I. 19 '^jjmji
— C'est le vin qui lui donne cet aplomb, se dit le vieillard 5 jamais je ne l'ai vu comme ça.
— Finissons-en, s'il vous plaît, reprit madame Bailleul avec un accent sévère qui aurait fait frissonner son mari s'il en eût été l'objet ; avez-vous quelque raison qui vous empêche de me dire ce que vous avez fait de ces actions ?
— Pas la moindre , répondit Ghaudieu : on dit que la nuit porte conseil ; les observations de mon beau-père sur le peu de solidité de certaines entreprises industrielles m'ont paru fort justes ce malin, quoique hier j'eusse refusé de m'y soumettre. Au lieu de prendre de nouvelles actions, j'ai donc rendu à M. Laboissière les anciennes.
— Il les a reprises ! s'écrièrent à la fois les deux époux.
— Sans doute : en voici le capital.
Chaudieu tira de sa poche les dix billets de banque et les jeta sur la table die jeu.
M. Bailleul étendit prestement la main vers le précieux paquet , comme un chat jette sa patte sur une souris.
— Vous avez lire votre argent des griffes de
Laboissiére, s'écria-t-il le front rayonnant de joie, et il n'a pas fait de difficultés?
— Si fait ^.niais nous avons fini par nous accorder. Voilà donc vos dix mille francs ; s'il vous convient de me les laisser à compte de la dot d'Adolpbine, je les garderai; si vous aimez mieux me donner le tout ensemble , ce sera comme il vous plaira.
— Nous arrangerons ça, dit M. Bailleul, qui en voyant c|ue sa femme gardait le silence n'osa prendre sur lui de rien décider. Avant tout, mon cher Benoît, il fautqiie je vous demande pardon d'une mauvaise pensée qui m'était venue tout à l'heure. Ne m'étais-je pas figuré qu'à Paris vous aviez fait des sottises et que vous vous étiez laissé entortiller par ce beau parleur de Laboissiére , tandis qu'au contraire il paraît que c'est vous qui l'avez roulé un ped proprement. Ah çà, est-ce que par hasard vous seriez un finaud avec votre air de sainte Nitouche ?
Le bonhomme , que les billets de banque mettaient en belle humeur , s'aperçut tout à coup que sa satisfaction n'avait pas été sanctionnée par la puissance domestique à laquelle
il était soumis ; celle idée lui ferma la bouche, et il tourna vers sa femme un regard timide comme pour excuser la liberté qu'il venait de prendre et demander la permission d'être content.
Depuis l'explication donnée par Chaudieu , madame Bailleul n'avait pas prononcé une parole, mais ses yeux étaient restés fixés sur son gendre avec un mélange d'élonnement , de curiosité et d'inquiétude. Le silencieux appel de son mari la tira de la méditation observatrice où elle paraissait absorbée.
— Avez-vous fini d'écrire vos lettres? lui ditelle avec une indifférence affeclée.
— Il n'y a plus qu'à meltre les adresses , répondit M. Bailleul.
— Je m'en charge. Pendant ce temps, allez dire à Pierre qu'il s'appréle ; il faut qu'il les porte à Paris sur-le-champ.
— C'est donc une circulaire ? dit Chaudieu en regardant les feuillets de papier dispersés sur le tapis vert.
— Vous savez que nous devions avoir demain une dizaine de personnes àdiner à Paris, répondit M. Bailleul ; mais ma femme élant
soiilTranle , nous contremandons les invitations.
— Je vous ai prié d'aller chercher Pierre , reprit la maîtresse au logis.
— J'y vais, ma bonne amie, répondit le mari débonnaire en s'empressant d'obéir.
Dés que son mari fut sorti, madame Bail- Icul vint s'asseoir devant la table à jeu sans paraître accorder aucune attention à son gendre. Après avoir écrit deux ou trois adresses, elle laissa tomber sur lui un rei^ard distrait et lui dit du même ton que si elle eût parlé du soleil ou de la pluie :
— Vous avez donc vu M. Laboissière?
— Je sors de chez lui , répondit Ghaudieu avec une égale affectation d'insouciance.
— Quand vous lui avez proposé ce remboursement, il n'a pas fait d'objections?
— Je les ai levées.
— Ne pouvez-vous me dire par quel moyen?
— Qu'importe le moyen , quand la fin est obtenue !
Madame Bailleul baissa le nez sur la table et écrivit encore une ou deux adresses.
— Il n'a été question entre vous que de ces actions? reprit-elle en cherchant à dissimuler
son agitation.
— Nous avons encore parlé d'autres choses.
— Ah! — Mais rien d'important sans doute... rien qui vaille la peine que vous m'en parliez ?
Chaudieu contempla un instant sa bellemére, dont la ligure, en dépit de ses efforts pour se contraindre, trahissait une appréhension violente. Il eut pitié de cette angoisse, et, tirant de sa poche les lettres qui devaient la calmer, il les plaça sur la table sans prononcer un seul mot.
Madame Baillcul , étonnée, prit le paquet. N'y voyant pas d'adresse, elle regarda le cachet et reconnut aussitôt le chiffre de Laboissiére. A cette vue elle poussa un cri étouffé et arracha l'enveloppe avec l'avidité d'une tigresse qui éventre sa proie. Les lettres s'éparpillèrent sur la table. En les apercevant , en se voyant sauvée, l'épouse coupable rougit et pâlit tour à tour. Un instant elle fut prés de perdre connaissance, mais son énergique naturel la soutint. Bientôt sa contenance se raffermit, des
ëclaîrs jaillirent de ses yeux ; puis tout h coup, par un mouvement irrésistible , elle se leva , prit les deux mains de son gendre et les étreignit convulsivement dans les siennes.
— Vous êtes mon sauveur et je vous dois plus que la vie, lui dit-elle d'une voix tremblante d'émotion.
— Cachez cela , votre mari va rentrer, répondit Cbaudieu avec le sang-froid qui ne Tabandonnait jamais.
Madame Bailleul rassembla les lettres, mais, au moment de les serrer dans sa poche, elle s'arrêta frappée d'une crainte nouvelle, et se mit à les compter.
— C'est inutile, lui dit son gendre^ elles y sont toutes.
— Toutes?
— Il y en a quarante-trois.
— Vous les avez comptées? dit-elle avec une sorte de confusion.
— Comptées seulement ; ce cachet vous atteste que cette indispensable précaution prise, ma curiosité n'est pas allée plus loin.
— Vous êtes le meilleur et le plus généreux des hommes ! Je ne me pardonnerai jamais la ma-
nière dont je vous ai traité ce matin. J'avais douté de vous au moment même où vous me rendiez un service que je voudrais payer de mon sang.
• — Vous pouvez vous acquitter à bien meilleur marché, ditChaudicu.
— Oh ! parlez ! s'écria madame Railleul , dont le caractère hargneux et dominateur semblait complètement transformé par la reconnaissance.
— Je vois que vous allez déjà mieux ; vous passerez une bonne nuii:, et demain vous serez tout à fait bien portante, Faites-moi le plaisir de donner votre diner.
Madame Bailleul prit les lettres qui devaient contremander les invités et les déchira sans la moindre hésitation.
— Ceci est un enfantillage^ dit-elle ensuite ; demandez-moi un service sérieux; enfin donnez-moi Toccasion de vous prouver que si j'ai quelquefois l'humeur difficile, du moins je ne suis pas une ingrate.
— Voici Pierre, dit M. Bailleul en entrant inopinément dans le salon.
Le vieillard s'arrêta déconcerté à l'aspect
des lettres qu'il avait passe deux heures à rédiger et dont les fragments soulevés par le courant d'air de la porte voltigeaient çà et là sur le parquet.
— Tu les as trouvées mal écrites, dit-il en regardant sa femme d'un air dolent, j'y avais pourtant mis tous mes soins.
— Qui vous parle de cela? repartit madame Bailleul , qui, envers son mari, reprit son ton habituel; j'ai changé d'avis, le dîner aura lieu.
— Mais, ma bonne amie, permets- moi de to faire observer que , dans ton état d'indisposition, c'est une imprudence.
— Je vais mieux.
— Tu le crois, mais au fond....
— Je vous dis que je vais mieux.
— Je serais ravi que cela fut vrai, mais il me paraît impossible...
— Mon Dieu , monsieur Bailleul , si vous avez juré de me faire retomber malade , vous n'avez qu'a continuer ainsi. Je vous répèle que je suis guérie, que je me porte à merveille et que notre dîner de demain ne sera pas remis d'un seul jour. Maintenant voulez-vous me
faire le plaisir de dire à Pierre que nous partirons pour Paris ce soir à sept heures et qu'il tienne la voiture prête ?
M. Bailleul trouva inutile d'essayer une plus longue opposition, et il sortit aussitôt- pour faire exécuter le contre-ordre qu'il venait de recevoir.
— Maintenant que nous sommes tranquilles, dit la femrne de quarante-cinq ans, dont la curiosité s'était allumée à mesure que s'éteignait sa terreur, racontez-moi ce qui s'est passé entre vous et cet homme ; dites-moi par quel sortilège vous avez dompté ce caractère insolent et impitoyable.
— A quoi bon s'appesantir sur des détails qui réveilleraient en vous de pénibles souvenirs? répondit Chaudieu avec gravité; qu'il ne soit jamais question entre nous de ce qui vient de se passer. Pour moi, dés à présent, je ne m'en souviens phjs. Vous êtes la mère de ma femme ; à ce titre, ainsi que vous le disiez ce matin, je vous dois affection et respect; le reste ne me regarde pas. L'essentiel c'est que nous voilà débarrassés d'un homme dangereux à plus d'un litre. '
Un gendre rancunier se fût vengé peut-être des mauvais procédés de madame Bailleul en lui jetant sans miséricorde cette phrase accablante : (( Celui que vous aimiez a mérité les galères! » Chaudieu, avec la générosité (pi est le partage des caractères fortement trempés , évita toute allusion qui eût pu redoubler l'humiliation de sa belle-mère.
— Tout est fini , j'espère , reprit madame Bailleul le front couvert Je rougeur ; il était invité pour demain , mais bien certainement il ne viendra pas.
— Il viendra, dit Chaudieu,
— Il oserait! s'écria la femme désabusée, qui pour triompher d\in effroi soudain eut besoin de se rappeler qu'elle n'avait plus rien à craindre de son indigne amant,
— Il osera, car ce n'est pas l'audace qui lui manque. Mais rassurez-vous, je serai là. Recevez-le donc comme de coutume, et quoi qu'il arrive, ne vous effrayez de rien ; je prends tout sur moi.
Depuis une demi-heure à peine, les manières de la belle-mère et du gendre k l'égard l'un de
SOO L'ÉCUEIL.
Tautre avaient subi la plus brusque métamorphose. Chaudieu, qui la veille encore semblait regarder la subordination comme son état naturel , parlait maintenant avec Taccent absolu d'un homme décidé à prévaloir, quel que soit l'obstacle qu'il rencontre. De son côté^ madame Bailleul, qui ne souffrait guère la contradiction et qui exigeait de tous les membres de sa famille une obéissance passive, madame Bailleul pour la première fois écoulait avec déférence l'opinion d'autrui et pliait devant une volonté dont elle n'avait jamais soupçonné rexistcncc. Ce fait seul constituait une véritable révolution domestique, et il était impossible que le pouvoir menacé de déchéance ne s'aperçût pas du péril où il se trouvait engagé.
Subjuguée jusqu'alors par la force des circonstances, dominée par ses propres impressions, madame Bailleul fut frnppéc h la fin de l'assurance avec laquelle s'exprimait son gendre. Un peu surprise déjà, elle lui jeta un regard perçant, et trouva dans ses yeux une énergie si froide, sur son front une résolution si tenace, que subitement elle éprouva une émotion analogue à celle d'un nageur novice qui, après
s'être ébattu quelque temps au milieu d'une eau dormante, perd pied tout à coup et se sent attiré dans un abîme inconnu.
— En vérité, dit-elle avec un sourire contraint, vous ne doutez de rien aujourd'hui et j'ai peine à vous reconnaître , vous d'ordinaire si réservé, si paisible, si doux.
— Si poule mouillée! n'est-ce pas? répondit Ghaudieu d'un ton passablement ironique.
— Je n'ai pas dit cela.
• — Mais vous le pensez, ce qui revient au même. Que voulez-vous, ma chère belle-mère, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
— Le caractère ne change pas ainsi d'une minute à l'autre.
— Aussi le mien n'a-t-il nullement changé : je suis aujourd'hui ce que j'étais hier.
— Une énigme ! car vous avez beau dire , ii y a deux hommes en vous; votre regard , votre voix, votre maintien, tout me semble nouveau. Oui, une étrange énigme !
— Ètes-vous très-curieuse d'en connaître le mot?
— " Je suis une femme , répondit madame Bailleul en essayant de dissimuler par un sou-
rire la vague anxiété dont elle ne pouvait se
défendre.
— Et moi, je suis un homme, dit Chaudieu de l'air le plus grave, je suis un homme, et non unautomale, comme vous l'avez cru jusqu'à présent : voilà toute l'énigme. ÎNlaiutenant que vous me connaissez , ma conduite depuis cinq mois vous paraît sans doute étrange : deux mots vont l'expliquer. Je ne suis ni un héros, ni un savant; j'ai peu d'esprit et point de talents, mais du moins je suis un honnête homme^ ami de la justice et esclave du devoir. En me mariant, j'ai cru prendre un engagement sérieux; j'ai résolu de faire un bon ménage, de rendre ma femme heureuse et de bien vivre avec sa famille. Mais mon mariage avait été si rapidement conclu par mon oncle que je vous connaissais à peine. Vous avez provoqué celte explication, veuillez donc excuser ma franchise. Mes dispositions affectueuses ne reçurent ni de vous ni d'Adolpliine l'accueil qu'elles méritaient peut-être Je ne dis riefi de mon bcaupcre, le meilleur des hommes! Mais vous, de qui dépendait surtout la réalisation de mes projets de bonheur domestique, vous m'avez
refusé tout appui. Ni mes attentions, ni mes égards , ni ma complaisance , n'ont trouvé grâce devant vous, et ma femme a scrupuleusement réglé sa conduite sur la vôtre.
— Les torts de votre femme ne me regardent pas, dit madame Bailleul, qui n'avait pas écoulé sans confusion ces reproches légitimes.
— Les torts d'une fille ne regardent pas sa mère! s'écria Gbaudieu. Pourquoi donc alors la loi rend-elle les parents responsables des fautes de leurs enfants? Sans Pexempie qu'elle avait sous les yeux, Adolphine se fût maintenue dans la soumission qu'elle me doit, et je ne serais pas forcé maintenant de l'y faire rentrer. Oui, ses défauts sont votre ouvrage, et c'est ce qui me rend indulgent envers elle. Une se* maine après mon mariage, je savais à quoi m'en tenir, et si je n'avais écouté que mon amourpropre, j'aurais remis sur-le-champ toute chose à sa place. Mais j'ai voulu que, dans une afiaire si délicate, aucun tort ne pût m'étrc imputé. J'ai donc soumis mon caractère, peu endurant de sa nature, à Tépreuve la plus difficile. Je me suis prescrit six mois entiers de patience, d'abnégation, d'obéissance 5 de domesticité enfin,
OZi L'ÉCUEIL.
et ce mot n'est qiiç juste, me disant que si, pendant ce temps, je ne réussissais pas à fléchir par ces humbles moyens votre humeur despotique, j'aurais alors le droit, chèrement acquis, d'opposer ma fermeté à votre violence. De ces six mois, cinq sont écoulés aujourdliui , et les circonstances qui ont amené cette discussion me dispensent d'attendre la fin du sixième. Dès à présent, nous entrons dans un ordre de choses nouveau.
— Est-ce une rupture ? demanda madame Bailleul , tout étourdie de ce qu'elle venait d'entendre. Au moment où vous venez de mé rendre un service inappréciable^ manquerezvous de générosité en vous brouillant avec moi à propos de quelques malentendus si faciles à réparer ?
— Ce ne sera une rupture que si vous la proclamez vous-même. Vous êtes ma bellemère, et je connais les devoirs que ce titre m'impose ; vous trouverez toujours chez moi les attentions, les prévenances, les égards qui vous sont dus ; mais le gouvernement de ma maison est un soin dont je désire m'acquitter moi-même. Je vous supplie donc très-humble-
LE GENDRE. SOo
ment de vouloir bien vous rappeler que dorénavant il n'y a plus ici qu'un seul maître : moi.
Benoît Ghaudieu salua sa belle-mère avec une politesse sérieuse et sortit du salon sans lui donner le lempsde répliquer.
En toute autre circonstance, madame Bailleul se fut cramponnée désespérément au pouvoir qui lui était arraché d'une manière si imprévue, mais elle se trouvait dans une de ces positions compromises où toute résistance est impossible. Elle amena donc son pavillon sans même essayer un simulacre de combat, humiliation inouïe que lui fit supporter en silence celte considération toute-puissante, la nécessité.
Cependant la restauration de l'autorité maritale n'était accomplie qu'à moitié; restait à ranger à la soumission une charmante femme de vingt-trois ans* rude entreprise! diront tous ceux qui en ont tenté de semblables. Ainsi, Benoît Ghaudieu n'avait pas encore gagné la journée, et, remportât- il avant le soir une victoire complète, ce triomphe était menacé d'un lendemain. Laboissière, cet implacable spadassin qui avait déjà tué trois hommes en duel, ne s'éîail-il pas juré à lui-même, |)ar le serment le 1. 20
plus effroyable, de changer ce trio funèbre en quatuor, au moyen de Todieux honnête homme qui possédait le secret de son ignominie ?
Six heures et demie du soir venaient de sonner aux pendules de l'appartement qu'occupaient monsieur et madame Bailleul, dans la rue Vendôme. Tous les convives, un seul excepté, se trouvaient réunis dans le salon ; h part la maîtresse de la maison et sa fîl'e , il n'y avait parmi eux aucune femme : c'étaient, pour la plupart , d'anciens amis de M. Bailleul , appar-
tenant a cette classe estimable qui , au milieu du tourbillon parisien^ conserve au fond du Marais les habitudes pacifiques et routinières de l'ancienne bourgeoisie ; race curieuse à étudier, et dont les joueurs de billard ou de domino du café Turc offrent un échantillon assez pittoresque.
En regard de ces honnêtes rentiers , âcm: ou trois hommes plus jeunes, et de qui les manières annonçaient des mœurs moins patriarcales , composaient une minorité qui selon l'usage suppléait au nombre par le mouvement et la loquacité. Ces représentants de la France moderne avaient d*ordinairo la meilleure part aux bonnes grâces de madame Bailleul , qui, comme presque toutes les femmes sur le retour, trouvait les vieillards insupportables et réservait ses sympathies h la jeunesse. Mais en ce moment la belle-mère de Chaudieu était hors d'état de faire des frais d'amabilité pour personne; un malaise croissant donnait h son maintien et à ses moindres gestes quelque chose de contraint et d'inquiet; ses yeux allaient fréquemment de la pendule à la porte du salon , et deux ou trois fois le bruit de la sonnette,
qui semblait indiquer l'arrivce du convive retardataire , la fit tressaillir en dépit d'ellemême.
Le dîner avait été indiqué pour six heures précises, et les invités, gens réglés et méthodiques^ commençaient h trouver l'attente longue. La conversation languissait insensiblement malgré les efforts de Ghaudieu pour la soutenir, car l'appétit est silencieux et mélancolique. M. Baiileul , qui , depuis quelque temps , ne disait mot et semblait rouler dans sa tête un projet extraordirîaire, prit a la tin sa détermination et s'approcha de sa Femme.
— Ma bonne amie , lui dit-il à demi-voix , il est près de sept heures; sans doute Laboissière ne viendra pas , et d'ailleurs nous ne nous gênons point avec lui. Ne penses-tu pas qu'il serait convenable de faire servir ?
Le bruit de la sonnette qui au même instant retentit avec force empêcha madame Baiileul de répondre et lui causa un frémissement aussitôt réprimé. Celte fois non-seulement ses regards mais ceux de la réunion tout entière se dirigèrent vers la porte qui s'ouvrit bientôt à la satisfaction générale des invités.
— M. Laboissière, dit un domestique.
Autrefois, aux jours de combat, les jeunes gentilshommes de la maison du roi metlaicnt leurs plus beaux justaucorps ^ leurs plus riches dentelles, leurs perruques les plus galantes; l'homme aux spéculations équivoques, dont le physique et les manières n'eussent pas déparé une compagnie de mousquetaires, semblait avoir voulu pratiquer autant qu'il était en son pouvoir les préceptes de cette coquetterie martiale. Jamais son costume, toujours soigné jusqu'à la fatuité , n'avait offert des détails plus recherches; ce n'étaient que boutons de brillant, chaîne d'or, bagues de prix. Pour venir dîner au Marais, celte terre classique des bottes à semelles de liège et des socques articulés, il avait mis des souliers vernis et des bas à jour. Dans ce brillant équipage, Laboissiére resplendissait lui-même si superbement qu'on eût été embarrassé de décider si c'étaient les vêlements qui paraient l'homme ou l'homme qui parait les vclemenl?. Sa chevelure, naturellement bouclée et d'un blond fauve à reflets de cuivre, avait un Taux air de la crinière du lion j tandis que ses moustaches pres-
que rouges et aiguisées de pommade rappelaient par leur saillie en relroussis les crocs du sanglier. Son front menaçait le plafond, son pas ébranlait le parquet , son sourire équivalait à une insulte, son regard semblait un soufflet.
De même que les gens du peuple ont des habits pour les jours ordinaires et d'autres habits pour les dimanches, Laboissière , industriel par état et brctteur par tempérament , changeait de pcnu selon l'occurrence ; après une semaine laborieuse, consacrée à des spéculations plus ou moins loyales, il s'était endimanché ce jour-là en duelliste, dans la ferme résolution de faire le lundi au bois de Boulogne.
Le loup-cervier , plus que jamais digne de ce titre, alla droit à madame Bailleul, devant laquelle il s'inclina en mettant dans son salut toute l'insolence que peut comporter cette marque de respect; il jeta au maître du logis un bonjour non moins impertinent, et arrêta sur Adol[)hine un regard d'intelligence qui la fit rougir. II promena ensuite les yeux autour du salon et chercha la victime qu'il s'était promis d'immolerau plus tard le lendemain. Cliau-
dieu, le dos tourné, causait dans l'embrasure d'une fenêtre ; en l'apercevant, Laboissière raidit les jarrets, porta la tête en arrière et prit l'attitude d'un coq de combat dressé sur ses ergots ; ainsi posé^ d'un bolit du salon à l'autre , il interpella son ennemi d'un ton si haut et en termes si imprévus qu'au premier mot toutes les conversations particulières cessèrent.
— Je trouve bien surprenant, monsieur Chaudieu, dit-il au milieu du silence, que vous vous permettiez d'être ici, sachant que j'y devais venir ! Je vous ai défendu hier de paraître dorénavant dans le même lieu que moi ; puisque vous avez si peu de mémoire, ma cravache vous en donnera.
Un murmure de stupeur et d'improbation accueillit cette provocation inouïe. Les convives, qui ne songeaient qu'à bien dîner perdirent momentanément l'appétit; Adolphine et sa mère se levèrent , pâles toutes deux et glacées de terreur ; M. Bailleul, qui ne manquait de fermeté que vis-à-vis de sa femme , se dirigea d'un air indigné vers l'homme qui rolfcnsait si gravement en choisissant sa maison pour le théâtre d'un pareil scandale; mais il fut retenu
par quelques-uns de ses amis, qui par prudence rempeclicrenl de se commettre , lui vieillard, avec un homme de trente ans connu pour ne rien respecter.
Au milieu de l'émoi général , l'insulté seul avait conservé son sang-froid. Il attendit patiemment que Laboissière eût achevé son alloculion et lui adressa ensuite un signe de main qui pouvait se traduire par ces mots : Dans un moment je suis à vous. S'adressant alors aux jeunes gens qui venaient de causer avec lui^ il leur dit h demi-voix :
— Monsieur Ruault, monsieur iMilange, et vous, Boyer, ayez la complaisance de m'accompagncr; Boyer, dites à Joliat, qui est prés du piano , que je le mets aussi en réquisition.
Après avoir choisi pour témoins de la scène qui allait avoir lieu les quatre hommes les plus jeunes de la réunion , Chaudicu fit quelques pas vers Laboissière et lui dit avec calme :
— Monsieur, voilà un drame trop chaudement attaqué pour qu'il soit possible d'en laisser languir l'intérêt; mais ce salon , fort bien choisi pour l'exposition, ne saurait convenir
au (Jcnoùment. Veuillez me suivre jusqu'à i'anlichambre.
— Jusqu'en Chine ! jusqu'en enfer! s'écria le duelliste, qui se dirigea vers la porte d'un air triomphant.
Quelques-uns des convives essayèrent d'intervenir, mais les adversaires s'ouvrirent le passage sans écouter leurs paroles de conciliation.
Au moment de sortir Chaudieu se retourna.
— Que cela ne vous empêche pas de faire servir le dîner, cria-t-il à sa bellc-mcre; nous en avons pour cinq minutes tout au plus.
A ces mots , il ferma la porte et rejoignit son antagoniste et les témoins, qui s'étaient arrêtés dans l'antichambre, d'où ils avaient renvoyé les domestiques.
— Messieurs, s'écria Boyer, avant d'aller plus loin, il me semble...
— Eoyer, pas un mot de plus, interronij)it Chaudieu. Vou , messieurs, faites-moi le plaisir de vous ranger dans les cnibrassures des fenêtres et de laisser le théâtre libre pour les acteurs. Ceci est une tragi comédie que je vous expl querai tout à l'heure ; ce dont je vous
prie en ce moment, c'est d'y assister en silence et sans l'interrompre.
Le mari d'AcIolpbine parlait d'un ton si absolu que les quatre jeunes gens obéirent machinalement. Pendant ce temps, Laboissière avait pris position au milieu de l'antichambre, et y restait immobile, les bras croisés sur la poitrine, le dé(î dans les yeux, le dédain aux lèvres, provoquant et superbe comme le tenant d'un tournoi. Chaudieu, les voyant placés selon son désir, reprit la parole d'une voix ferme.
— Cet homme que vous connaissez tous de réputation , dit-il en montrant son adversaire , veut me forcer de me battre avec lui. S'il n'était qu'un duelliste, je lui accorderais cet honneur, en usant de mon droit d'offensé pour régler les conditions du combat : nous nous battrions à bout portant, un seul pistolet charge. Je me battrais donc avec un duelliste , mais je n'accepte pas le cartel d'un fripon.
— Vous êtes un infâme calomniateur ! s'écria l'industriel , a qui la destruction de sa fausse lettre de change avait rendu toute son insolence.
— Cependant , reprit l'insulté sans s'arrêter
316 L'ÉGUEIL.
à celle. inleiTLiption, il ne me sciiible pas juste qu'un honnête homme se laisse injpunémcnt offenser par un escroc. J'ai prévenu hier monsieur Laboissière qu'à la première offense le châtiment ne se ferait pas attendre. Vous venez d'être témoins de l'outrage, soyez-le mainte* nantde la correction.
Par un mouvement prompt comme l'éclair, Ghaudieu s'arma d'un maître jonc laissé dans un coin de Tantichambre par un des rentiers du Marais , et qui se renconirait là tout à point , connue se trouve dans la coulisse le bâton dont se sert Scapin pour battre Géronte.
— Ghaudieu ! y pensez-vous! s'écrièrent les témoins, qui se précipitèrent vers lui pour le retenir.
— Arriére! dit-il vivement en les écartant par un moulinet qui eut suffi pour constater son origine bretonne ; ne voyez-vous pas que monsieur a pris ses mesures et qu'il est en état de se défendre ?
Tous les yeux se portèrent sur Laboissière , qui avait déplové subitement ses bras croisés jusqu'alors; dans sa main droite brillait un stylet qu'il venait de prendre dans la poche de
son Ihn]}It. A celle vue Tanxiété cîcs assistants reclonbla, cl deux d'entre eux se giissèrenl vers le duellisLe dans l'intention (]e le désarmer ; mais il déjoua celte manœuvre en reculant jusqu'à ce qu'il se trouvai adossé à l'un des angles de ranlichnniijre.
— Champ libre, messieui's ! dit-il alors d'une voix éclatante.
— Oui, champ libre! répéta Chaudicu. 11 veut un ciucl; ceci en est un , et les armes ne peuvent élre mieux choisies. Le poignard convient à la main d'un faussaire comme le bâton à ses épaules.
Aces mots, sans écouter ses amis, qui n'osnnt plus essayer de le retenir de force , cherchaient à l'arrêter par leurs remontrances, il marcha sur Laboissière.
— Je vous prends tous h témoin que je suis attaqué et forcé de me défendre, dit celui-ci en se mettant en garde dans une attitude appropriée à ce duel singulier , le bras gauche en avant et arrondi à hauteur de tête de manière à parer le premier coup, le stylet fortement serré dans la main droite et prêt à la riposte.
Les deux ennemis restèrent un instant im-
mobiles à trois pas de distance , les yeux l'un sur l'autre et mutuellement attentifs à leurs moindres mouvements.
— Coup pour coup ! fit Laboissière en voyant le bras de son adversaire levé.
Il n'eut pas le temps d'en dire davantage ni d'exécuter la riposte qu'il méditait. Après avoir, dans un tournoiement si rapide que l'œil ne pouvait le suivre , menacé à deux reprises la tête du belliqueux industriel, l'arme du Breton décrivit subitement un demi-cercle en sens contraire, frappa de bas en haut Laboissière au poignet droit, et lui fit sauter de la main le stylet. Chaudieu se précipita aussitôt sur son adversaire désarmé, le saisit au collet, le tira au milieu de l'antichambre par une secousse vigoureuse , et lui appliqua lestement sur les épaules une demi-douzaine de coups de canne. — Il ne s'agit pas de vous assommer, mais de vous corriger, lui dit-il alors en le lâchant brusquement. Si la leçon ne suffit pas, je suis à vos ordres pour une seconde.
Laboissière avait vu dix fois la pointe d une épée à quelques pouces de sa poitrine ou le canon d'un pistolet braqué sur lui, et jamais
dans ces différentes rencontres sa fermeté ne s'était démentie; mais en ce moment l'humiliation à laquelle il n'avait pu se soustraire parut avoir brisé toute son énergie. Pris d'un vertige soudain, il sentit ses genoux se dérober sous lui et gagna d'un pas mal assuré une banquette sur laquelle il se laissa tomber à demi mort de honte et de rage.
Si expéditive qu'eût été l'exécution que nous venons de décrire , les témoins choisis par Chaudieu n'y avaient pas assisté seuls. Le champ de bataille , il est vrai , avait été scrupuleusement respecté , car le poignard de l'un des combattants et la manière toute bretonne dont l'autre jouait du bâton rendaient prudents les plus hardis ; mais à toutes les portes de l'antichambre se pressaient les figures curieuses ou effrayées des convives et des domestiques. M. Bailleul , sa femme, Adolphine même n'avaient pas perdu un seul détail de cette scène tragi-comique.
L'émotion universelle était si forte qu'un instant après le dénouement, le silence et l'immobilité régnaientencore. Chacun, parent ou étranger, maitrc ou valet, restait à sa place, l'œil
fixe et la Louche béante, comme si sa curiosité n'eut pîsélé complètement assouvie. Quelquesuns même, à qui Laboissiére avait déplu par ses manières impertinentes, semblaient avoir pris gûùt à la chose, et peu s'en lallut que deux ou trois ne criassent : Bis !
— Messieurs, dit alors Ghaudicu en s'adressant à la galerie , la pièce est jouée ; ce que nous avons de mieux à faire maintenant , c'est d'aller nous mettre à table. Pierre, conlinua-t-il en appelant son domestique, donnez à M. Laboissiére son chapeau et le reconduisez jusqu'à la rue." M. Guichard, poursuivit-il en s'adressant au plus considérable des convives, veuillez offrir le bras à madame Baillcul et nous montrer le chemin de la salle à manger; voilà trop long-temps qu'on nous fait attendre un mauvais dîner.
Benoit Chaudicu 5 qui jusqu'alors n'avait jamais eu voix consultative dans la maison de sa belle-mère , se vit obéi avec une ponctualité merveilleuse, tant il est vrai que toute victoire, même une \ictoire à coups de poing , grandit dans l'esprit des antres celui qui la lemporte. Laboissiére , littéralement ivre de l'affront qu'il
avait reçu , se laissa expulser sans essayer la moindre résistance , et se trouva un instant après sur le pavé de la rue Vendôme, ne sachant s'il était bien éveillé ou si le plus épouvantable cauchemar était venu s'accroupir sur lui pendant son sommeil. A la fin il pencha pour cette dernière opinion.
— De tels outrages à moi ! se dit-il avec une méprisante incrédulité ; à moi, qui ai tué trois hommes en duel et qui en ai blessé quatre! Allons donc ! j'aurai trop bu à dîner et je fais un mauvais rêve; il est évident que je suis gris, et même je me suis déjà laissé tomber , car j'ai le poignet droit horriblement foulé.
Pendant ce temps les autres personnages de ce récit faisaient leur entrée dans la terre promise de la salle à manger. Dans le salon, par où il fallait passer, Ghaudieu retint en arrière les convives dont il avait réclamé l'assistance.
— Messieurs de la jeune France, laissez passer les anciens, leur dit-il en souriant ; j'ai encore un mot a vous dire.
Les quatre témoins se groupèrent avec empressement autour de lui.
— Messieurs, reprit-il d'un ton sérieux, j'ai I. 21
dit tout à l'heure quelle raison m'empêchait et m*empêchera toujours de me battre avec monsieur Laboissière. J'ignore si cette explication vous a paru satisfaisante. Le duel a des maximes tellement rigoureuses que peut-être un refus qui me semble, à moi , légitime , vous paraît, à vous, contraire aux rigides principes do l'honneur. S'il en est ainsi, ce dont je serais désolé , voici ce que je dois vous dire : vous êtes ici quatre hommes pour qui je professe la plus sincère estime et dont l'approbation m'est trop précieuse pour qu'il me soit possible de m'en passer. Si donc l'un ou plusieurs d'entre vous, interprétant mal ma conduite , me font l'injure de croire que je recule devant un duel, je les supplie de vouloir bien s'expliquer à cet égard afin que je leur prouve qu'ils se sont trompés.
D'un mouvement unanime les quatre jeunes gens tendirent la main à Chaudieu, et ils serrèrent cordialement la sienne l'un après l'autre.
— Vous vous moquez de nous , lui dit M. Ruault; à votre place j'en aurais fait tout autant. Je n'ai pas besoin de connaître votre grief contre Laboissière pour savoir que c'est un vrai chevalier d'industi io.
— Vous avez , ma foi , fort bien fait de lui frotter les oreilles, ajouta M. Milange ; cela le rendra peut-être moins insolent.
— Parbleu, mon cher, dit à son tour M. Joliat, chétif personnage d'environ cinq pieds de haut, on a beau dire , la vigueur physique est une belle chose. Il paraît qu'en Bretagne on n'y va pas de main morte.
— Ce qu'il y a de certain , fîtBoyer, c'est que voilà le terrible spadassin coulé bas. Du diable s'il ose reparaître chez Tortoni.
— Ainsi donc, messieurs, vous m'approuvez tous? demanda Chaudieu.
— Parfaitement, complètement, entièrement, répondirent-ils tous quatre à la fois.
— En ce cas, à table.
Le dîner se ressentit du hors-d'œuvre étrange qui l'avait précédé. Les convives les mieux disposés à y faire honneur avaient perdu une partie de leurs moyens , et l'on eût dit que la canne du Breton retentissait encore au fond de chaque estomac. Mais si l'appétit languit, la conversation, en revanche, fut bruyante; les prouesses induslrielles de JLaboissiére en firent à peu pvè% tous les frais. Chacun
dit son mot, niètnc les plus circonspects. Le spéculateur duelliste, qui jusqu'alors, grâce à ce dernier titre, s'était vu redoute de ses dupes et avait joui d'une sorte d'inviolabilité, fut l'objet des accusations les plus sanglantes, et, il faut le dire, les plus justifiées, l.e bâton avait rompu le prestige de l'épée. Parmi les plus paisibles rentiers de la société il ne s'en trouvait pas un seul qui ne se promît d'assommer la race spadassine, pour peu que l'occasion s'en présentât.
Avant la fin du repas, le bandeau qui avait trop long-temps couvert les yeux d'Adolphine était entièrement déchiré. Laboissière n'était plus pour elle qu'un aventurier démasqué; les deux femmes, la rougeur sur le front et la confusion dans le cœur , rendaient grâce au ciel, Tune de n'être pas restée, l'autre de n'être pas tombée à la merci d'un pareil homme.
Après dîner, les convives ne tardèrent pas à se retirer ; au moment où les derniers prenaient leurs chapeaux, Chaudieu s'approcha de sa bellemère et lui dit à l'oreille :
— Éloignez votre mari, je désire parler un instant à ma femme devant vous seule.
— Mon ami, dit aussitôt madame Bailleul à son époux, puisque ces messieurs s'en vont, voudrais-tu avoir la complaisance d'aller jusque chez le pharmacien, qui ne m'a pas encore envoyé mes pilules ?
— Ma bonne amie, répondit le bonhomme, je te ferai observer qu'il est dix heures passées; il me semble qu'un domestique pourrait bien...
— Je crains une méprise et je ne me (ie qu'à toi. D'ailleurs , que Pierre t'accompagne.
Habitué à Tobéissarice passive, M. Bailleul partit aussitôt pour exécuter cette corvée de confiance.
Quand tous les personnages inutiles furent sortis, Ghaudieu vint se placer en face des deux femmes.
"^^ — Ma chère Adolphine, dit-il d'un ton affectueux et grave, j'ai eu hier une explication avec tanière; elle voudra bien t'en faire part, car je n'aime pas les redites. Aujourd'hui je me contenterai de l'adresser un petit avertissement que les circonstances rendent indispensable. Je ne suis pas beau, je n'ai ni un esprit transcendant ni une amabilité séduisante : voilà mon opinion sur moi-même; la tienne est un
peu sévère : je sais que lu me trouves positivement laid, sot et ennuyeux.
— Benoît , pouvez vous dire cela ! s'écria la jeune femme, déconcertée d'un pareil préambule.
— Je ne demanderais pas mieux que de te plaire , reprit-il froidement; mais puisque la nature m'a refusé les dons qui pourraient m'obtenir ta tendresse, je suis forcé de renoncer aux privilèges de l'amant et de me contenter des droits du mari. Ces droits, continua-t-il d'une voix tranchante, je saurai les faire respecter. Je ne reviendrai pas sur le passé, mais je dois te dire, pourtant, que ta conduite à l'égard de ce Laboissiére a été légère et inconvenante ; j'excuse une première imprudence , j'aurais moins d'indulgence pour la seconde et je ne pardonnerais jamais une faute. C'est h toi maintenant de décider si tu veux la paix ou la guerre; mais réQcchis avant de choisir. Tu viens de voir que je sais châtier un insolent; ne me force pas de t'apprendre que je sais aussi punir une coupable.
Foudroyée par cette sévère allocution, Adob phine essaya d'une voix émue quelques paroles
de justification que son mari interrompit brusquement
— Pas un mot de plus, diti!, je sais a quoi m'en tenir 5 lu es avertie ; comme tu agiras^ j'agirai. Mets ton chapeau ; nous avons trois lieues
t à faire avant d'arriver chez nous. Je vais voir si notre voiture est là.
— Mon Dieu! qu'est ce que cela signifie! s'écria madame Ghaudieu quand son mari fut sorti du salon.
' — Gela signifie , repondit madame Bailleul, qu'avec son air de bonhomie il nous a jouées toutes deux. Le mouton est un loup, et maintenant au lieu de songer à le tondre, prends garde à ses dents.
— Il m'a fait une peur horrible. Avez-vous remarqué son regard pendant qu'il me parlait! il y a de l'Othello dans ces yeux-là.
— Un vrai loup, te dis-je. Ainsi, mon enfant, plus de coquetterie et surtout pas de sottises, il ne ferait de toi qu'une bouchée.
— Vous croyez qu'il serait capable...
— De tout; rien n'est pire que ces eaux dormantes; d'ailleurs tu viens de le voir à l'œuvre.
328 L'ÉGUEIL.
Adolphiiie éprouva un léger frisson qui parcourut ses blanches épaules , et elle respira avec force comme si elle eût déjà senti sur sa bouche l'oreiller de Desdemona.
Un quart d'heure après , les deux époux étaient partis pour leur maison de campagne.
Après avoir médité les projets les plus sanguinaires, Gustave Laboissière comprit qu'avec un adversaire déterminé à refuser tout cartel et doué de la vigueur d'Hercule , la seule vengeance possible était l'assassinat; mais, ainsi que Ghaudieu l'avait prévu , Thomme qu'un faux n'avait pas effrayé recula devant un crime dont l'enjeu eût été sa léte. L'aventure, dont les détails amplifies, selon l'usage , s'étaient répandus dès le lendemain parmi ses connaissances, lui rendit insupportable le séjour de Paris, d'où certaines considérations de prudence lui conseillaient d'ailleurs de s'absenter. Le spéculateur duelliste dévora son humiliation et avala pour la faire passer tout ce qu'il put accrocher çà et là d'espèces sonnantes ; puis , sans crier gare , il transporta ses pénates à Bruxelles 5 refuge ordinaire des aventuriers de son espèce. Il faut être juste pour tout le monde;
nous ajouterons donc que Gustave Laboissière a laissé à Paris de nombreux regrets , aux personnes dont il a emporté l'argent.
Corrigée par la leçon qu'elle venait de recevoir et de plus avertie par quelques cheveux gris du départ définitif des amours , madame Bailleul , après la fugue de Laboissière , se réveilla dévote un beau matin. C'est dire assez que le collier de son mari s'est resserré d'un cran et que la laisse s'est raccourcie à proportion. A la réforme de sa femme, le bonhomme a gagné deux jours de maigre par semaine et la messe à entendre le dimanche. Il est superflu d'ajouter qu'il s'acquitte de ces devoirs nouveaux avec la soumission dont il ne s'était jamais départi auparavant; il est cependant un plaisir profane dont le retranchement lui laisse un regret quotidien : c'est la lecture de son journal favori y auquel madame Bailleul Ta pieusement désabonné ; par bonheur la rue Vendôme n'est pas loin du café Turc, et , ma foi, le vieillard, n'en dites rien à sa femme, pousse quelquefois la hardiesse jusqu'à faire l'école buissonnicre dans ce respectable établissement.
380 L'ÉGUEIL.
Sans avoir conçu pour son mari une de ces romanesques passions que la vie du ménage éteint souvent et ne détermine jamais , Adolphine s'est attachée à lui depuis que deux enfants, g^ge de concorde 5 sont venus cimenter leur union. D'ordinaire, la maternité endort la coquetterie ; madame Chaudieu a subi a son insu cette salutaire influence ; près de ces blonds chérubins qui la regardent en souriant , elle a senti s'amortir peu a peu le goût des émotions dangereuses. Ses enfants sont ses anges gardiens; d'ailleurs son mari suffirait à cet office , car il veille, et la jeune femme ne se laisse plus prendre à son air endormi. Elle le craint; or, pour certaines natures nerveuses, chez qui l'imagination parle plus haut que le cœur, la crainte est un frein dont l'emploi est excusable quand il est justifié par la nécessité ; sans doute l'amour seul vaudrait mieux ; mais pour citer une seconde fois Larochefoucauld , à qui l'on doit revenir souvent lorsqu'on veut rester dans le vrai : — « Il en est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu. »
Grâce à sa patiente et conciliante fermeté ,
Benoît Chaudieu a écarté de son toit domestique tous les éléments d'orage et de discorde. Plein d'égards pour la famille à laquelle il s'est allié, mari affectueux sans faiblesse, absolu sans tyrannie, il est le maître chez lui , chose rare! il est aimé et considéré de son beau-père, chose plus rare! enfin il vit en parfaite harmonie avec sa belle-mère , chose si rare que nous n'ajouterons pas un mot, de crainte d'affaiblir l'effet de cette assertion phénoménale. «