il ne dépend ni de vous ni de moi de le démentir... Vous n'avez vu dans votre bienfaitrice qu'une dupe de plus. Vous n'avez pas compris qu'une femme peut aimer un homme sans l'estimer ; apprenez-le donc, si vous l'ignorez encore. Sachez que, depuis le jour où vous vous êtes introduit chez moi, je n'ai pas été abusée un seul instant sur votre position. Vos spéculations commerciales, les noms honorables que vous mettez en avant, le crédit dont vous vous vantez, le luxe apparent qui vous entoure, chimères, mensonge, fourberie! Vous n'êtes rien, vous n'avez rien; je me trompe, vous avez votre industrie : il est vrai qu'elle est de celles dont s'occupe parfois la justice.

— Madame ! s'écria Laboissière en se levant avec fureur.

— Hasseyez-vous, je n'ai pas tout dit, reprit

madame Bailleul, à qui l'épanchement de son courroux rendait une impérieuse énergie ; je vous connaissais donc et j'ai eu l'indignité de vous aimer. J'espère que celte faute me sera pardonnée, car elle porte son châtiment en ellemême. Devinant qui vous étiez, je vous ai servi avec une abnégation sans bornes ; je me suis attelée en esclave au char de votre fortune ; par d'infatigables efforts je vous ai créé des soutiens, j'ai donné du crédit à vos mensonges. Pour vous j'allais compromettre notre fortune. Déjà n'ai-je pas forcé mon mari à vous livrer une partie de la dot de ma fille! Aujourd'hui encore j'étais prête à renouveler cette abominable action. Oui^ abominable, car je n'ignorais pas que vous confier cet argent c'élait le jeter dans un gouffre d'où il ne sortirait jamais. Voilà ce que j'ai fait pour vous, et voici comment vous me récompensez! Oh ! Dieu est juste, car j'ai été bien coupable !

Madame Bailleul se voila de nouveau le visage de ses mains et resta muette un instant, dans une attitude pleine d'accablement et de douleur.

On oublie quelquefois les offenses reçues,

mais on pardonne rarement à ceux qu'on a outragés. Victime d'une trahison, Laboissière eût peut-être vu s'amollir en faveur de la coupable le dur égoïsme de son caractère; en présence de la femme dont il avait détruit le repos et fléh i l'exislence, il sentit se raidir dans son cœur les fibres d'une férocité bestiale.

— Vous pleurez! dit-il froidement. Dans l'intérêt de votre beauté, et de votre teint surtout, je dois vous dire que vous avez tort.

— Ah ! oui, j'oubliais mon rouge ! s'écria madame Bailleul avec un ricanement nerveux qui ressemblait au rire de la folie.

Elle pressa son mouchoir sur ses yeux et montra ensuite à son cruel amant une figure où l'excès de l'indignation avait ramené une sorte de calme plus eflrayant que les convulsions de la colère.

— Ce que je voulais vous dire, reprit-elle, ce qu'il vous importe de savoir, ce qui parviendra peut-être à émouvoir votre superbe courage, c'est que^ dès ce moment, je vais mettre h vous délruire plus d'ardeur encore que je n'en ai montré pour vous servir. Du côté du cœur, vous

êtes invulnérable; car vous n'en avez point: aussi n'est-ce pas là que je frapperai.

— Est-ce ma fortune que vous menacez? demanda Laboissière avec un sourire insouciant.

— Votre fortune ! pour que cet échafaudage menteur s'écroule, je n'ai qu'à retirer la main.

— C'est ce que vous ne ferez pas.

— C'est ce qui est fait.

— En vérité 1

— Je vous avais promis dix mille francs pour demain.

— J'y compte.

— Vous avez tort, et je vous conseille de les chercher ailleurs.

Laboissière s'enfonça carrément dans son fauteuil et porla la tétc encore plus haut qu'auparavant.

— Je vois avez plaisir, dit-il, que nous voici enfin dans la question. Jusqu'à présent les reproches, les soupirs, les sanglots, les imprécations, les anathèmcs et autres figures de rhétorique ayant exclusivement alimenté votre éloquence, j'ai dû me contenter du rôle passif d'auditeur ; car je me reconnais tout à fait in-

capable de lutter avec vous de larmes et d'attaques de nerfs. Mais puisque la discussion véritable et positive est enfin ouverte, vous me permettrez, je l'espère^ d'y placer mon pelit mot. Veuillez doncm'accordcr un instant d'attention et surtout suivez bien mon raisonnement.

Laboissière fit une pause et reprit d'un air doctoral.

— Je suis ici sous deux faces différentes : d'une part homme du monde, de Tautre homme d'affaires. Sous le premier point de vue, j'ai des torts envers vous et je les reconnais. Traitezmoi de perfide et d'ingrat, appelez-moi don Juan et Lovelace, ce sera bien dit. Faites mieux : poignardez-moi, je n'aurai que ce que je mé« rite. Vous voyez qu'il est impossible de s'exécuter plus complètement. C'est toujours l'homme du monde qui parle. Quant à l'homme d'affaires, c'est autre chose. Sous ce dernier aspect, je décline formellement votre juridiction et je ne vous reconnais aucun droit sur mon portefeuille. En un mot, j'établis une distinction rigoureuse entre le spéculateur et l'amant; et je soutiens que ce n'est pas au premier d'expier les faules du second. L'argument me sem-

ble d'une logique un peu serrée et voici la conclusion que j'en tire. Demain, M. Chaudieu doit venir chez moi pour prendre, au nom de votre mari et au sien ^ des actions dans mes bateaux. Vous aurez la bonté de ne vous opposer en aucune façon à la conclusion de cette affaire.

— Chaudieu n'ira pas! interrompit énergiquement madame Bailleul.

— Il viendra, reprit avec assurance le spéculateur.

— Je le lui défendrai.

— Et moi, je vous défends de lui dire un seul mot à ce sujet !

En prononçant ces insolentes paroles, Laboissière s'était levé. Les bras croisés sur la poitrine, la tête fièrement jetée en arrière, il foudroya d'un regard la femme qui, oubliant qu'elle avait été faible, osait maintenant lui résister.

— Vous m'entendez, continua-t-il d'un ton despotique, je vous défends de parler de mes affaires à votre gendre, à votre mari, à qui que ce soit au monde , et malheur à vous si vous désobéissez! Tout à l'heure vous parliez de mon imprudence, que dire de la vôtre! avez-

vous donc tout oublié? Ma fortune, dites-vous, est dans votre main ; votre honneur n'est-il pas dans la mienne? Frappez, et je fnppc 5 si vous brisez, je brise : nous verrons qui s'entendra mieux à faire une ruine. Cette réputation conservée intacte à force d'hypocrisie, ignorez-vous que je n'ai qu'un mot à dire pour la mettre en poussière? Et, ce mot, me supposez-vous assez de vertu pour le taire, si la première vous m'attaquez? Ah! je suis un chevalier d'industrie! fort bien, mais qu'étes-vous donc vous-même ?

— Une femme bien malheureuse! dit madame Bailleul avec un sourd gémissement.

— Il sera temps de parler de vos malheurs lorsque du rang de femme vertueuse, de mère de famille respectable , je vous aurai fait descendre h la place qui vous convient.

— - Cela n^cst pas en votre pouvoir.

— Puisque vous manquez de mémoire, je vous rappellerai que j'ai le bonheur de posséder quelques-uns de vos autographes : quarante-trois lettres ni plus ni moins.

— Vous ne les avez pas brûlées, ainsi que vous l'aviez juré sur votre honneur! s'écria madame Bailleul en palissant,

Laboissiére partit d'un rire ironique.

— Sur mon honneur! dit-il; mais, selon vous, je n'en ai point : comment donc avez-vous pu vous fier à ce serment? Non , madame, je n'ai pas commis la sottise de détruire votre correspondance; l'événement prouve si j'ai eu tort. Vos lettres, d'ailleurs, ne sont pas de celles qu'on brûle; et si jamais le grand jour de la publicité luit pour elles, je ne doute pas qu'elles n'obtiennent un fort beau succès littéraire.

— Je ne vous connaissais pas encore, dit la mère d'Adolphine, qui se laissa tomber sur un fauteuil, brisée en apparence par cette dernière menace et hors d'état de se débattre plus longtemps.

Laboissiére garda un instant le silence comme pour lui laisser le temps de se remettre et de répondre. Voyant qu'elle persistait dans sa muette et douloureuse altitude , il s'approcha de la glace, passa la main dans ses cheveux, lissa ses moustaches , rétablit la régularité de sa cravate et finit par regarder les aiguilles de la pendule.

— Déjà une heure, dit-il. Gomme le temps passe vite prés de vous! Allons, il faut être

raisonnable : j'ai beaucoup à travailler ce matin; et vous-même, avec votre migraine, vous avez tort de veiller si tard. Adieu donc et sans rancune. Vous vous rappelez mon ultimatum : la paix ou la guerre, à votre choix. Pour moi , je préfère la paix; et ce sera toujours à regret que je ferai de la peine a une femme. M. Ghaudieu m'a promis d'être chez moi à une heure. S'il ne vient pas ou si quelque chose dans sa conduite m'apprend que vous avez parlé, il est bien entendu que la petite correspondance sentimentale fera son office. En attendant , permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit.

Laboissiére adressa un salut dérisoire à la , femme qu'il venait d'accabler, puis il s'approcha de la fenêtre. Au moment de disparaître derrière le rideau, il se retourna.

— A propos, dit-il, je me souviens que je dîne chez vous après demain. Je serai exact, et j'espère que le petit nuage d'aujourd'hui ne vous empêchera pas de m'accueillir avec la gracieuse bienveillance que vous m'avez toujours accordée.

Madame Bailleul ne répondit rien, elle était anéantie. Apres lui avoir lancé un dernier re-

gard de domination et de défi, Laboissière souleva le rideau. Un instant après, le bruit presque imperceptible de la fenêtre et de la persienne annonça qu'il s'éloignait sans accident.

Dans son entretien avec Laboissiére, madame Bailleul venait de subir l'humiliation qu'ont toujours à redouter les femmes dont la conduite n'a pas été sans reproche. Insultée par un homme pour qui l'amour n'avait jamais clé qu'une spéculation, il lui Aillait dévorer cet outrage ; heureuse encore s'il n'eût pas été le jprélude d'autres tortures non moins cruelles. I. 15

Elle se voyait k la merci d'un être sans principes, sans générosité, sans pitié. A l'âge où la considération devient si nécessaire aux femmes, elle se trouvait menacée du mépris public: épouse, elle avait un pardon a demander à son mari ; mère, et c'était là son plus affreux châtiment, elle était exposée à rougir devant sa fille !

Après le départ de l'homme qui s'était plu à lui navrer le cœur, elle demeura long-temps immobile à la place où il l'avait laissée. Affaissée sur son siège, comme pourrait l'être un criminel an sortir de la question, la tête débilement inclinée, les bras étendus le long du corps, l'œil morne et hagard , elle repassait dans son esprit les détails de la lutte où elle avait été si brutalement vaincue. P.irfois elle se figurait . qu'elle avait rêvé cette scène outrageante , et par un sursaut violent elle essayait de se délivrer de son cauchemar : mais secouer sa torpeur, c'était recouvrer la lucidité de l'intelligence ; et la vérité alors lui apparaissait dans toute sa menaçante laideur,

A la fin les premiers frissons de la fièvre dissipèrent de leur haleine glaciale la somnolente

souffrance où semblait s'engourdir madame Bailleul. Elle se leva brusquement, promena autour d'elle un regard plein d'angoisse, et, vserrant son châle sur ses épaules avec un frémissement douloureux , elle sortit de la chambre. En traversant le corridor, rien ne l'avertit que sa honte avait eu un témoin : Benoît Chaudieu s'était éloigné sans laisser de traces de sa présence. Elle trouva toutes les portes ouvertes ainsi qu'elle les avait laissées en descendant, et aucun incident ne contraria son retour; mais à peine fut-elle entrée dans sa chambre que ses forces épuisées l'abandonnèrent tout à coup, et qu'elle se laissa tomber sur une chaise. Adolphine, qui depuis prés de trois heures était on proie aux plus mortelles inquiétudes, avait fini par se coucher à demi sur une causeuse ; lorsqu'elle vit s'ouvrir la porte de sa prison , elle ne fît pas un mouvement, ne prononça pas une parole, et attendit dans un recueillement hautain l'explication orageuse que rendaient probable les événements accomplis.

La mère et la fille demeurèrent quelque temps en face l'une de l'autre, également immobiles et silencieuses. A leur altitude, on au-

rait pu les croire endormies si elles n'eussent échangé par intervalles de sombres regards. Quoique Adolphine n'eût jamais soupçonné la faiblesse de sa mère, un secret pressentiment lui disait qu'elle trouverait en elle un juge sévère et partial. De son côté, madame Bailleul, malgré Tinstinct puissant de la maternité, ne pouvait s'empêcher de voir dans la belle et jeune femme assise devant elle la cause première de ses chagrins; par moments elle oubliait sa fille pour ne plus apercevoir que sa rivale, et alors ses yeux dardaient un long regard de haine qui portait le trouble et la crainte au cœur d' Adolphine.

Ce silence obstiné de part et d'autre devenait à chaque instant plus pénible ; madame Chaudieu, par lassitude plus que par déférence, se décida la première à le rompre.

— M'est-il permis maintenant de descendre à ma chambre? dit-elle d'un ton sec qui contrastait avec la soumission apparente de ces paroles.

Une de ces idées absurdes que la jalousie seule peut concevoir traversa l'esprit de madame Bailleul.

LE G1.NDRE. 229

— S'il n'était pas parti! se dit-elle, si, maintenant que j'ai quitté cette chambre, il allait y revenir 1

— J'attends vos ordres, reprit Adolphine en voyant que sa mère ne lui répondait pas.

Madame Bailleul la regarda d'un air défiant.

— Vous savez que je suis malade, lui dit-elle ; ne sauriez-vous veiller une nuit près de votre mère souffrante?

— Quand on est malade , on se couche ; répondit madame Ghaudieu d'un ton maussade.

— C'est ce que je vais faire , dit madame Bailleul en se levant avec effort.

Elle fit quelques pas, agitée d'un frissonnement fiévreux. Quoique l'amour filial n'eût pas jeté dans son cœur des racines très-profondes, Adolphine, en remarquant la démarche chancelante de sa mère, ne put se défendre d'une inquiétude qui lui inspira de plus affectueux sentiments.

— Gomme vous tremblez! dit-elle en s'approchant pour la soutenir. Rasseyez- vous. Je vais éveiller Madelainc , elle saura mieux que

moi ce qu'il faut faire. Vous avez réellement la fièvre.

— Cela ne sera rien, et je n'ai besoin de personne, répondit d'un ton glacial madame Bailleul , qui se coucha sans permettre que sa fille lui aidât a se déshabiller.

Adolphine retourna s'asseoir sur la causeuse, et les deux femmes passèrent ainsi le reste de la nuit sans qu'une seule parole fût prononcée de nouveau. Entre ces deux êtres si étroitement unis par la nature, un mur d'airain s'était élevé depuis quelques heures. Au tranchant d'une rivalité à peine découverte d'une part et encore ignorée de l'autre , les liens du sang semblaient près de se rompre. Dans cette chambre triste et muette, où l'inquiétude et le chagrin veillaient en présence, il n'y avait plus une mère et sa fille : il y avait deux femmes , deux rivales, deux ennemies.

Aux premières lueurs de l'aube , madame Bailleul sentit se dissiper l'appréhension que lui avait causée un inslinct jaloux.

— Vous devez être fatiguée, dit-elle à Adolphine 5 il faut aller vous coucher. Moi-même , je vais lâcher a'e dormir.

Madame Chaudieu ne se fît pas répéter cet ordre , et elle se retira dans sa chambre sans espoir d'y trouver le sommeil , mais avec l'espèce de soulagement qui suit l'exécution d'une corvée fatigante.

Quelques heures plus tard, M. Bailleul, en entrant chez sa femme, resta frappé de stupeur à la vue des ravages de sa figure.

— Je viens d'apprendre qu'Adolphine a passé la nuit près de toi, dit-il d'un ton pénétré : pourquoi ne m'avoir pas envoyé chercher? je t'aurais veillée^ moi; je suis plus fort qu'elle.

Ce reproche affectueux irrita la malade au lieu de la loucher. Elle , qui depuis la veille avait dû supporter en silence tant d'outrages, fut instantanément rendue, par le seul aspect de son mari, a sa nature emportée et violente. Le souffre-douleur parut arriver tout exprès pour recevoir l'orage qui n'attendait qu'une occasion d'éclater.

— C'est vous qui m'avez rendue malade (lar votre entêtement, répondit-elle avec brusquerie ; c'est cette sotie discussion d'hier qui m'a

donné la fièvre. Vous voilà content maintenant !

— Mais, ma chère amie, dit humblement M. Eaillcul, tu ne te rappelles donc pas que j'en ai passé par où lu as voulu! Laboissière aura aujourd'hui les dix mille francs.

A ce nom redouté, madame Bailleul éprouva un frémissement.

— Qui vous a dit de vous dessaisir si vite de cet argent? reprit-elle après avoir dompté son émotion.

— Toi-même, si j'ai bonne mémoire, répliqua le mari surpris d'une pareille demande.

— Je ne vous en ai pas dit un mot ; il n'a pas été question de l'époque de ce placement, et voilà comment vous interprétez toujours mes paroles de travers !

— Rien n'est fait encore , s'écria le bonhomme à qui souriait la perspective de soustraire ses dix mille francs aux chances de la spéculation des bateaux inexplosiblcs: si tu as ch^gé d'avis, lu n'as qu'un mot à dire; et je vais écrire à Laboissière, afin qu'il ne complc pas sur notre argent.

— Qui vous parle de cela ? dit d'un air sombre madame Bailleul, qui se rappela les menaces de son amant.

— Tu sais bien que pour ma part j'aimerais aulant à garder nos fonds: voilà Chaudieu qui s'est mis dans la léte de prendre pour cinquante mille francs d'actions; et à ce compte, avant un an, ton le notre fortune sera entre les mains de Laboissière. Ce n'est point que je me défie de lui , mais on ne doit jamais mettre tous ses œufs... *

— • Chaudieu lui achète des actions! s'écria madame Bailleul en se mettant brusquement sur son séant.

— Pour cinquante mille francs. Est-ce qu'il ne te Ta pas dit?

— Quand a lieu cet achat?

— Aujourd'hui , Chaudieu va partir.

— Va le chercher; qu'il vienne sur-lechamp, reprit madame Bailleul d'un ton si vif que son mari , au lieu d'obéir, resta devant le lit bouche béante.

— Vous voilà encore ? reprit-elle en lui lançant un regard qui ressemblait à un coup de fouet.

— J'y vais, ne te fâche pas, répondit M. Bailleul, qui s'empressa de sortir.

— Que Chaulieu vienne seul, lui cria-t-elle au moment où il refermait la porte.

Pendant les neuf ou dix minutes qui s'écoulèrent entre le départ de son mari et l'arrivée de son gendre, madame Bailleul interrogea d'un regard effaré mais clairvoyant les profondeurs de Tabîme où elle était tombée. Elle se vit perdue si elle n'en sortait pas avant qu'il se fût refermé sur elle, et, n'ayant pas le choix des moyens de salut, elle prit un de ces partis violents que la nécessité inspire souvent et que justifie quelquefois le sucés.

— Maintenant je lis dans l'âme de ce misérable, se dit-elle; l'argent, voilà son dieu! en s'adressant h mon cœur, c'est h notre fortune qu'il en voulait : aujourd'hui qu'il croit pouvoir me dicter des lois et me contraindre h signer notre ruine , celte dépouille ne lui suffit plus; il lui faut celle de mon gendre. Adolphine lui sert d'instrument comme je lui en ai servi moi-même. Pauvre folle, qui se croit aimée! M'aimait-il, moi? Si ces lettres restent en son pouvoir, nous sommes perdus. Armé de ce

poignard , il est sûr de mon obéissance. Entre la misère et la honte quelle femme hésiterait ? II me faut ces lettres à tout prix, dut-il en coûter, non pas de For^ mais du sang î

Les femmes ne se battent guère , aussi traitent-elles fort lestement une matière que prennent au sérieux aujourd'hui les hommes les plus braves. Telle, qu'une piqûre d'épingle ferait tomber en faiblesse, trouverait fort ridicule qu'une poitrine masculine éprouvât quelque répugnance a servir de fourreau a une épée. Cet héroïsme en jupon tourne d'autant plus à la crânerie qu'il est moins exposé a se voir mis à répreuve ; à ses yeux un duel est un expédient infaillible , un moyen de procédure péremptoire et , sauf l'antiphrase, une panacée omnipotente.

Madame Bailleul parlageait celte opinion plus répandue qu'on ne pense parmi les aimables personnes de son sexe. Pour elle Alexandre coupant le nœud gordien était le type d'après lequel on doit se conduire dans les affaires difficiles, embrouillées et périlleuses. Ne pouvant appliquer cHc-mcme à son embarras présent ce système Iranchant et expédilif, elle

imagina d'agir par procuration. La nécessité plus que la préférence fixa son choix sur son gendre. Elle en faisait peu d'état, mais à quel autre confier une mission si délicate? D'ailleurs le temps pressait, et il n'y avait pas un instant à perdre. Elle se détermina donc à s'adresser à Ghaudieu. Dans son esprit, la chose allait d'ellemême; rien de plus praticable que le moyen: quant au résultat, elle pouvait gagner et n'avait rien à perdre; sa position étant arrivée à ce terme critique où le mal n'empire plus, tant il est accompli.

En quelques minutes madame Bailleul fit son plan, et décida que son gendre se battrait avec Lahoissièrc. Ses lettres à ce dernier seraient l'enjeu du combat. Elle avait vu dans quelques romans les choses se passer ainsi. Le ciel, selon toute apparence, protégerait la bonne cause; et Laboissièi c, blessé, restituerait la correspondance dont il menaçait de faire un usage odieux. Que si , par une chance funeste, son champion était vaincu, ce malheur n'ajouterait rien au danger qu'elle redoutait, et d'ailleurs a quoi bon cette prévoyance? L'homme qui se noie ne saisit-il pas la première corde qu'on lui

jette, sans calculer si elle est assez forte pour le soutenir ?

Au jeu dont elle allait mêler les caries, madame Bailleul risquait de faire tuer son ancien amant; mais la blessure qu'elle en avait reçue saignait trop cruellement pour qu'elle reculât devant l'idée d'une vengeance extrême. La llochefoucauld a dit que, si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. Cette réflexion , dont la justesse est souvent contestée pendant la bonace, acquiert une vérité saisissante après un de ces orages qui éclatent souvent sur les passions mourantes et leur épargnent , d'un coup de foudre^ les langueurs de l'agonie; de Tamour frappé au cœur, la haine s'échappe alors comme l'air sort d'une outre crevée. Ce que certaines liaisons galantes renferment d'inimitiés, de rancunes, de mépris, de dégoûts mutuels, est une chose incompréhensible pour quiconque ignore les bizarres contradictions de la nature humaine. La coupe amoureuse est d'or; le poison ne s'y voit pas; mais il la lemplit peu à peu, et à la première goutte de trop il déborde. Or entre une femme de quarante-cinq ans et un

homme de trente-deux ans il est impossible que îa goullc de trop se fasse long-temps attendre ; et en effet elle venait de tomber

En ce moment donc , madame Bailleul, détestant Laboissière au moins autant qu'elle l'avait aimé , s'inquiétait peu du danger qu'il pourrait courir. Par instants même, il lui semblait, tant Famour-propre offensé devient féroce, qu'elle le verrait avec quelque plaisir expirant h ses pieds comme iSlonaideschi aux genoux de Christine , et lui demandant grâce sans l'obtenir.

Restait à considérer le sentiment particulier de Benoit Chaudieu, qui, peut-être, montrerait peu d'ardeur à s'approprier la querelle d'autrui; ceci semblait d'une importance si secondaire à madame Bailleul, qu'elle ne daigna pas môme s'en préoccuper. Dans ses idées de bellernére, un gendre était un meuble peu agréable à l'œil mais utile en ménage cl d'un usage journalier; meuble de chair et d'os propre à imc foule d'emplois domestiques , à découper à table, par exemple, à porter le chàle ou la pelisse, à faire avancer la voilure ^ à donner le bras, à liic le journal :i haute voix, à complé-

ter la partie de whist ou de boston : voilà pour le courant. Dans les circonstances exceptionnelles, il pouvait aspirer à de plus hautes destinées: en cas de disette pécuniérc , il lui était permis de prêter de l'argent; et si quelque ennemi discourtois se présentait, il avait le droit de lui couper la gorge en risquant la sienne propre pour la plus grande gloire de la famille. Il aurait fallu, certes , que Benoît Ghaudieu eût l'humeur bien difficile pour ne pas remplir avec amour les devoirs de son état. Madame Baillcul était sans inquiétude à cet égard, et ce fut avec respèce de calme qu'inspire la conception d'un projet infaillible qu'elle attendit l'arrivée de son champion.

Ghaudieu ne tarda pas à se présenter. Son maintien était placide , sa physionomie insouciante, et toute sa personne offrait plus encore que de coutume l'expression endormie qui en était le caractère distinctif. Tandis qu'il approchait sans montrer beaucoup d'empressement , madame Bailleul l'examina d'un œil fixe et scrutateur, comme don Diègue dut regarder son fils au moment de lui dire :

.... Rodrigue, as- lu du "cœur ?

2ZiO L'ECU EIL.

— Vous avez des commissions à me donner pour Paris? demanda Ghaudieu en s'arrélant à quelques pas du lit.

— Je veux vous parler de choses plus sérieuse?, répondit madame Bnillcul avec gravité; mais avant tout, jurez-nioi sur l'honneur de ne révéler à personne cet entretien : à qui que ce soit, entendez-vous? pas même h votre femme.

— La recommandation est inutile, je sais qu'on ne doit dire aux femmes que ce que Ton veut perdre.

— Ah , ce sont la vos principes! dit la mère d'Adolphine , surprise de cette réponse , qui contrastait avec la mansuétude conjugale de son gendre.

— C'est un dicton de Bretagne, répliqua Benoît Ghaudieu.

Le visage bruni et ossu du jeune mari prit une expression de fermeté froide dont madame Bailleul demeura singulièrement frappée ; elle crut voir son gendre pour la première fois, et, songeant au rôle dont elle voulait le charger, elle augura bien de ce symptôme d'énergie.

— Écoulez-moi , reprit-elle d'un ton solennel, et pesez chacune de mes paroles. Lorsque

LE GENDRE. 2Zil

votre mère vivait encore , si quelqu'un l'avait ofTcnsée,ne l'auriez-vous pas défendue? n'auriezvous pas employé à la protéger ou à la venger tout ce que le ciel vous a donné de force et de courage ?

— J'aurais fait mon devoir, répondit Ghaudieu.

— Vous avez eu le malheur de perdre voire mère , poursuivit madame Bailleul avec une sorte d'attendrissement ; mais votre mariage vous en a donné une seconde qui, sans se comparer à celle que vous pleurez , s'efforce du moins de la remplacer autant qu'il dépend d'elle , en vous portant l'attachement le plus sincère.

Benoît Chaudieu regarda sa belle-mère d'un air qui disait clairement : Je ne savais pas que je vous fusse si cher; puis il s'inclina sans prononcer une parole.

— Après les liens du sang, qui passent avant tout , continua madame Bailleul dont le débit devenait oratoire, en est-il déplus sacrés que ceux qui résultent d'une alliance mutuellement heureuse et honorable? Mon mari et moi nous vous rcgarc?ons comme notre (ils, et je suis

2!i2 L'ÉCUEIL.

certaine qu'au besoin vous sauriez remplir les

devoirs qu'un pareil litre impose.

— J'ose le croire , répondit Chaudieu d'un ton modeste.

— Et moi j'en suis sûre , car vous êtes un homme d'honneur , un homme de cœur , un digne Breton ; c'est tout dire.

L'enfant de la Bi'etagne accueillit ce compliment par un second salut non moins silencieux et non moins ambigu que le premier.

— Si donc je vous disais : Chaudieu , un homme m'a outragée gravement, profondément, mortellement ; il est mon ennemi , de lui j'ai tout à craindre : mon mari est un vieillard, je n'ai pas de fils et je ne suis qu'une femme ; vous seul pouvez me défendre, et de vous seul j'attends secours et protection : — que feriezvous alors, mon ami? dites-le-moi.

Benoît Chaudieu leva le nez au plafond et croisa les mains sur son ventre en faisant tourner ses pouces.

— Ce que je ferais ? Je n'en sais trop rien , dit-il d'un air circonspect après avoir réfléchi un instant; il me semble que c'est à vous de me dire ce que vous xoun'riez que je fisse.

— • Gomment ! vous êtes un homme et vous ne savez que répondre à une pareille question ! s'écria madame Bailleul , à qui la pantomime fort peu chevaleresque de son gendre agaça subitement les nerfs ; je vous parle d'un outrage impardonnable , d'un danger sérieux , d'une question de vie et de mort . et vous me demandez ce qu'il faut faire! mais vous n'y pensez pas ou plutôt vous ne m'avez pas comprise.

— Pas tout à fait , répondit Ghaudieu avec le plus grand sang-froid; les Bretons sont de braves gens, ainsi que vous aviez la bonté de le dire tout à l'heure , niais on leur reproche d'avoir la tête dure, et sous ce rapport je fais honneur à mon pays. Si vous parliez plus clairement, peut-être parviendrais-je à vous comprendre.

— Si l'on vous donnait un soufflet, que feriez-vous? dit d'un ton bref la mère d'AdoIphine.

— J'en rendrais deux, répondit le Breton.

— Vous provoqueriez en duel l'homme qui vous aurait frappé. Eh bien ! je viens de vous prouver qu'en vertu des liens qui nous unissent votre honneur et le mien sont solidaires. Vous

Ilxk L'ÉCUEIL.

ctcs insulté dans ma personne. Comprenez-vous

maintenant ?

— Je crois qu'en effet je commence à deviner : vous voulez que je me batte. A ce sujet j'ai une petite observation à vous soumettre.

— Je vous écoule, dit madame Baillcul dont le visage se rembrunit.

— Il v a deux mois environ , reprit Chaudieu toujours flegmatique, nous étions dans le salon, vous, ma femme et moi. J'étais sur le canapé, où vous me croyiez endormi , et vous causiez ensemble près du piano. Vous disiez à Adolphine : Tu prétends que ton mari a peu d'esprit et n'est pas aimable, c'est vrai ; mais en revanche il n'a ni énergie, ni caractère, ni volonté, et voilà l'essentiel. Tu le pétriras comme une cire molle. Mieux vaut un sot qu'on mène par le bout du nez qu'un beau parleur qui vous gouverne.

— Je n'ai pas dit cela , interrompit la bellemère de Benoît en rougissant jusqu'aux oreilles.

— Je vous demande pardon , vous l'avez dit. Il résulte de vos propres paroles que je suis un homme sans énergie ni caractère, et dès lors vous me permettrez de trouver étonnant

que vous mé proposiez aujourd'hui un rôle qui exige impérieusement l'une et l'autre de ces qualités.

Madame Bailleul se mordit les lèvres et maudit intérieurement son imprudence.

— Éluder n'est pas répondre, dit-elle au bout d'un instant.

— Vous voulez une réponse, la voici : repartit Chaudieu sans s'émouvoir. Depuis cinq mois que je suis marié , j'ai accepté la position que vous m'avez laite. Je n'aurais pas mieux demandé que d'être le maître dans mon ménage , mais vous avez pensé que ce serait d'un mauvais exemple. Ma femme me mène , selon vos instructions. A votre tour, vous menez ma femme. Ainsi donc, en définitive, c'est vous qui êtes la maîtresse. C'est à peine si j'ai le droit d'inviter un ami à dîner; les domestiques vous regardent quand je leur commande quelque chose ; on a bousculé la maison et le jardin sans me consulter ; enfin , je suis un zéro. C'est bon, je ne me plains pas. Mais^ puisque j'ai les charges, je trouve équitable d'avoir les bénéfices. Si j'étais le maître a^i logis, si j'avais l'autoi'itéd'un chef de famille , et que vous vinssiez

me dire : « Mon gendre, telle chose arrive, ça regarde les hommes, » je me dirais: « Ceci est de mon département, « et j'agirais en conséquence; mais, puisque c'est la quenouille qui gouverne, que la quenouille combatte , je ne m'en mêle pas.

— Oh îqueje vous avais bien jugé! dit madame Bailleul d'un ton d'ironie méprisante , que vous êles bien l'homme faible et vulgaire que du premier coup d'œil j'avais deviné !

— Le tome deux de M.Bailleul, n'est-il pas vrai?

— Sortez, monsieur, répliqua-t-elle les yeux étincelanls de courroux , je ne souffrirai jamais qu'en ma présence vous insultiez votre beaupère.

Ghaudieu s'inclina pour la troisième fois.

— Vous n'avez pas autre chose à me dire? demanda-t-il ensuite avec une imperturbable sérénité qui redoubla l'irritation de son interlocutrice.

— Sot et poltron! dit-elle entre les dents mais de manière à être entendue.

— Ça va souvent de compagnie comme vieille et coquette, réppnditlcjeune homme qui, cette réplique lâchée, se dirigea vers la porte.

Madame Bailleul fit un mouvement violent comme si elle eût été tentée de se jeter à bas du lit pour courir sus à l'insolent, mais elle retomba aussitôt sur Foreilier en balbutiant des paroles entrecoupées. Tandis que dans un éloquent soliloque elle accablait de son indignation la lâcheté des hommes en général et l'ingratitude des gendres en particulier, Chaudieu regagna la salle à manger où il avait commencé de déjeuner solitairement quand son beau-père était venu le chercher. Il se remit à table aussitôt, se coupa une copieuse tranche de jambon de Rayonne, remplit son verre jusqu'au bord, et continua son repas avec un appétit inébranlable. Au moment où il laissait tomber dans sa tasse de café trois ou quatre morceaux de sucre, M. Bailleul ouvrit la porte de la salle à manger et s'avança d'un air mystérieux.

— Hé bien 5 qu'y a-t-il de nouveau? demanda ce dernier; que voulait vous dire ma femme ?

— Elle m'a parlé de ces actions Laboissicre, répondit Chaudieu en se versant un petit veri-e de rhimi.

— J'en étais sûr. Est-ce qu'elle a changé d'avis ?

— Rien n'est changé, et, aussitôt après mon déjeuner, je pars pour Paris. A propos, avezvous ici !es dix actions que vous avez prises il y a quelques mois ?

— Je les ai précisément sur moi. dit M. Bailleul en tirant un portefeuille de sa poche.

— Voilà une ccritoirc sur la petite table , reprit Ghaudieu; ayez, je vous prie, !a bonté d'endosserces actions à mon ordre, je les prends h compte des quarante mille francs que vous me devez.

Le vieillard s'empressa d'ouvrir son portefeuille et d'en tirer les dix morceaux de papier dont il ne demandait pas mieux que d'élre débarrassé ; mais au moment de tremper la plume dans Tencre une réllexion l'arrêta, et il resta la main suspendue sur l'écriloire.

— Ah cà , c'est convenu avec madame Bailleul? dit-il en regardant son gendre.

— Sans doute, répondit Ghaudicu ; ma bellemère et moi nous sommes d'accord sur tous les points. Signez donc vite; il est déjà lard, et jo dcis (Mre à uiic heure choz Lalîoissière.

LE GENDRE. 2Zi9

Tranquillise par l'assurance qu'il venait de recevoir, M. Bailleul écrivit les endossements sans nouvelle difficulté.

— Voilà, dit-il, quand il eut fini; ce n'est donc plus que trente mille francs que nous TOUS devons. Et maintenant, mon cher Chaudieu 5 croyez-moi , réfléchissez encore avant de rien conclure avec Laboissiére : c'est un malin ; il est plus fort que vous, diantremenl plus fort ! II va vous promettre le Pérou ; ne vous laissez pas entortiller. A votre place, je prendrais de nouveaux renseignements sur ces bateaux. Qui vous presse, après tout? C'est que, cinquante mille francs , c'est un joli denier, et, comme on dit, ça ne se trouve point tous les jours dans le pas d'un cheval.

— Soyez tranquille, répondit Benoît Chaudieu avec un sourire ironique; je vois bien que vous avez peu de confiance en mon esprit , mais je ne suis peut-être pas aussi bête que j'en ai l'air.

Sans attendre la réponse de son beau-père, il sortit de la salle à manger; dix minutes après il élait sur la loulede Paris, cl , au moment où

250 L'ÉGUEIL.

une heure sonnait à la Bourse, i! enlrait chez Laboissiére , qui avait établi son domicile rue Neuve-Yivienne, au centre du quartier industriel.

Sans être vaste, ['«appartement de Laboissière avait une apparence brillante et semblait indiquer le séjour d'un homme riche. Les meubles offraient cette somptuosité qui frappe l'œil plus qu'elle ne le satisfait, et qu'affectionne par calcul au moins autant que par mauvais goût une certaine classe de gens d'affaires. Pour beaucoup de spéculateurs, en effet,

252 L'ÉGUEIL.

un mobilier fastueux est un appeau qui attire dans le filet les oisillons sans cervelle. Laboissiére s'était conformé aux usages de ses confrères. Il était si splendidement logé que dans son cabinet le client le plus circonspect, l'actionnaire le plus rébarbatif sentaient peu à peu s'évanouir leur défiance et finissaient par se la reprocher. Dans une chanson connue, un de nos poètes remercie son habit ; Laboissiére aurait dû adresser à son mobilier des remercîments analogues, car il lui devait en réalité une bonne partie de son crédit.

Malgré la scène de la nuit précédente , qui ne lui avait permis de rentrer qu'à trois heures du matin , le spéculateur s'était assis à son bureau long-temps avant midi; ainsi que tous les hommes déterminés h réussir^ il savait au besoin se passer de sommeil. Une robe de chambr'e de soie brochée verte , un pantalon h pieds de cachemire blanc, des pantoufles de maroquin rouge et une sorte de calotte chinoise a dessins fanlastiques lui composaient un négligé (:u matin qui, au temps où les hommes d'affaires étaient généralement voués au noir, eût paru manquer de gravité ; mais, par la (inancc

à éperons craujourd'iiui , un pareil cosluiuc n'avait rien que crordinaire et d'accepté.

La littérature et l'industrie se partageaient fraternellement un corps de bibliothèque dont le cabinet était garni dans tout son pourtour, sauFl'espace qu'occupaient plusieurs bustes de bronze posés sur des socles dans les intervalles des armoires. Vis-à-vis des fenêtres, les œuvres des meilleurs écrivains français et étranorers remplissaient les rayons et, au moindre sourire du soleil, ils resplendissaient glorieusement dans leurs éclatantes reliures. En face de la cheminée , de grands casiers montant jusqu'à la corniche du plafond offraient à Toeil d'innombrables cartons peints en vert et rangés par ordre alphabétique. Peut-être que, si Ton en eût interrogé du doigt quelques-uns , la majorité aurait sonné creux; mais les étiquettes explicites et détaillées dont ils étaient couverts sans exception ne permettaient pas qu'on s'arrêtât à une supposition si malveillante.

La plupart des affaires dont s'occupe le commerce dans les cinq parties du monde se trouvaient dénommées dans ces inscriptions orgueilleuses : Chemins de fer de Belgique et

de France , canaux , mines d'asphalte , gaz Manby-Wilson , tissu Maberly , bateaux à vapeur, achats de terrains, emprunt romain, emprunt d'Haïti, lots d'Autriche, différés d'Espagne anciens et nouveaux, en un mot toutes les sacro-saintes litanies de la Bourse; pour lire de suite sans suffocation cette épouvantable kyrielle, il fallait un gosier d'agent de change. Nous donnerons une idée suffisante du magnifique aplomb qui avait présidé à la rédaction de ce catalogue en disant que le carton qui occupait la dernière place d'après la loi alphabétique portait pour étiquette ces mots écrits en gros caractères : Zemble (Nouvelle-). Compagnie de défrichement.

Sur une table ronde, au milieu du cabinet, se déroulait négligemment, parmi d'autres papiers, un plan représentant sous leurs différents aspects, extérieur et intérieur, les inexplosiblestrans-atlantiques , Il est vrai que ces paquebots, fort joliment coloriés d'ailleurs , n'existaient réellement qu'en peinture , et qu'aucun des bâtiments qu'ils représentaient n'avait encore paru sur le chantier. Mais la race des actionnaires ressemble à certains rois des contes de

fces : sur la foi d'un portrait, elle se prend facilement de passion pour de belles princesses inconnues, pourvu que le pinceau de l'artiste n'ait ménagé ni l'or ni les diamants, Et quel fabricant de prospectus économise en pareil cas? Les inexplosibles-tr ans-atlantiques avaient si bonne mine sur le papier, que, rien qu'à les regarder, on se sentait pris du désir d'en devenir co-propriéiaire. Déjà plus d'un souscripteur près de qui avait échoué toute autre séduction s'était rendu aux promesses de ce spécimen fallacieux ; aussi le fondateur de l'entreprise n'avait-il garde de négliger un si utile auxiliaire. x\ l'un des bouts du bureau où écrivait Laboissière, un grand portefeuille de maroquin rouge à fermoir d'acier baillait en forme d'éventail et entr'ouvrait une douzaine de pochettes, plus ou moins remplies, où l'œil , au milieu de carrés de paj)iers d'une valeur problématique, pouvait entrevoir quelques billets de banque. L'exhibition de ces valeurs n'était pas fortuite : c'était une seconde amorce à souscripteurs, d'un effet presque certain ; car, en affaires, l'argent attire l'argent par un magnétisme irrésistible et pour ainsi dire fatal.

On voil (juc le loup-cej'viej'y expression consacrée, n'avail pas oublie Pherbe fraîche qui de* vaitarrrianderieniOLilon dontilaltcndaitla visite. Celui- ci j comme nous l'avons dit, fut exact au rendez-vous. A une heure précise il lit son entrée dans l'an ire industriel, d'où ses semblables sortaient rarement la toison sauve.

Lorsque la porte s'ouvrit, Laboissière baissa le nez sur son bureau en affectant la préoccupation profonde qui est la coquetterie des hommes de cabinet ; il conserva un instant cette attitude sans paraître avoir entendu Tannonce du domestique, et leva enfin sur GhauJieu un regard distrait.

— Ah! pardon, dit-il sans quitter sa place; je suis si occupé que je ne vous voyais pas. Veuillez vous asseoir. Vous permettez que j'achève cette lettre?

— Faites, je ne suis pas pressé, répondit Ghaudieu en prenant un flmteuil.

Laboissière écrivit quelques lignes, et relevant la tète de nouveau :

— Tenez, dit-il négligemment, il doit y avoir là, je ne sais où , le plan de nos bateaux. Jetez-y un coup cl'œil pendant que j'achève mon

courrier ; vous prendrez une idée de leur conslruclion.

Chaudieu s'approcha de la table et considéra sans mot dire la portraiture des inexplosiblestrans-atlantiques .

— Maintenant je suis à vos ordres, reprit un instant après Laboissière en pliant la lettre quelconque qu'il venait d'écrire ; mais, avant de parler d affaires, dites-moi comment on va chez vous. Ces dames se portent bien?

— Ma belle-mère est souffrante, répondit Chaudieu d'im ton naturel.

— Elle aura passé une mauvaise nuit?

— Je le crois.

Laboissière dissimula un sourire sardonique, et, laissant là les souffrances de madame Bailleul, il passa sans transition à un sujet beaucoup plus intéressant pour lui.

— Comme je vous le disais hier, reprit-il en s'étendant avec aisance dans son fauteuil, les actions des ineœplosibles s'enlèvent étonnamment ;ilétait temps de vous y prendre; quelques jours encore, et il eût été trop tard. L'affaire s'annonce sous de brillants auspices et tout nous présage le plus beau succès. Mais peut-être se-

rez-vous bien aise d'avoir quelques renseignements sur le but, les moyens cFexécution et leâ résultats probables de l'entreprise?

Benoît Ghaudieu fît une inclination de tête en signe d'affirmation.

— En deux mots voici la chose, continua Laboissière d'un ton dogmatique. Comparativement auxprodigesaccomplis en Amérique et aux efforts récents de l'Angleterre, la navigation à la vapeur est encore chez nous au berceau. A cet égard, l'infériorité de notre belle patrie est incontestable. Remédier à un état de choses aussi fâcheux sous le rapport commercial que if* sous le point de vue politique, ce serait à coup sûr rendre au pays un éminent service ; et je ne crois pas me faire illusion en affirmant que le seul moyen d'obtenir un pareil résultat est la création d'un service régulier de paquebots à vapeur entre la France et l'Amérique. Observez que je n'entends pas une spéculation mesquine, je parle d'une opération à large base ; vous comprenez?

— Votre large base, c'est, je suppose, beaucoup d'argent ? dit Ghaudieu de l'air modeste

d'un écolier qui soumet une observalion h son professeur.

— Sans aucun doute. Le nerf de la guerre est aussi celui de l'industrie ; mais quelle différence dans le résultat ! La guerre détruit, le commerce multiplie. Ici, nous semons de l'argent pour récolter de l'or. Anticipons de quelques instants; supposons notre compagnie en pleine activité. Nous avons créé entre Bordeaux et les points principaux de l'Amérique, New-York, le Mexique, les Antilles^ Rio-Janeiro, une communication régulière, rapide, sûre et économique. Régulière : cela se conçoit de soi-même; il ne s'agit que d'établir un nombre suffisant de bateaux. Rapide : il vous sera démontré que nous gagnons deux lieues par heure. Sûre : ainsi que leur nom l'indique, nos bâtiments sont à l'abri de toute explosion, l'appareil se submergeant en cas d'accident. Economique enfin, et ceci est le point capital : nous supprimons le charbon.

— Vous supprimez le charbon! interrompit le futur actionnaire en ouvrant de grands yeux.

— Nous supprimons le charbon, reprit Laboissièrc avec un sourire de supériorité ; vous mepcrmettrezdc ne pas vous dire en ce moment

par quoi nous le remplaçons : c'est le secret de Tentreprise, c'est la force vive au moven de laquelle nous sommes sûrs d'anéantir tout essai de concurrence. Qu'il vous suffise de savoir que Je problème des voyages de long cours est désormais résolu pour les bâtiments à vapeur. La était en effet la difficulté. Le charbon prenant une place énorme, il y avait dans beaucoup de cas impossibilité de s'approvisionner pour toute la durée du voyage. Or l'Océan n'est pas une route de poste où l'on puisse établir h volonté des relais. Cet obstacle n'existe plus grâce à notre combustible, qui est destiné à opérer une révolution dans tout le système. Sans que je m'explique davantage, vous devez pressentir les conséquences incalculables de Tapplication d'un nouveau moteur qui assure les conditions les plus essentielles du succès : accroissement de la vitesse et économie dans la dépense.

Benoît Chaudieu inclina de nouveau la tête en homme qui n'a rien à répliquer.

— 11 n'est pas nécessaire d'être commerçant pour comprendre cela, poursuivit Laboissière avec ce redoublement d'assurance qu'inspire

toujours à un orateur l'attention approbatrice de son auditoire ; c'est clair comme deux et deux font quatre, c'est simple comme bonjour. Dans un commerce tel que celui des deux mondes, trois choses sont à considérer : la marchandise, le tarif, le transport; il ne dépend pas de nous de réduire les frais d'achat et de douane : mais peu importe, puisqu'on obtenant une économie notable sur le transport, nous arrivons à un bénéfice certain. L'augmentation de célérité est aussi un point capital, surtout pour les objets de luxe et de fantaisie soumis aux caprices de la mode et qui occupent une place si importante dans nos exportations. Songez que les modes de Maurice Beauvaiset d'Humann, les nouveautés de Delisle et de Gagelin, les objets d'art de Susse arriveront à New-York en vingt jours, y compris le voyage de Paris à Bordeaux.

— Vingt jours seulement!

— C'est calcule! Vous concevez qu'arrivant les premiers et pouvant livrer à meilleur marché, les spéculateurs qui adopteront notre entreprise n'ont à craindre de concurrence sérieuse sur aucune place. Dès lors la fortune des inexplosiblcs est assurée. Rien à craindre non

plus des ports qui voudraient lutter contre Bordeaux. Noire combustible leur casse bras et jambes. Du premier coup, nous tuons Nantes.

— Diable ! fit Ghaudieu 5 moi "qui suis Nantais !

— Allons donc! vous voulez rire avec votre patriotisme de clocher. La patrie c'est le pays où l'on dîne. Nous tuons Marseille.

— Marseille aussi ?

— Ou du moins nous le réduisons h un rôle secondaire. Qu'il éreinte Trieste, permis à lui; mais nous lui défendons de nous faire concurrence. A Marseille l'Egypte, l'Orient, la Méditerranée ; h Bordeaux les Antilles, l'Amérique, l'Océan. Nous tuons le Havre.

— Vous tuez donc tout le monde?

— Mon cher, en toutes choses , politique, guerre ou industrie, les principes peuvent se réduire à un seul : tuer aujourd'hui afin de n'être pas tué demain. Le monde n'est-il pas un éternel antagonisme? Dans un duel, fou qui tire en l'air. Supposons que vous spéculiez sur les denrées coloniales. Lorsque, par le fait de nos paquebots, vous pourrez réduire le prix du sucre de la Martinique de quinze ou vingt cen-

LE GENDRE. m

times par kilogramme, hésiterez-vous parce que ce rabais porterait un coup fatal à l'industrie des départements du Nord? Pas si sot, n'est- il pas vrai? Votre bénéfice d'abord, et tant pis pour la betterave !

— Vous avez raison, tant pis pour la betterave !

— Je vous explique Taffaire en grand et je supprime une foule de considérations qui toutes ont leur importance. La colonisation de la Guiane, par exemple ! On dépense un argent fou pour l'Algérie, et l'insuffisance du système de navigation actuel fait négliger un terrain précieux qui, pour prospérer, n'attend que des travailleurs. La Guiane sera les Indes de la France, dès qu'on en saura tirer parti ; mais ceci rentre dans le domaine de l'économie politique, et nous autres nous ne devons nous occuper que de notre intérêt privé. Sous ce rapport I4 compagnie fait grandement les choses ; dix pour cent d'intérêt garanti aux actionnaires, plus le dividende, qui, d'après les estimations les plus modérées, ne peut, dans aucun cas, rester audessous de ce chiffre. En tout, vingt à vingtcinq pour cent; c'est assez joli!

26A L'ÉGUEIL.

— Ce n'est pas joli, c'est magnifique! répliqua Chaudieu d'un air convaincu. D'après ce que vous venez de me dire, je vois que votre entreprise ne peut manquer d'obtenir le plus grand succès ; c'est une véritable bonne fortune que d'être appelé à y prendre part.

Laboissiére respira fortement, comme fait un coureur en arrivant au but. Il vit par anticipalion une agréable liasse de billets de banque passant de la poche du candide actionnaire dans la rouge gueule du grand portefeuille, qui semblait bâiller d'impatience, et, sans s'arrêter davantage aux fioritures de la discussion, il attaqua la slretle finale en termes précis et concluants.

— Nous disons donc, reprit-il, que vous prenez des actions pour cinquante mille francs ?

— Pardon, nous ne disons pas ça du tout, répondit Chaudieu avec le plus grand flegme.

— Il me semblait cependant que vous-même hier vous aviez fixé ce chiffre.

— Hier, oui.

— Vous avez changé d'avis?

— D'avis, non, mais de langage.

— Expliquons-nous, voulez -vous plus d'actions, ou vous en faut-il moins?

— Ni plus ni moins.

— Qu'est-ce à dire?

— C'est-à-dire pas du tout.

Cette conclusion était si imprévue que, malgré l'empire sur lui-même dont l'avait doué la pratique des intrigues industrielles, Laboissière ne put réprimer un soubresaut. Mais le premier moment de surprise passé, il se remit aussitôt, composa son visnge et fixa sur son interlocuteur un œil pénétrant.

— Il paraît que la nuit a porté conseil, lui dit-il avec une inflexion de voix ironique.

— Justement , la nuit a porté conseil.

— Et sans doute, continua Laboissière , dont le refjard semblait s'ai<?uiser à mesure qu'il parlait, madame Baillcul n'est pas étrangère à votre changement de résolution ?

— Madame Baillcul y est complètement

étrangère.

Le spéculateur désappointé se mordit les moustaches et fronça les sourcils.

— C'est ce dont je m'assurerai , dit-il a demivoix, mais avec un accent farouche.

Chaudieu n'eut pas l'air de remarquer ce qu'avait d'offensant pour lui le doute par lequel étaient accueillies ses paroles, et il se contenta de répondre :

— Gomme il vous plaira.

— Puisqu'à vingt-quatre heures de distance vous passez du blanc au noir, n'en parlons plus, reprit Laboissière en souriant impertinemment pour cacher son dépit; mais alors puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de votre visite?

— Deux motifs, répondit Benoît Chaudieu avec un sang-froid inaltérable. Voici le premier : Il y a trois mois, M. Baillcul a pris pour dix mille francs d'actions dans votre entreprise de bateaux. Ces actions m'appartiennent aujourd'hui, car mon beau-père vient de^i'en transférer la propriété par voie d'endossement. Ainsi que je vous l'ai dit, je ne veux plus m'associer à cette affaire; et puisqu'elle est dans l'état le plus florissant, je pense que vous ne ferez aucune difficulté pour reprendre mes dix actions au prix d'émission.

— Vous dites? fit Laboissière en examinant l'homme qui lui adressait cette proposition

inouïe , avec l'étonnement curieux que cause l'aspect d'un animal monstrueux et pbénomenai.

— Je dis que j'ai les dix actions dans mon portefeuille et que j'aperçois dans le TÔtre un plus grand nombre de billets de banque; ainsi , rien de plus facile que cet échange.

Laboissiére se renversa sur le dossier de sou fauteuil, comme pour donner un libre cours au rire homérique dont il semblait ne pouvoir contenir les éclats.

— Mon cher monsieur Gliaudieu, dit-il après avoir repris haleine, je savais bien que vous étiez un charmant garçon, peintre en treillage fort distingué , jardinier plein de mérite, et , je suppose , joueur de dominos de la première force; mais j'étais loin de soupçonner tous vos talents. Savez-vous bien que vous entendez à ravir la bouffonnerie et la mystification? Quel dommage que vous ne soyez pas au théâtre ! Dans les rôles d'Arnal vous obtiendriez un succès fou.

Benoît Chaudieu sourit paisiblement.

— Nous reviendrons à nos dix mille francs tout à l'heure , répondit-il; maintenant vous

2<58 L'ÉGUEIL.

plaît-il que je vous explique le second motif de ma visite?

- Parbleu! je vous en prie; les occasions de nre sont si ra.'es! J^espèrc que vous aurez sn.vi la loi de progression et que le numéro deux est au moins aussi divertissant que le numéro un.

— Vous allez en juger, dil Gliaudieu , dont la physionomie impassible contrastait avec l'hilarité factice du faiseur d'affaires; -vous êtes détenteur de quarante-troîs lettres qui vous ont été écrites par madame Bailleul : c'est la restitution de ces lettres que je^vous demande en second lieu.

Laboissiére s'élança de son fauteuil comme bondit une bélc fauve à l'aspect du gibier sur qui elle a compté pour dîner.

— Voilà donc le mot de l'énigme! s'écriat-il avec une satisfaction furibonde; j'étais sur que madame Bailleul avait passé par là! pauvre femme! Ah! on veut la guerre? on Faura.

Il se rassit , et sa figure décomposée par la colère prit soudain, comme par enchantement, l'expression froidement hautaine qu'imposent

à leur physionomie les gens querelleurs lorsque d'aventure ils se trouvent provoqués.

— Monsieur Ghaudieu , dit-il, votre première réclamation m'a semblé une plaisanterie sans importance, et je me suis contenté d'en rire; mais je me vois forcé de prendre au sérieux vos dernières paroles. Peut-être n'avez vous pas suffisamment réfléchi aux conséquences de la mission dont vous a chargé madame Bailleul.

— Madame Bailleul ne m'a chargé d'aucune mission .

— Ce n'est pas elle qui vous a parlé de ces lettres ?

— En aucune manière.

— Qui donc alors ?

— Vous me permettrez de ne pas répondre à cette question.

— Vous me permettrez à mon tour de penser ce qu'il me plaira de votre silence, mais pas de difficultés sur ce point : j'accepte sans la discuter votre déclaration. Vous agissez, ditesvous, en votre nom personnel ?

— Oui.

— En ce cas , voici ma réponse. Quoique

270 L'EGUEIL.

vous soyez le gendre de madame Bailleul , je ne vous reconnais pas le droit d'intervenir sans son autorisation dans une affaire qui n'intéresse qu'elle seule. Je vous refuse doncles lettres que vous réclamez. Quant h votre autre demande , je vends des actions et n'en achète pas.

— - Je m'attendais à ce double refus, répondit Ghaudicu, aussi ai-je pris mes mesures pour déterminer votre consentement.

— En vérité! et quelles sont ces mesures?

— Vous allez les connaître si vous voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention.

— Gomment donc! mais je vous écouterai s'il levant d*ici à ce soir. Je suis trop curieux de voir comment vous vous y prendrez pour me faire dire oui quand j'ai dit non. L'odeur du tabac vous incommode-t-elle?

— Pas du tout, dit Chaudieu.

Laboissiére alluma un cigare, croisa symétriquement les pans de sa robe de chambre, se renversa dans son fauteuil par une secousse qui le fit rouler en arriére, et posa ses deux talons sur le bureau. Dans cotte attitude abandonnée il souffla au plafond une bouffée

de labac et dit ensuite avec un sourire impertinent :

— Maintenant , mon cher monsieur, vous pouvez commencer votre tour : je suis tout veux et tout oreilles.

Benoît Chaiulieu examina un instant Thonime a spéculations, dont le cigare officiait si vigoureusement qu'on eùtditj sur une petite éclielle, de la cheminée d'un bateau à vapeur; puis il prit la parole d'une voix calme et posée.

— Tout à l'heure, dit-il, lorsque vous avez développé vos théories industrielles, vous avez cru parler à un homme tout à fait étranger à I. 18

ce sujet : vous vous êtes trompé. Sans être à votre hauteur, je ne suis pas complètement ignorant en matière commerciale ; et cela par une bonne raison. Il y a quatre ans, j'étais l'associé d'une maison de commission où il se faisait un assez grand nombre d'affaires : la maison Roux, Jaubert et G*, de la rue Gléry.

Un mouvement de Laboissière fit reculer son fauteuil, et ses pieds, perdant le point d'appui que leur offrait le bureau , tombèrent sur le parquet.

— Un jour, continua Chaudieu en regardant fixement son auditeur, c'était le trente avril mil huit cent trente-deux, un individu se présenta à la caisse pour toucher le montant d'un billet tiré sur nous par la maison Rhul et Dentzel, de Strasbourg.

Le spéculateur baissa les yeux involontairement, et son regard rampa çà et là, comme une couleuvre qui a envie de mordre, mais qui n'ose lever la tête.

— Quoiqu'on n'eût reçu aucun avis de nos correspondants, le billet fut payé, car il offrait toutes les apparences de la régularité. Il était faux cependant. A la première explication nous

en eûmes la preuve. C'était bien un mandat de la maison Rhul et Denlzel ; il en portait le timbre , mais la signature était contrefaite. On fît des recherches pour découvrir le faussaire. Les soupçons de nos correspondants se portèrent à l'instant même sur un jeune homme qui, après avoir travaillé quelque temps dans leurs bureaux, en avait été renvoyé depuis peu, prévenu déjà de plusieurs infidélités graves. Ce jeune homme s'appelait Chabaud, mais il avait encore un autre nom... Vous laissez s'éteindre

votre cigare.

Laboissière, dont la respiration semblait suspendue depuis un instant , aspira violemment le petit rouleau de tabac qu'il gardait dans le coin de ses lèvres ; mais il était trop tard : aucune fumée n'en sortit.

— En dépit d'une triple contrefaçon, reprit le narrateur, il demeura certain que le corps du mandat, la signature Rhul et Dentzel, et l'acquit du porteur désigné sous le nom de Frédéric Bonnet, étaient de la même main ; et en comparant ce faux billet avec plusieurs papiers de Chabaud, il fut facile de reconnaître l'identité de l'écriture. Évidemment Chabaud, qui

connaissait parfaitement la signature de In maison où il travaillait^ avait rempli ce mandat et d'autres peut-être, dont il lui avait été facile de s'emparer; puis, à Paris, il était venu lui-même en réclamer le paiement a l'aide d'un faux nouveau. On prit des renseignemenls à l'adresse indiquée par le soi-disant Bonnet; aucun individu de ce nom n'existait dans la maison. La trace du faussaire semblait donc perdue.

Bientôt le mouvement des affaires fit oublier cet événement ; on porta en perte la somme payée et l'on n'y pensa plus. Deux personnes cependant avaient vu Chabaud au moment où il s'était présenté rue Gléry : l'une était le caissier, M. Blanquart, aujourd'hui employé au trésor; l'autre était un des associés de la maison, qui par hasard se trouvait à la caisse, et qui à travers le guichet avait aperçu et regardé, de manière à pouvoir le reconnaître par la suite], le porteur de la fausse lettre de change. Cet associé , c'était moi.

Le spéculateur se croisa les bras sur la poitrine par un geste convulsif et broya le cigare éteint, qu'il avait machinalement gardé entre ses dents.

• — Ce soi-disant Bonnet, continua Ghaudieu toujours impassible, cd Ghabaud , qui a encore un autre nom, ce faussaire enfin, c'était vous.

Laboissière avait rassemblé toute son énergie pour recevoir ce coup de massue aussi prévu qu'inévitable. Dans un transport d'indignation qui eût pu abuser un œil peu clairvoyant , il s'élança de son fauteuil ; et arrêtant sur son accusateur un resrard terrible :

— G'est une infâme calomnie ! s*écrîa-t-il ; c'est un abominable mensonge, et votre vie me répondra de cet outrage !

— Je ne le crois pas, mais avant tout laissez-moi achever. Je n'ai pas à m'occuper ni de ce que vous avez fait depuis le trente avril mil huit cent trente-deux, ni de la manière dont vous vous êtes introduit chez mon beau-père un an environ après cette époque. Les accidents d'une vie comme la vôlre pourraient nous faire perdre de vue notre sujet. D'ailleurs il est inutile de remonter plus haut que mon mariage puisqu'auparavant je ne vous avais vu qu'une seule fois. Lorsque j'épousai mademoiselle Bailleul, dont je ne connaissais la famille que depuis fort peu de temps, vous étiez à Bor-

deauxsous le prétexte d'y créer votre compagnie de bateaux à vapeur. Je ne vous rencontrai donc chez mon beau-père qu'après votre retour. J'ai une excellente mémoire, votre figure me frappa tout de suite, mes souvenirs se réveillèrent et bientôt je vous reconnus.

— Atroce mensonge, vous dis-je!

— Je vous reconnus si bien, que dès ce moment je ne conservai pas le moindre doute. Votre nom confirmait le témoignage de votre visage. Messieurs Rhul et Dentzel nous avaient appris que l'individu qu'ils soupçonnaient se nommait André Louis-Guslave Cliabaud-Laboissière. A Strasbourg on vous appelait Chabaud tout court; mais, jugeant sans doute ce nom hors de service, vous l'aviez quitté à Paris pour prendre celui de Laboissiére, comme dans une bataille on abandonne un cheval tué sous soi pour en monter un autre moins endommagé.

— Vous avez raison, interrompit l'industriel d'une voix altérée ; contiimez vos insultes : quand vous aurez fini, nous en réglerons le compte,

— Si je n'avais écoulé que ma conviction, je vous aurais démasqué à l'instant même, reprit

LE GENDRE. 27d

Chaudicu sans paraître ému cle cette menace ; niais je n'ai pas l'habiludc d'agir légèrement, et je résolus de ne parler qu'après avoir acquis une certitude irréfragable. Depuis deux ans j'avais quitté la maison Pioux et Jaubert, qui elle-même s'était transportée à Marseille. J'écrivis aussitôt à Francis Jaubert, qui devait avoir % conservé dans ses papiers la fausse lettre de change. Il était en Italie, et, en son absence, on ne put m'envoyerce que je demandais. Près de cinq mois se sont passés ainsi, pendant lesquels, fidèleà ma résolution, j'ai du recevoir chez moi, à ma table, un individu dont la famille de ma femme s'était engouée., sans se douter que l'homme qu'elle accueillait si bien n'était qu'un escroc.

— Misérable ! s'écria Laboissière en se précipitant sur le narrateur.

Ghaudieu saisit au vol la main qui descendait sur sa joue, et, sans riposter au coup dont il avait été menacé, il se contenta de contraindre son adversaire à se rasseoir, après lui avoir tenaillé le poignet de manière à lui ôtcr l'envio de tenter les chances du pugilat.

— Encore un instant de patience , dit-il

280 L'ÉGUEIL.

en même temps ; je termine. La lettre que j'attendais pour vous faire connaître sous votre véritable jour est enfin arrivée hier, et c'est vousmême qui avez eu la complaisance de me l'apporter. Francis Jaubert, de retour de son voyage^ m'envoie le billet en question avec tous les renseignements utiles pour la condamnation du faussaire. Ce billet, je l'ai là, dans mon portefeuille ; et si vous n'obtenez pas de moi que je vous le remette, je vous préviens qu'en sortant d'ici j'irai le déposer au parquet du procureur du roi.

Abasourdi comme un renard pris au piège, Laboissiére garda pendant quelques instants un morne silence.

-^Quel prix mettez-vous à ce papier? dit-il enfin d'un ton sinistre.

— Dix de ces billets de banque en échange de mes dix actions, et les quarante-trois lettres de madame Bailleul pour la lettre de change.

Le spéculateur étendit la main vers son portefeuille et tira dix billets de mille francs parmi les effets sans valeur. Se levant ensuite, il ouvrit son bureau et y prit un petit coffret d'où il tira une liasse de lettres.

— Vous permettez que je compte? dit Chaudieuen saisissant celte volumineuse correspondance.

Laboissiére sourit amèrement en homme qui a dévoré trop d'outrages pour s'irriter d'une marque de défiance.

— Quarante-trois, c'est bien cela, dit le gendre de madame Cailleul après avoir compté attenlivement les lettres. Main tenant ayez, je vous prie, la bonté de mettre ce paquet sous enveloppe et d'y apposer votre cachet.

— Pourquoi cette précaution? demanda Laboissiére en prenant sur le bureau un grand feuillet de papier.

— Je ne veux pas que madame Bailleul puisse supposer qu'avant de rentrer dans ses mains, ces lettres ont été exposées un seul instant à être lues par moi.

Sans faire d'observation sur un procédé dont la délicatesse le touchait fort peu, l'ancien amant de la femme de quarante-cinq ans enveloppa la correspondance amoureuse, et la cachela, conformément à l'invitation qu'il venait de recevoir. Il joignit ensuite à ce paquet les dix billets de banque et présenta le tout à Ghaudieu, qui peu-

cJant ce temps avait tiré de son portefeuille les actions des inexplosiblcs et le Innx billet à ordre. L'échange s'opéra sans qu'une seule parole fut prononcée de part et d'autre. Tandis que le mari d'Adolphine empochait tranquillement correspondance et billets de banque, Laboissière contemplait d'un air sombre le papier que le soin de sa sûreté l'avait contraint de racheter à tout prix; après l'avoir examiné avec une attention scrupuleuse, il alluma une bougie et approcha de la flamme la lettre de change, dont il ne resla bientôt qu'une pellicule noirâtre qu'il écrasa sur le parquet comme si le feu ne lui eût pas semblé un destructeur suflisant.

En voyant la preuve de son ciimc anéantie, Laboissière laissa échapper de ses lèvres un râle sourd, semblable au grondement du loup prêt à mordre ; il releva ensuite la tète par un mouvement résolu, et fixa sur l'homme dont il ne craignait plus la dénonciation un regard où éclatait la fureur qu'il avait contenue jusqu'alors.

— Avant que vous sortiez, dit-il d'une voix stridente, nous avons un dernier arrangement à prendre. Quelles sont vos armes?

Ghaudieu sourit paisiblement.

— Je m'attendais à celte provocation, répliqua-t-il ; mais vous auriez pu vous en dispenser, car mon intention n'est pas d'y répondre.

— Vous refusez de vous battre ?

— Je refuse de me battre.

• — Et vous croyez que je ne vous y forcerai pas! s'écria Laboissière avec un accent sardonic|ue. Vous m'avez insulté mortellement, et vous prétendez que je subisse cet outrage sans en obtenir une réparation éclatante! Vous êtes fou, mon cher! Nous nous battrons, non pas bientôt, non pas demain, mais aujourd'hui même. Exécutez-vous donc de bonne grâce et sur-lechamp, si vous ne voulez pas que je vous inflige le châtiment des lâches.

— Je ne vous conseille pas de répéter le geste que vous vous êtes permis tout à l'heure ; je pourrais être moins patient la seconde fois que la première, et vous envoyer dans la rue sans passer par Tescalicr. Vous logez au troisième étage, et le saut vous serait malsain.

A ces mots, Ghaudieu posa négligemment sur ses genoux deux larges mains hâlées par le travail champêtre, dont les doigts noueux sem-

blaieiitde force à décorner un bœuf. Celte pantomime expressive modéra la furie du provocateur, qui, voyant que les chances de la lutte étaient contre lui, se croisa dédaigneusement les bras.

— Je vous parle en gentleman, dit-il avec un sourire de mépris, et vous me répondez en cro« cheteur !

— Un crochetcur vaut bien un oenllemau qui fait des faux.

— Ecoutez-moi, reprit Laboissiére pâle de rage : ici, nous sommes seuls; et puisque vous n'avez pas de cœur, c'est inutilement que je vous frapperais au visage. Trêve donc pour aujourd'hui; mais la première fois que nous nous rencontrerons en pubhc, ne me laissez pas approcher à portée de ma canne : car, sur mon honneur, où que je vous trouve, je vous la brise sur la figure. Nous verrons alors si vous refuserez encore de vou^ battre.

— Je vous battrai, mais nous ne nous battrons pas , dit Cliaudieu avec le plus grand flegme : si vous n'étiez qu'un duelliste, je pourrais commettre la folie de jouer ma vie contre la vôtre, malgré Tinégaliié des chances; mais

VOUS êtes un fripon, et je ne connais aucune loi ni aucun préjugé qui puisse m'obliger à faire votre partie.

— Vous voulez donc que je vous assassine ! s'écria Laboissière exaspéré par un refus si outrageusement motivé.

— Ceci ne m'inquiète pas, repartit Ghaudieu en souriant ironiquement. Appeler sur le terrain un adversaire dont on connaît les habitudes pacifiques lorsqu'on a soi-même dix ans de salle et qu'à trente pas on fait mouche un coup sur deux, cela n'exige pas un héroïsme extraordinaire ; mais pour assassiner un homme il faut quelque courage , et quoique déjà vous ayez affronté les galères, je ne vous crois pas disposé à braver la guillotine.

Ghaudieu se leva, prit son chapeau, qu'en entrant il avait posé sur une table, et sans saluer le maître du logis il se dirigea lentement vers la porte. Au moment où il l'ouvrait, Laboissière, sortant de sa stupeur, se précipita vers lui.

— A demain, dit-il d'une voix rauque et entrecoupée ; je dîne chez votre beau-père et vous y serez. Là, en présence de votre famille, je vous souffletterai et je vous cracherai au visage;

286 L'ÉGUEIL.

j'en fais ici le serment par les cinq cent mille démons de l'enfer. Et ne comptez pas sur vos poings de portefaix, je serai armé; et au premier geste, je vous saigne!

— Merci de l'avertissement, dit Chaudieu avec insouciance.

— A demain ! répéta Laboissiére d'un ton qui annonçait l'implacable détermination de faire prendre à sa honte un bain de sang.

Après avoir quitté Laboissiére, Benoît Chaudieii retourna aussitôt a sa maison de campagne et , en arrivant , son premier soin fut de monter au petit salon dont nous avons déjà parlé, tl y trouva son beau-père assis devant une table à jeu momentanément changée en bureau, et où le bonhomme avait déjà écrit plusieurs lettres. Madame Baillcul , à demi

renversée sur les coussins d'un canapé, gardait une altitude immobile où se trahissait l'abattement; sur sa figure soucieuse, dix années semblaient avoir pris leurs ébats depuis la veille.

A la vue de son gendre M. Bailleul se leva précipitamment.

— Enfin, vous voilà ! dit-il d'un air effaré; il faut avouer que vous êtes un joli garçon !

— Qu'y a-t-il donc? demanda Chaudieu.

— Il y a qu'avant de partir pour Paris vous m'avez fait endosser mes actions en me disant que c'était convenu avec madame Bailleul , et que maintenant c'est moi qu'on querelle ; comme si j'avais pu deviner que vous preniez ça sous votre bonnet ! Ma chère amie, je veux qu'il s'explique devant toi, conlinua-t-il en s'adressant à sa femme. — Chaudieu, je vou^ somme de répondre : m'avez- vous dit que c'était une affaire arrangée avec madame Bailleul?

— Je vous l'ai dit , répondit le jeune homme.

■ — Votis osez soutenir que je vous ai parlé

cîe cela ! s'écria madame Bailleul en rougissant de courroux.

— Vous ne m'en avez pas dit un mot , dit Chaudieu d'un ton léger.

Les deux époux échangèrent un regard d'étonnement et examinèrent ensuite leur gendre avec une curiosité mêlée d'inquiétude.

— II aura déjeuné une seconde fois à Paris, pensa le vieillard , et ce renard de Laboissière l'aura grisé pour le plumer plus facilement.

— • Me ferez-vous l'honneur de m'expliquer ce que cela signifie? demanda madame Bailleul 5 qui 5 en parlant des affaires qui concernaient aussi son mari , s'exprimait toujours à la première personne du singulier.

■ — Avec plaisir , répliqua Chaudieu : je ne pouvais disposer de ces actions qu'en en devenant propriétaire, et pour faire approuver cette mesure par mon beau-père , le meilleur moyen était de lui parler en votre nom.

— Vous avez disposé de ces actions? s*écria M. Bailleul d'un ton d'anxiété,

— J'ai pris cette licence, dit Chaudieu en riant.

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